COTE DOR
Front de TArmée Allemande | «Limite schématique des prétentions Allemandes en France
allemandes, le 20 mai 1915, au Chancelier de l'Empire (cité par Le Temps, i2 août 1915). J'ai indiqué p. 48 pour quelles raisons il faut prêter à ce document une importance tout à fait exceptionnelle.
En ce qui concerne la Belgique, ce mémoire s'exprime ainsi :
LK PLAN PANGERMAMSTE b7
« Parce (|u'il est nécessaire d'assurer notre crédit sur mer et notre situation militaire et économique pour l'avenir, en face de l'Angleterre, parce que le territoire belge, économiquement si important, est étroitement lié à notre principal territoire industriel, la Belgique doit être an point de vue monétaire, financier et postal, soumise à la législation de l empire. Ses chemins de fer et ses voies fluviales doivent être étroitement reliés à nos communications. En constituant un territoire wallon et un territoire flamand prépondérant et en mettant en des mains allemandes les entreprises et les propriétés économiques si importantes pour dominer le pays, on organisera le gouvernement et F administration de telle manière que les habitants ne pourront acquérir aucune influence sur les destinées politiques de l'empire d Allemagne ».
En somme, c'estl'esclavage promis aux Belges. Il est important de remarquer, aQn de bien constater qu'il s'est bien agi pour l'Allemagne de réaliser le plan que le gouvernement de Berlin élabore depuis vingt-cinq ans, que la conception des auteurs du mémoire du 20 mai 1915. sur le sort à réserver aux populations annexées, est exactement conforme à celle exprimée dans la brochure publiée sous l'égide de YAlldeutscher Verband, Wnion Pangermaniste, et expo-
88 LE PLAN PANGERMANISÏE
sanl le plan pang^ermaniste de 1895. (Voir ce texte déjà cité p. 28.)
La seule différence qu'on puisse relever dans révolution des idées pangermanistes entre 1895 et 1916 c'est qu à la suite de l'expérience qu'ils viennent de faire avec les Slaves et les Latins austro-hongrois, les Allemands considèrent comme possible et avantageux, sous la seule condition d'appliquer les méthodes du terrorisme prussien, de faire combattre pour les intérêts de la Pangermanie des non-Allemands, qui en repoussent l'idée avec horreur mais qui, fortement encadrés d'éléments germaniques, sont contraints de se faire tuer pour assurer l'esclavage de leurs familles et leur maintien sous le joug allemand.
« Quant à la France, continue le mémoire du 20 mai 1915 au Chancelier de l'Empire, toujours en raison de notre situation vis-à-vis des Anglais, il est pour nous d'un intérêt vitale en vue de notre avenir sur mer, que nous possédions la région côtière voisine de la Belgique à peu près jusqu'à la Somme, ce qui nous donnera un débouché sur T Océan Atlantique. L' « hinterland », qu'il faut acquérir en même temps, doit avoir une étendue telle qu'économiquement et stratégiquerpent les ports où aboutissent les canaux puissent prendre leur pleine importance. Toute
autre conquête territoriale de France, en dehors de l'annexion nécessaire des bassins miniers de Briey, ne doit être faite qu'en vertu de considérations de stratégie militaire. A ce sujet, après les expériences dis cette guerre, il est très naturel que nous n'exposions pas nos frontières à de nouvelles invasions ennemies en laissant à l'adversaire les forteresses qui nous menacent, surtout Verdun et Belfort, et les contreforts occidentaux des Vosges situés entre ces deux forteresses. Par la conquête de la ligne de la Meuse et de la côie française avec les embouchures des canaux, on acquerrait, outre les régions de minerais de fer déjà indiqués de Briey, les territoires charbonniers des départenipnts du Nord et du Pas-de-Calais. Ces augmentations territoriale^, — la chose va de soi après Texpérience faite en Alsace-Lorraine, — supposent que la population des territoires annexés ne sera pas en mesure d'obtenir une influence politique sur les destinées de l'empire allemand, et que toits les 7?ioyens de puissance économique existant sur ces territoires^ y compris In propriété moyenne et la grande propriété ^ passeront en des mains allemandes ; la France indemnisera les propriétaires et les recueillera. »
Pour justifier ces formidables annexions, le mémoire du 20 mai, conformément à la doctrine
pangermaniste cyniquement pure, n'invoque d'autre argument que celui de la convenance prussienne et du butin utile à faire.
« Si la forteresse de Longwy, avec les nombreux hauts fourneaux français de la rég^ion, était rendue aux Français, et s'il éclatait une nouvelle guerre, avec quelques canons à longue portée, les hauts fourneaux allemands et luxembourgeois (dont la liste est donnée) seraient paralysés en quelques heures...
« De la sorte, 20 p. 100 environ de la production de fer brut et d'acier allemands seraient supprimés...
« Disons, en passant, que la production élevée d'acier étiré de la « minette », offre la seule possibilité de fournir à l'agriculture allemande, quand l'importation des phosphates est bloquée, Tacide phosphorique nécessaire.
« La sécurité de l'empire d'Allemagne dans une guerre future nécessite donc impérieusement la possession de toutes les mines de « minette », y compris les forteresses de Longwy et de Verdun sans lesquelles cette région ne saurait être défendue. »
Ces diverses déclarations, hautement autorisées, permettent de constater qu'en résumé les annexions que les Pangermanistes prétendaient réaliser à l'Ouest s'étendraient jusqu'en France,
LE PLAN PAN GERMANISTE 'Jl
à peu près selon une li^^ne tirée du sud de Belfort à Tembouchure de la Somme. C'est-à-dire, en ce qui concerne la France, sur un territoire englobant environ 50.271 kilomètres carrés qui, avant la guerre, renfermait 3.768.000 habitants.
Toujours en ce qui concerne la France, les annexions prévues, dans la conception des pangermanistes, devaient produire un double effet.
1" En faisant passer à l'Allemagne les régions françaises les plus riches, au point de vue industriel et minier, la Germanie réaliserait un énorme butin.
2"* En privant la France de ses départements les plus productifs, qui paient la part principale des impôts, qui contiennent les éléments miniers indispensables à la vie économique, ce qui resterait de la France serait par là même dans l'impossibilité absolue de se relever et de redevenir une puissance pouvant, en quoi que ce soit, contrecarrer les volontés ultérieures de r Allemagne.
Quelques chiffres permettent de vérifier ce point de vue avec la plus grande évidence. Au début de 1916, les Allemands détenaient 138.000 hectares du bassin houiller du Nord soit 41 p. 100 de la superficie totale exploitée en France (337.000 hectares) soit encore environ les 3 4 de la priidurtion française totale. Les
Allemands occupaient également 63.000 hectares du bassin de minerai de fer de Lorraine qui représente 7o p. 100 de la superficie de tous les gisements de fer ex[)loités en France (83.000 hectares) et les 9/1 0'' de Vu. production totale. Il est clair que si cet état de choses devait être maintenu, la vie économique, donc nationale, de la France, amputée d'org-anes vitaux, serait rendue radicalement impossible. La France se trouverait donc placée, de fait, dans l'entière dépendance de l'Allemagne conformément aux visées pangermanistes d'avenir.
Il est encore nécessaire de constater que dans les territoires occupés par TAllemagne à Touest, — comme dans tous les autres d'ailleurs, — les mesures déjà prises par les Allemands en 1916 n'étaient pas seulement des mesures militaires de défense mais des mesures à^ organisation et de conservation desdits teri'itoires. Ces mesures de conservation peuvent être classées dans les catégories suivantes :
Mesures de terrorisme appliquées à la prussienne afin de réduire les éléments récalcitrants ;
Mesures de division. C'est ainsi que les Allemands s'efforcent en Belgique d'exciter par tous les moyens l'opposition entre Flamands et Wallons afin de les neutraliser les uns par les autres;
Mesures d'administration stricte et régulière, afin d'habiluer à la dominalion allemande par certains avantag:es d'ordre extérieur ou économique les éléments dont on s'imagine à Berlin pouvoir désarmer le plus rapidement la résistance morale;
Mesures tendant à préparer la colonisation allemande des nouveaux territoires. Celles-ci ont consisté surtout à appliq» er la théorie pangermaniste de V Evacuirung , c'est-à-dire à évacuer systématiquement les malheureuses femmes ou vieillards que TAllemagne considère ne pouvoir lui être d'aucune utilité dans ses futures possessions. Elle trouva fort expédient, sans plus attendre, — surtout lorsque la question alimentaire s'est posée, — de se débarrasser de ces malheureux et de les mettre ainsi à la charge de l'adversaire qu'on considérait déjà comme un vaincu. C'est la théorie de VEvacuirung qui explique, dans une large mesure, pourquoi les autorités allemandes ont renvoyé en France la partie de la population des territoires occupés en France et en Belgique qu'elles considéraient d'après leurs enquêtes administratives comme des déchets humains sans valeur.
94 LE PLAN PANGEUMANISTE
Sans doute, ainsi que le démontre la carte de la page 86, l'Allemagne n'occupait pas exactement à rOuest, au début de 1916, tous les territoires qu'elle convoitait. Calais, Belfort et Verdun notamment lui échappaient, mais il est aisé de se rendre compte qu'il ne s'en fallait pas de beaucoup.
Les territoires de l'Ouest qui devaient entrer dans la Confédération germanique du plan de 1911 comprennent :
Kilomètres carrés.
Hollande 38.141
Belgique 29.4ot
Luxembourg 2.586
Départements français 50.271
Soit au total 120.449
Or, le Luxembourg et la Belgique étaient entièrement occupés (sauf une parcelle de la Belgique). Si l'Allemagne devait conserver la Belgique, la Hollande, qui n'est pas occupée mais qui est géographiquement investie, serait fatalement contrainte d'entrer dans la Confédération germanique. On doit donc la considérer comme virtuellement sous la coupe de Berlin. Gomme d'autre part sur 50.271 kilomètres carrés environ qu'elle voulait annexer aux dépens de la France, l'Allemagne en occupait au début de 1916, 20.300, on constate donc finalement que les
emprises germaniques prévues à r ouest sur 120.449 kilomètres carrés s'étendaient directement ou indirectement sur 90.478 kilomètres carrés.
L'Allemagne a donc, au début de 1916, réalisé à l'ouest les occupations prévues par le plan de 1911, aux dépens de non- Allemands ^ dans la proportion de 76 p. 100 ou des 3/4.
Le plan pangermaniste de 1911 avait prévu la mise hors de cause pour toujours de la Russie, en tant que grande puissance, au moyen de deux procédés :
1° L'annexion à la Confédération germanique de territoires de l'Empire' des Tsars assez étendus pour le couper de tout contact avec rOccident;
2° La constitution aux dépens de ce qui resterait de la Russie ainsi déjà réduite d'Etats nouveaux qui devaient relever de l'obédience berlinoise.
M. Dietrich Schaefer, l'historien allemand bien connu, dans la revue Panther, assurait au début de février 1915 : « 11 nous faut absolument étendre la sphère de notre puissance surtout vers l'Est... L'immense force russe doit reculer
derrière le Dnieper... (Cité par V Information, 5 février 1915.)
Une broclîure suédoise, attribuée au germanophile Adrian Molin, a expliqué, également au début de 1915. que TAUemagne avec le concours de la Suède devait achever Je séparer la Russie de l'Europe au moyen d'une barrière d'Etatstampons : la Finlande et l'Ukraine. Or, depuis vingt ans surtout, en effet, les agents pangermanistes se sont efforcés de préf)arer le soulèvement des 20 millions de Petits-Kussiens qui vivent dans les gouvernements russes groupés autour de Kiew. Enfin les régions musulmanes russes (Caucase, Asie centrale, etc.), devaient constituer des Etats particuliers relevant de la suzeraineté turque et pai* ce canal subir Tinfluence allemande.
Tels sont les moyens étudiés à Berlin pour obtenir l'anéantissement de la Russie, en tant que grande puissance, une fois que ses armées eussent été détruites, ce qui, peut-être, aurait pu avoir lieu si l'intervention anglaise, en permettant la résistance de la France, n'avait pas enlevé à l'Allemagne la faculté de concentrer, une fois la France anéantie, toutes ses forces contre Tempire des Tsars, conformément au plan du grand état-major de Berlin.
LES PRÉTENTIONS ALLEMANDES A LESt(Début de 1916)
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imm. Front des Armées Austro-AMemaii<tes|»., »Liiniie des prétentions Allemandes en Russie ^
En ce qui concerne les annexions que TAllemagne songeait encore au début de 1916 à réaliser aux dépens de la Russie, le mémoire du 20 mai 1913 au Chancelier de l'Empire, bien qu'il s'efforce d'employer des formules destinées à voiler Tétendue des prétentions pangermanistes, se rencontre comme tendances avec le programme de Tannenberg publié en 1911.
« Pour ce qui est de VEst, dit ce mémoire, la considération qui doit nous diriger est celle-ci : donner à la grande augmentation de puissance industrielle que nous attendons à l'Ouest, un cont?'epoids par f annexion d un territoire agricole situé à lEst et qui soit de valeur semblable.. .
« Il est nécessaire de renforcer la base agricole de notre économie nationale; il faut rendre possible une colonisation agricole allemande de grande envergure^ ainsi que le rapatriement en pays d'empire de paysans allemands vivant à rétranger, notamment en Russie et actuellement mis hors la loi ; il faut enfin accroître fortement le chiffre de nos nationaux capables de porter les armes; tout cela exige une extension considérable des frontières de l'E?npire et de la Prusse vers l'Est par r annexion dau moins certaines parties des provinces baltiques et de territoires situés au sud de celles-ci, sans perdre de vue qu'il faut aussi rendre possible la défense militaire de la frontière alleinande orientale...
« Pour ce gin est des droits politiques à accorder aux habitants, des nouveaux territoires et des garanties à prendre en faveur de l'influence et de l'économie allemande, nous nous référons à ce que nous avons dit au sujet de la France. L'indemnité de guerre à exiger de la Russie devra, dans une large mesure, consister en ces-
sions territoriales. » (V. Le Temps, \2 août 19i5.)
Dans son discours du M décembre 1915, le Chancelier de Guillaume II a laissé sous-entendre dans une phrase significative que telles étaient bien les prétentions de l'Allemagne.
« Nos troupes, a-t-il dit, prennent, avec les armées austro- hongroises, des positions de défense très fortifiées et situées bien loin sur le territoire russe. Elles sont prêtes à reprendre leur marche en avant. »
De même que dans l'Ouest, toutes les mesures que les Allemands ont prises dans l'Est ont été des mesures non pas seulement de défense mais d'organisation en vue de garder les territoires occupés. Ces mesures relèvent des divers ordres que j'ai signalés p. 92.
Avec les Polonais, les Allemands emploient la même tactique qu'avec les Flamands de Belgique . Les autorités prussiennes après avoir terrorisé les Polonais leur ont accordé, au point de vue de l'usage de leur langue dans l'enseignement, des facultés constituant des avantages par comparaison avec l'état de choses antérieur résultant du détestable régime bureaucratique russe qui, avec un manque absolu de clairvoyance, compromettait en Pologne, par ses mesures tracassières, les intérêts véritables de l'Empire des Tsars. Les Allemands ont favorisé encore dans
100 LE PLAN PANGEHMANISTE
l'Est la culture, les semailles. Ils ont construit des voies ferrées et des routes. Sans doute, ces mesures ont été prises avant tout dans l'intérêt allemand. Il est bien certain que les avantages concédés aux Polonais ne peuvent être considérés que comme momentanés. Le régime prussien, appliqué en Posnanie depuis si longtemps, le prouve assez. Les Allemands se sont flattés cependant, par ces procédés, d'influencer en leur faveur certains éléments polonais qui s'imaginent, avec une insigne naïveté, que l'Allemagne va reconstituer pour la donner aux Polonais une Pologne de 20 millions d'habitants aux dépens de la Russie. C'est dans ce but que Berlin a songé à proclamer l'autonomie de la Pologne. Mais en même temps, l'Allemagne compte y établir le service obligatoire afin d'utiliser les recrues polonaises même par la force, comme les Slaves d'Autriche -Hongrie, dans l'intérêt de la Pangermanie.
Au point de vue territorial les prétentions pangermanistes du plan de 1911 à l'Est sont résumées dans le tableau suivant. (Y. la carte p. 97.)
Kilomètres carrés. Habitants.
Les iO gouvernements de la Pologne russe. . . 127.320 12.467.000
Les 3 provinces baltiques (Esthonie, Livonie, Courlande) 94.564 2.686.000
Les 3 gouvernements russes au sud des provinces baltiques (Kovno, Vilna, Grodno) 121.840 5.728.000
Soit au total. . . . 343.724 20.881.000
Or, au début de 1916, sur ces 343.724 kilomètres carrés, ainsi que la carte permet de s'en rendre compte, les Allemands en occupaientenviron 260.000. Ils avaient donc réalisé à TEst le plan de 1911, aux dépens de po/mlalions non allemandes, dans la proportion de 75 p. 100 soit des 3/4.
Les zones d'influence absolue directes ou indirectes que l'Allemagne, conformément au plan pangermaniste de 1911, a prétendu s'assurer au sud et au sud-est de ses frontières actuelles visent trois groupes de territoires bien distincts : l'Autriche-Hongrie, les Balkans et la Turquie. Il convient donc d'examiner l'état, au début de
1916, de Faction allemande dans chacun de trois groupes séparément.
ces
1*^ Autriche-Hongrie .
Qu'on ne s y trompe pas, l' Autriche-Hongrie
esl pow rinslant aussi complètement sous la domination de Guillaume II que s'y trouve la Belgique. Le conflit européen a permis, en effet, Vocctipalion astucieuse, sous couleur de le défendre, de tout l'empire des Habsbourg, mainmise que prévoyait le plan de 1911. Depuis le début de 1915, toutes les troupes de François- Joseph sont entièrement sous les ordres du grand état-major de Berlin. L'Autriche-Hongrie voudrait-elle conclure une paix séparée qu'elle ne le pourrait pas car tous ses organes moteurs, militaires et diplomatiques, subissent l'impulsion exclusive des agents du Kaiser. L'alliance austro-allemande est, en réalité, un simple décor. Le procédé dont on a parlé pour incorporer à TAliemagne la monarchie des Habsbourg par un moyen détourné^ c'est-à-dire par son entrée dans le Zollverein ou union douanière allemande, est une monumentale comédie. Elle ne saurait tromper que ceux, malheureusement encore trop nombreux, qui sont insuffisamment informés des réalités austro-hongroises. La fusion austro-allemande sous la forme d'une union douanière n'est pas d'ailleurs une nouveauté. Ce procédé d'absorption de l'Autriche- Hongrie a été prévu et expliqué tout au long dans la brochure pangermaniste de 1895 exposant les lignes fondamentales du plan de cette
même date. Tout le bruit fait, au début de 1916, par la presse allemande sur les soi-disant désirs des Austro-Hongrois d'entrer dans le Zollcerein allemand a constitué le plus « kolossal » et le plus déloyal des bluffs. En réalité, près des 3/4 environ des populations actuellement sujettes de François-Joseph ne veulent à aucun prix être absorbées par FAUemagne, pas plus sous la forme économique que politique. Tout le « battage » fait dans les empires du centre à propos de l'entrée de la monarchie des Habsbourg dans le Zollvei^eiti a été uniquement le fait des meneurs pangermanistes de Berlin, de ceux de Vienne et de l'aristocratie magyare et non pas du peuple magyar ce qui n est pas la même chose. \\ convient donc de ne pas être dupes du bluff de la presse allemande sur la question du Zollverein. C'est une infime minorité en Autriche-Hongrie qui la veut, faisant ainsi le jeu de Berlin. IVIais ce qui est incontestable c'est que, pour l'instant, l'Autriche-Hongrie est entièrement sous la domination prussienne.
2^ Balkans.
La Serbie est entièrement envahie par les Allemands. La situation de la population serbe est atroce. Elle est ou massacrée, ou affamée systématiquement, ou déportée en Allemagne
pour travailler soit dans les usines, soit à la terre allemande. Ces effroyables mesures de coercition n'ont pas empêché le Kaiser d'avoir adressé un manifeste : « A mon noble et héroïque peuple serbe ». Il s'agissait de tenter par de belles paroles, de désarmer moralement ce qui reste de la population serbe terrorisée par une série de souffrances qui n'ont jamais été dépassées au cours de l'histoire. Quant à la Serbie, le Kaiser l'a offerte pour partie à l'Autriche, toujours conformément au plan de 1893 qui prévoit cette solution, car donner une fraction de la Serbie à une Autriche faisant partie du ZoUverein c'est, pratiquement, la placer sous la domination immédiate de l'Allemagne.
Quant à la Bulgarie, alliée de l'Allemagne, elle est entièrement pénétrée et les Allemands s'y conduisent en maîtres dans toute la mesure où ils le peuvent. L'héroïque Monténégro a eu exactement le même sort que la Serbie, une partie de l'Albanie est aussi occupée. Si les Alliés avaient commis l'aberration de ne pas comprendre à la onzième heure l'importance de Salonique, la Grèce et la Roumanie qui comptent des éléments germanophiles, peu nombreux mais fort influents, suivraient elles-mêmes déjà intégralement les volontés de Berlin.
En supposant, pour la commodité du raison-
nement, la victoire allemande, nous verrions aussitôt Berlin constituer une Confédération balkanique sous la présidence de l'Autriche considérée comme puissance balkanique, toujours parce que sous l'apparence de TAutriche ce serait FAUema^ne qui imposerait sa volonté à la future confédération.
3*^ Turquie.
L'Empire ottoman subissait au début de 1916, donc avant l'avance russe en Arménie, dans la totalité de son étendue l'action de l'Allemagne. L'influence de celle-ci a même débordé sur la Perse. C'est là un fait qui aurait eu une importance extrême pour le développement du mouvement panislamique dirigé à la fois contre la Russie, la France et l'Angleterre, si l'action anglo-russe n'avait récemment mis bon ordre aux intrigues germaniques dans l'empire du Schah.
« L'établissement de relations directes avec la Turquie a une valeur inestimable au point de vue militaire, — a dit le chancelier allemand dans son discours du 11 décembre 1915, — tandis qu'au point de vue économique la possibilité d'importer des denrées des États Balkaniques et de Turquie augmentera nos approvisionnements il'une façon propre à nous réjouir. » (V. Le Temps ^
11 décembre 1915.) On aurait tort de voir dans ces paroles 1 effet d'un simple bluff dont les Allemands sont souvent si prodigues. Si les Alliés laissaient à TAllemagne le temps de tirer de la Turquie toutes les ressources militaires et économiques qu'on en attend à Berlin les événements fulurs démontreraient avec évidence que les paroles du chancelier du Kaiser méritaient d'être prises au sérieux.
En somme, le plan pangermaniste de 1911 prévoyait au Sud et au Sud-Est :
Kilomètres carrés. Habitants.
L'absorption de lAutriche-
Hongrie 676.616 50.000.000
L'établissement de l'influence immédiate absolue allemande sur les États des Balkans 499.275 22.000.000
L'établissement de linfluençe exclusive de T Allemagne sur la Turquie 1.792.900 20.000.000
Total 2.968.791 92.000.000
Or, au début de 1916, le plan de 1911 était réalisé dans les proportions suivantes.
L'Autriche-Hongrie avait ses 676.616 kilo-
mètres carrés occupés (moins la petite superflcie aux mains des Italiens) soit à peu près 100 p. 100. Dans les Balkans, étaient à cette même date sous rinfluence directe allemande :
Kilomètres carrés.
La Bulgarie 114.105
La Serbie 87.300
Le Monténégro 14.180
Soit 215.585 kilomètres carrés représentant 43 p. 100 du total des territoires des États balkaniques.
En Turquie, l'action allemande s'exerçait à cette époque sur la quasi totalité du territoire, donc dans la proportion de 100 p. 100. Si Ton réunit maintenant les chiffres afférents aux trois groupes territoriaux visés par le plan de 1911, au Sud et au Sud-Est, on constate que l'Allemagne a réalisé son programme sur :
Kilomètres carrés.
Autriche-Hongrie 676.616
Balkans 215.585
Turquie 1.792.900
Soit au total 2.685.101
Comme le plan total visait la mainmise allemande directe ou indirecte sur 2.968.791 kilomètres carrés on constate que, considéré sous cet aspect, le but du plan de 1911 a été atteint au Sud et au Sud-Est dans la proportion de 89 p. 100, soit environ des 9/10^
LE PLAN PANGEKMANISTË 109
Or j'ai établi p. 95 et p. 101 que T Allemagne occupe ou influe au début de 1916 :
A l'Ouest sur 90.478 kilomètres carrés, A l'Est sur 260.000 kilomètres carrés.
On vient de constater qu'au Sud et au Sud-Est le plan allemand a été réalisé sur 2.685.101 kilomètres carrés.
Assurément, tous les territoires englobés dans ce dernier cbiffre sont loin d'avoir la même valeur, notamment ceux d'une partie de la Turquie, mais, dans ce chiffre, l' Autriche-Hongrie à elle seule entre pour 676.616 kilomètres carrés, c'est-à-dire qu'elle seule représente une mainmise qui, pour être déguisée, nen est pas moins réelle et est infiniment plus considérable que les occupations allemandes réalisées à F ouest et à l'est.
Il résulte nettement de ces déductions que la partie du plan pangermaniste visant l' Autriche- Hongrie, les Balkans et la Turquie, c'est-à-dire TEurope centrale et l'Orient, constitue et de beaucoup la partie tout à fait principale du plan pangermaniste. C'est là une constatation dune extrême importancfe à faire par les Alliés et pour les neutres en raison des conséquences mondiales du Hambourg-Golfe Persique qui seront exposées au chapitre V.
Le plan pangermaniste de 1*911 (V. la carte p. 39) comportait :
1° La création d'une grande Confédération germanique devant placer sous l'hégémonie absolue de l'empire allemand actuel (340.858 kilomètres carrés et 68 millions d'habitants) les territoires étrangers existant autour de TAllemagne, lesquels constituent une superficie de 1.182 113 kilomètres carrés et renfermant 94 millions d'habitants.
Les chilfres établis p. 9o, p. 101 et p. 108 ont permis de constater que la mainmise allemande sur ces territoires s'étendait au début de 1916.
A l'Ouest sur.
Kilomètres carrés.
A l'Est sur
Au Sud (Autriche-Hongrie) sur .
Soit au total sur . . .
L'Allemagne, en ce qui concerne les territoires à englober dans la Confédération germanique, a donc réalisé son programme dans la proportion de 86 p. 100, soit à peu près des 9/10^.
2" La subordination absolue à l'Allemagne de
tous les Étals balkaniques dont la superficie est de 499 275 kilomètres carrés renfermant 22 millions d'habitants. Page 108, on a constaté que la mainmise allemande s'étendait sur 215.585 kilomètres carrés. Le programme allemand relatif aux Balkans a donc été réalisé dans la proportion de 43 p. 100.
3° La mainmise, plus ou moins déguisée, de FAllemagne sur TEmpire ottoman, soit sur 1.792.900 kilomètres carrés renfermant 20 millions d'habitants. Or, au débutde 1916, l'influence exclusive allemande s'exerçait sur toute la Turquie. En ce qui concerne celle-ci, le plan allemand est donc réalisé dans la proportion de 100 p. 100.
Groupons maintenant les chiffres permettant de constater dans quel rapport Y ensemble du plan pangermaniste de 1911 est actuellement réalisé par l'Allemagne.
PRÉVISIONS RÉALISATIONS DU PLAN DE i 91 i ACTUELLES
Kilomètres carrés. Kilomètres carrés.
1. Territoires à englober dans la Grande Confédération germanique. . . 1.182.113 1.027.094