‹ Le plan pangermaniste démasqué: le redoutable piège berlinois de "La partieChapitre 12 sur 26 · III. Une lutte de ténacité et de duplicité de la part de · texte numérisé non relu

III. Une lutte de ténacité et de duplicité de la part de

Berlin, de constance et de solidarité de la part des Alliés.

La diplomatie ayant igcnoré le plan pangermaniste, pour les raisons plus haut exposées (V. p. 50), il est tout naturel que les États-Majors et l'opinion publique des pays alliés ne l'aient pas connu. Il est résulté de cette méconnaissance générale une vue insuffisamment précise et complète des buts de la guerre poursuivis par TAUemagnç et, par suite, une coordination longtemps très imparfaite des efforts des alliés. Chacun de ceux-ci, en effet, ont d'abord obéi à des mobiles particuliers qui leur ont fait perdre de vue quel

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devait être l'objectif commun de leur action com^ mime.

Les Busses sont entrés en lutte contre les Allemands surtout pour empêcher l'écrasement de la Serbie et mettre en même temps un terme à la politique des ultimatums discrets mais profondément humiliants que Berlin pratiquait, depuis quelques années, à Pétrograd. Les Italiens, fascinés spécialement par Trente et Trieste, ont longtemps pensé qu'ils pourraient limiter leur guerre à un conflit avec la maison de Habsbourg alors qu'en réalité Tunique et véritable ennemi du peuple italien, — comme celui-ci en a de plus en plus le sentiment très net, — c'est le Pangermanisme prussien. Les Anglais, eux, sont entrés en lice pour deux raisons fondamentales : la violation de la neutralité de la Belgique les a indignés et un sens juste de leur intérêt les a convaincus qu'ils ne pouvaient laisser écraser la France sans souscrire en même temps à la disparition ultérieure de la Grande-Bretagne. Complètement impréparés à une guerre continentale, les Anglais ont très bien « réalisé » dès le début que celle-ci pourrait être fort longue, mais ils ne se doutaient nullement que les intérêts britanniques se trouveraient aussi complètement menacés qu'ils le sont devenus en Europe centrale, en Turquie, en Egypte et aux Indes.

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Quant aux Français, l'agression germanique a fait surgir aussitôt devant leurs esprits et dans leurs cœurs la question d'Alsace-Lorraine. Celleci les a hypnotisés au point, qu'à leur détriment d'ailleurs, ils ont vu beaucoup trop longtemps dans la lutte une guerre franco-allemande alors qu'il eût fallu considérer la conflagration européenne dans toute son ampleur.

Cet aperçu fragmentaire des réalités a fait le plus grand tort à tous les alliés. Il a entraîné, en effet, cette conséquence de les empêcher de discerner en temps utile les caractères spéciaux que l'extraordinaire étendue du plan pangermaniste devait nécessairement donner à la guerre.

L'énormité môme du plan pangermaniste de 1911, que les faits acquis établissent maintenant de façon indiscutable, démontre que Berlin en faisant la guerre entendait résoudre d'un seul coup à son profit toutes les grandes questions politiques latentes dans le Vieux Monde.

Les prétentions de TAUemagne à l'Est, — encerclées sur la carte ci-contre par un trait noir de grosseur moyenne, — font surgir la question de Pologne dans son immense étendue, et

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dans toute sa complexité. Les prétentions de r Allemagne à Fouest, — encerclées également

sur la carte par un trait noir de largeur moyenne, — mettent en cause l'indépendance

de la Hollande, delà Belgique, du Luxembourg, de la France menacée de perdre des territoires vitauix. En outre, à TOuest, l'agression allemande a posé la question d'Alsace-Lorraine du point de vue français. D'autre part, comme l'Allemagne prétend établir son hégémonie absolue de Hambourg au golfe Persique afin qu'ensuite , sa politique tentaculaire puisse s'étendre à l'Extrême-Orient' et au monde entier par les procédés qui seront exposés au chapitre V, la guerre en cours pose encore devant les puissances toute la question d'Orient (Balkans et Turquie), — encerclées par un même trait noir sur la carte, — et toute la question d'Autriche. (Employée dans ce sens, l'expression Autriche désigne toute la Monarchie des Habsbourg, c'est-à-dire le territoircx encerclé par un très gros trait noir sur la carte.) En somme, c'est la totalité des grandes questions extérieures qui sont posées d'un seul coup devant lë monde du fait de l'agression du gouvernement de Berlin.

Les Allemands ayant étudié à fond depuis très longtemps tous ces problèmes ont prévu pour chacun d'eux une solution conforme à leurs intérêts les plus cyniques. Il en résulte que tous ces problèmes politiques qui se posent en même temps s'enchevêtrent réciproquement et que les Alliés ne seront vraiment vainqueurs que

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lorsqu'eux-mêmes auront su imposer à TAlIemagne au sujet de ces grands problèmes des solutions qui, par la force des choses, ne peuvent être qu'entièrement contraires à celles prévues par Berlin. Il est impossible qu'il en soit autrement. La question d'Orient qui se pose maintenant devant TEurope n'est plus la vieille question d'Orient classique, mais une question d'Orient prussianisée, pénétrée sous tous ses aspects par les ambitions des Hohenzollern présentes et futures. De même, la question d'Autriche actuelle n*est plus la question d'Autriche de jadis qui consistait alors dans la vieille lutte des Habsbourg contre leurs nationalités. Ce que les Alliés ont maintenant à considérer en Europe centrale, c'est la question d'Autriche prussianisée par deux faits essentiels : l'iniluence dissimulée mais exclusive que Berlin a exercée d'une façon croissante sur Vienne, depuis surtout une quinzaine d'années, et la mainmise que les Hohenzollern ont pu réaliser, à la faveur de la guerre, sur tout l'empire des Habsbourg renfermant 28 millions de populations slaves et latines réduites sous le joug et qui n'attendent plus leur salut que de l'écrasement du militarisme prussien.

Le plan pangermaniste enfin donne à la lutte qu'il a déchaînée un caractère d'horreur sanglante extraordinaire et sans aucun précédent dans l'histoire.

En somme, Guillaume II, après avoir, par la propagande pangermaniste, développé chez son peuple d'âpres désirs de conquête et de butin, a déclaré la guerre avec l'idée fixe qu'elle devait aboutir à rétablissement en Europe et en Turquie de rhégémonie de 77 millions d'Allemands sur 127 millions de non-Allemands. La camarilla prussophile de Vienne, violente mais en fait peu nombreuse, un groupe d'aristocrates magyars inféodés au néfaste comte Tisza, une douzaine de pseudo jeunes-Turcs vendus à Berlin ont été les complices du Kaiser. Ce sont ainsi, en définitive, quelques hommes seulement qui ont entraîné dans la guerre les 50 millions d'Austro-Hongrois et les 20 millions d'Ottomans, donc 70 millions de belligérants qui, dans leur immense majorité, ne voulaient certainement pas de conflit sanglant. Il s'ensuit que celui-ci résulte, d'une façon manifeste, de la trahison^ des peuples par leurs rois ou leurs gouvernants turco-magyars.

L'origine comme le but de cette guerre en font donc Tentreprise la plus férocement réactionnaire qui se puisse imaginer. Elle Test au point que ceux qui, en France, sont qualifiés de réactionnaires, et qui comparés aux Junkers prussiens sont de grands libéraux, se trouvent étroitement d'accord avecles socialistes les plus ardents pour vouloir la ruine totale d'une entreprise qui, si elle réussissait, ferait moralement rétrograder le monde moderne jusqu'au moyen âge sous la forme la plus odieuse. Mais ce serait cette fois le moyen âge rendu immuable par Teffet des forces de la science la plus récente qui serviraient à le fixer dans le temps. Le'courant électrique mortel qui circule dans les fils métalliques qui actuellement forment une barrière infranchissable entre la Belgique et la Hollande constitue un symbole parfait de ce que serait pour les non-Allemands le bagne pangermaniste.

D'autre part, le fait qu'ils poursuivent un plan d'esclavage gigantesque et sans précédent a conduit logiquement les Allemands d'abord à violer cyniquement toutes les lois de la guerre entre belligérants et ensuite à commettre systématiquement d'abominables forfaits de droit commun, soit aux dépens, des neutres qu'ils veulent terroriser comme les usiniers des États-

Unis, soit aux dépens des malheureuses populations civiles des régions « cambriolées » dont les souffrances sont indicibles. Les faits résultant du terrorisme pangermanistë sont tellement \ nombreux et si prodigieusement atroces, que les ■ historiens auront une difficulté énorme à peindre le tableau dantesque de tous ces crimes dans leur colossale horreur. Les Allemands mènent incontestablement la guerre dans des conditions qui les assimilent à de vulgaires cambrioleurs-assassins, donc à des criminels de droit commun. Ils se sont ainsi placés au ban de l'humanité et ceux qui hors d! Allemagne les aident sciemment dans leur tâche d'asservissement de l'Europe sontpure^ ment et simplement des complices et devraient être traités comme tels.

Le 49 janvier 1916, au Reichstag, le député Martin assurait : « Le peuple allemand serait mécontent si l'Allemagne restituait les territoires qu'elle occupe actuellement. (V. Le TempSy 21 janvier 1916.) Cette phrase résume l'opinion dominante outre-Rhin.

Pour tâcher de conserver la plupart des territoires qu'ils occupaient au début de 1916 les

Allemands ont combiné les moyens militaires ei les manœuvres politiques.

Les Allemands se sont retranchés formidablement sur tous les fronts susceptibles d'être attaqués par les Alliés. En accumulant partout ouvrages défensifs, mitrailleuses, artillerie lourde, les Allemands espèrent pouvoir compenser l'usure de leurs efiectifs et continuer à résister aux assauts des Alliés jusqu'à ce que ceux-ci soient lassés de Teffroyable lutte. L'expérience de la guerre ayant établi l'extrôme difficulté qu'il y a à percer une série de lignes puissamment fortifiées paraît servir de base au calcul principal de l'état-major allemand qui semble être le suivant.

« Nous avons réalisé les 9/10® de nos acquisitions prévues. Calais, Verdun, Belfort, Riga et Salonique seuls nous manquent. Nous tâcherons d'emporter ces places si les conjonctures s'y prêtent, sinon, afin de ne pas courir des risques excessifs, nous resterons partout, en Europe, sur une défensive mordante, tout en paraissant toujours vouloir attaquer afin de dérouter nos adversaires. Si les Franco-Anglais s'obstinent à vouloir concentrer leurs efforts surtout contre nos lignes du front occidental, comme celles-ci sont multiples et très puissantes, ils éprouveront des pertes telles que même s'ils arrivent à nous

faire reculer, ils seront finalement épuisés au point qu'ils ne pourront passer le Rhin. Par con-

séquent, ils resteront impuissants à dicter la paix

à r Allemagne. »

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Assurément, les Alliés enseig^nés par les faits peuvent déjouer ce calcul probable des Allemands par des offensives simultanées bien exécutées sur toute la périphérie accessible de la forteresse allemande et c/est ce qu'ils paraissent de plus en plus se préparer à faire.

La ligne crénelée, sur la carte ci-contre, montre la curieuse forme géographique des énormes territoires qui constituent cette forteresse. Au point de vue alimentaire, celle-ci est ravitaillée d'abord par les ressources des pays non- Allemands occupés qu'on épuise à fond et ensuite par les importations venant par la voie des neutres qui, volontairement ou non, ont répondu plus ou moins aux sollicitations de TAllemagne : la Hollande, le Danemark, la Suède, la Roumanie, la Suisse.

D'autre part, grâce au couloir balkanique, la forteresse allemande au début de 1916 était largement ouverte sur la Perse, le Caucase^ TAsie centrale russe, l'Afghanistan, les Indes et l'Egypte. C'est dans ces diverses directions qu'après avoir armé tous les Musulmans appréhensibles et capables de porter un fusil, Tétatmajor allemand comptait atteindre militairement la Grande-Bretagne et la Russie. Les succès russes dans Test de la Turquie ont entravé depuis ces projets.

D*autre part, comme les Allemands n'ont rien à gagner à la prolongation de la guerre, ils vont continuer à tenter par toutes les manœuvres politiques possibles de briser la coalition. Il est clair que la défection d'un des principaux alliés placerait nécessairement tous les autres dans des conditions infiniment plus difficiles pour continuer la lutte. Si Ton suppose cette défection, les Allemands pourraient, en effet, espérer traiter de la paix sur la base de leurs occupations actuelles. Les Allemands vont donc reprendre et accentuer leurs tentatives de paix séparée avec l'un quelconque de leurs adversaires. Quand leur situation deviendra très difficile, les Ailemands, pour briser à tout prix la coalition, feront à l'un des Alliés des propositions de païx séparée donnant à celui-ci à peu près complète satisfaction, dans lespoir que, poussé peut-être par une partie de son opinion publique lassée de la guerre, cet allié déposera les armes.

L'Etat allié qui, contrairement aux engage^ ments pris, traiterait à part avec Berlin serait bien vite puni de son infamie. En permettant à r Allemagne de conclure la paix à peu près sur la base de ses occupations actuelles^ il se trouverait ensuite en face dun empire germanique formidable dont il deviendrait fatalement l'une des futures et premières victimes.

Les Allemands tâcheront pout-ètre encore de faire aux Alliés « le coup de rarmislice ». H y aurait là une spéculation astucieuse fondée encore sur la * lassitude des combattants. 11 existe, en effet, une hypothèse où un simple armistice finirait, comme suite d'une manœuvre qu'il faut dévoiler, par permettre à l'Allemagne de conserver finalement la plupart de ses acquisitions territoriales actuelles. On doit certainement faire à Berlin le calcul suivant qui psychologiquement n'est pas dénué de valeur. — a Si un armistice était signé, les soldats alliés se diraient : « On cause, donc c'est la paix et (( bientôt la démobilisation » . Dans ces conditions, la détente morale de nos adversaires aurait lieu. » Les Allemands n'en demanderaient pas davantage. Ils engageraient des négociations de paix avec ridée astucieuse que voici. Pour en comprendre la manœuvre, il faut se rappeler les propositions de paix que l'agent officieux D*" Alfred Hermann Fried de Vienne fut chargé de lancer comme ballon d'essai, le 27 décembre 1913, dans un article retentissant de la Nouvelle Gazette de Zurich, Ces propositions étaient mélangées de sous-entendus qui permettaient bien de commencer à discuter mais aussi de rompre la conversation au moment voulu.

Exemple : la Belgique conserverait son indépen-

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dance, mais « à la condition que des traités, peutêtre aussi des gages, rendent impossible la répétition des événements de 1914 ». Les départements français occupés seraient sans entre rendus h Ja France, mais « quelques petites rectifications de frontières seraient peut-être souhaitées dans l'intérêt des deux parties ». (V. Le Journal de Genève, 29 décembre 1915.) Si, par hypothèse, les Alliés faisaient la faute énorme de discuter de la paix sur des bases aussi cauteleuses, TAllemagne toujours retranchée derrière ses fronts rendus à peu près infranchissables finirait par dire aux Alliés : « Je ne suis pas d'accord avec vous. Après tout, vous ne pouvez pas prétendre que j'évacue des territoires dont vous êtes impuissants à me chasser. Si vous n'êtes pas contents continuez la guerre ». Comme pendant les négociations tout le nécessaire aurait été fait par les agents allemands pour accentuer la détente morale chez les soldats du pays allié le plus fatigué de la lutte, l'énorme machine militaire de l'Entente ne pourrait plus être remise en mouvement dans son ensemble. lien résulterait la rupture, en fait, de la coalition antigermanique et finalement la conclusion de la paix à peu près sur la base des occupations actuelles. Le but de Berlin serait ainsi atteint.

Enfin, quand « le coup de l'armistice » aura, lui

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aussi, échoué et que la situation de T Allé magne se sera encore aggravée, on assistera à Fultime manœuvre berlinoise. Les pétitions contre les annexions territoriales se multiplieront outre- Rhin ; elles seront sous-main favorisées par le gouvernement de Berlin qui finira par dire aux Alliés : c( Finissons de nous entre-tuer. Je suis tout à fait raisonnable^ j'abandonne mes prétentions sur vos territoires occupés par mes armées. Traitons de la paix sur la base de « la partie nulle »• »

Le jour où cette proposition sera faite, les Alliés se trouveront en face de la plus astucieuse des manœuvres berlinoises, du piëge allemand le plus redoutable. C'est à ce moment que la ténacité, la clairvoyance et la solidarité des Alliés devront se manifester avec un particulier éclat. Pour en établir Textrême nécessité, dans cette hypothèse, il faut déjouer par avance la manœuvre allemande en montrant nettement au cours du chapitre suivant que « le coup de la partie apparemment nulle », s'il réussissait, dissimulerait, en réalité, un formidable succès pour l'Allemagne et une catastrophe irrémédiable pour les Alliés et pour la liberté du monde.

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