‹ Le plan pangermaniste démasqué: le redoutable piège berlinois de "La partieChapitre 1 sur 26 · CIS'L · texte numérisé non relu

CIS'L

Le plan pangermaniste constitue la raison unique de la guerre. Il est, en effet, la cause à la fois de sa naissance et de sa prolongation jt^quà la victoire des Alliés indispensable à la liberté du monde. Dans ce livre, je me propose de démontrer cette vérité au moyen d'une documentation précise, claire, mise vraiment à la portée de tous. Le sort de chacun dans les pays alliés, et même dans plusieurs pays encore neutres, dépend réellement do Tissue de la formidable guerre en cours. Ce cataclysme, sans précédent dans THistoire, déchaîné par l'Allemagne prussianisée aura dans tous les domaines des répercussions infinies qui nous atteindront individuellement sans exception en bien et hélas! souvent en mal. Chacun a donc un intérêt direct à connaître nettement pourquoi ces répercussions inéluctables de l'immense lutte se produiront et à quelles conditions fondamentales

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celles de portée néfaste pour les Alliés, et encore mal connues, peuvent et doivent être évitées.

En écrivant ce livre, je me suis donc proposé de rendre compréhensibles les formidables problèmes soulevés par la guerre même aux moins versés dans les questions extérieures. Dans ma pensée, ce livre de vulgarisation s'adresse aussi bien aux femmes qu'aux hommes. Sa lecture sera peut-être non seulement un enseignement mais encore une consolation pour celles déjà si cruellement frappées dans leurs affections. En saisissant mieux de quel atroce plan d'esclavage le monde est menacé, elles comprendront davantage pour quelle cause sublime, prodigieuse, leurs maris, leurs fils, leurs fiancés, luttent ou meurent avec tant d'héroïque abnégation. Puisse, de cette compréhension plus large des formidables événements en cours, résulter pour les femmes alliées au moins un certain apaisement à leurs souffrances.

Mais si ce livre est une œuvre de vulgarisa, tion, je tiens à faire remarquer qu^il n est cependant pas le résultat d'un effort hâlif suscité simplement par le désir de traiter un sujet d'actualité intense et tragique. Ce livre est, en réalité, l'aboutissement logique d'une oeuvre que je poursuis depuis vingt-deux ans. Comme mes lecteurs ant intérêt à savoir dans quelle mesure ils peu-

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vent me faire quelque crédit, ils mè permettront de leur expliquer comment j'ai été amené à concentrer mes éludes sur la politique pangermaniste de l'AUe magne, quelle a été la suite de mes efforts et leur enchaînement méth-odique.

Jadis, à V École libre des Sciences politiques, |e fus rélève d'Albert Sorel. Ce grand maître voulut bien m'accueillir dans son intimité; il acheva alors de développer le goût latent et instinctif que j'avais en moi pour la politique étrangère. Mes études pratiques sur le terrain extérieur m'amenèrent en Allemagne en 1894, par hasard, précisément à Tépoque où venait de commencer le mouvement pangermaniste.

Comme d'une façon manifeste ce mouvement était le développement moderne du « prussianisme » des HohenzoUern, je fus dès lors extrêmement frappé de son importance. Ce mouvement me parut si menaçant pour l'avenir que je résolus de suivre tous les développements du plan pangermaniste qui en était déjà la conséquence et qui, dès 1895, fut cristallisé avec précision. La tâche que je m'imposais ainsi était à la fois ardue, énorme et passionnante car, dès

celte époque^ il était certain que les Allemands basaient leur plan pangermaniste politique et militaire sur l'étude de tous les problèmes politiques, ethnographiques, économiques, sociaux, jnilitaires et navals, non seulement de l'Europe mais du monde entier. En vérité, le travail pangermaniste intense effectué par les Allemands depuis vingt-cinq ans a été colossal. Ils l'ont mené partout avec une ténacité formidable et une méthode minutieuse qui feront Tétonnement deTHistoire. Incontestablement, le plan pangermaniste qui est résulté de ce gigantesque effort constitue la plus extraordinaire machination que l'univers ait jamais vue.

J'ai fait de l'étude de ce plan depuis vingtdeux ans l'œuvre de ma vie, persuadé, malgré le scepticisme qui longtemps accueillit mes tentatives pour avertir du péril, qu'elle servirait cependant un jour.

Cette étude a nécessité des voyages d'enquêtes extrêmement nombreux et prolongés. Il fallait, en effet, aller apprendre sur place, au moins les éléments essentiels des problèmes si complexes énoncés plus haut qui ont été la base du plan pangermaniste, afin de pouvoir ensuite saisir les plus lointaines ramifications du programme prussien de domination mondiale.

Cette obligation m'a amené à séjourner dans

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des pays trfes divers. Afin qu'on puisse avoir une idée de l'étendue au moins matérielle de mes enquêtes, j'indiquerai le nombre des villes dans lesquelles j'ai été amené à aller travailler pour découvrir successivement les éléments constitutifs directs et indirects du plan pangermaniste.

États-Unis : 14; Canada : 11; Japon : 11; Corée : 4; Chine : 11; Indochine : 19; Indes anglaises : 24. ^

Espagne : 1 ; Italie : 4 ; Belgique : 6 ; Luxembourg : 1 ; Hollande : 5 ; Suisse : 4 ; Angleterre : 8; Grèce : 2; Bulgarie : 4; Roumanie : 3; Serbie : 8; Turquie : 3; Allemagne : 16; Autriche- Hongrie : 18.

Dans ces villes, selon les nécessités de mes études, j'ai séjourné des jours, des semaines ou des mois et souvent à diverses reprises. Je m'y suis efforcé, suivant les possibilités et les temps, d'entrer en rapports directs avec les ministres en fonction, les chefs des divers partis politiques, l.es diplomates et consuls français et étrangers, quelques chefs d'État, les journalistes influents, les officiers de valeur, les attachés militaires et navals, les commerçants et les industriels informés. C'est ainsi, au moyen de renseignements multiples pris aux sources les plus diverses, se contrôlant les uns par les autres, que j'ai tenté

de reconstituer le plan pangermaniste politique et militaire.

Depuis bien longtemps, je me suis efforcé d'attirer l'attention du public sur Timmense danger que ce plan réservait au Monde. Ma première tentative date de janvier 1898. Elle fut faite sous la forme d'une étude : VEmpire allemand et les affaires autrichiennes qui, sous le pseudonyme d^Albert Lefranc, parut dans la Revue du Droit public et de la science politique en France et à l'étranger dirigée par M. Larnaude, actuellement doyen de la Faculté de Droit de Paris. La publication de mon article qui révélait pour la première fois l'existence du danger pangermaniste valut à M. Larnaude les protestations indignées de certains de ses collègues d'Outre-Rhin. Cette colère des premiers pangermanistes démasqués constitua pour moi un précieux encouragement. En 1900, dans l'excellente Remie Hebdomadaire^ je publiai (17, 24 mars, 7 avril), Le mouvement pangermaniste. Mon livré L'Europe et la Question i Autriche au seuil du XX* siècle y paru en 1901, — il y a donc quinze ans, — contient l'exposé documenté, aussi précis qu'il était possible de le faire alors.

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du plan pangermanistede 1895 et du projçramme de mainmises allemandes coordonnées sur les terres situées entre le sud de la Saxe et le golfe Persique, maimnise dont la réalisation consliêiie le but principal et essentiel de la f/uerre poursuivi actuellement par les Allemands, En 1903, dans mon ouvrage Le Chemin de fer de Bagdad^ j'expliquai le péril alors naissant devant résulter un jour de la coopération turco-allemande que nous voyons se développer présentement. En 1905, dans mon livre La colonisation et les colonies allemandes, j'ai expliqué comment les ambitions coloniales croissantes de l'Allemagne s'ajoutaient aux autres raisons qu'elle avait de faire la guerre. Les dernières phrases de ce livre résumaient ainsi cette face du problème : « La question vraie, en réalité, est de savoir si le gouvernement de Berlin se résignera à constater ses échçcs coloniaux et s'il ne cherchera pas à se procurer les territoires d'outre-mer qui lui manquent aux dépens d'autres puissances qui en possèdent à la convenance allemande. Oy, seules F Angleterre et surtout la France ont des colonies correspondant bien aux besoins allemands ». Comme on le constatera au cours du présent livre, le plan pangermaniste de 1911 a été, en effet, fondé sur un projet de partage des colonies françaises entre l'Allemagne et rAni^Ieterre.

Dans mon livre Le Monde et la Guerre russojaponaise écrit à la suite d'une longue enquête en Extrême-Orient et paru en 1906, j'ai montré comment rAUemagne avait^ depuis 1880, méthodiquement poussé la Russie en Extrême-Orient afin de l'écarter de l'Europe, et que la conséquence logique et nécessaire de la guerre malheureuse de la Russie avec le Japon était une entente de plus en plus étroite de la France, de TÂngle terre et de la Russie.

Des circonstances privées me contraignirent ensuite àralentir mes études. Cependant, en 1910, je devais faire paraître Le problème de l'Europe centrale, qui était l'exposé particulièrement explicite de la mainmise sur l'Au triche-Hongrie et les Balkans que préparait alors l'Allemagne avec une activité de plus en plus signifîcative. En 1912, devait paraître La fin de l'Empire ottoman menacé de mort inéluctable, soit en raison de la politique des Jeunes-Turcs, soit du fait de l'hégémonie allemande qui s'établissait d'une façon de plus en plus manifeste dans l'Empire du Sultan. Ces deux ouvrages furent même annoncés en librairie. Leurs manuscrits étaient presque prêts mais les soucis très divers que la vie nous réserve parfois avec une intensité particulière ne me laissèrent pas la faculté de mettre ces deux livres au point. Ce sera le

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regret le plus amer de ma vie d'écrivain politique d'avoir été dans l'impossibilité de publier ces deux ouvrages car vraiment leur contenu eût été de nature à ouvrir les yeux sur le péril pangermaniste qui grandissait avec une vitesse effrayante. Ayant pu me remettre sérieusement au travail, je refis en décembre 1913, janvier, février et mars 1914, en Europe centrale, dans les Balkans et en Turquie une nouvelle et minutieuse enquête qui fut pour moi particulièrement précieuse. En effet, le traité de Bucarest du 10 août 1913, en raison de ses infinies et considérables répercussions, avait bouleversé la situation antérieure au point que, sans mon enquête de 1914, je n'aurais certainement pas pu comprendre la situation nouvelle. Au cours de ce voyage, je m'efforçai d'appliquer avec une particulière rigueur ma méthode d'investigation qui consiste essentiellement à tâcher de voir les situations comme elles sont, sans idées préconçues, en entendant toutes les opinions afin de pouvoir les comparer ensuite et en extraire si possible la vérRé moyenne. En Serbie, en Grèce, en Turquie, en Roumanie, en Bulgarie, où j'avais depuis longtemps des relations nombreuses et variées, j'ai donc eu des conversations étendues dans les milieux les plus divers. J'ai i^ntenduet interrogé présidents du conseil, grand-

vizir, ministres, hommes politiques, chefs de partis, diplomates français et étrangers, compatriotes, officiers de valeur, attachés militaires et navals, journalistes influents, quoique souvent peu connus mais fort intéressants, chefs des diverses propagandes religieuses. J'ai eu égalementla bonne fortune d'être accueilli avecbienveillance par les souverains et les princes balkaniques : roi Pierre de Serbie (23 décembre 1913), prince Alexandre, héritier de Serbie (décembre 1913), roi Constantin (23 janvier 1914), Prince Nicolas de Grèce (28 janvier), roi Carol de Roumanie (18 février)*. Tsar Ferdinand (28 février), Prince Boris, héritier de Bulgarie (29 février). Si je signale les audiences que voulurent bien m'accorder ces hauts personnages c'est que vraiment elles n'étaient pas banales. Ces souverains et ces princes savaient que j'étudiais depuis longtemps leur pays avec impartialité et ils consentaient à causer avec moi des grands intérêts qui guidaient leur politique. Pendant ces diverses audiences qui durèrent d*une demiheure à deux heures, j'ai donc entendu exposer beaucoup de points de vue de réelle importance. Sans doute, chacun de mes divers interlocuteurs ne me disait que ce qu'il voulait, mais grâce à 4a multiplicité des opinions exprimées et à la variété des 'sources de renseignements j'ai

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été au moins à môme de reconstituer le tableau d'ensemble de la situation balkanique vraie et de la relier ensuite au problème de l^Europe centrale et à la politique générale de FAUemagne.

Cette enquête complétée, au retour, en Hongrie et en Autriche m'avait convaincu que contrairement à l'opinion soutenue encore tout récemment dans bien des milieux alliés, le traité de Bucarest ne constituait nullement une injustice comme les Alliés Font supposé, croyance' qui a déterminé la plupart de leurs erreurs bal-kaniques de 1915. Au contraire, le traité de Bucarest, notamment parce qu'il avait fait sortir pour la première fois la Roumanie de Torbite allemande, m'était apparu comme l'événement le plus étonnamment favorable qui se fût produit sur le continent depuis 1870 et qui fût entièrement conforme aux intérêts de la France, de l'Angleterre, de la Russie. Les conséquences de ce traité constituaient, en effet, comme on le verra, le dispositif le plus efficace qu'on pûl rêver pour oc stopper » le danger pangermaniste et maintenir la paix en Europe. Mais cet endiguement pacifique du pangermanisme n'était possible qu'à la condition que les puissances de

TEntente se tenant prêtes à la guerre, - — ce qui eût trfes probablement suffi à Tempêcher, — appuyassent en même temps résolument et à la fois la Grèce, la Roumanie et la Serbie.

D'autre part, la mise en échec du plan pangermaniste résultant du traité de Bucarest en Europe et dans les Balkans me paraissait si grosse de conséquences que je considérais comme infiniment probable que le gouvernement de Vienne poussé par celui de Berlin, irait, si les autres puissances ne se méfiaient pas, jusqu'à la guerre pour détruire le plus vite possible ce traité de Bucarest aux répercussions énormes. De retour en France, je tentai d'exposer Timminence de ce danger. Après plusieurs tentatives infructueuses, je pus toutefois introduire dans une élude sur TAlbanie, ces lignes écrites en avril 1914 qui parurent dans Le Correspondant au. 10 juin suivant. A la page 1002, je concluais :

a L'Entente résultant des intérêts vitaux communs de la Roumanie, de la Serbie et de la Grèce groupe un ensemble de forces telles que la Bulgarie seule ou même avec le concours de la Turquie ne pourrait pas actuel lementrepreudrc la guerre dans les Balkans avec une chance raisonnable de succès.

« Mais le problème changerait complètement d! aspect si on admettait r hypothèse d'un gouver-

nement de Vienne qui^par hostilité contre la Serbie y se sentant menacé par les vues de la Roumanie sur la Transylvanie f voudrait à tout prix brouiller les cartes et sans délai mettre le feu aux poudres pour détruire la situation qui commence à peine à se cristalliser dans les Balkans. Ce n'est là assurément qu'une hypothèse. Je la formule exclusivement pour fixer les idées nécessaires à envisager. Et n'existe-t-il pas, d'ailleurs, des symptômes fâcheux sur lesquels on aurait tort de fermer les yeux. »

Suivait une page de faits établissant les mesures anti-slaves et militaires exceptionnelles prises depuis quelques mois en Autriche-Hongrie et je terminais ainsi : « Tous ces indices n'ont évidemment rien de péremptoire, mais ce sont là cependant des faits délibérément voulus par le gouvernement austro-hongrois ou ceux qui .sont en contact avec lui. Aurait-on à Vienne cette attitude si on voulait vraiment faciliter la détente générale si nécessaire? i'y insiste; réventualité dans laquelle les événements d'Albanie deviendraient le point de départ d'une nouvelle crise balkanique n'est qu'une hypothèse, je l'indique toutefois pour le cas où elle deviendrait réalité, afin que la connaissance de l'état d'esprit du Gouvernement austro-hongrois, qui vient d'être exposé, puisse aider le lecteur à comprendre les

événements qui ne manqueraient pas alors de se ' produire. »

Ces événements ce sont ceux qui, en août 19i 4, ont mis le feu à l'Europe, exactement dans les conditions qu*on pouvait prévoir quand on connaissait la résolution fermement prise par les Allemands, dès 1909, d'effacer la Serbie de la carte de l'Europe. Ce sont ces conditions que j'avais exposées comme suit, dans un article intitulé : Entre la paix et la guerre y paru le 30 novembre 1912 dans le journal La Défense Nationale.

« Sous peine de perdre son prestige de grande puissance slave et de subir une humiliation plus grande encore que celle de 1909, lors de l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine, le gouvernement du Tsar ne peut pas laisser écraser les vaillants Serbes. L'opinion publique russe ne le permettrait d'ailleurs pas. Donc, en dépit de ses sentiments pacifiques, le gouvernement du Tsar se verrait obligé de faire la guerre à l'Autriche-Hongrie.

« Que se passerait-il ensuite? Il semble impossible que l'Allemagne, encore plus intéressée que le gouvernement de Vienne au prestige du germanisme en Europe, laisse son alliée intime, FAutriche-Hongrie, supporter seule le poids de la guerre contre les Etats balkaniques et contre

la Russie, alors que, circonstance aggravante^ les soldats slaves de l'armée austro-hongroise marcheraient à contre-cœur contre leurs frères les slaves des Balkans et de Russie. On doit donc admettre que l* Allemagne entrerait à son tour en ligne contre la Russie, mais, dans ce cas, il nous faut bien comprendre que l'action armée de r Allemagne ne saurait être dirigée contre la Russie seule. Pour des raisons techniques que tous nos officiers connaissent, f Allemagne ne peut pas laisser derrière elle la France armée et elle serait obligée d! attaquer la France en même temps et plus vigoureusement encore au débui que la Russie.

« C'est là une vérité qu'il faudrait répandre chez nous dans tout le pays, afin qu aucune surprise ne soit possible, et que, en dépit de Cattitude apparemment pacifique actuelle de Berlin, nous nous attendions, si les choses se gâtent, à être attaqués brusquement avec la plus grande violence. »

Quoi qu'il en soit, l'agression allemande a pris au dépourvu les pays aujourd'hui alliéâ pour la raison fondamentale suivante. Sansdoute, avant la guerre, le Pangermanisme, en tant que doctrine, était assez bien connu dans quelques milieux^ mais le plan pangermaniste politique et militaire, dont le gouvernement de Berlin

poursuit méthodiquement Tapplication depuis Touverture des hostilités^ n avait été étudié et pris très au sérieux que par un nombre inGme de personnes privées en France, en Angleterre et en Russie.

Les efforts de celles-ci, pour convaincre les personnalités influentes sur la direction des pays aujourd'hui alliés de Timmense danger qui s'approchait, furent vains. En voici la principale cause. Quand les hommes documentés expliquaient que le but final de Guillaume II était rétablissement de l'hégémonie allemande sur les ruines de toutes les grandes puissances on les prenait pour des fantaisistes et des hallucinés tant d'aussi formidables projets paraissaient chimériques.

C'est ce qui explique pourquoi le plan pangertnaniste politique et militaire fut ignoré chez les Alliés jusqu'à la guerre, dans sa réalité et dans son étendue. Celle non-connaissance en France est établie par celte constatation faite par Le Temps, le 16 décembre 1915. Avant la guerre, « on ne croyait pas à la possibilité d'une guerre et on se gardait bien de se préparer à cette redou" table éventualité ». 11 en était absolument de même en Angleterre ainsi que l'a démonlré la complète surprise delà Grande-Bretagne devant l'agression allemande.

Bien plus, le plan complet du Kaiser a continué à être méconnu chez les Alliés jusqu'à une date qui semble toute récente. En effet, Sir EJdward Carson, faisant le commentaire ^e sa lettre de démission le 2 novembre 1915 à la Chambre des Communes a déclaré : « J'espère que le nouveau plan de campagne a été nettement établi, car pendant que je faisais partie du Cabinet, ce Cabinet n'avait aucun plan ». (Cité par Le Temps, 4 novembre 1915.)

Or, si le plan pangermaniste avait été connu à Londres, les Anglais, — et par conséquent les Alliés, — auraient certainement adopté depuis longtemps le plan-riposte destiné à le détruire car le plan pangermaniste est constitué d'éléments si positifs et si nets que leur seule connaissance suggère aussitôt les moyens de l'anéantir; notamment, les avantages et la nécessité, de l'expédition par Salonique, qui a été si controversée et entreprise si tardivement auraient été compris dès le début de 1915 lorsque M. Briand eh préconisa le principe. Comme on pourra le constater d'ailleurs, si le plan pangermaniste avait été entièrement connu, il est infiniment probable que les fautes des Alliés dans les Balkans, aux Dardanelles, en Serbie, n'auraient pas pu être commises. 11 semble que même en ce mois de mai I9i6, l'ampleur du plan pangermaniste

et surtout ce qui se cache derrière la prétendue « Partie nulle » n'est pas encore nettement saisi dans beaucoup de milieux qui croient cependant bien qonnaître les buts de la guerre poursuivis par l'Allemagne. En effet, tout récemment, en France et en Angleterre, des organes cependant importants quoique n'ayant pas sans doute de caractères officiels, ont soutenu l'opinion que puisque!' Allemagne allait étendre son Zollverein à TAutriche-Hongrie, les Alliés, pour lulter après la guerre contre le bloc austro-allemand, devaient constituer une puissante entente économique.

Or, comme on va voir, tout au moins par l'effet d'une « inadvertance » fâcheuse, la question ne saurait vraiment pas être posée en ces termes dans les pays alliés. Aucune connexitè ne saurait être volontairement établie par eux entre l'union économiqtie des Alliés, si luUurelle qu'elle soit^ et le bloc économique de l'Europe centrale. En effet, admettre l'éventualité de l'extension du Zollverein allemand à TAutriche-Hongrie ou l'entente économique, sous une forme quelconque, des deux empires du centre, ce qui constitue la base et la condition de tout le plan pangermaniste depuis vingt et un ans {plan de 1895) , c'est admettre implicitement la mainmise de l'Allemagne sur 50 millions d'habitants dont près des trois quarts ne sont pas Allemands ; c'est

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p:?r voie de conséquences inéluctables, comme on le constatera, accepter Thégémonie allemande sur les Bëklkans et la Turquie. Or, de toute évidence, de tels résultats seraient en contradiction absolue avec les déclarations des gouvernements alliés qui ont proclamé que leur but en poursuivant la guerre est de détruire le militarisme prussien et non pas, par conséquent, de permettre un nouvel état de choses, comme la mainmise directe ou indirecte de TAllemagne sur l'Autriehe-Hongrie, qui en décuplerait ]a puissance.

Le fait que de pareilles « inadvertances »

puissent être encore commises après vingt mois de guerre, dans des milieux évidemment non officiels mais importants, suffit à établir que la diflusion aussi large que possible du plan pangermaniste dans la grande opinion publique alliée est vraiment nécessaire, sinon indispensable. Il est aussi hautement désirable que les neutres connaissent exactement et avec précision le plan pangermaniste dans sa réalité et dans son étendue car alors ils comprendront clairement que leur liberté future dépend de la victoire des soldats alliés qui vraiment luttent pour Tindé* pendance de Tunivers civilisé.

Je souhaite ardemment que ce livre, en réalité né d'un très Jong effort, contribue à atteindre ce résultat. 11 a pour objet de documenter exacte-

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ment Topinion publique alliée ou neutre sur le plan berlinois de domination mondiale. En outre, la connaissance exacte du plan pangermaniste politique et militaire éclaire d'une façon lumineuse tous les problèmes essentiels de la guerre ; elle fait apparaître la cause profonde de la lutte, elle en explique les causes immédiates qui sont encore à peu près inconnues; elle fait saisir pourquoi il est indispensable à la liberté du monde que les Alliés parviennent non pas à une néfaste « paix fourrée » mais à la victoire intégrale d'où résultera la destruction du militarisme prussien qui seule peut mettre fîn en Europe aux grands armements et assurer une paix réellement durable.

Afin que la démonstration soit aussi probante que possible, j'éviterai, autant qu'il se pourra, de donner à mes lecteurs des appréciations personnelles. Je m'ingénierai surtout à soumettre à leur jugement des documents précis et des arguments accessibles à tous, dont les faits acquis permettent aisément de faire la critique.

Cet ouvrage ne vise en tout cas qu'à dire vrai et à servir une cause dont la justice apparaîtra de plus en plus éclatante au monde longtemps abusé par rintense et astucieuse propagande allemande.

Paris, le 15 mai 1916

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