NOUVEAUX ACTES D'INDISCIPLINE DE KLUCK
L'instruction générale du # septembre n’est pas moins critiquable que celle du 27 août. On y trouve une égale méconnaissance des possibilités d'extension du front. Le 4 septembre, les armées suffisaient à peine à tenir la ligne atteinte des abords de Paris à Verdun, et c’est le moment que choisit Molike pour allonger cette ligne jusqu’à l’Oise à droite, la pousser au delà de l’Aube au centre, la faire attaquer dans une direction divergente à gauche. On remarquera aussi qu’une partie de la ligne (E* et Il° armées) devait rester sur place tandis qu’une autre (IV°et V° armées) continuerait à marcher, il s’en suivrait forcément une rupture au centre, où la IIT° armée ne pourrait s'étirer à l'infini pour maintenir la liaison entre les deux tronçons de droite et de gauche !. On aboutissait ainsi à la dissociation du front, ce qui donnerait beau jeu à l'ennemi, à moins qu'il ne restât absolument passif.
On pourrait faire bien d’autres observations sur les dispositions de Moltke, mais à quoi bon épiloguer au sujet d'un ordre qui ne devait jamais être exécuté. Ce qu'il convient d'en retenir, c'est l’aveu nettement exprimé de l'échec du plan initial, car cet aveu était de nature à produire une vive impression sur les subordonnés de Moltke, à leur enlever le peu de confiance qui pouvait leur rester en leur chef. Schlieffen lui avait légué un plan que l’armée considérait comme infaillible, les troupes avaient accompli
4. Hausen a calculé qu’en arrivant sur la Seine et l'Aube, son armée, comptant trois corps d'armée seulement, aurait un frontde 80 kilomètres.
magnifiquement tout ce qu'on avait exigé d’ellés pour en
assurer l'exécution. C'était donc la faute du commande-
ment suprême si l’on se trouvait maintenant en si fâcheuse posture qu’il fallait en prendre le contre-pied.
Parmi les commandants d'armée, dont plusieurs avaient déjà souvent enfreint les ordres supérieurs, il s’en trouva un qui sé refusa à exécuter les nouvelles instructions : ce fut Kluck. Depuis le 13 août, date à laquelle son armée
… s'était mise en route d’Aix-la-Chapelle, il n'avait visé qu'un
but, celui que lui fixait le plan Schlieffen, enfoncer le flane gauche de l'ennemi. Pas un jour il ne s'était arrêté sur l'immense trajet qui avait conduit ses troupes par Bruxelles et Amiens jusqu’au delà de la Marne; pas une heureil n'avait songé à autre chose qu'à remplir la mission qui devait faire de lui le principal artisan de la victoire, le grand triomphateur de la guerre. Ses régiments avaient fourni une suite d'étapes Comme jamais on ne lavait fait avant eux, partout où ils avaient rencontré l'ennemi, ils Pavaient battu de telle facon qu'on ne lavait plus revu depuis, malgré la hâte mise à le rejoindre. La poursuite menée sans trêve ni merci, au prix de tant de fatigues, on lui demandait de l’abandonner sans que rien y obligeât. On était au contact des Anglais, de l’aile gauche française; on allait enfin pouvoir leur régler leur compte. Pourquoi reculer, pourquoi renoncer au succès certain? Lui, du moins, ne s y prêterait pas.
Le 4, au soir, Kluck avait prescrit pour le lendemain la continuation des opérations dans lé même esprit que la veille. L'armée, précédée du corps Marwitz, devait atteindre la ligne Esternay (IX° C. A.), Sancy (LE C. A.), Choisy (IV° C. A.), Coulommiers (IE C. A.) Sur la rive droite de Fa Marne, il ne restait plus à la garde du flanc et des communications que le IV° C. A. R. et la IV° D. C., poussés jusqu'à la région immédiatement au nord de Meaux.
Ces dispositions étdieñt en voie d'exécution leS septem
bre, lorsque, à 7 heures, on reçut au quartier général de
la [°° armée l’ordre préparatoire de Moltke. Kluck, après en avoir pris connaissance, ne cherchaque le moyen del’éluder. Le commandement suprême, toujours en retard sur les événements, y prescrivait à la | armée de rester entre l'Oise et la Marne, alors que la grande majorité de ses forces avait franchi depuis longtemps cette dernière rivière. L'occasion était belle. Kluck, s’en saisit et prit prétexte de cette contradiction matérielle entre la lettre de l’ordre et la réalité des faits. Non seulement il ne ramena pas son armée au nord de la Marne, mais il ne l’arrêta point et la laissa s’avancer vers le sud. 11 marqua clairement son intention de persévérer dans cette direction en transférant dans la journée son quartier général à Rebais, localité située à 12 kilométres au delà de la Marne.
Avant de quitter la Ferté-Milon, 1l crut se mettre à couvert en répondant aucommandement suprême par un message tendancieux, plein d’affirmations erronées et de suppositions gratuites, sur un ton dont la désinvolture frise l'impertinence : « La I” armée, par suite des précédentes
instructions du commandement suprême, est en marche
sur Rebaïis et Montmirail vers la Seine. Elle est couverte
face à Paris par deux corps d'armée sur les deux rives de
la Marne. On est au contact immédiat d'environ trois divi- sions anglaises à Coulommiers et de l’aile ouest des Fran-
çais à Montmirail. Ceux-ci opposent une vive résistance avec leurs arrière-gardes et subiraient sans doute des pertes sévères si on les poursuivait jusqu’à la Seine. Ils n’ont été jusqu'ici refoulés que de front et nullement mis hors de cause. Ils se retirent vers Nogent-sur-Seine. Si on exécute l’ordre reçu d'investir Paris, ces éléments ennemis reprendront leur liberté de manœuvre sur Troyes. A Paris il n’y a probablement de forces importantes qu’en voie de concer-
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tration. On y dirigera certainement des parties des armées de campagne, mais cela demandera du temps. Je tiens pour une opération peu heureuse en ce moment celle qui consisterait à abandonner le contact avec un ennemi parfaitement capable de combattre vigoureusement et à déplacer les I” et Il° armées. Je propose de mener la poursuite jusqu’à la Seine et d'investir ensuite Paris ». |
Pendant toute la Journée du 5 septembre, les comptes rendus des corps d'armée ne signalèrent au quartier général de la | armée aucun combat important. Sur tout le front de marche l'ennemi avait encore reculé après échange de quelques coups de canon. Un message du IV° C. A. R., reçu dans l'après-midi, portait qu'il avait reconnu la présence à Dammartin d'éléments adverses assez faibles mais qui restaient encore en position. Tout paraissait donc aller pour le mieux.
Dans la soirée un officier de liaison du grand quartier général vint apporter l'instruction générale rédigée la veille à Luxembourg. On reçut en même tempe la visite du lieutenant-colonel Hentsch, l’inspirateur favori de Moltke, qui élait chargé de mettre les exécutants au courant de la situation générale et de leur faire comprendre les nécessités de l'heure. Il finit par avoir raison des résistances de Kluck et obtint qu'il ramenät son armée derrière la Marne. « Prenez vos dispositions en toute tranquillité, ajouta-t-il, rien ne presse. » Il ne savait pas qu’au moment où il prononçait ces paroles, le IV° C. A. R. et la IV° D. C., seule couverture du dispositif allemand, se repliaient vers l'Oureq, après avoir livré pendant toute l’après-midi un violent combat à des forces supérieures en nombre sorties du camp retranché de Paris.