‹ Le pirate du St. Laurent [microforme]Chapitre 24 sur 30 · ALPHONSE MAIGRET · texte numérisé non relu

ALPHONSE MAIGRET

“P.S. Après ma mére et vous, mon cœur appartient tout entier à nos amis Pierre Morlaix et Jobinet.”

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Qu'on juge de l’étonnement d'Angèle, en lisant cette singulière lettre !

Les fleurs de sensibilité (hérissées par les ronces du doute) qui y épanchaïent leurs suaves parfums, causèrent à la jeune fille un trouble inexprimable. Si elle ne comprit pas tout d’abord les terreurs qui frémissaient dans le sein d'Alphonse, si sa philosophie absinthée de tristesse s'égarait dans des régions trop

aériennes pour empoisonner le cœur religieux et croyant de notre héroïne, les vagues aspirations qu'on voyait trembloter dans cette lettre, comme la goutte de rosée à l'extrémité d’une branche d’aubépine, les demi-aveux qu’on y dévoilait, devaient toucher et séduire une femme.

Peut-être, en écrivant, l'exilé s’ignorait-il lui-même : mais.

Angèle, avec la pénétration de son sexe, surprit le secret d’Alphonse.

Süre d’être aimée, elle se demanda si elle aimait.

Alors, la rougeur monta à ses joues, son pouls battit violént: ment,

Ce fut tout: la jeune fille laissa échapper le papier qu’elle tenait dans ses blanches mains, et son imagination se prit à vâguer à travers les bocages odorants de la rêverie.

D'abord, de gracieuses images, papillons folâtres aux ailes d'or et d'émeraude, voltigèrent devant ses yeux à demi-clos.

Elle se promena sur le bord d’un beau lac, ombragé par lès rameaux-des arbres touffus, mollement appuyée au bras d’un ange: l'onde, murmurait à leurs pieds ; les vives libellules, jouaient sur les touffes de nénuphar, l'abeille bourdonnante pompait le suc des plantes aromatiques, et, perdu dans le feuillage, ur rossignol conviait la nature aux délices de ses harmonieux concerts!

Qu'il faisait bon, marcher ainsi, oublier la vie, pour s’enivrer aux charmes de cette amoureuse journée!

Ils avançaiïent lentement, bien lentement, échangeant de rares paroles ; mais cés paroles étaient autant de perlés précieuses, de mélodies inetfables : et puis elles étaient entrecoupées de ces longs silences, qui sont les plus chers entretiens des âmes aimantes,

Comme ils savouraient le bonheur d'exister l'un par l’autre!

Et le sentier fleuri, sur le bord du lac, sé déroulait toujours Charmant, et aucun nuage n’ouatait l’azur du ciel et ils s'endormaient ainsi dans l’extase d’une mutuelle félicité. .…

Tout-à-coup, Angèle tressaillit: ses traits se décomposèrent, une sueur froide baigna son front, ses doigts ge joignirer‘ on vulsivement et de sa bouche tomba une exclamation déchirante :

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—Mon Dieu!

L'illusion avait fuil Adieu, gracieuses images, papillons folâtres! adieu, beau lac, frais ombrages, vives libellules, abeille bourdonnante, rossignol aux magiques vocalisations ! adieu, ciel d'azur |

Pauvre Angèle, quelle tempète soudaine vous a donc jetée sur le roc de la réalité !

Douteriez-vous aussi, vous!

Mais non, c’est impossible ! belle, humaïne, charitable, pétrie par les grâces, élevée par de pieuses gens dont vous partagez toute la foi, riche de jeunesse, d'espérance, vous êtes inaccessible au scepticisme |

Et cependant, cependant, votre pied s’est posé sur un serpent caché sous l'herbe embaumée ; cependant, voilà que jodieux reptile a roulé autour de votre corps tiède et satiné, son corps froid et visqueux, voici qu'il dresse sa tête hideuse et cherche l'endroit le plus sensible de votre cœur pour y instiller, dans une morsure, son mortel venin.

Pauvre, pauvre Angèle!

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