LE PRINCE, THYRA
Thyra. — Désirez- vous des pailles?...
Le Prince. — Ce que je désire, c'est demeurer seul auprès de vous, m'étendre à vos pieds... tenez, sur ce coussin... comme votre chien, dans cette attitude qui me sera familière plus tard... Ne vous en allez pas... Restez, ma chérie... Un coude sur vos genoux, en clignant un peu les yeux, je peux me croire encore dans les jardins de la villa d'Esté, ce jour où il faisait si chaud et oii on nous a apporte' des bols de tamarin glace... Comme vous nvez Tair réfléchi, aujourd'hui, ma tendresse ! Moi, je suis stupide de bonheur... Vous voyez, tout le monde le constate, et particuliorement aujourd'hui.
Thyra. — Pourquoi particulièrement aujourd'hui ?
Le Prince. — Parée que j.'ai visité des magasins pour notre installation future. J'ai été voir de neilles choses, de vieilles choses asiatiques dont je vous ferai la surprise, vous verrez! Je crois que votre chambre à coucher vous i)lâira. 11 y a une équipe d'ouvriers en ee moment-ci dans la vieille demeure de famille à Rome. A ce propos, ma tendresse, j'ai reçu encore un abat âge du cardinal. J'ai oublié de vous apporter la lettre. C'est à mourir de rire ! Décidément, nous nous marierons sans la bénédiction du pape. Il faudra vous en passer.
Thyra. — Il y a beaucoup d'obstacles à notre mariage, beaucoup... Ce breuvage est trop tiède... Voulez- vous de la glace?
Le Prince, riant. — Non, merci. Son f fiez dessus,
voulez-vous? ai lui tend la tasse. Elle souffla.) VoUS êtCS
jolie ainsi. Avez-vous bien travaillé hier et aujourd'hui? Je croyais vous trouvei en séance.
Thyra. — Non, j'ai renvo> ^ le modèle. Ça ne marchait pas très bien. Je penhais h autre chose.
Ijs Prince. — Eh bien, moi de même, moi qui ne travaille pas. moi, le fieffé paresseux, l'acte de manger, aujourd'hui, de parler, a été tellement oiseux que je crois bien que je n'ai pu m'y résoT^ ire... J'étais heureux à ee déjeuner, j'étais heureux "^ cette exposition, mais je pensais à tout autre "host*... Je me sentais ici... Connaissez-vous, Thyra, ce plaisir du pa»5é, ce plaisir de tout exhumer ?... Ce sera si agréable dans quelques mois, quand nous serons tout seuls, de retrouver les roses rose- que vous cueilliez au jardin AldobradinL.. de revoir votre
figure éclairée par en dessous, vous savez... par le reflet du soleil quand vous restiez appuyée le bras haut à. une colonne... Je me souviens de tout. Quand vous penchiez votre figure sur la tasse pour la souffler, il y a une seconde, je retrouvais le dessin de votre figure dans une vasque se détachant sur la cime des cyprès, et...
Thyra, l'interrompt. — Mon ami, il faut que je vous annonce une pénible nouvelle, une décision qui va vous causer beaucoup de peine!
Le Prince. — Mais vous avez un air inquiétant, ma parole !
Thyra, cUe se lève. — Et voilà que pour vous dire ces choses, je me sens d'une faiblesse... d'une faiblesse...
Il la soutient.
Le Prince, inquiet — Mon pau^Te petit! mais votre chagrin est mon chagrin. Parlez... parlez...
Thyra. — Je ne peux pas... T'ne seconde... attendez. (Elle ae rassied.) Mon ami, je vais vous dire cela très doucement... Vous ne vous mettrez pas en colère... Vous allez tâcher de vous émouvoir le moins possible, et, bien que je vous le dise du bout des dents, vous comprendrez que je parle du fond de l'âme... que tout ee que je vous dis est mûrement réfléclii et ressemble à la vérité comme... la vérité à elle-même.
Elle lui prend la main et joue avec le gant.
Le Prince. — Mais voilà déjà un début qui prouve que vous n'improvisez pas!
Thyra. — Ce n'est, en effet, ni une fantaisie, ni un caprice. J*ai très réfléchi. (D'une voix faible et craintive.) Il faut quc nous restioîis des amis... Nous resterons de bons amis, mais nous ne devons jms nous épouser... Je ne veux pas de mari... Je désire demeurer libre...
Il se retourne vers elle et reste un grand moment à la regarder.
Le Prince. — Permettez-moi de ne pas prendre au sérieux cette boutade.
Thyra. — Vous auriez tort. Vous feriez fausse route.
Le Prince. — Allons, Thyra, vous ne vous rendez pas bien compte de ce que vous dites, de l'effet sur moi d'une pareille ))laisanterie !
Thyra. — Je sais que vous m'aimez beaucoup, mais ma décision est irrévocable.
Le Prince, sans y ajouter foi. — Je cherche ce qui peut vous effaroucher. Ce ne sont pas les objections de famille! Vous ne vous froissez pas de ce que je vous ai dit à projios de mon oncle et des prêtres?
Thyra. — Ah! Dieu non!
Le Prince. — Qu'y a-t-il dans ce mariage qui vous gêne tout à coupî Car c'est tout à coup. L'objection de fortune n'existe pas, puisque le hasard vous a faite riche. Alors, il y a quelque chose de si inexplicable dans cette répugnance subite que vous allez m'en donner l'explication, Th^'ra ! Vous m'avez annoncé que vous parleriez du bout des dents? Je vais vous répondre de même. Je vais vous répondre en riant, en allumant même cette cigarette... Allons, pas de fâcherie... Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qui ne va pas, ma petite chérie? I^ travail? Vous ne redoutez pas que j'importune ni votre travail, ni votre avenir d'artiste. Je vous ai assurée que je vous laisserais la plus grande liberté, que je ne vous demanderais rien de vos journées. Vous hochez la tête... Ce n'est pas ça?
Thyra. — Mon petit Philippe, il ne faut pas chercher midi à quatorze heures, vous savez. Je suis
LA PETITE ILLUSTRATION
fantasque, baroque. Je retrouve mes idées d'indépendance irrésistible. Dites-vous cela!
Le Prince, riant. — Je sais... Ça vous ennuie que je sois Italien! Vous avez dit Tautre jour des choses très désagréables sur les Italiens, à dîner... sur la musique italienne, sur la littérature italienne, sur Taristocratie italienne. Je vais me faire danseur russe... Passez-moi du feu !...
Thyrà. — Comme c'est bête ce que vous dîtes, même en riant! Toute ma jeunesse, je m'étais prophétisé le contraire... Ce n'est qu'avec un Italien, me disais- je, que je pourrais vivre agréablement en France.
Le Prince. — Comme c'est vrai ! La France est exquise, à condition de n'y pas être Français. Vous voyez que nous sommes bien faits pour être heureux à Paris comme à Rome... ou en sleeping, partout... Cependant, pour que vous ayez pu songer, même à la légère, à une rupture, il faut que, physiquement au moins, vous vous sentiez bien éloignée de moi! C'est déjà embêtant.
ThyRA, se retournant vers lui. — Oh ! je désire que
vous n'alliez pas faire, plus tard, des réserves de ce genre... Vous voulez que je vous assure mes sentiments? £h bien, je le dis sans fausse honte: je n'ai pas été insensible du tout à ce qu'on doit nommer votre charme, à vos manières, de chat tigre... ces yeux qui vous brûlent... votre voix à la fois vibrante et voilée... Oui, tout cela je l'éprouve... Quand vous entriez, je me sentais envolée, partie, dépouillée de mon enveloppe charnelle. Quand j'étais lasse, vous aviez le don de ranimer mes yeux... j'ai toujours été contente de vous voir... Vous étiez toutes les grâces de mes ambitions...
Le Prince. — A la bonne heure! Je commence à me rassurer! J'en avais besoin.
ThTRÂ, penchée sur lui et souraint avec contrainte. ' —
Et, maintenant que je vous l'ai redit, pour que vous n'en doutiez pas... cela ne change rien à ma résolution que j'ai prise, et dont je n'ai même pas averti ma mère. Je vous le redis une dernière fois très doucement, très gentiment, en souriant comme je peux... pianissimo... mais vous devez voir à quel point je suis décidée.
Le Prince, se levant brusquement. — Allons, allons, c'est sérieux!.. Qu'est-ce que c'est que cette histoire î
Thfra. — Croyez-vous que je puisse dire quelque chose de cet ordre par badinage? Croyez-vous, Philippe, que j'éprouve toujours profondément... ce que j'éprouve? et que mes idées soient des résultats de moi-même ?...
Le Prince. — Vous m'effrayez !.,. Ah ça ! je vous avertis, ma chère, qu'il ne faut pas avec moi jouer de ce jeu-là! Je suis brutal, très susceptible... prenez garde I
T^YRA, vivement. — Je ne suis pa« sûre de vous donner le bonheur! Alors, il vaut mieux ne pas tenter l'aventure... Je me connais, je suis remplie de doutes, et de doutes motivés. Quand on n'est pas certain du bonheur que l'on peut apporter, on n'a pas le droit de préparer des déceptions... des solitudes !
Le Prince. — Si je vous comprends bien, ce n'est pas de moi que vous doutez, c'est de vous?
Thyra. — Je doute, mon ami, de mon accord avec la vie, et ça revient au même!
Le Prince. — Ne cherchez pas de périphrases.
On m'avait bien averti et prédit que cette indépendance d'artiste...
Thyra. — On n'a peut-être pas eu tort! Je sens en fin de compte que je ne vous apporterais que du mal. (Elle cherche ses mots.) Je pourrais être dans vos doigts une illusion effritée! Supposez que par... insuffisance... j'en arrive un jour à vous quitter, que je vous laisse seul avec des regrets, avec le détestable souvenir d'une femme que vous auriez aimée et à laquelle vous vous seriez habitué. U né faut pas risquer le paquet quand on doute de soi à ce point-là !... Je vivrai seule, pas de vie conmaune, c'est plus sûr!... J'ai réfléchi!
Le Prince. — Ah ! vous êtes une terrible orgueilleuse, Thvra! Voilà la vérité. Sous tous vos mots perce votre incalculable orgueil!
Thyra. — Orgueilleuse? Ah! Philippino! bien plus encore que vous ne l'imaginez! Vous dites cela d'un ton de reproche qui laisse à supposer que vous connaissez toute la mesure de mon orgueil. Non... non... Mon orgueil est sans limites... Ah! tout ce que j'attendais de moi et de la vie, vous n'en avez pas idée!
Le Prince. — La passion de la gloire qui prime tout, dans ce cœur d'orgueilleuse!
Thyra. — Oui, Philippe, la gloire!... Elle est si belle!... Mais il n'y a pas que la gloire des œuvres. Les actes aussi ont leur gloire. Un bel amour, c'est une œuvre comme une autre. Mais là aussi il faut la patience, le temps! comme dit Lepage.
Le Prince. — Si c'est ce qui vous inquiète attendez avec confiance, ma chérie, et vous verrez. Je réponds de vous!
Il essaie de la prendre dans ses bras.
Thyra, se dégageant. — Non, je n'attendrai pas, je n'attendrai rien, mon petit Philippe, nos fiançailles sont rompues, je vous rends votre liberté. Nous nous reverrons, certes, vous reviendrez ici, je l'espère, mais en ami, en ami seulement. . .
Mouvement de fureur de Philippe qui arpente l'atelier.
Le Prince. — Allons, puisque je me heurte à une décision, la raison f Vous voulez selon la formule, vivre votre vie, vous consacrer à la sculpture... c'est cela?
Thyra. — L'avenir vous prouvera le contraire... Je viens de rompre au contraire toutes mes fiançailles avec la vie, toutes...
Le Prince. — Que signifient encore ces paroles énigmatiques.
Thyra, avec flamme. — Philippe, je me suis réservée entière jusqu'ici avec une fureur jalouse et heureuse à toutes ces promesses, à ces noces avec l'avenir... J*y ai voué mon esprit ardent et mon corps chaste... Je vous attendais, je vous l'ai dit, comme j'attendais le génie pour mes œuvres qui allait me tomber' du ciel ! Le mot : amour que vous m'avez fait prononcer pour la première fois, pour la première fois, est comme le mot : génie... Une fois dit... et cela a été long par exemple... j'y ai cru dur comme fer et je l'ai em])loyé tous les jours à propos de vous. Eh bien, ces deux couronnes de noces, l'art et l'amour, je les ai brisées aujourd'hui même. Je ne sculpterai plus jamais!
Elle découvre la selle vide.
Le Prince. — Allons donc !... Quelle blague ! Alors quoi?... Pas de sculpture, pas de mariage î... Que comptez-vous faire, alors?...
Thyra. — Autre chose...
Un temps.
Le Prince, — Ah! c'est ainsi... autre chose... Ah! parfaitement... Si vous projetez de tout quitter, art et mariage... c'est que vous êtes enchaînée quelque
part!... Il y a dix minutes que le mot me brûle les lèvres. Vous ne pouvez pas m'épouser, dites-vous, répétez-le... encore? Vous ne pouvez pas?
Thyba. — Je ne le peux pas.
Le Prince. — Alors c'est que ce qu'on m'avait dit est justifié 1... C'est que vous avez un amant!... Si, si... C'est cela!... On vous accuse. Je ne voulais pas le croire quand on m'a insinué : « Prenez garde, prenez garde, vous êtes dupe. » Je suis sûr maintenant qu'il y a un amant... je le sens!... C'est logique d^ailleurs... Une jeune fille trop libre!... habituée à la licence des yeux!
Thyra. — Ne vous égarez pas!...
Le Prince. — Thyra... Vos yeux sur moi! C'est une comédie? Une épreuve!... Ou alors, ce serait de la folie pure 1 si quelque attachement ne vous retient pas... Voyons, dites, et redites avec moi que nous nous marions et que nous serons heureux. 11 faut que vous n'en doutiez pas... nous serons très heureux. Je me rends compte de tous les trésors que vous m'apportez... Ne craignez rien, je serai à vos genoux comme je l'étais tout à l'heure, toujours en adoration... Vous travaillerez à votre aise. Vos caprices seront réalisés. Je ne serai pas jaloux de votre gloire, j'aurai des attendrissements pour elle. Je vous considère comme une espèce d'enfant de génie, promise à toutes les belles choses... Comprenez bien que ce n'est pas chez moi illusion, sensualité passagère. Il n'y a presque pas de sensualité dans mon amour pour vous, tellement vous êtes haute... ! C'est tendre, respectueux... comme pour une femme-enfant. Voilà... Et si vous me rejetez, écoutez bien cela et sentez la mesure de votre responsabilité... si vous m'échappez... je sens que je serai un homme absolument perdu. Je ne sais pas ce que je ferai!
Thyra. — Taisez-vous! taisez-vous! Il ne faut pas dire cela. C'est trop. Allez-vous-en! allez-vousen! Epargnez-moi.
Le Prince. — Oh! je sens bien que, là-dessous, se cache quelque histoire probablement peu glorieuse, plus ou moins avouable... Il est temps de vous repentir. Demain...
Thyra. — Ne menacez pas, Philippe. J'ai de la peine, il est inutile de m'en faire plus encore...
Le Prince. — Je vous avertis que si vous persistez... d'abord, nous ne nous reverrons jamais, jamais!... Ne comptez sur aucune amitié posthume de ma part! Si cela doit finir ainsi, bah!... je l'accepterai... je suis fataliste!... Je n'aurai même pas la sale curiosité de fouiller dans l'ombre trouble de votre vie... Après tout, il y a quelque chose de sincère et d'impressionnant dans votre voix qui me fait comprendre ceci: si vous ne voulez pas vous lier à moi, c'est que vous ne le pouvez probablement pas. Il y a là un reliquat d'honnêteté, mettons: un scrupule !...
Thyra. — Ne m'accablez pas! croyez ce que vous voudrez !...
Le Prince. — Thyra, j'étais arrivé le plus heureux des hommes, je repartirai le cœur broyé... serré jusqu*à me faire évanouir, mais ce sera...
Thyra. — Vous l'avez dit: définitif!
Le Prince. — Votre inexplicable cruauté serait mon salut dans ce cas. Cette rupture préméditée et sèche et si méchante, me guérira ! Je n'en suis pas à mes premières blessures! Affaire de courage... je suis fataliste. Et c'est l'orgueil qui me sauvera.
Thyra. — C'est toujours l'orgueil qui sauve, Philippe !
Le Prince. — Oh! la leçon ne sera pas oubliée de sitôt!
Thyra. — Vous ne la recevrez probablement pas deux fois! Vous avez tout pour être heureux... pour être aimé.,, adoré.
Le Prince. — Et désormais, je croirai à la loi des mésalliances...
Thyra. — Je vous en prie!
Le Prince, changeant de ton. — Adieu, Thjrra! Oui, sans colère, en effet, sans colère, je partirai. Je répondrai à la froideur de votre décision par une attitude non moins simple et tout aussi énerjrique. Je pars bouleverse, stupéfait, ému jusqu'à en trembler. Mais un jour... et un jour, cela veut dire dans biea des jours, j'ajouterai sans doute cette méconvenue au roman de ma vie. Ce jour-là, si j'ai la force de me dire sans larmes: « Ce fut une jolie erreur », alors, c'est que je vous aurai pardonné!
Thyra. — Eh! quoi... je perds même votre amitié?... Pas cela, dites... Pas tout à fait?...
Le Prince, avec hauteur. — Ah! par exemple?...
je vous le garantis! (il s'arrête un instant à la porte.)
Voyons... Une dernière fois, Th3rra, je vous ordonne de me donner la raison... j'y ai droit... je la veux...
Parlez... (il a dit cette phrase avec une autorité sans réplique.) Thyra, après une hésitation à voix basse. — Vous
l'avez dit: l'honnêteté!
Le Prince, réprimant un cri. — Ah! cette fois, j'ai compris!... Quel aveu!... (il prend son chapeau.) Adieu, Thyra! (Froidement, correct.) Tout est fini!... je vous épargnerai le moindre reproche... ^Maintenant je crois bien qu'il n'y a plus un mot, plus un, qui puisse venir à notre secours!... J'écrirai à votre mère... Présentez-lui tous mes respects, et dites-lui que je m'en retourne en Italie, fâché de ne. pas lui avoir fait mes adieux ni présenté mes hommages.