UNE INTRIGUE
AU BAL DE l'opéra
Assez de gens diront, avec un air choqué :
« Hélas ! on ne sait plus causer au bal masqué ! « On n'y remporte plus que de grossiers succès, « Et rintrigue est partie avec Tesprit français ! »
N'écoutez pas ces gens, ramasseurs de clichés,
Ces inspecteurs de mœurs , dès neuf heures couchés ;
Et croyez-en plutôt ces vers de bonne foi ,
Ecrits pour vous, lectrice, — écrits, lecteur, pour toi.
Que si vous leur trouvez un turbulent essor, C'est qu'il est encor nuit et que je bois encor. Aussitôt qu'un couplet est par moi composé , D'un verre de Champagne il se trouve arrosé!
Il s'agit d'un gandin qui, lors du dernier bal, Vit un domino sombre et d'un maintien moral.
Il Taccosta soudain et le voulut railler ; Mais l'autre le fît taire et sut l'entortiller.
Ce gandin était jeune; il avait un col droit, Un pantalon trop large , un chapeau trop étroit ; Et son habit bleu-prune, éblouissant à voir, Ressemblait par le bas au bec d'un sifflet noir.
Son visage, rasé de frais dans le milieu.
S'ornait sur les c6tés de deux buissons de feu ; Agrément qu'on appelle, ailleurs comme à Paris, Nageoires chez le bar, — chez l'homme favoris.
Le coquet domino, sous de simples dehors.
Paraissait receler de ravissants trésors.
Deux astres noirs perçaient le satin de son loup; De main comme la sienne on n'en voit pas beaucoup.
Par la foule pressé, vers elle se penchant.
Le gandin murmurait ces mots, tout en marchant :
« Quelle taille ! quels pieds ! quels cheveux en forêt ! » Elle, tranquillement, dit : t On en mangerait. »
Continuant toujours d'affronter le péril :
« Un méchant petit cœur là-dessous battrait-il? « Que ne suis-je celui qui pourra le toucher ! » Elle lui répondit : « Ça vous ferait loucher. »
Le gandin confondu lui demanda paidon , Et, se sentant blessé par le dieu Cupidon, Finit par obtenir son absolution :
« Mais j'y mets, lui dit-elle, une condition.
« La valse qu*à présent on vient de commencer, Vous allez avec moi sur-le-champ la danser.
« — Mais, lui répondit-il, je ne suis pas masqué, « Et par tous mes amis je serai remarqué.
« — Monsieur, fit-elle alors d'un accent dédaigneux , « Craint de se compromettre avec moi; c'est au mieux... Il ne répliqua pas, mais au bout d'un instant Dans la foule ils allaient tous deux pirouettant.
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Ses amis , aux abois et tronçant le sourcil , Disaient : « C'est une horreur ! à quoi donc pense-t-il ? » Et tout le Club , penché sur le bord du balcon , Semblait pétrifié comme Laocoon.
La valse terminée , enfin il respira ; Mais quand autour de lui son œil timide erra , Il ne trouva qu'airs froids, sévères, irrités. On l'appelait tout haut commis en nouveautés.
Pour cacher sa rougeur, poussant vers le café , Il feignit tout à coup d'être fort échauffé.
« Allons, murmura-t-il , nous rafraîchir un peu. « Prendrez -vous un sorbet, ô bel ange à l'œil bleu?
« — Un sorbet? Oh! la, la! Tu ne le voudrais point! » Et , frappant sur la table avec son petit poing , L'enfant aux yeux d'azur : « Constantin ! un soda ! » Le gandin : « Je ferai comme vous , ma Léda.
« Un soda ! » répéta longtemps l'écho moqueur ; Et soudain accourus, tous ses amis en chœur
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Répétèrent : « Il prend un soda! Comprend>on?
« Cet homme n'est plus rien chez les gens du bon ton ! »
Or, lui, croisant les bras, à sa compagne il dit : « Vous m'avez fait près d'eux tomber en discrédit ; « Ne m'en verrai-je pas par vous récompensé? » Elle lui répondit : « Vous êtes bien pressé ! »
Et comme il poursuivait ses propos délirants, Elle aj[outa : « Bébé, je suis chez mes parents. » Le gandin s'écria : « Cela m'est bien égal , « Si tu m'indicjues leur domicile légal. »
Pudiquement : « Mon cher, cela ne se fait pas ; « Mais vous pouvez pourtant accompagner mes pas, « Et, lorsqu'un sans ressorts m'emportera d'ici, « Vous installer derrière et tout apprendre ainsi.
« — Monter derrière un char ! » exclama le gandin , Plein d'un noble courroux ; « ah ! c'est trop de dédain ! « Cette preuve d'amour, ne l'espère jamais!
« J'aime mieux renoncer ù t'aimer désormais.
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« — A votre aise! » dit-elle; et, sans le saluer,
Vers la porte on la vit bientôt évoluer.
Un fiacre lui fît signe ; elle monta dedans.
Il crut que les chevaux prenaient le mors aux dents ;
Lors , en dépit du monde et du respect humain , Il s'élança d'un bond; et, sur l'arrière-train , Se maintint , cramponné ; — quand ce poste élevé Lui montra ses amis qui battaient le pavé !
Ce furent des hourras, ce furent de grands cris; On le traita de groom , on en fît des paris ; Il servit de jouet à leurs joyeux ébats.
Il était très-vexé, mais ne le montrait pas.
Le fiacre traversa le canal Saint-Martin.
La belle descendit ; il lui donna la main.
Et comme le cocher demandait de l'argent.
Elle lui dit : « Monsieur n'est pas un indigent ! »
Sur le seuil, elle et lui parlementaient encor, Quand, du troisième étage, avec un bruit de cor.
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Une voix, que le rhume ou le rhum opprima , Laissa tomber ces mots : « Vas-tu monter, Irma? »
Alors, levant le nez, notre gandin put voir Briller comme un feu rouge à travers le ciel noir. Ce phare, qui frappa son œil stupéfié.
Plus tard du nom de pipe il Ta qualifié.
Le gandin s'éloigna comme il était venu.
Lentement, tout le long d'un faubourg inconnu, Sans regret, sans rancune, et songeant en chemin A ce qu'à ses amis il conterait demain.
Laissez dire celui qui vous répétera Qu'on ne s'amuse point au bal de l'Opéra, Et que l'Intrigue au fin babil , au pied léger. Ne revient plus chez nous s'ébattre et voltiger !
LA FIN PROBABLE
LA FIN PROBABLE
Comme pour railler mes études, Le sort, dans mon cœur combattu, A mis d'égales aptitudes Pour la joie et pour la vertu.
O contraste! que me veux-tu?
Mon esprit, sourd aux habitudes, Amoureux fou de l'impromptu , Va des foules aux solitudes.
Des plaisirs, j'en ai vu combien!
Des peines, plus encor; — si bien Qu'un jour, las de mordre à la grappe
143 LA FIN PROBABLE
De tous les désirs rejetés , J'irai m'enterrer à la Trappe En sortant des Variétés.