‹ Le phalène: pièce en quatre actes et deux partiesChapitre 5 sur 47 · PRÉFACE DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE L'AUTEUR

A un jeune homme, dans trente ans, — si ces lignes

parviennent jusqu^à lui.

Ce fut une belle soirée !... Tout oe qu'il y a do pur, d'honoéte, d'intègre, dans une répétition générale (et Dieu sait oe qu'il en entre dans la composition de ces solennités parisiennes !) par une de ces agrégations sppntanées que seul le péril de l'art ou de la nation peut provoquer, se concentra en une poussée vengeresse... L'excès de la poumture, le scandale éhonté, la littérature morbide venaient de provoquer un haut-le-cœur libérateur et de rendre, aux fidèles gardiens du goût national, le sentiment de leur dignité endormie... Oe fut un concert quasi unanime et superbe, un de ces réveils de' la conscience parisienne, auquel je regrette que, pour ton édification, tu n'aies pas assisté... H y avait dans la salle, ce soir-là, de la joie, de la fraternité émue. On respirait... On se serrait les mains, et le lendemain, ûèi» ue leur tâche ardue, les critiques et leurs directeurs, comme un seul honmie, annonçaient au public, en des lignes emplies d'indignation et de mépris mesuré, que justice était faite, un homme de lettres, honte de la France, exécuté, le parvis lavé, et rendu au culte de la saine tradition française... Encore une fois, la vertu, en France, venait d'être sauvée par le journalisme !... En vérité ce fut une belle soirée.

Ne crois pas, jeune homme, que j'exagère. Tn trouveras plus loin, assemblés au hasard, des échantillons variés de cette vertueuse littérature, jaillie spontanément en l'an de grâce 1913 : j'ai prié qu'on y choisit au hasard — c'était facile — pour ton apprentissage futur, quelques vestiges de cette régénéresoenoe passagère qui n'est point parvenue jusqu'à toi. Us, tu seras édiâé. Certes je te vois sourire déjà d'un mauvais sourire. Tu te trompes, jeune homme t Ne calomnie pas imprudemment une élite que tu n'as pas connue et qui ne ressemble pas à celle de ton temps. Ne te dis pas que la haine de l'audace, l'envie embusquée, l'irritation, l'agacemenL ae vour un écrivain indépendant et solitaire triompher depuis plus de dix ans auprès du public par le seu l moyen de ses œuvres libres, ne te dis pas que l'amour de ta médiocrité, le culte du gérontisme, trouvèrent enfin le moyen de se concerter et de se manifester mieux que dans toute autre occasion... Non, jeune homme, tu calomnies une époque qui ne ressemble pas à la tienne 1. Mon temps était ntègre ; je n'ai pas connu de ces compromissions de plimie... Si tu lisais les articles de journaux qui, pendant vingt ans, ont précédé de leurs scrupules des œuvres comme le Phalène, tu y trouverais en toute circonstance la môme fermeté de oonscienoe devant la pornographie déguisée, la platitude ittéraire, le vaudeville obscène et bête...

Mais il a fallu qu'une fois les bornes fussent réellement transgressées et la mauvaise littérature excédée, pour qu'une coalition moonsciente se produisit devant le péril imminent... Et il est bon que cet accès (dont je n'exagère pas l'importance, mon Dieu t) demeure ainsi qu'il a été dit et écrit par eux-mêmes, une date... Le mot dépasse la chose : un signet. Et si te voilà édifié, une fois de plus, sur l'infaillibilité de la 'critique, son impartialité, la nécessité du point de vue moral 'dans l'œuvre d'art, et l'intégrité des mœurs littéraires, eh bien, c'est déjà quelque chose et le Phalène n'aura pas été écrit en vain I...

Mais le plus drôle de l'affaire, c'est que le public auquel on aisait vigoureusement appd pour boycotter l'ouvrage ne

se soucia pas du tout de cet appel ! D vint comme d'habitude et fit pendant deux mois un accueil empressé, très chaleureux à l'œuvre décriée. Il parut s'émouvoir, il ne fut pas offusqué, il applaudit ; bref il agit comme s'il se trouvait en face d'une pièce sainement pensée, sainement écrite, et comme si, chose étrange, dans sa sensibilité et son intuition naturelles, il découvrait l'idéal secret de l'auteur... comme si, familiarisé depuis des années avec des œuvres précédentes où il n'avait vu que sincérité et bonne foi, il ne pouvait mettre en doute que l'auteur lui eût apporté la même nourriture. Peut-être s'abusait-il, — mais le public croit toujours à la sincérité des larmes. H y avait même dans ses applaudissements une ironie qui ne s'adressait visiblement pas à l'auteur. Alors des journaux revinrent à la charge. Pourquoi diable crurent-ils que l'honneur de leur influence sur le public était engagé dans oe débat, pourquoi s'imaginèrent-ils à tort que oe verdict d'une part et, de l'autre, l'indifférence de la foule à oe verdict compromettaient de façon trop apparente leur apanage de mandataires ou d'intermédiaires patentés, nous ne le saurons jamais I... Ecoutèrent-ils, tout à coup, des voix intérieures qui, fallacieusement, leur soufflaient qu'il y avait, dans cette méprise littéraire et dans ce don-quichottisme, quelque chose d'un tantinet ridicule ? Toujours est-il que certaines feuilles récidivèrent abondamment, et ce fut un autre son de cloche. Le mot d' c insuccès, insuccès, insuccès • revint curieusement comme un leitmotiv. Une publication donnait le ton par ce libellé : « Avis. — Le Phalène est une pièce sale, mais c'est aussi une pièce ennuyeuse» » D'autres : c Si le Phalène fait salle comble, c'est que les critiques en ont mis en valeur la morbidité, le faisandé. » Succès de scandale. D'autres encore : « La morale n'est pour rien dans l'insuccès de M. Bataille, etc. i Hélas ! rien n'y fit. L'œuvre ne parvint pas à périr.

Et rien ne fut changé. Encore un coup d'épée dans l'eau ! La morale, la vertu et la littérature demeurèrent ce qu'elles étaient avant ; c'est-à-dire florissantes... des jours passèrent... on ne se souvint pas de l'accès de vertu qui souleva la presse et le public des répétitions générales... les vaudevilles resserrèrent leurs rangs,... les plumes rentrèrent dans l'ordre... on parla d'autre cnose et le théâtre qui représenta le Phalène connut des jours calmes, sereins et prospères.

Paris est déc' dément incurable et il faut bien qu'il y ait quelque chose de pourri dans le temps où nous vivons !

Une des choses les plus burlesques de la glorieuse époque où nous avons le bonheur de vivre est incontestablement la réhabilitation de la vertu entreprise par tous les journaux de quelque couleur qu'ils soient.

La vertu est assurément quelque chose de fort respectable, et nous n'avons pas envie de lui manquer. Dieu nous en préserve ! La bonne et digne femme ! C'est une grand'mère très agréable, mais c'est une grand'mère... Les journaux les plus monstrueusement vertueux ne sauraient être d'un avis différent; et, s'ils disent le contraire, il est probable qu'ils ne le pensent pas. Penser une chose, en écrire une autre, cela arrive tous les jours, surtout aux gens vertueux.

Mon doux Jésus ! Quel déchaînement ! quelle fiuie ! Eh ! Mon Dieu ! messieurs les prédicateurs, si Ton était vertueux, où placeriez-vous vos articles sur l'immoralité du siècle ?

Vous voyez bien que le vice est bon à quelque chose Mais c'est la mode maintenant d'être vertueux et chrétien, on parie de la sainteté de l'art, de la haute mission de l'artiste, de la poésie du catholicisme, de l'humanité progressive et de mille autres choses. Quelques-uns font infuser dans leur religion un peu de républicanisme, ce ne sont pas les moins curieux.

Pour se poser en journaliste proprement dit moral, il faut quelques petits ust^^nsiles préparatoires, — tels que deux ou trois femmes légitimes, quelques mères, le plus de sœurs possible, un assortiment de filles complet et des cousines innombrablement. Ensuite il faut une pièce de théâtre ou on roman quelconque, une plume, de l'encre, du papier et un imprimeur.

Quand on a tout cela on peut s'établir journaliste moral. Les recettes suivantes, convenablement variées, suffisent à ta rédaction :

Modèles éTartieles vertueux sur une première représentation, « Après la littérature de sang, la littérature de fange, après la morgue et le bagne, l'alcôve et le lupanar, etc... (selon le besoin et l'espace on peut continuer sur ce ton de nnls six lignes Jusqu'à cinquante et au delà) le théâtre est devenu une école de prostitution où l'on n'ose se hasarder qu'en tremblant avec une femme qu'on respecte. Vous venez sur la foi d'un nom illustre et vous êtes obligé de vous retirer au troisième acte, etc... » (il v en a un qui a poussé la moralité jusqu'à dire : je a'irai pas voir ce drame avec ma maîtresse. ^ Gelui-là, je l'admire et je l'aime ; je le porte en mon nmnr comme Louis XVIII portait toute la France dans le sien^. c II faut, dans toute œuvre, une idée, une idée... là, une idée morale et religieuse qui... une vue haute et profonde répondant aux besoins de l'humanité ; il est déplorable que de jeunes écrivains sacrifient aux succès des choses saintes, et usent un talent estimable, d'ailleurs, à des peintures lubriques, etc... »

Et, de fait, à côté de ces Boâsuets de café, de ces Catons tant la ligne, je me trouve le plus épouvantable scélérat qui ait jamais souillé la face de la terre.

Maia quand je pense que i'ai rencontré sous la table, ou même ailleurs, un assez ffrana nombre de ces dragons de vertu, je reviens à une meilleure opinion de moi-même et j'estime qu'avec tous les défauts que je puis avoir ils en ont un autre qui est bien à mes yeux le pire do tous : c'est l'hypocrisie que je veux dire.

En cherchant bien on trouverait peut-être un autre T>etit vice à ajouter ; mais celui-iâ est tellement hideux, qu'en vérité, je n'ose presque pas le nommer. Approchez-vous et je m'en vais vous couler son nom à l'oreille : — c'est l'envie.

L'envie et pas autre chose.

C'est elle qui s'en va rampant^et serpentant à travers t-n^tes ces paternes homélies : quelque soin qu'on prenne de se cacher, on voit briller de temps en temps au-dessus des métaphores et des fieures de rhétorique sa petite tête plate de vipère ; on la surprend à lécher de sa langue fourchue ses lèvres toutes bleues de venin, on l'entend siffloter tout doucement à l'ombre d'une épithète insidieuse.

n y a d'abord l'antinathie du critique pour le poète — de celui qui ne fait ri^n, contre celui qui fait — du frelon contre l'abeille — du cheval hongre contre l'étalon.

Vous ne vous faites critique qu'après qu'il est bien constaté à vos propres yeux que vous ne pouvez être poète. Avant de vous réduire au triste rôle de garder les manteaux et de noter les coups comme un garçon de billard, vous avez longtemps courtisé la Muse, vous avez essayé de la dévirginer ; mais vous n'avez pas assez de vigueur pour cela; l'haleine vous a manqué, et vous êtes retombé pâle et efflanqué au pied de la sainte montagne.

Je conçois donc cette haine. H est douloureux de voir un

autre s'asseoir au banquet où l'on n'est pas invité. Alor* on se venge.

n y a différentes armes et différentes manières d'être jour naliste moral.

Une des principales manies de ces petits grimauds & cervelle étroite est de substituer toujours l'auteur à l'ouvrage et de recourir à la personnalité, pour donner quelque pauvre intérêt de scandale à leurs misérables rapsodies, qu'ils savent bien que personne ne lirait si elles ne contenaient que leur opinion individuelle.

Il ent. oi^ggi absurde de dire qu'un homme est un ivrogne parce qu'il décrit une orgie, un débauché parce qu'il raconte une débauche, que de prétendre qu'un homme est vertueux parce qu'il a fait un livre de morale ; tous les jours on voit le contraire. — (Test le personnage qui parle et non l'auteur ; son héros est athée, cela ne veut pas dire qu'il soit athée ; il fait agir et parler les bnganos en brigands, cela ne veut pas dire qu'il est un brigand. A ce compte il faudrait guillotiner Shakespeare, Corneille et tous les tragiques ; ils ont plus commis de meurtres que Mandrin et CArtouche : on ne l'a pas fait pourtant et je ne crois pas qu'on le fasse de longtemps, si vertueuse et si morale que puisse devenir la critique.

A côté des ioumalistes moraux, ii y a aussi les critiques utilitaires.

« A quoi sert 'ce livre ? Comment peut-on l'appliquer à la moralisation et au bien-être de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ? Quoi, pas un mot des besoins de la société, rien de civilisant et de progressif 1 Comment, au lieu de faire la grande synthèse de l'humanité, et de suivre, à travers les événements de l'histoire, les phases de l'idée régénératrice et providentielle, peut-on faire des pièces et des romans qui ne mènent à rien, et qui ne font pas avancer la génération dans le chemin de l'avenir 7 Cest au poète à chercher la cause de ce malaise et à le guérir. Le moyen il le trouvera en sympathisant de cœur et d'âme avec l'humanité. Ce poète, nous l'attendons, nous l'appelons de tous nos vœux. Quand il paraîtra, à lui les acclamations de la foule, à lui les palmes, à lui les couronnes... »

Après les journalistes progressifs, et comme pour leur servir d'antithèse, il y a les journalistes blasés, qui ont habituellement vins^ ou vingt-deux ans. qui ne soit jamais sortis de leur quartier et n'ont encore couché qu'avec leur femme de ménage. Caux-là tout les ennuie, tout les excède, tout les assomme : ils sont rassasiés, blasés, usés, inaccessibles. Ha connaissent d'avance ce que vous allez leur dire, ils ont vu, I senti, éprouvé tout ce qu'il est possible de voir, de sentir, d'épiouver et d'entendre ; le cœur humain n'a pas dé recoin si inconnu qu'ils n'y aient porté leur lanterne. Ils vous disent avec un aplomb merveilleux : le cœur humain n'est pas comme cela ; les femmes ne sont pas faites ainsi ; ce caractère est faux. — Vous croyez, monsieur, que votre fable est neuve ? Elle est neuve à la façon du Pont-Xeuf : rien n'est plus commun ; j'ai lu cela je ne sais où, quand j'étais en nourrice, on m'en rabat les oreilles depuis dix ans.

Ceux-là se plai<çn3nt continuelle m dnt d'être obligés de va;des pièces de théâtr? f^t H« lire des livres.

H y a aussi la critique prospective. La recette est simpie. Le livre «qui sera beau Af. qu'on louera est le livre qui n'a pas encore paru. Celui qui paraît est détestable.

Toujours, le critique avance ceci ou cela avec aplomb. 1 tranche du grand et taille en plein drap. Absurde, détestable, monstrueux, cela ne ressemble à rien, cela ressemble à tout. On donne un drame, le critique le va voir ; dans sa feuille, ji substitue son drame à lui au drame de l'auteur, il fait dp grandes tartines d'érudition, et traite de Turc à Maure de gens chez qui il devrait aller à l'école et dont le moindre en remontrerait à de plus forts que lui.

Les auteurs endurent cela avec une magnanimité une longanimité qui me paraît vraiment inconcevable. Quels sont ces critiques au ton si tranchant, à la parole si brève, que

LA PETITE ILLUSTRATION

Ton oroirait les vraÎB fik des dieux ? Ce sont tout bonnement des hommes aveo qui nous avons été au collège, et à qui, évidemment, leurs études ont moins profité qu*à nous, puisqu'ils n'ont produit aucun ouvrage et ne peuvent faire autre chose que conohier et gâter ceux des autres. H y aurait de quoi remplir un journal quotidien et du plus grand format : leurs bévues historiques ou autres, leurs citations controuvées, leurs fautes de français, leurs plagiats, leur radotage, leurs plaisanteries rebattues et de mauvais goût, leur pauvreté d'idées, leur manque d'intelligence et de tact, leur ignorance des choses les plus simples, fourniraient amplement aux auteurs de quoi prendre leur revanche, sans autre travail que de souligner les passages au crayon et de les reproduire textuellement car on ne reçoit pas, avec le brevet de critique, le brevet de grand écrivain, et il ne suffit point de reprocher aux autres des fautes de langage pour n'en point faire soi-même ; nos critiques le prouvent tous les jours ; mais que MM. Z. K. Y. y. Q. X., ou telle autre lettre de l'alphabet vous gourmandent au nom de la morale, c'est ce qui me révolte toujours et me fait entrer dans des colères non pareilles

Charles X avait seul bien compris la question. En ordon* nant la suppression des journaux, il rendait un grand service aux arts et à la oivilisition. Les journaux sont des espèces de courtiers qui s'interposent entre les artistes et le public, entre l'Etat et le peuple. On sait les belles choses qui en sont résultées. Ces aboiements perpétuels assourdissent l'inspiration, et jettent une telle méfiance dans les cœurs et dans les esprits que l'on n'ose se fier ni à un poète ni à un gouvernement. Il n'y avait point de critiques d'art sous Jules II et je ne connais pas de feuilleton sur Daniel de Volterre, Sébastien del Piombo, Michel- Ange, Raphaël, ni sur Qhiberti délie Porte, ni sur Benvenuto Cellini ; et pourtant je pense que pour des gens qui n'avaient point de journaux, qui ne connaissaient ni le mot art ni le mot artistique, ils avaient assez de talent pour cela et ne s'acquittaient pas trop mal de leur métier. La lecture des journaux empoche qu'il y ait de vrais savants et de vrais artistes ; c'est comme un excès quotidien qui vous fait arriver énervé et sans force sur la couche des Muses, ces filles dures et difficiles qui veulent des amants vigoureux et tout neufs. Le journal tue le livre...

Eh bien, non, imbéciles, non, crétins goitreux que vous êtes...

Mais je m'arrête... Tu pourrais croire que je me laisse entraîner par le ressentiment ou l'infâme colère... Je vois un nouveau sourire effleurer tes lèvres. J'aime mieux te le révéler immédiatement, car tu manques étrangement d'érudition. Jeune homme, le long paragraphe que tu viens de lire n'est pas de moi. Depuis la phrase initiale de cette diatribe : «Une des choses les plus burlesques de la glorieuse époque où nous vivons », tu lis du Théophile Gautier, tu lis, réunies, sans y changer un mot mais en les rapprochant seulement pour t'éviter une lecture fastidieuse, quelques pages de la célèbre préface à « Mademoiselle de Maupin •. Avons-nous si peu changés que tu aies pu t'y méprendre 7... Bon Théophile, tu as épanché toute ton amertume et ta verte franchise, tu as osé donner cours à ton indignation, à la vertu de ton âme... Pauvre grand homme courageux, sain, robuste, qui ne prévoyais même pas alors les accès de pudibonderie qui ont salué tes contemporains : Baudelaire, Flaubert,' et, plus tard, Maupassant, Concourt, Zola, Verlaine (la liste est trop longue, hélas !), peux-tu juger du trône où tu sièges, une pipe de terre cuite à la bouche, l'éternité de ta cause, puisqu'un lecteur d'aujourd'hui a pu s'y tromper, et, sans vergogne, mais à la légère, j'en conviens, attribuer l'éternité de ta prose à quelque Trissotin mécontent» falot et dyspeptique !...

Je m'arrêterais sur ce plagiat déloyal, mais j'ai besoin d'ajouter quelques mots relatifa à l'héroïne du Phalène, Par-

donne... Lorsque la Comédie-Française décida de reprendre au mois de novembre, cette année même, lAMareke nuptiale, je choisis tout exprès, dans les sujets que j'ai résolu de porter à la scène, celui du Phalène. Je conçus le dessein d'exposer au public la saveur de cette coïncidence ou de ce rapprochement. Puisque je m'étais donné la tâche de dépeindre, dans tous les cœurs et dans tous les milieux, le sentiment de l'amour et, en face de lui, les fluctuations de la conscience, je voulus, cette fois, opposer la païenne à la chrétienne, — la jeune fille française, formée par la tradition catholique et provinciale de notre pays, à la jeune fille étrangère, l'intellectuelle sans tradition ou plutôt la barbare éprise de toutes les traditions, en qui se mêlent confusément l'apport des races et de leurs idées anciennes ou contemporaines, — l'exotique telle qu'elle fleurit dans notre société, mais dans son plus intéressant terrain de culture : l'art et l'amour... Je l'ai fidèlement décrite, je le crois ; et, en opposition à la femme française, têtue, mystique, fidèle à sa race, j'ai dressé l'ardente et tumultueuse Slave, sans discipline morale, en proie à ses instincts brutaux et superbes cependant, qui semblent, (dans notie société nonchalante, renouveler, si curieusement, des forces et des goûts que nous connaissions certes depuis longtemps, dont nous étions même un peu las, mais qu'un néo-romantisme particulier et une ardeur si expressive à les découvrir métamorphosent presque complètement à nos yeux... On m'a reproché ce romantisme et ce barbarisme mêlés, comme s'ils étaient miens. Je décrivais, au contraire, des romantiques renouvelés au milieu de la société contemporaine, en prenant soin de mettre en valeur toutefois ce qu'il y a de beau et de neuf dans cette assimilation que font les c barbares » de nos goûts et de notre passé.

Des noms, cependant, auraient dû venir spontanément en mémoire... Nous côtoyons chaque jour des Thyra de Marliew ; j'en ai connu cent exemples ; mais est-ce que l'on écoute, est-ce que l'on songe au théâtre T... Je ne partage pas plus l'idéal de Grâce de Plessans que celui de Thyra de Marliew. Je peins, je décris mon époque, — pas seulement ses mœurs (ce fut la tâche du naturalisme) mais son idéal momentané ; je peins des débats de conscience variés devant les grandes forces étemelles et inunuables de la nature.

L'histoire du Phalène est presque rigoureusement authentique. Du temps que je faisais des études d^ peinture, j!ai connu, comme bien d'autres, cette jeune Américaine qui peignait des tableaux genre Rose-Croix avec le tempérament d'une femme née bien plutôt pour peindre des rognons ou des bœufs éventrés... Une nuit, je la rencontrai, non sans quelque stupéfaction, au bal de l'académie Julian ; elle était au bras d'un de mes camarades. Deux jours après, je reçus ses confidences. Elle ressemblait étonnamment à mon héroïne. Certes elle n'était pas fiancée à un prince de Thyeste, mais elle était rongée de tuberculose, jeune, belle et, de plus, presque ruinée. Son désespoir s'extériorisa dans cette révolte farouche qui l'avait jetée aux bras presque d'im inconnu. J'écoutai avec scepticisme cette confidence, et même avec d'auUnt plus de scepticisme qu'elle émanait d'une exaltée et d'une étrangère... Il y a quelque six ans seulement, j'appris sa mort ; je me renseignai : elle s'était tuée et beaucoup se rappellent cette fin à peu près identique à celle de mon héroïne, accompagnée seulement d'un esthétisme « meilleur marché » : Pendant que ses amis réunis dînaient, elle s'étendit somptueusement dans sa chambre, au milieu d'un éclairage préparé. Un masque de chloroforme adhérait à la figure...

L'héroïne du Pfialène lui ressemble beaucoup. Cette pauvre âme, qui croyait entrer dans la mort par une voie triomphale et enchantée, se marquait elle-même pour une mort sans grandeur et sans force, malgré son panthéisme apparent. On a souvent prononcé le nom de Marie Bashkirswef et je me suis expliqué dans une lettre à ce sujet ; je n'y reviens plus. Assimiler la vie de Marie Bashkirssef à celle de mon liéroïne est absurde ; son journal est là comme un démenti irréfutable.

Voir la suite à la fin de Ut f$è$e.

HENRY BATAILLE

Le prince Philippe dî Thyestc (M. Paul CapellanI) et Thyra (M"* Yvonne de Brayj. Scène du pfemjer acte.

Le Phalène a été représenté pour la première lois, le 23 octobre 191^, au Théâtre du Vaudeville.

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