M A R T II E
Vous avez oublié quelque chose?
BERNARD. afTolé.
Oui... non... Il est toujours là, au bas de l'escalier, assis sur une marche!
Qui ça, monsieur?
BKKNARU.
Le phoque, parbleu!
MARTHE
Un phoque dans l'escalier!
BERNARD, à part.
Fichtre! (a Marthe.) Je n'ai pas dit cela.
MARTHE
Pardon!... Vous venez de dire qu'il y avait un phoque assis sur une marche, au bas de l'escalier.
BERNARD
Vous croyez que j'ai dit cela?
J'en suis sûre.
BERNARD
Non?
MARTHE
Si.
BERNARD
Vous m'étonnez, car ce n'est pas du tout cela que je voulais vous dire, oh! mais, pas du tout, du tout.
MARTHE
Quoi, alors?... Voyons, que voulez-vous?
BERNARD, à part.
Diable! Je ne peux pas lui demander de faire encore mon portrait... Oh! quelle idée!
MARTHE
Je vous écoute.
LK PHOUUE 19
BERNARD, à part.
Gagnons du temps. (Haut.) Eh bien, voilà, je suis si satisfait de mon portrait, je le trouve si' ressem" blant que je voulais vous demander... Mais non, vous allez refuser.
Dites toujours.
Je voulais vous demander si vous consentiriez à me donner des leçons de... là... sur de la toile... avec des petits pinceaux... et de la couleur.
MARTHE
Des leçons de peinture?
BERNARD
C'est ça... Vous voyez qu'il n'est pas question de phoque là-dedans.
MARTHE
En effet.
BERNARD
La fourche m'aura langue... (se reprenant.) La langue m'aura fourché, voilà tout.
MARTHE, à part.
Gomme il est troublé!
BERNARD
Voulez- vous?
MARTHE
Quoi?
BERNARD
Me donner des leçons de... machin.
Mais, d'abord, savez- vous dessiner?
BEUNAl'tD.
Si je sais... Oli ! je crois bieul (au public.) Je n'ai jamais tenu un crayon de ma vie.
MARTHE
Alors, installez-vous lu, devant le clievalet, et... croquez-moi.
BERNARD, embarrassé.
Gomment, vous croquer, comme ça, tout de suite.
MARTHE
Je me rendrai compte de votre force.
BERNARD
C'est que...
Peut-être préféreriez-vous no commencer que demain?
BERNARD
Oui, j'aimerais mieux ça.
MARTHE, ouvrant la porte du fond.
Alors, monsieur... A demain.
BERNARD, à part.
Diable! et l'autre (fui m'attend en bas. (uaut.) Eh bien, non, vous avez raison; tout de suite, c'est plus prudent... (se reprenant.) Gela vaut mieux. (Mettant son portrait sur une chaise.) Assieds-toi là, toi, et ne bouge pas.
MARTHE, s'asseyant.
De profil, n'est-ce pas?
Oui, il y en a moins.
MARTHE
Gomment?
BERNARD, vivement.
Oui, oui, de profil.
MARTHE, après uu temps.
Ça va bien?
BERNARD
Pas mal, merci, et vous?
Marthe.
Non, suis-je bien comme cela?
BERNARD
Charmante, exquise, adorable!
MARTHE
Ce n'est pas cela que je vous demande.
BERNARD
Oui, mais c'est cela que je vous dis, moi.
MARTHE
Vite, commencez.
BERNARD, s'asseyant devant le chevalet, à port. Commencez, commencez, c'est facile à dire...
Vous y êtes?
BERNARD
Oui... Attendez! (il quitte le chevalet et incline la
tête de Marthe vers la gauche.) Gomme cela, c'est
mieux, (ri retourne au chevalet.) Ah! maintenant...
(Regardant Marthe de loin.) Non, à droite plutôt. (U
22 LE PHOUUE
quitte le chevalet et incline la tête de Marthe vers la droite.) Parfait! (il retourne au chevalet.) A la bonne heure I (Après un temps, il quitte le chevalet et redresse la tête de Marthe.) Là! (il retourne au chevalet.) Cette fois!... (Après un temps.) Et votre main, votre jolie petite main, on ne la voit pas.
M A UT H i-:, plaçant sa main.
Vous me faites donc en entier?
Pendant que j'y suis...
Soit, commencez.
BERNARD
Voilà, voilà. (Après un temps.) Vous ne trouvez pas qu'il fait chaud ici?
MARTHE, à part.
Qu'est-ce qu'il a donc?
Bernard prend le chevalet et le tourne gauchement dans tous les sens.
BERNARD, après un temps.
Si ça ne vous fait rien, nous ne nous en servirons pas de ce machin-là.
Il le porte au fond.
Gomme il vous plaira.
BERNARD, s'assoyant et prenant un carton sur ses
genoux.
Allons-y!... Au petit bonlieur!... (Ti'açanl une barre horizontale.) Voici la chaisc. (Traçant une barre verticale.) Et le dossier.
MARTHE
Vous commencez par la chaise?
LK PHOOUE 23
Il E a N A R D .
Oui, il y en a qui commencent par les pieds, d'autres par la tête, moi, je commence par la chaise.
MARTHE
Chacun a sa méthode.
BERNARD
Justement... Je commence par la chaise, et après, j'asseois mon personnage dessus.
MARTHE
Je vous en prie, ne changez rien à vos habitudes*
Soyez tranquille. (Traçant deux barres verticales.) Voici les pieds.
MARTHE
Les miens?
BERNARD
Non, ceux, de la chaise... Les vôtres, on ne les verra pas.
MARTHE
Pourquoi?
BERNARD
Ils sont trop petits.
MARTHE, souriant.
Charmant ! (a part.) Il est vraiment très bien, ce jeune homme !
BERNARD, au public.
Est-elle jolie, hein? (a Marthe.) Vous avez le type grec.
Je suis née à Rouhaix,
24 LE PMOijUE
BERNARD
C'est donc cela !...
OÙ en êtes-vous?
Je suis sLir le nez... Sur l'œil, maintenant.
Déjà?
BERNARD
Je dessine très vite. (Après un temps.) Alors, comme ça, mademoiselle, vous n'êtes pas mariée ?
MARTHE
Non, et vous?
BERNARD
Moi, non plus.
MARTHE, vivement.
Ah?
BERNARD
Vous dites ?
Piien. Je dis : Ah !
BERNARD
Ah! Vous dites : ah I (Après un temps.) Comment vous appelez-vous?
MARTHE
Marthe.
BERNARD
Moi, Bernard.
MARTHE, rêv.ant.
BERNARD
Mariage! Bonheur!
MARTHE, se remettant.
Où en êtes-vous?
BERNARD
Aux cheveux, —je vous mets des cheveux... C'est plus gentil.
MARTHE, se levant.
Voyons !
BERNARD
Tout à l'heure... Pour le moment, ça ne vous ressemble pas, mais quand ce sera encadré... MARTHE, se rasseyant.
Dépêchez-vous, alors, (a part.) Quelle drôle de méthode! (a part, après un temps.) Célibataire!... Et moi aussi... Libres tous deux!... Moi, l'épouse, je passerais mes journées à faire son portrait, tandis que lui, l'époux, passerait les siennes à faire le mien... Qui sait?... Le bonheur est peut-être là. (a Bernard.) Eh bien?
BERNARD
Ça avance... (au public.) Jamais, je n'oserai lui montrer ça, jamais!
MARTHE
Etes-vous satisfait?
Oui et non... C'est vous et ce n'est pas vous.
MARTHE
Qui est apprenti n'est pas maître.
BERNARD
J'allais le dire.
26 LE PIIOOUE
MAUTIIE, se levant.
Vtiyons, inontrez-Mioi cela.
BERNARD, se levant.
Je préfère l'emporter et le retoucher chez moi.