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PRÉFACÉ
Le plan pangcr/nanisfe consli/nr la raison unique de la guerre. Il est, en effet, la cause à la fois de sa naissance et de sa prolongation jiisifuiï la victoire des Alliés indispensable à la liberté du monde. Dans ce livre, je me propose (If démontrer cette vérité au moyen d'une docuinentcilion précise, claire, mise vraiment à la portée de tous. Le sort de ciiacun dans les pays alliés, et même dans plusieurs pays encore neutres, dépend réellement de l'issue de la formidable guerre en cours. Ce cataclysme, sans précédent dans l'Histoire, déchaîné par l'Allemagne prussianisée aura dans tous les domaines (les répercussions infinies qui nous atteindront individuellement sans exception en bien et hélas! souvent en mal. Chacun a donc un intérêt direct à connaître nettement pourquoi ces répercussions inéluctables de l'immense lutte se produiront et à quelles conditions fondamentales
celles de portée néfaste pour les Alliés, et encore mal connues, peuvent et doivent être évitées.
En écrivant ce livre, je me suis donc proposé de rendre compréhensibles les formidables problèmes soulevés parla guerre même aux moins versés dans les questions extérieures. Dans ma pensée, ce livre de vulgarisation s'adresse aussi bien aux femmes qu'aux hommes. Sa lecture sera peut-être non seulement un enseignement mais encore une consolation pour celles déjà si cruellement frappées dans leurs affections. En saisissant mieux de quel atroce plan d'esclavage le monde est menacé, elles comprendront davantage pour quelle cause sublime, prodigieuse, leurs maris, leurs fils, leurs fiancés, luttent ou meurent avec tant d'héroïque abnégation. Puisse, de cette compréhension plus large des formidables événements en cours, résulter pour les femmes alliées au moins un certain apaisement à leurs souffrances.
Mais si ce livre est une œuvre de vulgarisation, je tiens à faire remarquer qu'il n'est cependant pas le résultat d'un effort hâtif suscité simplement par le désir de traiter un sujet d'actualité intense et tragique. Ce livre est, en réalité, l'aboutissement logique d'une œuvre que je poursuis depuis vingt-deux ans. Comme mes lecteurs ont intérêt à savoir dans quelle mesure ils peu-
vent me luiie tjuelque crédil, ils me permeLLronl do leur expliquer comment j'ai été amené à concentrer mes éludes sur la politicjue jianfj^ernianiste de l'Allemagne, (juelle a été la suite de mes ellorts et leur «'nchaînement méthodique.
Jadis, à VÉcoie libre des Sciences politiques, je fus l'élève d'Albert Sorel. Ce grand maître voulut bien m'accueillir dans son intimité ; il acheva alors de développer le goût latent et instinctif que j'avais en moi pour la politique étrangère. Mes études pratiques sur le terrain extérieur m'amenèrent en Allemagne en 1894, par hasard, précisément à l'époque où venait lie commencer le mouvement pangermaniste. Comme d'une façon manifeste ce mouvement était le développement moderne du « prussianisme » des Hohenzollern, je fus dès lors extrêmement frappé de son importance. Ce mouvement me parut si menaçant pour l'avenir que je résolus de suivre tous les développements du plan pangermaniste qui en était déjà la conséquence et qui, dès 1895, fut cristallisé avec précision. La tâche que je m'imposais ainsi était à la fois ardue, énorme et passionnante car, dès
cette époque, il était certain que les Allemands basaient leur plan pangermaniste politique et militaire sur l'étude de tous les problèmes politiques, ethnographiques, économiques, sociaux, militaires et navals, non seulement de l'Europe mais du monde entier. En vérité, le travail panj^ermaniste intense effectué par les Allemands depuis vingt-cinq ans a été colossal. Ils l'ont mené partout avec une ténacité formidable et une méthode minutieuse qui feront l'étonnement de l'Histoire. Incontestablement, le plan pangermaniste qui est résulté de ce gigantesque effort constitue la plus extraordinaire machination que l'univers ait jamais vue.
J'ai fait de l'étude de ce plan depuis vingtdeux ans l'œuvre de ma vie, persuadé, malgré le scepticisme qui longtemps accueillit mes tentatives pour avertir du péril, qu'elle servirait cependant un jour.
Cette étude a nécessité des voyages d'enquêtes extrêmement nombreux et prolongés. Il fallait, en effet, aller apprendre sur place, au moins les éléments essentiels des problèmes si complexes énoncés plus haut qui ont été la base du plan pangermaniste, afin de pouvoir ensuite saisir les plus lointaines ramifications du programme prussien de domination mondiale.
Cette obligation m'a amené à séjourner dans
(1rs pays Iri'S divers. Afin (ju Du puiss»- avoiiune idée de l'élendue au moins matérielie de iiu's (Miquc'^tes, j'indicjuerai le nombre des villes dans l<'Sf|u«'lles j'ai rlé amené à aller travailler pour (Ii'i'ouM'ir successivement les éléments foiisliluliis directs «M indirects du plan panir«'i- Mianiste.
États-Unis : ii; Canada : 11; Japon : il; C-Drée : 4; Chine : 11 ; Indocliine : 19; Indes aiij^laises : 21.
Espag^ne : i ; Italie : 4 ; lielgique : (> ; Luxembourg : 1 ; Hollande : 5 ; Suisse : 4 ; Angleterre : 8 ; Grèce : 2 ; Bulgarie : 4 ; Roumanie : 3 ; Serbie : 8; Tur(|uie : 3; Allemagne : 16; Autriche- Hongrie : 18.
Dans ces villes, selon les nécessités de mes éludes, j'ai séjourné des jours, des semaines ou des mois et souvent à diverses reprises. Je m'y suis elforcé, suivant les possibilités et les temps, d'entrer en rapports directs avec les ministres en fonction, les chefs des divers partis politiques, les diplomates et consuls français et étrangers, quelques chefs d'État, les journalistes influents, les officiers de valeur, les attachés militaires et navals, les commerçants et les industriels informés. C'est ainsi, au moyen de renseignements multiples pris aux sources les plus diverses, se contrôlant les uns par les autres, que j'ai tenté
de reconstituer le plan panr/ermcmiste politique et militaire.
Depuis bien long:temps, je me suis efforcé d'attirer l'attention du public sur l'immense danger que ce plan réservait au Monde. Ma première tentative date de janvier 1898. Elle fut faite sous la forme d'une étude : L'Empire allemand et les affaires autrichiennes qui, sous le pseudonyme d'Albert Lefranc, parut dans la Revue du Droit jmblic et de la science politique en France et à l'étranger dirigée par M. Larnaude, actuellement doyen de la Faculté de Droit de Paris. La publication de mon article qui révélait pour la première fois l'existence du danger pangermaniste valut à M. Larnaude les protestations indignées de certains de ses collègues d'Outre-Rhin. Cette colère des premiers pangermanistes démasqués constitua pour moi un précieux encouragement. En 1900, dans l'excellente Revue Hebdomadaire, je publiai (17, 24 mars, 7 avril), Le mouvement pangermaniste. Mon livre L'Europe et la Question d'Autriche au seuil du XX^ siècle, paru en 1901, — il y a donc quinze ans, — contient l'exposé documenté, aussi précis qu'il était possible de le faire alors,
.In plan paii^a'rniunistedo 18^") et du programme (If mainmises allemandes coordonnées sur les Icnos situées cnlie le sud de la Saxe et le p^olfe l*('rsi(ju«', mainmise dont la réalisation constitue le but principal et essentiel de la f/uerre poursuivi actuellement par les Allemands. Eu 1903, dans mon ouvrage Le Chemin de fer de Bagdad ^ j'expliquai le péril alors naissant devant résulter un jour de la coopération turco-alleniande que nous voyons se développer présentement. En r.H)5, dans mon livre La colonisation et les colonies allemandes, j'ai expliqué comment les ambitions coloniales croissantes de l'Allemagne s'ajoutaient aux autres raisons qu'elle avait de faire la guerre. Les dernières phrases de ce livre résumaient ainsi cette face du problème : « La question vraie, en réalité, est de savoir si le gouvernement de Berlin se résignera à constater ses échecs coloniaux et s'il ne cherchera pas à se procurer les territoires d'outre-mer qui lui manquent aux dépens d'autres puissances (jui en possèdent à la convenance allemande. Or, seules l'A ng le terre et surtout la France ont des colonies correspondant bien aux besoins allemands ». Comme on le constatera au cours du présent livre, le plan pangermaniste de 1911 a été, en etlet, fondé sur un projet de partage des colonies françaises entre l'Allemagne et l'Angleterre.
Dans mon livre Le Monde et la Guerre nissojaponaise écrit à la suite d'une longue enquête en Extrême-Orient et paru en 190(), j'ai montré comment l'Allemagne avait, depuis 1880, méthodiquement poussé la Russie en Extrême-Orient afin de l'écarter de l'Europe, et que la conséquence logique et nécessaire de la guerre malheureuse de la Russie avec le Japon était une entente de plus en plus étroite de la France, de l'Angleterre et de la Russie.
Des circonstances privées me contraignirent ensuite àralentir mes études. Cependant, en 1910, je devais faire paraître Le problème de l'Europe centrale, qui était l'exposé particulièrement explicite de la mainmise sur l'Autriche-Hongrie et les Balkans que préparait alors l'Allemagne avec une activité de plus en plus significative. En 1912, devait paraître La fin de l'Empire ottoman menacé de mort inéluctable, soit en raison de la politique des Jeunes-Turcs, soit du fait de l'hégémonie allemande qui s'établissait d'une façon de plus en plus manifeste dans l'Empire du Sultan. Ces deux ouvrages furent même annoncés en librairie. Leurs manuscrits étaient presque prêts mais les soucis très divers que la vie nous réserve parfois avec une intensité particulière ne me laissèrent pas la faculté de mettre ces deux livres au point. Ce sera le
rogrellc plus amer do nui vir «liH-rivain polilicjue d'avoir élé *laiis riiupossibilil»' de publier ces deux ouvrages car vraiment leur contenu eût été de nature à ouvrir les yeux sur le péril pangermanisle qui grandissait avec une vitesse effrayante. Ayant pu me remettre sérieusement au travail, je relis en décembre 1013, janvier, février el mars 1014, en Europe centrale, dans les Balkans et en Turquie une nouvelle et minutieuse enquête qui fut pour moi particulièrement précieuse. En effet, le traité de Bucarest du 10 août 1013, en raison de ses infinies et considérables répercussions, avait bouleversé la situation antérieure au point que, sans mon enquête de 1014, je n'aurais certainement pas pu comprendre la situation nouvelle. Au cours de ce voyage, je m'efforçai d'appliquer avec une particulière rigueur ma méthode d'investigation qui consiste essentiellement à lâcher de voir les situations comme elles sont, sans idées préconçues, en entendant toutes les opinions afin de pouvoir les comparer ensuite et en extraire si possible la vérité moyenne. En Serbie, en Grèce, en Turquie, en Roumanie, en Bulgarie, où j'avais depuis longtemps des relations nombreuses et variées, j'ai donc eu des conversations étendues dans les milieux les plus divers. J'ai entendu et interrogé présidents du conseil, grand-
vizir, ministres, hommes politiques, chefs de partis, diplomates français et étrangers, compatriotes, officiers de valeur, attachés militaires et navals, journalistes influents, quoique souvent peu connus mais fort intéressants, chefs des diverses propaçandesreligieuses. J'ai eu également la bonne fortune d'être accueilli avec bienveillance parles souverains et les princes balkaniques : roi Pierre de Serbie (23 décembre 1913), prince Alexandre, héritier de Serbie (décembre 4913), roi Constantin (25 janvier 1914), Prince Nicolas de Grèce (28 janvier), roi Carol de Roumanie (18 février), Tsar Ferdinand (28 février). Prince Boris, héritier de Bulgarie (20 février). Si je signale les audiences que voulurent bien m'accorder ces hauts personnages c'est que vraiment elles n'étaient pas banales. Ces souverains et ces princes savaient que j'étudiais depuis longtemps leur pays avec impartialité et ils consentaient à causer avec moi des grands intérêts qui guidaient leur politique. Pendant ces diverses audiences qui durèrent d'une demiheure à deux heures, j'ai donc entendu exposer beaucoup de points de vue de réelle importance . Sans doute, chacun de mes divers interlocuteurs ne me disait que ce qu'il voulait, mais grâce à la multiplicité des opinions exprimées et à la variété des sources de renseignements j'ai
piiKh.vci:
tif ;ui moins à inruH' de reconsliluer le luhlcau (rtMiseinblo do lu situation balkanique vraie et de la ndicr ensuilc au j)roblènio de rEurojje cenfralc et à la iK)lili(|U»' générale de l'Allemagne.
Celte enqutMe complétée, au retour, en Honurie et en Autricbe nj'avait convaincu que conliairement à l'opinion soutenue encore tout rtcemment dans bien des milieux alliés, le traité (lo Ihu-aresl ne coiistiluail nullement une injustice comme les Alliés l'ont supposé, croyance qui a déterminé la plupart de leurs erreurs balkaniques de lî)io. Au contraire, le traité de Bucarest, notamment parce qu'il avait fait sortir pour la première fois la Roumanie de l'orbite allemande, m'était apparu comme l'événement le plus étonnamment favorable qui se fût produit sur le continent depuis 1870 et qui fût entièrement conforme aux intérêts de la France, de l'Angleterre, de la Russie. Les conséquences de ce traité constituaient, en effet, comme on le verra, le dispositif le plus efficace qu'on pût rêver pour « stopper » le danger pangermaniste et maintenir la paix en Europe. Mais cet endiguement pacifique du pangermanisme n'était possible qu'à la condition que les puissances de
l'Entente se tenant prêtes à la guerre, — ce qui eût très probablement suffi à l'empêcher, — appuyassent en même temps résolument et à la fois la Grèce, la Roumanie et la Serbie.
D'autre part, la mise en échec du plan pangermaniste résultant du traité de Bucarest en Europe et dans les Balkans me paraissait si grosse de conséquences que je considérais comme infiniment probable que le gouvernement de Vienne poussé par celui de Berlin, irait, si les autres puissances ne se méfiaient pas, jusqu'à la guerre pour détruire le plus vite possible ce traité de Bucarest aux répercussions énormes. De retour en France, je tentai d'exposer l'imminence de ce danger. Après plusieurs tentatives infructueuses, je pus toutefois introduire dans une étude sur lAlbanie, ces lignes écrites en avril 1914 qui parurent dans Le Correspondant du 10 juin suivant. A la page 1002, je concluais :
« L'Entente résultant des intérêts vitaux communs de la Roumanie, de la Serbie et de la Grèce groupe un ensemble de forces telles que la Bulgarie seule ou même avec le concours de la Turquie ne pourrait pas «c^z^e/Zemé-wn-eprendre la guerre dans les Balkans avec une chance raisonnable de succès.
« Mais le problème changerait complètement d'aspect si on admettait F hypothèse d'un gouver-
i'HKi-A<:i; i3
iiniicntdc Vienne qui, par hostilité contre laSerl>ii\ se sentant menacé par les vues de la Roumanie >i(r la Transtjhanie, voudrait à toutprix ItrouiUer /(■< cartes et sans délai mettre le feu aux poudres pour détruire la situation qui commence à peine à se cristalliser dans les Balkans. Ce n'est là assurément qu'une liypothèse. Je la formule exclusivement pour fixer les idées nécessaires à envisairer. Et nexiste-t-il pas, d'ailleurs, des symptômes fâcheux sur lesquels on aurait tort (le fermer les yeux. »
Suivait une paj^e de faits établissant les mesures anti-slaves et militaii'es exceptionnelles prises depuis quelques mois en Autriche-Hongrie et je terminais «ainsi : « Tous ces indices n'ont évidemment rien de péremptoire, mais ce sont 'là cependant des faits délibérément voulus par le gouvernement austro-hongrois ou ceux qui sont en contact avec lui. Aurait-on à Vienne cette attitude si on voulait vraiment faciliter la détente générale si nécessaire? y y insiste; l'éventualité dans laquelle les événements d'Albanie deviendraient le point de départ d'une nouvelle crise balkanique n'est qu'une hypothèse, je l'indique toutefois pour le cas oii elle deviendrait réalité, afin que la connaissance de iétat d'esprit du Gouvernement austro-hongrois, qui vient d'être exposé, puisse aider le lecteur à comprendre les
événements qui ne manqueraient pas alors de se produire. »
Ces événements ce sont ceux qui, en août 1014, ont mis le feu à l'Europe, exactement dans les conditions qu'on pouvait prévoir quand on connaissait la résolution fermement prise par les Allemands, dès 1909, d'effacer la Serbie de la carte de l'Europe. Ce sont ces conditions que j'avais exposées comme suit, dans un article intitulé : Entre la paix et la guerre, paru le 30 novembre 1912 dans le journal La Défense Nationale.
« Sous peine de perdre son prestige de grande puissance slave et de subir une humiliation plus g-rande encore que celle de 1909, lors de l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine, le gouvernement du Tsar ne peut pas laisser écraser les vaillants Serbes. L'opinion publique russe ne le permettrait d'ailleurs pas. Donc, en dépit de ses sentiments pacifiques, le gouvernement du Tsar se verrait obligé de faire la guerre à l'Autriche-Hongrie.
« Que se passerait-il ensuite ? Il semble impossible que rAlleniagne, encore plus intéressée que le gouvernement de Vienne au prestige du germanisme en Europe, laisse son alliée intime, l'Autriche-Hongrie, supporter seule le poids de la guerre contre les Etats balkaniques et contre
la Kussie, alors que, circonstance agffiavanle, les soldats slaves de i'arniée auslro-honproise marcheraient à contre-cœur contre leurs frëres les slaves des Balkans et de Russie. On doit (Iniic admettre que l'Allemagne entrerait à son tour en ligne contre la Russiey mais, dans ce cas, il nous faut bien comprendre que faction (innée de f Allemagne ne saurait être dirigée anitre la Russie seule. Pour des raisons techni- (ji/rs que tous nos officiers connaissent, fAllemagne ne peut pas laisser derrière elle la France armée et elle serait obligée d'atiaguer la France r/i même temps et plus vigoureusement encore au début que la Russie.
« (y est là une vérité qu'il faudrait répandre chez nous dans tout le pa//s, (i/in qii'aucune surprise ne soit possible, et que, en dépit de l'atlitudc apparemment pacifique actuelle de Berlin, nous nous attendions, si les choses se gâtent, à être attaqués brusquement avec la plus (jninde violence. »
Ouoi qu'il en soit, l'agression allemande a pris au dépourvu les pays aujourd'hui alliés pour la raison fondamentale suivante. Sans doute, avant la guerre, le Pangermanisme, en tant que doctrine, était assez bien connu dans quelques milieux, mais le plan pangermaniste politique et militaire, dont le gouvernement de Berlin
poursuit méthodiquement l'application depuis l'ouverture des hostilités, n'avait été étudié et pris très au sérieux que par un nombre infime de personnes privées en France, en Ang-leterre et en Russie.
Les efforts de celles-ci, pour convaincre les personnalités influentes sur la direction des pays aujourd'hui alliés de Timmense danger qui s'approchait, furent vains. En voici la principale cause. Quand les hommes documentés expliquaient que le but final de Guillaume II était l'établissement de Thégémonie allemande sur les ruines de toutes les grandes puissances on les prenait pour des fantaisistes et des hallucinés tant d'aussi formidables projets paraissaient eliimériques.
C'est ce qui explique pourquoi le plan pungermaniste politique et militaire fut ignoré chez les Alliés jusqu'à la guerre, dans sa réalité et dans son étendue. Cette non-connaissance en France est établie par cette constatation faite par Le Temps, le 16 décembre 1915. Avant la guerre, « on ne aboyait pas à la possibilité d'une guerre et on se gardait bien de se préparer à cette redoutable éventualité ». 11 en était absolument de même en Angleterre ainsi que l'a démontré la complète surprise delà Grande-Bretagne devant l'agression allemande.
Uien plus, le plan complet tlu Kaiser u continué à êlre méconnu chez les Alliés jusqu'à une (laie qui s<'rni»le toute récente. En elFel, Sir Edward Carson, faisant le commentairo de sa lettre de démission le 2 novembre 4915 à la Chambre des Communes a déclaré : « J'espère (|uo le nouveau plan de campajçne a été nettement établi, car pendant que je faisais partie du ('abinet, ce Cabinet n'avait aucun plan ». (Cité par Le Temps, 4 novembre 1915.)
Or, si le plan pangermaniste avait été connu à Londres, les Anglais, — et par conséquent les Alliés, — auraient certainement adopté depuis longtemps le plan-riposte destiné à le détruire car le plan pangermaniste est constitué d'éléments si positifs et si nets que leur seule connaissance suggère aussitôt les moyens de l'anéantir; notamment, les avantages et la nécessité de l'expéililion par Salonique, qui a été si controversée et entreprise si tardivement auraient été compris (lès le début de 1915 lorsque M. Briand en préconisa le principe. Gomme on pourra le constater d'ailleurs, si le plan pangermaniste avait été entièrement connu, il est infiniment probable que les fautes des Alliés dans les Balkans, aux Dardanelles, en Serbie, n'auraient pas pu être commises. Il semble que même en ce mois de mai 1916, l'ampleur du plan pangermaniste
et surtout ce qui se cache derrière la prétendue « Partie nulle » n'est pas encore nettement saisi dans beaucoup de milieux qui croient cependant bien connaître les buts de la guerre poursuivis par l'Allemagne. En effet, tout récemment, en France et en Angleterre, des organes cependant importants quoique n'ayant pas sans doute de caractères officiels, ont soutenu l'opinion que puisque l'Allemagne allait étendre son Zollmrein à l'Autriche-Hongrie, les Alliés, pour luttei' a-près la guerre contre le bloc austro-allemand, devaient constituer une puissante entente économique. Or, comme on va voir, tout au moins par l'effet d'une « inadvertance » fâcheuse, la question ne saurait vraiment pas être posée en ces termes dans les pays alliés. Aucune connexitè ne saurait être volontairement établie par eux entre l'union économique des Alliés, si naturelle qu'elle soit, et le bloc économique de l'Europe centrale. En effet, admettre l'éventualité de l'extension du Zollverein allemand à l'Autriche-Hongrie ou l'entente économique, sous une forme quelconque, des deux empires du centre, ce qui constitue la base et la condition de tout le plan pangermaniste depuis vingt et un ans [plan de 1895), c'est admettre implicitement la mainmise de l'Allemagne sur 50 millions d'habitants dont près des trois quarts ne sont pas Allemands ; c'est
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jmr voie <k' consé(|U(MU*es iru'IiK'laMrs, comme on lo constalera, acccj>tor l'hrj^émonit' allemande sur les Halkans et la Turcjuie. Or, de toute évidence, de tels résultats seraient en contradiction absolue avec les déclarations des {gouvernements alliés qui ont proclamé (jue leur but en poursuivant la guerre est de détruire le militarisme jtrussien et non pas, par conséquent, de permettre un nouvel état de choses, comme la mainmise directe ou indirecte de l'Allemagne sur TAu- Iriche-Hongrie, qui en décuplerait la puissance.
Le fait que de pareilles « inadvertances » puissent être encore commises après vingt mois ^ de guerre, dans des milieux évidemment non officiels mais importants, suffit à établir que la dilfusion aussi large que possible du plan paniicrmaniste dans la grande opinion publique alliée est vraiment nécessaire, sinon indispensable. Il est aussi hautement désirable que les neutres connaissentexactement et avec précision le plan pangermaniste dans sa réalité et dans son étendue car alors ils comprendront clairement (lue leur liberté future dépend de la victoire des soldais alliés qui vraiment luttent pour l'indé- ])endance de l'univers civilisé.
Je souhaite ardemment que ce livre, en réalité né d'un très long effort, contribue à atteindre ce résultat. Il a pour objet de documenter exacte-
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ment l'opinion publique alliée ou neutre sur le plan berlinois de domination mondiale. En outre, la connaissance exacte du plan pangermamste politique et militaire éclaire d'une façon lumineuse tous les problèmes essentiels de la g-uerre ; elle fait apparaître la cause profonde de la lutte, elle en explique les causes immédiates qui sont encore à peu près inconnues ; elle fait saisir pourquoi il est indispensable à la liberté du monde que les Alliés parviennent non pas à une néfaste « paix fourrée » mais à la victoire intégrale d'où résultera la destruction du militarisme prussien qui seule peut mettre fin en Europe aux grands armements et assurer une paix réellement durable.
Afin que la démonstration soit aussi probante que possible, j'éviterai, autant qu'il se pourra, de donner à mes lecteurs des appréciations personnelles. Je m'ingénierai surtout à soumettre à leur jugement des documents précis et des arguments accessibles à tous, dont les faits acquis permettent aisément de faire la critique.
La substance de ce livre a paru sous forme d'articles au début de 1916 dans le journal La Victoire de Gustave Hervé. Avant la guerre,
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nos opinions respeclivcs, à lui et à moi, à bien (les éj^.irds entièreinenl opposées, nous auraient enjj)î^chés de collaborer, mais « l'union sacrée » et la lutte à soutenir en commun contre le militarisme prussien par la plume et par le cerveau, — (jui sont aussi des arnies — . nous ont rapprochés et mis d'accord sur bien des points essentiels. Je m'en félicite sincèrement car je tiens à dire qu'Hervé m'a ouvert les colonnes de La Victoire avec un libéralisme fort méritoire. D'abord, en raison de la guerre, La Victoire n'a que deux pages ; ensuite il n'est pas conforme aux usages ilos journaux quotidiens de publier une longue série d'articles sur un même sujet. C'est donc certainement grâce à Hervé et au puissant moyen d'action que représente un grand journal (|Uotidien que j'ai pu commencer à difluser la connaissance du plan pangermanisle dans la très grande opinion publique, ce que, depuis longtemps, je souhaitais, de la façon la plus vive, jiomoir faire, convaincu que les grandes questions extérieures clairement traitées pouvaient et devaient intéresser non pas seulement, comme on le prétend souvent, les spécialistes mais « tout le monde ». J'adresse donc à Gustave Hervé mes très sincères remerciements pour l'expérience iiu'il m'a ainsi mis à même de réaliser. Elle a d'ailleurs réussi, les lecteurs de La Victoire
ayant accueilli mes articles sur Le Plan pangermaniste avec une grande bienveillance, j'espère que ce livre rencontrera également auprès du grand public, pour lequel il est écrit, un accueil favorable. Cet ouvrage ne vise en tout cas qu'à dire vrai et à servir une cause dont la justice apparaîtra de plus en plus éclatante au monde longtemps abusé par l'intense et astucieuse propagande allemande.
Paris, le lîi mai 1916.
E PLAN PANGERMAMSTE