‹ Le phalène: pièce en quatre actes et deux partiesChapitre 25 sur 47 · PHILIPPE, THYRA · texte numérisé non relu

PHILIPPE, THYRA

Thyra. — Oui, je me rends compte en effet que je vous devais une explication. Je vais vous la donner complète, sans ime omission. Nous ne nous reverrons plus, il vaut donc mieux que vous sachiez qui je suis... Je ne vous épargnerai rien. Peut-être ne comprendrez-vous pas tout de suite, c'est probable... mais je suis rassurée, plus tard, dans quelques années... vous comprendrez... Voici ma confession. Je vous donnerai les dates et les heures. D'ailleui-s, je tiens

à être précise. (ICUc pas^c les mains sur son front. Philippe ne bronche pas. Il la reganlc anxieusement.) Quand j'ai eU

perdu ma voix... voyons, c'était en 1909... oui... ce fut un effondrement pour moi, épouvantable... Je me suis consacrée à la sculpture parce qu'on m'avait trouvé des dispositions et parce que la vie sans but, sans Tart, ne signifiait rien à mes yeux... J'entre,voyais bien l'amour au bout... mais ça c'était le couronnement de l'édifice, par autre chose î... Je me suis mise à travailler avec acharnement, dix heures par jour... De temps en temps je me sentais fatiguée, lasse, malade... seulement comme le lendemain je reprenais mes bonnes couleurs je n'y prêtais pa.s grande attention... J'avais été atteinte autrefois d'une pleurésie, je ne sais pas si vous avez été au courant...

Philippe, sans sourciller, évasivcmcnt. — Oui, oui, je sais...

Thyra. — C'est en visitant les catacombes de Rome que j'avais senti la première fois ce petit point dans le dos... Ces temps-ci ça n'allait guère!... Mais je m'étais tellement surmenée pour mon Salon I D'ailleurs je n'en parlais à personne. Ma mèreî Vous la connaissez, un étourneau, un étourneau raisonnable, pourrais- je dire... toujours dans ses rêves mondains, incapable de s'inquiéter de moi par elle-même!... Enfin, Tautre nuit, comme j'avais souffert particulièrement entre le cou et l'oreille gauche et que j*avais passé des heures à écrire, à penser à vous, à lire, à me coucher par terre avec mon chien, à lui confier mon amour pour vous, à prendre vingt tasses de thé," une idée brusque m'est venue... Une de ces résolutions soudaines dans lesquelles on joue toute sa vie... Je

LA PETITE ILLUSTRATION

suis partie de bonne heure, ayant emprunté à ma femme de chambre son costume le plus minable, et^ avec deuz ou trois tricots de laine pour me déformer, un gros châle noir tricoté par-dessus le tout, je me suis rendue ainsi à... (Elle s'arrête.) à la consultation

de rhôpital Lariboisière. (Philippe réprime un mouvement d'effroi.) Et là, dans le cortège des souffreteux, j'ai prétendu que j'étais une pauvre femme, que j'avais besoin de connaître toute la vérité sur mon état J'avais soi-disant un mari qui pouvait me faire soigner, mais ne s'y résoudrait que s'il me savait très malade, etc., etc.. Alors, en cinq minutes, oh! pas plus... en cinq minutes, j'ai été édifiée. Ça s'est abattu comme un coup de massue sur ma tête! Je ne voyais plus rien ! Je n'entendais plus rien ! Les mains de glace, les mâchoires contractées, je regardais ce gros docteur avec des yeux éperdus!... J'avais entendu ce qu'il murmurait à son assistant!... Troisième degré!! Enfin l'horreur! l'horreur!... Je me suis enfuie... Deux heures se sont passées encore à obtenir de-ci de-là tous les renseignements. Je suis montée chez trois médecins de quartier. J'étais avide de savoir... je voulais savoir les phases de l'avenir !... J'ai su!... Certes, ce n'est pas la mort, mais c'est la vie désormais limitée.. Cinq! six! peut-être dix ans de vie! La durée du bail de notre hôtel!... Je ne guérirai jamais. Il y en a un qui m'a dit cela tout simplement, comme la chose la pkis naturelle du monde. Avec des soins, pourtant... l'exil des sanatoriums, des altitudes... qui saitf... Ah! il m'a semblé que j'allais devenir folle ! Je me suis mise à marcher droit devant moi... jusqu'à Suresnes. J'ai côtoyé la Seine ! J'allais toujours! Quand je me suis sentie morte de fatigue, je suis rentrée chez moi, couverte de poussière... Mais, après le coup effroyable, cette méditation marchée de deux heures avait porté ses fruits. Deux heures pour s'habituer à l'idée de la mort, cela n'a l'air de rien, n'est-ce pasf C'est énorme!... Les cinq premières minutes, on p>ense qu'on ne pourra pas le supporter, il semble que la mort ça ne peut pas se regarder fixement, pas plus que le soleil !... Eh bien, au bout de deux heures, je ne vous dirai pas que je m'étais apprivoisée à l'idée, mais ce n'était plus la mort elle-même qui me faisait peur. Dix ans ou cinquante ans de vie c'est la même chose ! Les sensations enfermées entre le commencement et la fin ne laissent pas de traces... Seulement, voilà... mourir dans l'oubli, mourir sans avoir rien réalisé...

Philippe, désespérément. — Thyra! Thyra!

, Thyra, sans l'écouter. — Ah! ça, c'est la chose innomable!... Cette orgueilleuse qui n'aura rien été!... Et que cela arrive à un être jeune, vivant, enragé de vie!... Tomber au seuil de tout!... Ah! c'est si cruel de la part de Dieu! (Elle pleure.) Car je représentais des espérances énormes!... Je suis certaine que si j'avais pu me réaliser, j'aurais été quelqu'un!... Mais parbleu! cela devait arriver! Cette soif, cette exubérance, ces aspirations démesurées... ne pouvaient pas durer! c'était trop beau aussi!... Deux buts: mon art d'abord! vous ensuite!...

Philippe. — Oh! moi!... parlons-en!

Thyra. — Vous c'était récent, mais irrésistible tout de même. De suite tous les deux, je vous ai envisagés!... Je l'ai fait froidement, fixement, dans ces ténèbres qui se levaient. Ah! on est lucide!.. En rentrant, sans tergiverser, j'ai voulu aller jusqu'au bout... achever la consultation... A Lepage aussi j'ai demandé la vérité, toute la vérité... on j'en étais de ma route... H me l'a dite lui aussi et, coïncidence affreuse, les <\qu\ chiffres se balançaient: cinq, six

ans de travail pour arriver à quelque chose... Ce chiffre ironique, fatal!... Le même temps de course ' pour toucher les deux bouts ! Et lui aussi il me disait cela très simplement : cinq ans, six ans ! du bout de sa cigarette!... Il ne savait pas qu'il me condamnait une seconde fois !... Et voilà !... Inutile de faire l'effort puisque je ne peux pas arriver au haut de l'escalier, puisque je n'aurais pas le souffle pour monter au bout!... L'art sans réalisation possible... sans l'avenir... A quoi bonî... A quoi bon y aspirer! Il n'y a plus rien à attendre... Pourquoi se fatiguer • et se martyriser Tâme, pour du néant!... Et, d'un geste net, inflexible, j'ai renoncé à to,ut jamais, purement et simplement! J'ai ouvert cette fenêtre. Sous Je rayon de soleil qui l'éclairait, j'ai regardé une dernière fois la pauvre petite chose qui représentait tous mes espoirs, toutes mes transes, toutes mes vertus, (Un sanglot l'étouffé encore.) et je l'ai broyée comme j'aurais broyé ma vie, ou ce qui m'en reste, et je me suis juré que plus jamais je ne toucherais un ébauchoir!.,. Je tiendrai parole!...

Philippe. — Vous avez fait cela!... Vous avez eu cet affreux courage?

Thyra, se redressant. — Oh! j'ai fait plus! C'est à ce moment que vous êtes entré, vous... «vous ma paix, ma douceur future, vous dont la seule présence me détendait le cœur, vous qui faisiez que, lorsque je me réveillais le matin en pensairt tout de suite à vous, je m'écriais: « Mon Dieu! ce n'est pas juste d'être heureuse à ce point-là! c'est trop! » Oui, vous êtes entré... et je me suis représentée mourante dans vos bras, vous étreignant avec des cris de regret Oh! vous laisser un jour le regret, l'horreur des solitudes, et j'imaginais la déchéance lente, la consomption près de votre robustesse et de votre pitié. Et savez-vous de quoi vous m'avez parlé?

Philippe. — Non, non!... Qu'ai-je dit?

Thyra. — Rappelez-vous, rappelez-vous I Tout de suite vous m'avez parlé d'éternité, de durée, d'avenir î Toujours! Vous étiez là tout frais de bonheur, de santé, qui attendiez dans un bon sourire éclatant toute la joie que je devais vous apporter. Ah !... je ne le pouvais pas! Ça je ne le devais pas!... Il y a des renoncements qui sont le plus humain et du plus sacré des devoirs!...

Philippe. — Le devoir? le devoir, malheureuse, consistait à venir à moi, à m'appeler, à...

ThTRA, en proie à Texaltation la plus vive. — Non,

vous me jugerez après!... Laissez-moi achever. C'est la prescience obscure de ce devoir, Philippe, qui, ce matin -là oiï j'avais trop mal dans le cou et dans le dos, m'a forcée à aller au-devant d'une vérité que peut-être je repoussais depuis des années!... Quelques semaines plus tard, c'était l'irréparable... notre mariage était consommé!...

Philippe. — Thyra... Thyra, voilà donc la raison de votre énigme, de cette rupture déchirante...

Thyra. — Oui! Et comment peut-on vivre des journées pareilles? Comment peut-on trouver en soi le courage de prendre des résolutions de cette taille !... En pleine jeunesse, tout à coup, en une journée, me trouver veuve de tout!... Le vide, plus rien, plus même la possibilité d'une action d'éclat !... pas même de quoi mourir en beauté... C'était à se casser la tête contre les murs et j'ai failli le faire...

Philippe. — Non, non! Pas vous!

Thyra. — Si, j'ai senti que je ne pouvais pas résister à cette attraction ! Il s'en est fallu d'un rien que nous allions, ce morceau de glaise et moi, nous écraser en bas, comme un pacjuet de linge!... Mais,

dans l'affolement de ce vertige, alors que je me cramponnais à cette selle pour ne pas me précipiter dans le vide, il m*a semblé tout à coup que j'entendais une voix qui me criait ce que vous venez de crier instinctivement, Philippe : « Pas toi!... Mais non, voyons, c'est trop bête!... tu vaux mieux que ça!... Finir comme une grisette avec ce que tu avais d'aspiration dans la poitrine!... toi qui t'étais réservé tout de la vie pour la bien vivre », car c'est vrai, Philippe, je n'avais même pas voyagé, figurez-vous !... Je vous attendais pour commencer...gAlors tout quitter, avant d'avoir rien connu!... N'avoir éprouvé que le pressentiment et l'impatience de la vie!... (Appuyée

à la selle vide, elle se balance automatiquement, comme au premier acte, revivant l'heure de la décision.) (( Va donC,

ma fille, bois-la d'un trait, cette vie! bois-la comme l'ivrogne boit son verre de vin d'un coup... et sache avant de t'en aller ce que c'était que cette matière inunortelle que tu rêvais d'étreindre et d'asservir!... » Après tout, il n'y a pas besoin de produire f Pourquoi produire î Pourquoi cette vieille folie humaine... Sentir que c'est beau, c'est suffisant, et comprendre pourquoi c'est beau, voilà le plus haut bonheur! Il n'y a qu'une seule chose terrible dans la vie, c'est de n'en être pas! Voilà l'abomination!... (Elle se redresse.) Il faut avoir ou mourir... Je ne suis pas de celles qui désirent sourdement et restent là... J'aurai !... Oh ! voir I voir !... tous les pays que je n'ai pas vus et que je m'étais réservé de voir avec mon amour!... les montagnes de Sicile, la Grèce, l'Inde, surtout l'Orient! Oh! jouir de Tété encore cinq ou six fois, écouter encore les pluies d'automne, étirer ses bras au printemps !... J'adore ! j'adore I Tout voir, tout avoir!... Dieu! c'était si beau! Et tout ce qu'il y avait dans ce cerveau ne peut pourtant pas être perdu tout à fait, n'est-ce pas?... Ce serait trop révoltant!... Et mon petit corps non plus, il ne faut pas qu'il ait vécu en vain, mon corps intact que je n'asservirai pas à la maladie, ah! ça! je vous le garantis! Non, je ne lui mettrai pas de la flanelle; non, je ne le salirai pas avec de l'iode... Quelle saleté!... Guérir... traîner?... Pouah!... Je ne serai pas la Mimi sentimentale qui pleure et meurt en respirant un bouquet de violettes de deux sous! Puisque je renonce à vous et à l'art... que mon corps soit jeté en pâture à mes instincts et mon esprit à la connaissance!...

Philippe. — Ah! nous y voilà donc!...

Thyra. — Et je n'ai que le temps, Philippe, que le temps!... Bon Dieu ça ve être court, mais beau, je vous le garantis, et sans remords, comme cela doit être!... Que je puisse dire à la vie: « Si je ne t'ai pas étreinte dans la joie de la production, si j'ai été stérile, n'importe... je t'aurai possédée tout de même... et je me serai brûlée à ta flamme... entière !... Après quoi je consens à mourir tout d'une pièce !... » Dix ans! S'il y avait quelqu'un avec qui traiter, je ferais un marché!

Elle se jette sur un fauteuil, en lançant en l'air le mouchoir dont elle étanchait ses sa glots.

Philippe, après un silence contenu. — Ce n'est pas le tout d'invoquer les instincts, ma chère. Vous auriez beau faire appel à toutes les puissances et faire tous les marchés diaboliques du monde, si ces instincts n'étaient pas en vous, déjà bien avérés ou prêts à sortir, vous en seriez pour vos frais d'invocation! On ne s'improvise pas des appétits... on les a... Donc...

Thyra. — Eh bien, qui vous dit le contraire!

Philippe. — Ah ! vous avouez ! vous avouez !...

ThYBâ, se relevant :t changeant de ton, simple et froide

tout à coup. — Ah çà! croyez-vous que j'ai peur de ma franchise! Philippe! Pourquoi donc? Il faut que vous le sachiez. Si pur qu'ait été mon amour pour vous, si gardée qu'ait été ma vertu, jamais je n'ai cessé d'être sollicitée, troublée même par la plastique et la beauté. Regardez mes œuvres et vous comprendrez... Elles disaient, par avance et franchement, la sensualité des êtres et des choses ! C'est dans les romans, mon ami, que l'on voit des niaises avoir du génie en effeuillant les lys!... Je suis saine, (Elle se reprend.) j'étais robuste, j'avais les yeux ouverts! Avant vous, j'ai eu des toquades d'enfant... j'ai éprouvé des sensualités... Même dans le travail... tenez, face au modèle, quelquefois... à cause d'une forme, d'une couleur... quelque trouble étrange... Si vous lisiez mes cahiers vous le verriez... J'ai eu la hantise de certains yeux... et quand vous m'appeliez votre perle chaude, l'expression était juste. Certe», j'ai repoussé toujours iiautainement toute tentation, car j'ai l'orgueil de moi et de ma destinée à un point fou! Mais j'ai parfaitement senti l'éveil de mon être, entendez-vous!... Et ce n'en est que plus cruel aujourd'hui!... Oui, je l'ai attendue la vie, la vie chaude qui m'aurait prise, étreinte, serrée!... Et, dans ce désastre abominable d'hier, je l'ai appelée de tout mon désespoir la réaction de la vie!... Pas le froid de la mort ! Par pitié, la chaleur encore, la chaleur de tout ce qui . palpite, de ce qui . est jeune, sain et beau... comme le refuge, le refuge suprême!... Je les ai appelés à mon secours, du fond de moi, les instincts qui sauvent... Moi qui rêvais d'assujettir le temps, moi qui, depuis des années, organisais toute ma vie sur la puissance du sentiment, l'amour de l'âme, sur ce qui est durée, idéal... j'ai broyé tout, puisque rien de ce qui est durée ne m'est plus permis!... Et, comme on se suicide en un cri d'adoration et de rage vers la vie, je me suis livrée, au moment qui passe !... Etre la cellule emportée qui germe et qui meurt !... N'être plus que la chose ardente, animale, désespérée, mais avoir été !... avoir été !... J'ai regardé mon corps, mon tendre corps de vingt ans qu'aucune décrépitude n'a encore touché, j'ai regardé ma gorge respirer bien à l'aise... et, pleine de pitié pour moi, j*ai tendu mes bras, hors du cercueil, vers mon image vraiment pitoyable, vers toutes les images !... Puis, revêtue de ces étoffes, de ces bijoux, je me suis enfuie pour me ruer enfin vers le tumulte, pour étouffer le glas sinistre de Inès oreilles, appeler la santé du rire, me mêler à la sueur saine de la foule... Et je suis entrée dans ce bal^ Philippe, au milieu de la joie des désirs et des appétits, comme une païenne désespérée résolue à tout, avec le frisson que devaient avoir les belluaires antiques lorsqu'ils entraient dans l'arène!... J'ai bu, je me suis enivrée, j'ai dansé, j'ai chanté... (Elle s'arrête.). Le reste, vous le savez, ne me le demandez pas! Ce trésor chaste de mon corps que j'avais résen^é, tout Tamour que je vous gardais, hélas! tout cela n'est plus! (Désespérément.) Qucl regret!... Une nuit a suffi pour saccager tous mes rêves !... Il n'y a plus devant vous... dans cette lugubre aurore... qu'une pauvre loque humaine, une vaincue qui se réveille et qui peut dire, comme Juliette à l'aurore: « Quoi, l'amour f:..

ce n'était que cela?... )) (Elle le dit, triste, avec un immense

écœurement.) Maintenant, vous savez tout... j'ai eu le courage d'arriver au bout de ma confession. Ne me torturez plus et allez-vous-en vite, je vous en prie, car il est quatre heures du matin, je suis lasse et j'ai

très froid! (Elle tombe dans les coussins, épuisée.)

LA PETITE ILLUb-^fRATION

Philippe, après un long silence. — Non, je ne sais pas tout. J'écoutais, sans interrompre, cette confession atroce, en effet, mais vous passez sous silence ]es choses capitales pour moi, la seule cliose qui me regarde... les heures que vous venez de vivre avec cet inconnu... Ce que vous me révélez maintenant de Totre santé et quliier m'aurait navré! toutes ces tristesses qui font que je vous aurais serrée dans mes bras en sanglotant, je ne les écoute même pas en ce

moment ! (Repoussant avec rage toute iclée de pitié.) J ai le

souvenir d'une scène ignoble dans ce bal! J'ai vu votre fuite. Je sais d'où vous venez ! Cela seul compte et il n'y a pas d'excuse. Il n'y en a pas une! Si vous avez été la folle éperdue et vaniteuse qui va dans un coup d'effroi livrer sa chasteté à un passant et se donner comme la dernière des filles, aucune excuse au monde, même la terreur de la mort, même le délire, n'en diminuerait à mes yeux le crime! D'ailleurs vous ne me dites pas toute la vérité.

Thyra. — Toute!

Philippe. — Non, vous omettez ceci : que vous ne m'avez pas aimé! Car si vous m'aviez aimé, c'est à moi que vous auriez couru dans la détresse I II n'y a pas de force au monde qui vous eût empêchée de vous réfugier dans mon affection, de tendre les bras vers moi, je vous en réponds!

Thtra. — Vous auriez été le dernier parce que je vous aime! Répondez, Philippe, si je vous avais dit : « Je suis atteinte, je suis frappée à mort », vous seriez-vous arraché à moi, seriez-vous parti?

Philippe, dans une protestation de tout !'ètre. — Jamais!

Thyra. — Parbleu! Voilà bien le cri du cœur!

Et voilà ce que je ne voulais pas, Philippe ! Je vous aime trop pour que vous souffriez jamais par moi, je place trop haut cet amour pour lui apporter ma décrépitude, ma dégringolade. Maintenant, v:»us êtes sauvé! Entendez-vous, maintenant, je vous ai sauvé! (Elle cric triomphalement.) J'ai mis l'irréparable entre nous et votre pitié ne pourra même rien contre moi, car je vous connais bien, et je vous défie maintenant de m'épouser! Non seulement je me suis dégradée, mais je l'ai fait presque publiquement I Songez, l'anecdote a des témoins... Elle s'ébruitera... Je suis tranquille! J'en suis sûre, c'est ce désir d'irréparable plus que tout autre sentiment qui m'a poussée à saccager en une nuit ce que j'appelais hier mes deux couronnes de noces!

Philippe. — Mensonge! mensonge encore! Car si vous aviez éprouvé cette détresse, vous n'auriez pas pu faire ce que vous ven^îz de faire, et, dans un moment pareil, entendre pa. ^er de joie! Que dis- je, penser même à vous la procurer...

Thyra, tristement. — De la joie!... Hélas!...

Philippe. — Vous auriez couru à toutes les solutions, à toutes, sauf à celle-là!

Thyra. — Oui! Je sais!... me jeter dans la philanthropie ou la religion!... Je connais ça!... Le suicide même aurait emporté les suffrages!...

Philippe. — Des blagues ! On ne va pas à l'amour, ma petite, comme on va au suicide!

Thyra, se redressant. — L'amour! L'amour! Comment osez- vous prononcer ce mot ((Sa bouche dessine une

primace dégoûtée.) à propos de ccttc chose et de ce (ju'il adviendra désormais de la pauvre Thyra! Ah! Vous vous estimez alors bien peu!... Rassurez-vous, l'amour vrai peut ne pas être étemel, mais il est unique I Vous, c'était autre chose! Ne vous comparez

pas, je vous en prie !... (Kllc le dit avec une ferveur

navrée. Reprenant.) Oui, sans doute, VOUS auricz préféré

que je me lamente dans un coin avec l'admiration et la pitié de tous! Je vois ça! Jamais!... Je ne suis pas cette victime-là, Pliilippe !... Du moment que l'art et l'amour sont écartés, il me faut tout! Le reste ne suffit pas!

Phiuppe, — Tout!

Thyra. — Même la possibilité de plaire dans la rue! Que mon corps pleure de souffrance et crie, mais que quelque chose qui est au-dessus de moi se réjouisse de vivre! Désormais, avec quelle passion religieuse je vais regarder les choses et les êtres qui vont m'être ravis ! Et je tâcherai d'être gaie, joyeuse ! Musique, peinture, livres, monde, luxe, rire, volupté! Je veux me gorg«r de tout, me confondre avec tout! mourir avec extase, dans l'adieu à tout ce qui fut humain, et je vais avancer quand même les yeux fermés, mais les mains tendues, comme quelqu'un prêt à être englouti!...

Philippe. — Je vous hais! Je vous hais!... Oh! le cynisme de votre récit! Pas même la honte de vous!... pas même 3a pudeur de voiler devant moi l'insouciance d'une débauche résolue I

Thyra. — J'accepte votre colère comme un surcroît de douleur!

Philippe. — Si vous ne m'anez pas donné l'horreur de tous les mots dont se ser\'ent les femmes qui tombent pour grandir leur vilenie, je vous dirais que vous avez fait une hécatombe de tout!... Mais je ne regrette rien! Tôt ou tard, vos instincts se seraient révélés et vous auriez fait table rase de notre amour, en trouvant encore mille bonnes excuses ! Ah ! vous les auriez fait ronfler, les mots sonores !...

Thyra. — Ne soyez pas méchant!

Philippe. — Ce petit mot: méchant!... Dites au moins cruel! Cruel... comme une femme sait l'être! Ah! oui, cette fois, c'est bien fini entre nous, bien fini, Thyra! (H la tient aux épaules.) Et qu'il vous reste la dernière expression de mon visage! Tenez, je ne vous demande plus rien!... Gardez vos ignobles secrets, vos vœux suspects, allez retrouver demain votre bellâtre, descendez d'échelon en échelon, de l'anonyme au passant, de...

Thyra. — Philippe!

Philippe, se ressaisissant au moment même où il la

rudoie. — Il vaut micux que le dégoût me chasse! Une minute de plus, je ne répondrais pas de moimême... Je m'enfuis comme devant une maison en feu... La chance pour tous!... Addio, per sempre!.,.

Il se précipite vers la porte en parlant machinalement en italien.

Thyra, éperdue. — Philippe!... Souvenez-vous seulement que je vous adorais!

Philippe, se retournant. — Souvenez-vous seulement que je vous ai haïe!

Il sort en claquant la porte.

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