CHAPITRE VI
Le lendemain de la catastrophe. — Avec quel esprit M. Le Play reprend son œuvre et réagit contre les défaillances. — Exemple de relèvement : la Prusse après léna. — Ce qu'il faut faire : susciter une classe qui soit supérieure par le dévouement, s'unir au nom des vérités nécessaires. — Souvenirs de 1848. — La réforme morale et la réforme nationale. — K. Le Play et Ms' Dupanloup. — L'autorité paternelle : !<> devant l'Assemblée ; 2^ devant les chambres de commerce. — Cir- •oonstances dans lesquelles sont établies les Unionê de la paix sociale, et but de leur institutipu. — Le salon de H. Le Play après 1870. — Direction et apostolat qu'il exerce par sa correspondance. — Nouvelles recrues dans la jeunesse. — La Revue : La Réforme sociale, -^ Derniers ouvrages de M. Le Play, sa deuxième édition des Ouvriers européens, -» Signes avant-coureurs de sa fin en 1879. — Comment il s'y prépare. — Sa lettre à Léon XIII. — Sa mort, le 6 avril 1882.
Quel rare et beau spectacle que celui d'un homme si éminent, ayant une vue si claire du « tragique problème dont la France est l'enjeu i>, se multipliant à ce point pour faire partager à son pays, ou du moins à l'élite intelligente de ce pays, un peu des convictions qui l'animent,
rencontrant chez un bon nombre de vives sympathies pour son noble caractère, et en recevant des témoignages chaleureux d'adhésion pour l'inspiration de ses travaux, mais ne parvenant pas à leur ouvrir les yeux sur l'abîme béant ou à les secouer dans leur inertie, et, malgré tant de signes d'affaissement, toujours égal à luimême, toujours suivant sa ligne sans lassitude ni défaillance I
Tel nous l'avons vu avant le naufrage, tel nous le retrouvons & son lendemain, et tel il me reste à le montrer encore et surtout d'après ses lettres (1), sans sortir du champ d'action qu'il avait choisi dès le début, et sur lequel il continua à se maintenir comme étant le seul où il crût pouvoir exercer une utile influence.
Il n'avait certes été que trop prophète ; mais il craignait de ne l'avoir été qu'en vain. Combien peu prouvaient par leurs actes qu'ils avaient vraiment compris la terrible leçon des événements I
(1) Pour ne pas donner trop d'étendue an recueil des lettres de M. Le Play, je me snis arrêté en août 1871, an lendemain du drame. Quelques citations de celles des années suivantes suffiront ici à compléter Tesquisse de Fhomme et de son œuvre.
d'après sa cobeespondance. 215
Alors, nous l'entendîmes exprimer de nouvelles alaimes sur le prompt retour des mêmes préjugés et des mêmes erreurs, des mêmes passions et des mêmes fautes ; et la situation ne s'était pas encore dessinée, de manière à rendre sensible pour tous la profondeur de la rechute, qu'il en mesurait les prochaines et redoutables conséquences. C'est ce dont bientôt après traçait un tableau, plein d'un sentiment des plus vifs du péril national, un des écrivains qui ont le mieux jugé les idées maîtresses et la portée de son œuvre.
« Les années qui viennent de s'éeouler stérilement, depuis l'effondrement militaire et politique de 1870-71, disait en 1879 l'auteur du Problème de la, France contemporaine, renferment au fond un sens plus inquiétant que le désastre qu'elles ont suivi. Prise comme une leçon, la perte de deux provinces eût été moins grave. Par malheur, elle n'a pas laissé moralement plus de traces qu'un simple accident.
« Il est aujourd'hui trop certain que les revers n'ont en rien servi, que de si formidables avertissements ont été en vain prodigués, que
peu d'oreilles les ont recueillis/ que la voix des grandes catastrophes qui aurait dû provoquer un sérieux examen de conscience et une révision rigoureuse des idées sur lesquelles ont vécu les générations dont la méprise a porté de tels fruits, n'a point été entendue et qu'aucune réforme importante ne s'est produite. La loi de salut qui tire parfois le bien de l'excès du mal ne s'est pas réalisée. La France est écrasée, elle n'est pas éclairée ; elle a accolé une épithète à ses défaites toutes héroïques, et elle s'est consolée. Ainsi, la guerre qui est souvent le dernier moyen de remettre un peuple debout, l'a cette fois, par suite des circonstances particulièreuient dissolvantes où elle s'est poursuivie, laissée à terre. Chacun a refait son lit conune avant 1870, et s'est recouché dans ses habitudes de mollesse insouciante. L'infatuation et la frivolité nationale, l'horreur des idées tristes, un furieux besoin de jouir, le retour trop prompt des anciennes jouissances, l'orgueil très court d'une richesse ou trop tôt reconquise, ou trop peu perdue, et d'une rançon trop facilement payée , le peu de soufirances personnelles que la défaite a léguées
d'après sa ooerbspondanoe. 217
à la plupart, les avantages particuliers dont elle a été la source pour quelques-uns, ont empêché rinfirmité des institutions sociales d'être sentie.
« Rien n'est pins propre que ces signes attristants à plonger dans un découragement sans remède les rares Français assez accessibles aux soncis désintéressés, assez exempts de l'égoïsme sceptique qui envaMt les sociétés en décadence, pour avoir gardé au milieu de l'indifférence générale le sentiment amer des périls réservés à leur race Les quelques Romains du quatrième siècle, à qui il fut donné d'assister en spectateurs perspicaces et impuissants à l'effondrement d'un monde en déclin, durent passer par des sentiments à peu près analogues... (1). »
Le plus éminent des services que M. Le Play ait pu rendre à notre pays, a été de lui donner jusqu'à la fin, jusqu'au dernier souffle, l'exemple de ce qu'il faut faire pour se préserver de ce découragement, ou plutôt de ce désespoir (2).
(1) F. Lorrain, Le problème de la France contemporaine; Paris^ Pion, 1879 ; nn vol. in-18.
(2) Cette maladie du pessimisme, qui a pris en France des proportions désastreuses, tend aujourd'hui à se développer partout. Un Anglais d'un rare talent, M. W. Hurrell Mallock, vient
« Je ne doute pas pour ma part, écrivait-il le 6 août 1869, que la France ne sorte de la
d'en faire Tobjet d*im livre : La vie vaut'eUe la peine de vit^re ¥ (^ni a eu an grand succès particulièrement aux 'Etats-Unis. (Paris, Firmin-Didot, 1882, traduit en français par F.-R» Salmon.) On y trouvera la plus pratique des études sur le principe et les résultats des théories morales dn positivisme, la plus pénétrante des analyses sur l'état de phtisie morale qu'elles produisent.
<E Ce n'est pas dans le oeicle restreint des professeurs et des conférenciers, dit H. Mallockj qu'on peut prendre sur le fait l'influence du système ; c'est chez les politiques, dans les grands courants de la vie, dans le tourbillon des- afEaires, parmi ceux Jiui ont leur chemin à faire et qui sont obHgés de faire chaque jour la part du plaisir et du renoncement, tous gens auxquels on a inculqué les principes du positivisme; et qui n'ont ni le temps ni les moyens d'en chercher de meilleurs. Voilà le milieu où il faut étudier les ravages du positivisme ; et encore choisirais-je de préférence, non les âmes portées par nature à la. licence, mais ceUes qui aiment passionnément l'ordre et la loi.
ce On reconnaît l'état de ces âmes d'élite aux symptômes suivants : des remords impuissants, l'estime de la vertu, mais sans joie; une lutte contre le mal pleine d'ennuis; des victoires sans plaisir, une indifférence générale et la perspective que, si elles ne sont pas heureuses, leurs enfants le seront encore moins...
an Nous sommes, à la lettre, à une époque sans paraUèle dans l'histoire, nous sommes témoins de choses dont l'humanité n'avait aucune idée. On pourra peut-étze trouver dans l'histoire des époques de tristesse et de découragement qui ressemblent à la nôtre ; mais ce n'étaient que des ombres ; nous, nous avons la réalité des choses. D (P. 202.)
d'après sa OORBESPONDAKCE. 219
triste situation où elle est tombée. Je ne sais comment la chose se fera, mais elle se fera. Four eela^ il est nécessaire qtie les gens de bien travaillent à renouveler les coiwictions nationales avec un imperturbable dévouement, alors même que le succès se ferait longtemps attendre. i>
Jnsqn'an bont, Stein^ duquel nous aimons à le rapprocher, conserva, selon une expression qui lui était familière, « la serre de la volonté (die Klemme des Willens) y>. Dieu avait doué M. Le Play de cette serre, et il lui avait en même temps donné, avec l'imperturbable dévouement qu'il demandait aux autres, un inaltérable esprit de paix.
Dans le cours de sa longue carrière, il avait connu et cultivé bien des hommes d'opinions très contraires ; et, parmi eux, il avait vu plus d'un égaré de bonne foi déployant pour l'erreur un zèle, un prosélytisme et aussi une clairvoyance que ne montraient pas, dans l'intérêt des vérités nécessaires au salut, des esprits éminents sur l'initiative desquels il avait compté. Ses seules vivacités venaient du sentiment pé-
nible que faisait naître en lui ce contraste ; et, surtout après 1870, en présence du gouffre qui s'était ouvert, il eut l'occasion d'être sévère h l'égard de ceux qui, sachant où était le devoir, ne remplissaient pas leur devoir. Mais il s'interdisait absolument les critiques visant les personnes ; il était désolé des formes irritantes de langage, des partis pris systématiques de défiance et d'hostilité, auxquels se laissaient aller les uns contre les autres les gens les plus recommandables ; et, dans la crise où se trouvait la France, voyant tout compromis et presque perdu par l'esprit de division, il réagissait contre ce fléau autant qu'il était en son pouvoir. Là était pour lui le mal suprême, parce qu'il empêchait l'accord de se faire sur les questions fondamentales. Dès 1864, en tête de sa Réforme sociale, il avait déclaré qu'il y avait là un péril national; et, naguère, en terminant son Organisation du travail, il avait renouvelé avec une extrême énergie ce patriotique avertissement : « A une époque où la hiérarchie fondée sur le talent et la vertu est discréditée par la corruption des classes dirigeantes, où l'homme doué
d'après sa correspondance. 221
des plus éminentes qualités ne pèse pas plas que rhomme inhabile et vicieux sur les destinées du pays, et où les écrivains les plus considérés proclament ce régime nécessaire et même providentiel, si les bons citoyens persistent dans leur stérile antagonisme, s'ils refusent de s'unir..., on peut prévoir que la France ne saurait aboutir qu'à la perte de sa nationalité au profit de races mieux avisées (1). » Les événements ne lui avaient que trop donné raison ; mais feraientils qu'on voulût sérieusement s'unir? Et saurqit-on en prendre les moyens ?
Cette pensée remplissait son âme, on peut même dire qu'elle en débordait. Dès sa rentrée à Paris, en juillet 1871 , au milieu des ruines encore ftimantes des incendies allumés par la Commune, répondant à d'innombrables lettres qui lui sont venues, il la développe dans une brochure : la Faix sociale après le désastre.
« Le salut est possible ; il ne dépend que de notre volonté. Les Prussiens en offrent la preuve :
(1) L'Organisation du travail, p. 513.
rédtiits en 1806, après leur agression contre la France et par le désastre d'Iéna, au dernier degré d'épuisement, ils dominent anjoùrd%ui leurs anciens vainqueurs... »
Le réveil national et moral qui suivît cette catastrophe, où la Prusse avait perdu la moitié de ses provinces, a fait époque dans l'histoire. Les hautes classes donnèrent le branle à l'opinion.
« Je montrerai, disait Guillaume de Humboldt, qu'il y a eu dans l'État un principe de vie et un. principe de mort également méconnus,,. Votre peuple, ô Frédéric Guillaume, a beaucoup souffert : il en sera plus sérieux, plus simple, plus moral... Ce qui vous convient désormais, mes concitoyens, c'est la patience, le travail, l'économie. Défendez-vous des souvenirs qui séduisent, et que le luxe d'un moment ne contraste plus dans vos demeures avec les besoins de tous les jours. Le goût effréné du plaisir démoralise la capitale, et de la capitale il a passé dans les autres villes, puis de là dans lés provinces; défendez de ce piège vos femmes et vos enfants. Aimez-vous les uns les autres; que le malheur
b'apbés sa gobbsspondahcs. 22&
ait rapproché tons les cœurs, confondu tontes les classes. Rougissez de ces préventions haineuses qni* ont éloigné le citoyen du citoyen (1). 3>
Mêmes brûlants appels sous la plume de Stein : ^ Lia lutte des armes pour le moment est close ; mais il nous reste à ouvrir celle des principes, des mœurs, des caractères, des facultés (2). i>
Cet exemple et ces enseignements, les bons Français doivent et devront les avoir sans cesse devant les yeux. Il n'y a pas plus de décadence fatale qu'il n'y a de progrès fatal ; il y a des erreurs qui portent leurs fruits de mort, comme il y a des vérités qui portent leurs fruits de vie.
« Des erreurs inouïes, continue M. Le Play, ont produit, en haut comme en bas, un mal qui ronge et dissout le corps social. Ce mal nous a jetés dans l'état où nous sommes, il appelle un prompt remède... Pour que le remède soit accepté de la nation, il faut avant tout que des hommes éminents, ayant pour mobfles la vertu et le patriotisme, secouent le joug des idées do-
(1) McOériauxpùw iervir à ^histoire des années 1805^ 1806 et 1807. — Brochure publiée en Franœen 1808.
(2) J.-H.Pertz,foc.cf«.
minantes, qu'ils reviennent à la notion du vrai, et qu'ils se dévouent à la propager... Le salut peut être assuré avant que l'œuvre entière soit acconoiplie. Un grand peuple n'est réellement conduit que par un certain nombre de chefs formant la classe supérieure... Une foule de gens de bien et d'hommes éclairés peuvent fournir immédiatement le personnel de cette classe ; et un changement ne tarderait pas à se* produire, si une impulsion nouvelle était donnée par des • patriotes haut placés dans l'estime publique, qu'unirait le dévouement à la vérité et au pays. Stimulée par leur initiative, une classe supérieure se rétablirait spontanément ; elle ne serait plus condamnée à subir la honteuse domination d'hommes ignorants et dégradés ; elle reprendrait bientôt l'autorité qui lui est partout conférée par la raison, par la force des choses, par. l'intérêt même des populations ; et elle créerait promptement, sur les principes fondamentaux de l'ordre social, un gouvernement stable et régulier.
« Ainsi, nous sortirions du cercle vicieux où nous sommes enfermés depuis 1 789. Le gouvernement serait dispensé de la tâche impossible qu'on
d'après sa COBBESPONDANGE. 225
lui assigne, en le chargeant de rétablir l'ordre avec le concours d'un peuple dont la pensée est pervertie, d
Depuis longtemps notre pays souffrait de la dépression et de la dispersion de ses forces vives. Aujourd'hui, il en subit les résultats terribles, et il est urgent d'aviser.
Qui ne le sent et ne le voit ? Le niveau de la vertu a baissé partout : de là tant de défaillances... Ils sont rares, dans toutes les conditions, les hommes qui pensent et vivent noblement, et s'occupent des intérêts publics avec un réel dévouement. Chaque jour diminue le nombre de ces bons citoyens qui, assurés du nécessaire dans une existence simple et digne, s'imposaient volontairement à eux-mêmes des devoirs plus étendus que les obligations formelles d'un honnête homme, consacraient leur superflu et leur travail au bien général, et offraient aux populations l'exemple du désintéressement, de la délicatesse et de l'honneur. En eux était vraiment l'élite française. Or, faute de cette élite, il n'y a plus en France de direction sûre et suivie qui soit donnée aux idées de conservation et & l'esprit
de réforme. Des éléments en subsistent encore çà et là; maia les passions de parti, les animosités de classe à classe, les ambitions personnelles, ane foule de préjugés et de malentendus, conspirent pour les désunir ; ils sont disjoints , désemparés et se trouvent, de plus en plus, frappés d'impuissance.
La première chose à faire est de travailler à les vivifier, en les rapprochant dans une action commune. « Alors, la France ne* sera pas sauvée ; mais elle rentrera dans les voies du salut... L'ère de régénération qu'on voulut inaugurer en 1789 ne sera définitivement ouverte que le jour où l'esprit de devoir sera restauré chez les classes dirigeantes. j>
Aussi, M. Le Play écrit-il lettres sur lettres à ses amis, pour les stimuler à prendre sans retard l'initiative du mouvement. Auprès d'eux, il se fait entraîneur, et avec quelle véhémence, quelle éloquence I « En somme, ïlfavt remettre en me^
mre de stisciter un grand mouvement vers le vrai.,. Il est temps d'agir, de créer la classe supérieure, celle qui ne songe qu'au bien public, qui ne demande rien pour elle, rien pour ses i)arent&, qui
d'après sa OORRESPONDANCB. 227
laisse de côté la gloire académique, les vanités d'auteur, et, en général, toute préoccupation personxielle, de quelque nature qu'elle soit. Ce qui me désole, c'est que ces hommes sont rares. Il y en a cependant ; il faut plus que jamais les chercher... Qu'ils s'unissent, qu'ils se mettent à l'œuvre, sans manquer aux devoirs de famille et aux exigences du pain quotidien. Il faut en ce moment négliger les livres, pour agir sur des gouvernants honnêtes, mais entraînés par les traditions révolutionnaires qui ont tout perdu. ^ (4 août 1871.)
De semblables appels se succèdent pleins d'une ardeur brûlante. On croit entendre les cris d'un sauveteur au milieu d'un naufrage ; mais, comme ce sauveteur est peu écouté 1 M. Le Play sent l'immensité du péril , et il exprime vivement ses alarmes.
« Je suis ici sur la brèche, et j'y resterai agissant dans l'hypothèse où les incommensurables erreurs de notre race seraient guérissables. j> (12 jmllet 1871.)
d II est honteux que les gens de bien soient
seuls impuissants et ahuris, tandis que les mé-
chants, infiniment moins nombreux, sont seuls énergiques et clairvoyants. Les méchants et les égarés font assurément le mal ; mais les bons se laissent périr avec une indolence et une résignation inexplicables. » (4 août 1871.)
« Je vais toujours de l'avant, comme si je pouvais sauver la société. Je me préparerai à mieux souflfrir, s'il nous faut subir encore des malheurs trop mérités. » (6 septembre 1871.)
« Ne nous décourageons pas ; insistons, non sur la perversité des méchants, mais sur le bien que les gens honnêtes devraient fiiire par leur union. j> (18 septembre 1871.)
Cette union si difficile à établir au dehors , qu'elle devienne, du moins, de plus en plus étroite entre ses amis et lui. « Gardez-vous du découragement; et, pour cela, faisons un faisceau où la propagande comblera les vides de la mort.
Chaque membre doit surtout agir en disant la vérité. »
d'après sa gobbespondance. 229
n y a en lui deux hommes : l'observateur qui se rend un compte exact des réalités, le médecin qui, renouvelant journellement ses auscultations auprès d'un malade chéri , ne peut avoir des illusions à son sujet, et le croyant à la puissance du vrai qui toujours peut sauver les peuples. Il jugeait des autres d'après lui-même, dont la maxime avait été dès le début : VUam impendere vero, et qui, pour achever ses Ouvriers européens, n'avait pas hésité à sacrifier sa chaire de métallurgie à l'École des mines. Il lui avait fallu même abandonner un grand ouvrage auquel, il travaillait depuis six ans, et qui était fort avancé, « sur l'Art métallique au dix-neuvième siècle (1) 3).
(1) Les matériaux de Tœuvre avaient été réunis au prix des plus grandes dépenses personnelles , à l'École des mines de Paris où ils existent encore annotés de sa main. Beaucoup de des> sins relatifs au matériel des fonderies étaient déjà exécutés à ses frais. Un Tolume entier, consacré à la métallurgie du cuivre dans le pays de Galles, avait donné un spécimen complet de la méthode qui devait être appliquée à tous les ateliers métallurgiques destinés , dans sa pensée , à devenir classiques pour chaque métal. Des savants anglais avaient cité ce volume comme un modèle , et ils exprimaient le regret qu'il n'existât pas alors en Angleterre une organisation scientifique apte à produire de tels résultats. (Voir Xe« Ouvrier t européens, 1. 1, p. 426-26.)
Combien d'influences, aussi contraires que possible en politique, avaient concouru à lui imposer ces deux sacrifices 1 « Le mouvement imprimé aux esprits par les terribles journées de février et juin 1848, racontait/-il, eut sur ma situation personnelle une action à laquelle je ne pus résister. En juillet 1848, les hommes d'ordre et de liberté, de nouveauté et de tradition, se trouvèrent, pour la première fois en France, réunis par une commune pensée de réforme sociale. M. Thiers écrivait alors son livre sur fo Propriété j et il se distinguait entre tous par son ardeur. Averti et amené par Victor Lanjuinais, il vint me presser de résumer dans un livre renseignement social que lui vantaient ses amis ; il insista vivement , dût ce travail interrompre les études métallurgiques qui lui avaient fourni, plusieurs fois, des arguments ppur la défense du régime douanier qui avait ses sympathies (1). »
(1) n citait, comme ayant exercé sur lui une influence semblable à celle de K. Thiers, MH. François Arago et Lamartine, Camot et Jean Beynaud, Victor Lanjuinais et Alexis de Tocqueville, de Kontalembert et Saînte-Betive, Agénor de Gktsparin, James de Bothschild, l'abbé Dupanloup et Augustin Cochin , J.-B. Dumas, secrétaire perpétuel de TAcadémie des sciences,
d'après sa COBRESPONDANCE. 281
Voilà dans quelles circonstances et comment lui avait été confiée une sorte de mission sociale. Bien des changements s'étaient produits, depuis lors , dans les hommes et dans les choses ; mais les souvenirs de cette époque étaient restés d'autant plus vivants, chez lui, qu'il n'avait pas un seul instant dévié de sa ligne. Et maintenant, en présence de catastrophes inouïes devant lesquelles s'effaçaient celles du passé, chaque jour, tout en constatant les progrès du mal, il se demandait si les excès de ce mal ne ramèneraient pas les esprits à une entente pour les re*mèdes à lui apporter.
En 1848, des amis avaient voulu le faire entrer & l'Assemblée constituante, et il avait refusé au nom de son œuvre qui le réclamait tout entier.
Après février 1871, de semblables démarches furent renouvelées, et fl y répondit de même. Quel bonheur n'éprouvait-il pas « à être débarrassé de toutes fonctions publiques, à pouvoir
et Charles Dupîn, auteur du rapport d'après lequel l'Académie^ peu d'années après, en janvier 1866, accorda le prix de statistique aux Owriers européens, (Voir la ContHtution estentieUe, p. 289.)
suivre la succession naturelle de ses idées I j> Et comment y renoncerait-il « pour un labeur qui menaçait d'être toujours aussi stérile j> ?
Mais les événements l'ont mis sur un piédestal. Des hommes politiques, des membres de l'Assemblée, des membres du Clergé, des notabilités de la province et de l'étranger, l'interrogent, lui posent des questions ; et, de mai 1872 à mars 1876, il fera paraître des réponses (1) qui insisteront sur les mêmes points décisifs, sur la nécessité de plus en plus urgente de l'union pour rétablir les principes sans lesquels rien n'est possible.
Quels sont ces principes ?
Au milieu des guerres civiles du seizième siècle, et dans une société dont les hautes classes étaient tout imprégnées du paganisme de la Re-
(1) Ces réponses furent publiées en autant de brochures, avec les lettres qu'elles avaient provoquées et dont les auteurs étaient : M. le comte de Butenval , ancien ministre plénipotentiaire; "MM. Lucien Brun et Pradié, députés ; M. Emmanuel de Curzon , de Poitiers ; Ms'' Isoard , alors auditeur de Bote pour la France, aujourd'hui évêque d'Annecy ; lord Denbigh, pair d'Angleterre , et lord Bobert Montagu , membre de la Chambre des communes.
d'après sa correspondance. 238
naissance, le chancelier L'Hôpital, faisant de son Traité de la réformation de la jttstice nn programme de réforme morale et sociale, ne ménageait pas les vérités aux raffinés et anx révoltés de l'époqne. « Je me figure qu'il vous faoldra un aultre Décalogue, parce que celuy du Dieu vivant est trop rude pour vous , trop contraire à vos mœurs, à vostre appétit et à vostre sens naturel (1). i> Et, le 26 juillet 1567, s'adressant dans le Parlement de Paris aux dirigeants de son temps : <i Chascun se doit e^uuniner, moy le premier ; nous estudions plus à apparoir qu'à estre. Ne se faut abuser soy-mesme. i>
Trois siècles après, et dans une dissolution bien autrement étendue et profonde, s'attaquant non plus seulement aux mœurs, mais à la loi morale elle-même, le Décalogue devait être invoqué comme le principe du salut, au sein d'une Assemblée maîtresse des destinées de la France. Le 9 janvier 1873, l'évêque d'Orléans y disait avec l'autorité de sa parole et le prestige de son éloquence : « Je répète. Messieurs, que vous avez
(1) T. II, p. 89 de redit, de 1824.
besoin de toutes vos forces. Vous en avez besoin pour raifermir votre société ébranlée. Vous avez besoin de la loi morale. Eh bien! je vous affirme qu'il n'y en a qu'une qui puisse vous sauver : c'est le Décalogue (1). 3) En dehors de l'Assemblée, mais l'ayant pour objectif, M. Le Play qui, depuis de longues années, avait posé sur ce terrain la question sociale, y appelait avec un redoublement de zèle les bons citoyens de tous les partis. « J'ai eu un long et fructueux entretien avec M*' Dupanloup, écrivait-il le 3 avril 1873. Monseigneur emploiera ses grands talents & inculquer la notion que la réforme de nos lois doit être guidée par le Décalogue. Il s'agit en ce moment de l'article 340 du Code civil et de la répression légale de la séduction (2). d Plus d'une fois, ces deux hommes éminents se con« certèrent en vue d'une action réformatrice à exer-
(1) Dans une lettre pastorale du 20 octobre 1878, il revenait sur ce sujet : <e Dieu n'a permis les menaces du socialisme... que pour nous obliger à nous serrer, dans sa sainte Eglise, autour du Décalogue éternel, sans lequel il n'y a plus ni autorité, ni respect, ni loi, ni familles, ni propriété, ni raison, ni droit, n^ devoir, ni société humaine , ni humanité sur la terre. }> . (2) Voir ci-dessus p. 204-209.
d'après sa oobbespondakce. 285
eer ; mais ils ne réussirent pas & se feire écouter par des esprits qu'absorbaient les compétitions politiques*
Les langues portent en elles l'empreinte: des idées maîtresses où les sociétés trouvent leur direction. Autrefois, il suffisait de nommer le Décalogue pour être compris de tous : le Décalogue était regardé par tous comme la loi fondamentale, dont procèdent et sur laquelle reposent toutes les lois. De nos jours, ce terme consacré par la tradition est tombé en désuétude même chez «les meilleurs, et il a presque dis* paru du vocabulaire.
Aussi, quelle ne fut pas la surprise de beaucoup , en voyant un savant tel que l'auteur des Ouvriers ewropéem l'arborer comme un labarum I Combien des législateurs auxquels fut adressée, en février 1873, la brochure : la Question sociale et V Assemblée nationale, se demandèrent ce qu'il pouvait y avoir de pratique dans les lignes suivantes, où l'auteur avait condensé sa pensée : « Les principes sont résumés avec une admirable concision dans le Décalogue, formulé par Moïse , interprété par Notre-Seigneur Jésus-
Christ, adopté par tous les grands législateurs, respecté même jusqu'à ces derniers temps par les sophistes les plus égarés (1). C'est ainsi que, chez tous les peuples, on a vu surgir à la fois de la révélation et de l'expérience la religion, la famille et la propriété, et avec elles les règles qui président au travail, à l'association et au gouvernement. y> Ceux qui ne comprirent pas le sens de semblables avertissements, ignoraient les enseignements les plus utiles que puisse fournir l'histoire ; ils se rendaient bien peu compte du chaos où la Hévolution a jeté notre société, et n'apercevaient pas que nouJ périssons par la négation ou l'oubli des premières vérités de l'ordre temporel. Il y a des lois vieilles comme le
(1) Prondhon lui-même a rendu hommage au Décalogue, et il l'a fait dans un beau langage : n Quel magnifique symbole ! Quel philosophe I Quel législateur que celui qui a établi de telles catégories et qui a su remplir un tel cadre I Cherchez dans tous les devoirs de l'homme et du citoyen quelque chose qui ne se ramène point à cela, vous ne le trouverez point. Au contraire, si TOUS me montrez quelque part un seul précepte , une seule obligation irréductible à cette mesure, d'avance je suis fondé à déclarer cette obligation, ce précepte, hors de la conscience et par conséquent arbitraire, injuste, immoral j> (De rUtUité de la célébration du dimanche, I, p. 18 et suiv.)
d'après sa correspondance. 237
inonde , en dehors desquelles aucun peuple n'a jamais pu, non seulement prospérer, mais se constituer et exister. Rien n'était plus important que de les mettre en pleine lumière, en faisant pour elles ce que les commentaires du Décalogue, autorisés par TÉglise, ont réalisé pour Tordre chrétien (1).
En définitive, de tant d'auscultations et d'analyses sociales, il était ressorti aux yeux de M. Le Play, comme conclusions absolument démontrées par l'expérience, que les sociétés sont à l'image des &milles dont elles se composent; que les familles sont ce que les font les autorités paternelles ; qu'au foyer doit être pour le pauvre comme pour le riche, avec l'école des mœurs et le vrai bonheur, le premier principe de gouvernement ; que les conditions de la paix sociale et les bases solides du patriotisme national sont la possession ou du moins la jouissance stable de ce foyer et d'un domaine , si petit qu'il soit, les-
(1) Mentionnons ici spécialement le catéchisme du Concile de Trente. Dans la partie consacrée au Décalogne , il offre une beUe exposition pratique des principes sociaux. Il était autrefois l'objet de tout un enseignement domestique au sein des familles chrétiennes. (Lm Familles, t. II, p. 72 et 78.)
238 liE PLAY
qtiels gardent la trace du souvenir des eleux ; et que tout cela est placé sous l'égide d'une loi suprême, dont le quatrième commandement promet une longue vie aux familles et aux nations qui lui resteront fidèles. »
Tel est l'ordre auquel se reconnaissent, chez toutes les races, les sociétés heureuses et florissantes. Il y régit les croyances, les coutumes domestiques et locales, les relations entre les classes, les éducations, les institutions; et le droit de suffrage lui emprunte les garanties nécessaires à la bonne gestion des intérêts moraux et matériels du pays, dans la commune, la province et l'État (1).
Ce qui caractérise au contraire la France, depuis un siècle, c'est la destruction systématique et chaque jour plus radicale de cet ordre essentiel, effectuée au nom d'idées et de passions d'autant plus dangereuses qu'elles s'inspirent d'un dédain absolu de l'expérience. Les vices
(1) ce La France est le seul pays où l'esprit révolntionnaire ait accordé le droit de vote à la classe inférieure, sans se préoccaper en rien de Télever à la propriété par le travail, l'épargne et le patronage.}) {Lç. Réforme sociak dn France, t. IV, p. 388.)
d'après sa COBBSSPOlSrDANCË. 2^9
d'un ancien régime tombé en décrépitude ont commencé la désorganisation ; les erreurs de la Révolution l'ont achevée. Tous sont plus oumoins responsables du mal ; et, s'il n'y a chez tous un énergique effort pour en conjurer les effrayants ravages, aucun relèvement national n'est possible, et même la patrie risque d'y succomber.
Sous le coup du désastre, l'Assernblée nationale se montrait pleine d'ardeur pour appliquer les programmes de décentralisation que plusieurs de ses membres avaient concouru à élaborer avant 1870. II. s'agissait de cantonner la bureaucratie dans ses limites, de réduire le nombre des fonctionnaires publics, et de restituer une partie de leurs attributions aux vrais représentants des intérêts locaux. Comment mener de telles réformes à bonne fin, sans leur donner pour points d'appui les premiers de ces intérêts, ceux dont les pères de famille sont les dépositaires?
« Plus nous avancerons, concluait M. Le Play, plus nous constaterons qu'il faut rendre à la famille son autonomie. L'autorité paternelle
accomplira ce qui est au-dessus des forces de toute autorité publique. Nous ne pouvons évidemment constituer, aujourd'hui, que de mauvais gouvernements avec des hommes livrés à l'erreur. Notre salut ne peut venir que de la seule autorité qui, dans cet état d'erreur profonde, demeure, en vertu de la loi naturelle, dévouée à ses subordonnés.» (12 juillet 1871.)
Lorsqu'il écrivait cela, une lueur semblait se faire jour du côté de l'Assemblée et le rendait attentif. Etait-ce l'aurore d'une ère sinon nouvelle , du moins meilleure ?
Une grande enquête agricole venait de se terminer. De 1866 à 1869, sur les points les plus opposés de la France , les populations avaient exprimé leurs besoins, fait entendre leurs vœux. Bien d'analogue . ne s'était produit depuis les cahiers de 1789. Or, telles avaient été les réclamations et protestations émises contre certains eiBfets de nos lois successorales que. le gouvernement, à l'ouverture de la session de 1869-70, avait cru devoir présenter aux Chambres un projet de loi, modifiant les articles 826, 832 et 1079 du Code civil, et « reconnaissant au père de
d'après sa oorrespondanoe. 241
famille la faculté d'attribuer à un de ses enfants l'intégralité d'un de ses immeubles, sous la condition d'une soulte en argent à payer à ses frères et sœurs (1). i> Les événements de 1870 avaient empêché le projet d'aboutir; mais, le 25 juin 1871, une semblable proposition avait été faite par un groupe de la majorité conservatrice, et elle avait été prise en considération. Elle atait même trouvé un appui très remarqué chez un membre appartenant à une autre fraction de l'Assemblée. — Pour en méconnaître l'intérêt, avait dit M. Paul Bethmont, « il faut ne pas avoir vécu en province, et ne pas avoir vu dans les petites villes les fils de famille qui, assurés pour l'avenir de droits qui leur donnent les moyens de vivre, passent leur temps dans les cafés ; il faut ne pas avoir compris cette situation étrange... de pères qui ne sont pas respectés, parce qi\'on sait que l'existence ne dépend pas d'eux et que l'avenir appartient aux enfants. C'est la situation la plus grave, la plus douloureuse de la société française, d
(1) La liberté du testament et la prospérité du commerce ^ par lecoxntedeButenyal. (ilnnuatre des Unions, ISlb,)
Efifort d'un jour ! il devait rester sans suite. « Toutes les convictions lâchent pied devant la souveraineté de la Révolution et de la Terreur », s'écriera M. Le Play en 1875 ; mais, alors, il aura la satisfaction de voir la question posée par les Chambres de commerce.
« Imaginez la profondeur du changement qui s'est fait. En 1866, un négociant de premier mérite, après trois grands discours à la Chambre de commerce de Paris, ne put trouver un signe d'adhésion pour la restauration de la liberté testamentaire. Aujourd'hui, cette même Chambre, invitée par le ministre à dire pourquoi la France est primée pour les exportations par l'Angleterre, l'Allemagne et la Suisse, répond qviun peuple soumis au partage forcé Tie peut Itdter contre ceux qui s^ appuient sur le testament. Bordeaux et Arras ont répondu de même... Laplupart des autres désirent la réforme sans oser la demander formellement...
€ Je viens de finir mes deux volumes sur la Constitution et Angleterre (1). Quel enseignement
(1) La ConttUuHm €P Angleterre, précédée d'aperçus sur la
d'après sa cobrespondance. 243
pour nous! Nulle histoire ne montre mieux comment une nation prospère, en se soumettant à Dieu et en respectant les, coutumes traditionnelles de la paix sociale.
« Ne nous décourageons donc pas, et pensons qu'en rendant au père son autorité, nous restaurons le ministre de Dieu dans Tordre temporel. » (25 avril 1875.)
Les hommes politiques, lorsqu'il leur tient ce langage, ne manquent pas d'ordinaire de lui répondre : m Vous prêchez et nous périssons.
Vous nous proposez un remède lent pour une maladie foudroyante ; vous nous conviez à une longue marche, lorsque l'abîme est devant nous. » — «Je repousse l'objection, et, me servant de l'image favorite des découragés de toute nuance, je vous dis : Vous ressemblez à des voyageurs qui, marchant à l'abîme les yeux ouverts, déploreraient leur fatale destinée, au lieu de changer simplement la direction de leurs pas. Votre salut est en vous-mêmes... Notre avenir est dans
nature du sol et Thistoire de la race ; ouvrage publié avec la collaboration de M. A. Belaire ; 2 vol. in-1 8 .
une foule d'hommes éminents, modestes et dévoués qui surgissent dès que la France est bien dirigée, mais qui sont toujours opprimés dès que les hommes de violence et de proie usurpent le pouvoir... »
Il ne prétendait certes pas que tous creusassent, en un jour, jusqu'au fond des problèmes sociaux; il leur demandait, et en cela était-il trop exigeant? de sortir d'un vague désespérant, de réfléchir, de reprendre possession de leurs forces intellectuelles et de les concentrer, en quelque sorte, sur les vérités premières, irréductibles, dans lesquelles se résume avec la sagesse des siècles la science réelle et plus que jamais actuelle du gouvernement. « Dans toute société prospère, chacun observe les devoirs de subordination fixés par la tradition du genre humain. Le fils obéit au père, la femme au mari, le serviteur au maître, l'ouvrier au patron, le soldat à l'officier, le citoyen à l'autorité civile; tous d'ailleurs se soumettent aux prescriptions de la loi divine. y> Voilà l'ordre, social, et là est le but vers lequel il faut s'orienter pour remettre la nation dans les voies du salut. Il faut se dire et
d'aprâs sa correspondance. 245
redire que tout ce qui en rapproche les esprits est chose bonne, que tout ce qui les en distrait est chose stérile, que tout ce qui en éloigne est cliose faneste. En l'état, comment accomplir quoi que ce soit de sérieux et de durable, sans un effort intérieur de la société sur elle-même? Et comment espérer que cet effort se produira, tant que l'initiative et l'exemple ne viendront pas d'en haut?
Mais si les hommes politiques, trop généralement, font défaut à la cause, il a pour lui, il voit surgir et arriver à lui de plus en plus nombreux « ces hommes éminents, modestes et dévoués », dont il parlait avec tant de raison comme représentant les réserves morales de la France. Il trouve, de plus en plus, de l'écho auprès des restaurateurs futurs, de pères de famille pénétrés de leurs devoirs, « ces dernières autorités qui surnagent au milieu de nos éternelles révoltes ».
Combien de douloureuses confidences n'en re- . çoit-il pasl Et quels incessants sujets de réflexion ils lui inspirent I a: Les Français sont aujourd'hui la race la plus malheureuse, parmi
celles que j'ai observées en Europe et en Asie. Il n'existe, en effet, aucun bonheur réel pour ceux qui ont à élever des enfants, à soigner l'héritage paternel et à exercer une profession, sans avoir la sécurité pour le plus prochain avenir. 5> Et cependant, son mot habituel est toujours : Courage et cor^ance. De tels désordres et de semblables souffrances ne sauraient se prolonger ; viendra le jour où ce que quelquesuns comprennent, tous les esprits éclairés le comprendront en présence et au contact des faits qui achèveront de les instruire, et ce jour-là, chacun doit concourir dans sa sphère à le hâter, n appartient à la jeunesse de se mettre au premier rang ; n'y est-elle pas la première intéressée ? a: Il est nécessaire que la jeunesse ait foi dans l'avenir; mais il faut qu'elle sache bien que cet avenir est subordonné à sa vertu et a son travail... Sans doute, cela exigera du temps ; mais des jeunes gens en doivent plus facilement prendre leur parti que les hommes de mon âge.» C'est dans cette jeunesse d'élite qu'il place ses plus sûres et ses plus chères espérances : « J'éprouve un sentiment de calme et de bien-être ,
d'après sa correspondance. 247
quand je vois de jennes pères de famille, imbus des principes de la réforme au dix-neuvième siècle, se préservant des chutes qui ont accompagné tous les efforts des réformateurs de 1789.» Plus tard, arrivé au tenrie de sa course, il résumera pour eux son enseignement, dans ces quelques lignes : « Chacun de nous est moralement obligé envers ses enfants qui ont devant eux l'abîme, et envers le pays, de réparer le mal commis par nos pères, surtout depuis 1789 (1). »
Ceci m'amène à parler du groupement qu'il voulut tenter dans ce but, de la dernière création dans laquelle vint se fixer la pensée de sa vie.
Déjà depuis bien des années il avait senti qu'il était temps de joindre, à l'œuvre scientifique accomplie par la Société d'écanamie sociale, une action plus particulièrement militante.
Le 31 août 1867, il écrivait : « Le P. Qratry et moi (2), nous recherchons en commun, par
(1) Les Ouvriers eurapéens, 1. 1, p. 429,
(2) Tous deux avaient été de 1824 à 1827 condificiples au collège Saint-Louis et à TÉcole polytechnique, et ils étaient restés liés d'amitié.
une active correspondance, le moyen de fonder une société militante pour la réforme sociale. L'un et l'autre, nous sommes préoccupés des ravages que font en ce moment les matérialistes au sein de la jeunesse. Ces prétendus savants construisent une nouvelle Q-enèse, dans laquelle l'homme dérive de l'huître, sans aucune intervention que celle des agents matériels. C'est la barbarie préchée au nom de la science. »
Trois ans après, le 22 juin 1870 : « Nous songeons à constituer dans les provinces, et, autant que possible, dans chaque département, des centres de propagande où l'on travaillerait à asseoir la société sur un terrain plus sûr que celui de la politique et des plébiscites, centres placés en dehors du tourbillon qui emporte les Parisiens. »
En juin 1871, dès la publication de sa Paix sociale après le désastre, il en met l'organisation à l'étude : « Depuis 1855, j'ai travaillé à me survivre dans une œuvre de dévouement patriotique...; mais, sous l'impression de nos désastres, mes amis de France et de l'étranger me pressent de ne pas différer davantage et d'organiser
d'après sa gorbespondanoe. 2é9
nne action commune. J'ai tonjonrs refusé, faute d'hommes. Aujourd'hui, je crois le moment venu de tenter un effort considérable.
n Nous sommes en train de fonder une Société intemoLtionate du bien, et nous lui donnerons poxir titre : l'Union, ou les Unions de la paix sociale. i>
Que seront les Unions ? des sociétés d'étude et de propagande.
Que feront-elles ? Il s'agit de rétablir la société sur ses véritables bases. Donc leurs membres pratiqueront l'observation ; et, à cet effet, ils recueilleront et mettront en lumière les faits dans lesquels se caractérise l'état matériel et moral des populations, au milieu desquelles Us vivent souvent sans les connaître et sans avoir aucun rapport avec elles.
A cet esprit de recherche, ils joindront l'esprit de travail pour rendre leurs études démonstratives, l'esprit de dévouement pour en vulgariser les résultats acquis, l'esprit de réforme pour faire passer ces résultats dans la pratique, l'esprit de paix pour rapprocher leurs concitoyens sur le terrain des vérités nécessaires, mises ainsi
dans une complète évidence. En suivant une voie si sûre ils ne seront pas seulement utiles à leur pays, ils le seront non moins à eux-mêmes, et cela d'autant mieux qu'ils apprendront à réagir dans leur propre foyer, dans le gouvernement de leurs serviteurs, dans le régime de leurs domaines ou de leurs ateliers, contre les influences dissolvantes qui les assiègent.
Des groupes constitués de la sorte seraient, à la fois, des centres locaux de vie intellectuelle et de culture morale, des écoles de bien public, des pépinières, non plus de théoriciens, mais de praticiens exercés ; il s'y formerait des penseurs, des écrivains, des érudits instruits sur les choses sociales, et sachant allier à leurs recherches sur le passé l'intelligence des besoins actuels, des conférenciers, des apôtres bien armés pour faire prévaloir les vrais principes avec les procédés et les arguments qu'exige de nos jours l'état de l'opinion. Chacun de ces groupes garderait son autonomie ; mais tous tireraient profit de leurs communes études et de celles qui seraient de môme entreprises dansles Unions étrangères (1).
(1) Leur essor se produisit en 1875, et depuis lors, il n'a cessé
d'après sa correspondance. 251
Le salon de M. Le Play prend à cette époque le caractère d'une institution. Afin d'y suflSre, les haMtndes de travail elles-mêmes seront modifiées. Quel événement pour un tel homme, chez qui tout est réglé en vue d'un maximum de labeur utile I II en fait part à ses amis : « Vous saurez que j'ai changé mon régime. Je me couche et me lève deux heures plus tard qu'autrefois. Je veille jusqu'à onze heures, et l'on est sûr de me trouver chaque soir sans exception. » (19 janvier 1872.)
<le se développer. Les Unions de la paix sociale comprennent «injoTud'hui près de 3,000 membres. Indépendamment de l'assemblée générale tenue tons les ans à Paris, des réunions mensuelles ont été organisées dans beaucoup de groupes ; et, plus d'une fois, des réunions régionales à Lyon, Lille, Toulouse, Angoulême, etc., ont rapproché les uns des autres les membres de divers départements. Ce mouvement d'études locales et ces initiatives de bien public marquent, espérons-le, un heureux réveil de la ^ie provinciale.
Depuis la fondation de la Réforme sociale, tous les membres des Unions reçoivent cette revue en échange de leur cotisation annueUe (12 fr.). Far tous les moyens dont ils disposent (conversation et prêts de livres, journaux et revues, conférences et cours), ils s'emploient à propager la méthode et les idées de l'École de la paix sociale, afin de lui gagner de nouveaux adhérents qui deviennent à leur tour des apôtres. Toutes les communications relatives aux Unions doivent être adressées au secrétaire général, boulevard Saint-Germain, 174, à Paris.
En attendant qne les Unions pénètrent dans la province, elles ont à Paris, dans ce salon de la place Saint-Snlpice, nn modèle par excellence. Là, chaque soir, se rencontrent antonr d'un maître supérieur en tout point des hommes d'opinions ou de conditions assez diverses (1), et il est rare que l'accord ne se fasse pas en présence de faits qui entraînent d'eux-mêmes les convictions.
(1) Dans une étude qu'il consacrait èk M. Le Play au lende*main de sa mort, le Moniteur universel disait :
a II est vide, désormais, ce grand salon de la place Saint-Sal. pice qui a vu passer tant d'hommes illustres et tant de choses^ où la gloire officielle et celle qui ne l'est pas, les talents et les conditions les plus diverses, se coudoyaient dans un pêle-mêle original. Un membre de la Chambre haute d'Angleterre y donnait la réplique à un élève de l'École des Kines. Un évêque français causait avec un Turc de l'ambassade Ottomane. On parlait cinq ou six langues à la fois. Les diplomates se réunissaient dans un coin ; les écrivains, et il y en avait d'éminents, se groupaient dans un autre. Les gens du monde étaient fort dépaysés : ils étaient venus là par distraction, mais ils ne disaient rien ou s'esquivaient discrètement ; l'objet ordinaire de la conversation n'était pas celui qu'ils affectionnent. Il n'était question ni de chevaux, ni de femmes, ni de musique, ni d'ameublement, ni de la pièce ou du tailleur à la mode. Les intérêts de l'État, la science sociale, l'histoire..., faisaient tous les frais d'un dialogue du plus vif relief. ]>
d'après sa cobbespondance. 253
J'ai déjà dit quel relief et quel attrait avait là conversation de M. Le Play. Aujourd'hui, libre de toute préoccupation étrangère, il pouvait d'autant mieux satisfaire ceux qui l'approchaient. Aussi, comme MM. Lacointa et Delaire qui en ont parlé avec tant de charme, n'oublierai-je jamais ces réunions du soir où, au milieu d'un cercle nombreux de visiteurs ayant chacun un renseignement ou quelque éclaircissement à solliciter de lui , « cet esprit d'une originalité sans analogie se faisait tout à tous, déployant sur les sujets les plus divers une érudition et une complaisance inépuisables, appuyant ses avis de saisissants exemples, conduisant ses auditeurs dans nos villes, dans nos provinces, comme dans les contrées les plus lointaines, racontant ses longs voyages presque toujours à pied, des forêts de la Carinthie aux steppes de la Caspienne, des bassins houillers de l'Angleterre aux plateaux fleuris de l'Espagne, heureux quand il avait près de lui le digne ami de sa jeunesse, le fidèle compagnon (l).avec lequel
(1) M. Albert de Saint-Léger. , ' /
254 LE PIiAY
il avait bn le lait fermenté des juments, sous la tente des Bachkîrs, et porté un toast & la • Reine chez les forgerons du pays de Galles (1), y> ~ Dans ses récits venaient se fixer, d'une manière remarquablement précise, les mœurs, les qualités propres et Torganisation intime de chaque peuple.
La mission qu'il avait accomplie en Russie dans l'année 1837, pour l'exploration des terrains carbonifères du Donetz , compris sur la rive droite du Don entre la mer Caspienne et la mer d'Azoff , et ses deux autres voyages eflfectués en 1844 et 1853 lui avaient laissé des souvenirs ineffaçables. Les entretiens qu'il y avait eus avec l'empereur Nicolas sur les réformes qui pouvaient être introduites dans le régime des mines,, des forêts, de l'agriculture, de l'industrie manufacturière, et particulièrement dans la condition des paysans, le spectacle de l'esprit qui animait ces derniers et de l'étroite solidarité qui leur unissait les grands propriétaires ruraux et forestiers, lui fournissaient le sujet de curieuses
(1) Jnles Laoointa, loc, cit, — A. Delaire, F» Le Play, m vie et tes travaux, Paris, 1882.
D'aPBÉS sa COBRESPONDAlfCE. 25e5
et piquantes anecdotes. Un des faits dont il avait été le plus frappé, était la liberté dont les plus petites communes rurales jouissaient en Russie, liberté telle que de simples paysans pouvaient y gérer eux-mêmes et en paix, malgré les vices de la bureaucratie, une multitude d'intérêts depuis longtemps absorbés en France par la centralisation de l'État.
« Un jour, je voulus chercher la cause d'une supériorité qu'un sentiment national me portait à méconnaître, et je pressai de questions plusieurs paysans russes, pour savoir si la liberté communale avait une base sérieuse. Je me préoccupais surtout, dans cette enquête sur les mœurs locales, d'apercevoir la sanction usuelle de l'autorité qu'exercent dans la commune les chefs de famille et les anciens. ^ Pense&'tu dxmc, ô étranger, me dit l'un d'eux en élevant la main vers les images sacrées (1), qu'un enfant de la sainte
(1) dCes images consacrées an culte domestique se trouvent dans les habitations des Russes orthodoxes de toute condition. La famille et ses hôtes se placent habituellement devant ces images, avant le repas, pour demander à Dieu sa bénédiction. Cette coutume est conservée dans les grandes maisons rurales où j'ai reçu une généreuse hospitalité. Elle donne beaucoup de
Ricssievotidrait jamais j en désobéissait à son père, compromettre son salut éternel/ d Cette exclama* tion ne répondait pas seulement à ma préoccupation spéciale ; elle me révélait le génie de la constitution russe. Elle m'expliquait comment la paix publique se maintient , grâce à la discipline morale que chacun accepte, et pourquoi d'immenses provinces sont gôuviBrnées sans le concours de la force militaire. »
Le toast porté à la Reine chez les forgerons du pays de Galles mérite plus qu'une mention. Cette anecdote a pris plçtce dans la deuxième édition des Ouvriers européens, et elle caractérise bien les sentiments de respect et d'affection que, chez nos voisins , les moindres familles du peuple ont pour le souverain.
« Dians un premier voyage en Angleterre fait en 1836, voulant étudier à fond un procédé .curieux de métallurgie dans la fonderie d'AUendale (Northumberland) , nous avions gagné la bienveillance d'un ouvrier renommé devenu contre-maître, et nous l'avions invité à partager
dignité & la vie domestique dans tous les rangs de la société. B (£a Réforme sociale en Frçmcey t, I, chap. il, p. 146.)
d'apbes sa cobrespondance. 257
notre dîner. Remarquant que notre convive était resté soucieux à la suite du premier repas, nous nous rappelâmes que nous n'avions pas bu à sa santé suivant la coutume locale. Au second repas, nous remplîmes cette formalité. Toutefois notre homme demeura impassible, et, nous regardante verre à la main, il dit d'un ton solennel : The queen, ce qui signifiait a: à la santé de la Reine 3>. Nous comprîmes enfin la pensée de notre maître fondeur : c'était à nous étrangers de faire honneur à la vieille Angleterre, en portant un toast à Sa Majesté ; et, au troisième repas, nous fîmes notre dévoir. A partir de ce moment, le brave homme s'abandonna sans réserve à une gaieté décente ; et, jusqu'à notre départ, il eut pour nous un dévouement sans borne.
a Ce modeste ouvrier se nommait Steel. J'en conserve le souvenir avec reconnaissance, parce qu'il m'a enseigné, mieux que les livres classiques, une des principales forces morales de la constitution anglaise. »
Le salon delà place Saint-Sulpice rayonnait au loin. L'idée des Unions à constituer semblait
avoir donné à M. Le Play une seconde jeunesse, mais elle lui créait une lourde charge. Il s'excusait auprès de ses amis de ne plus pouvoir leur écrire aussi souvent et aussi longuement qu'autrefois. « Je ^lis littéralement épuisé par mes livres qui sont à l'impression, et par une correspondance de quarante lettres par semaine. » Et cependant, si bref qu'il fût, combien de traits intéressants et touchants à recueillir dans ses lettres de cette époque (1) I
« Un de nos amis s'est trouvé récemment aux
prises dans un salon avec M , matérialiste
déclaré, et il l'a complèteinent battu par notre méthode devant des auditeurs non chrétiens. Cela me confirme dans la pensée qu'il serait possible d'agir de même sur beaucoup de sceptiques.
« Je crois faire une bonne action en fixant votre attention sur l'œuvre du salut public. Travaillez en priant, c'est le conseil de votre affectionné. » (16 novembre 1872.)
Cet appel à la prière, il le renouvelle souvent.
(1) Il est presque snperflu de redire que je continue & citeri eu puisant dans sa correspondance avec moi.
D'aPRÂS sa C0BRE6P0NDAKCE. 259
Peu de jours après, une adhésion importante lui arrive :
« Enfin, Dieu est bon. Prions-le, il nous suscitera des apôtres, j) (9 décembre 1872.)
« Prions Dieu que les honnêtes gens voient enfin la nécessité de revenir aux bonnes choses, aux éternelles pratiques des bonnes époques. Ce sont les classes dirigeantes qui, par leur ignorance du passé et leur inertie dans la crise actuelle, achèvent notre ruine.
<c On n'a jamais perdu une plus belle partie, je veux dire une plus belle occasion de servir la loi de Dieu. 3) (7 juin 1873.)
« Que Dieu nous vienne en aide ! Je vois avec plaisir qu'il le fait, quand nous nous aidons. y> (6 octobre 1873.)
Plus que jamais, il faut dire la vérité « sans finesse ni stratégie habile. j> — « On ne sauvera pas la France avec du miel contre les atteintes de l'erreur. Les prudents me disaieût, en 1855,
à propos des Ouvriers européens, que je révolte^ rais la France et passerais pour fou. »
Il y a aussi un appel incessant à l'oubli de soi-même, à la modestie, à l'humilité :
« Évitons l'orgueil. J'ai vu tant de grands^ tomber, après quelques années de prospérité, que j'éprouve le besoin, après chaque nouvelle conquête, dem'humilier devant le monde et devant la source de toute grandeur. (25 mars 1875.)
Bien des gens croient lui faire honneur, en parlant de ses principes, comme s'ils étaient les siens propres. Il repousse de tels éloges. c< On m'écrit que mes disciples devraient se réunir pour travailler à la réalisation de ce mes idées », dès que la crise sera passée. Cette formule témoigne d'une amitié qui me touche ; mais elle n'est pas exacte, et il faut se garder de l'émettre. Les hommes que je voudrais réunir ont pour signe de ralliement, non ma doctrine, mais le Décaloffue, V Évangile et la doctrine vivant dans la pratique des autorités sociales. Cette formule permet de supprimer mon nom. » (2 janvier 1871.)
Au cas où il lui arriverait de prétendre avoir
d'après sa correspondance. 261
inventé de nouveaux principes, ce serait un signe manifeste qu'il est dans le faux ; et il est presque honteux pour son pays, et pour lui-même, d'avoir à démontrer ce qui jusqu'ici a été clair comme la lumière du jour. Au dernier siècle, Burke disait aux révolutionnaires français : ^ Nous n'avons pas fait de découvertes ; nous n'avons pas eu à en faire ni dans l'ordre moral, ni dans les principes du gouvernement, ni dans la notion de la liberté (1). » Cette réponse de l'illustre homme d'État anglais, il l'a trouvée partout en Europe chez les vrais praticiens, au sujet des réels et solides progrès dont jouissent nos sociétés modernes. Tous s'accordent à déclarer que, si les inventions sont illimitées dans le monde physique, il n'y a pas à en faire dans le monde moral, pour lequel les seuls perfectionnements à réaliser sont dans une meilleure pratique des vérités anciennes. Quant aux idées (n vraiment saines » attribuées chez nous à la Révolution, il n'en est pas une seule qui n'ait été antérieurement connue et appliquée chez les peuples prospères. Mais,
(1) E. Bnrke, Œuvres complètes, t. II, p. 868..
puisque des hommes, se donnant com!me les grands interprètes de cette Révolution, lui font un titre impérissable de gloire d'avoir révélé de nouvelles lois morales (1), et se prévalent de la science pour abuser les foules par les perspectives indéfinies d'un bonheur qui résulterait d'une transformation radicale de la société, semblable au renouvellement qu'ont accompli la vapeur et les engins mécaniques dans les choses de la matière, il faut leur fermer la bouche en. leur prouvant scientifiquement le contraire.
Une des recommandations sur lesquelles il insistait lé plus était d'être désintéressé :
« L'écueil serait de faire servir notre action à des fins personnelles. Il ne faut avoir en vue que la loi de Dieu ; il faut convaincre les égarés que notre dévouement est pur de toute pensée
(1) <K Quînet était parmi nous un grand dépositaire des théories, comme nn grand interprète des principes de la Béyolntîon française. Ce qn'il avait toujours youIu appliquer, c'était moins telle administration ou telle politique que de nouveUet lois morales,
<r La BéTolution était surtout à ses yeux une grande révolution morale. C'est par là que Quinet laissera un enseignement toujours fécond, toujours utile. » ( Discours de M, Gambetta aux funérailles de M.- Quinet, avril 1876.)
d'après sa correspondance. 263
d'ambition et d'intérêt... N'oublions jamais que notre force est dans le renoncement personnel. » (30 mars 1877.)
Avec les égarés , il ne suffit pas d'affirmer les principes, le succès auprès d'eux n'est possible qu'à la condition d'apprendre, tout d'abord, à les connaître, et par là à chercher les raisons qui soient de nature à agir sur leur esprit.
<L Inspirons-nous des enseignements de Notre- Seigneur Jésus-Christ (1), de la méthode de saint Paul (2) et de celle de saint François- Xavier (3); parlons et comportons-nous sans
(1) (£ Je vous envoie con^me des brebis au milien des loups; soyez donc prudents comme des serpents et simples comme des colombes..,]!) (Saint Mathieu, x, 16 à 20.)
(2) <K Étant libre à l'égard de tous, je me suis rendu serviteur de tous pour gagner plus de personnes ... 3) (Saint Paul, I« aux Corinthiens, ix, 19 à 22, )
(3) ce En quelque lieu que vous soyezj tftchez de savoir par les habitants les plus honorables les inclinations du peuple, les coutumes du pays..., les opinions et tout ce qui touche à la vie civUe... Tel est le fruit merveilleux de la science du monde. Vous devez travailler à Tacquérir ... Seulemei^t, ce n'est pas dans les manuscrits, ce n'est pas dans les livres imprimés qu'on acquiert cette science, c'est dans les livres vivants, dans les relations avec les personnes sûres et intelligentes. Avec elle, vous ferez plus qu'avec tous les raisonnements des docteurs et les subtilité^ de l'école, d ( Instructions de Gfaint François-Xavier aux missionnaires placés sous sa c&iection, )
haine... Tous les bons Français devraient consacrer un quart d'heure par. jour & réfléchir sur l'action à exercer sous ce rapport. » (7 sept. 1875.)
Avec les hommes de conservation, la dondnite à tenir doit s'inspirer d'un inaltérable esprit de paix, en vue de les rapprocher les uns des autres.
« Créer le genre d'éloquence qui remédie à la division actueUe des conservateurs est la grande besogne du jour ; car, par le renversement » de toutes les institutions traditionnelles, ce sont les égarés qui dirigent aujourd'hui l'Europe et qui dominent notre infortuné pays. Là encore, il y a une méthode à employer; elle consiste à trouver le langage qui fait accepter de tout esprit droit et de tout cœur honnête les vérités fondamentales. :& (18 mars 1876.)
Dans cette année 1876, il veut « neutraliser le vent destructeur qui souffle sur l'Europe entière D ; et il fait paraître, dans un volume intitulé : La réforme en Europe et le salut en France, le. programme définitif des Unions de la paix sociale.
En 1877, la jeunesse d'élite groupée autour
de Inî est assez nombreuse, pour qu'il mette tous ses soins à consolider et à étendre un enseignement spécial qui vient à peine de naître.
« Il s'agit maintenant de constituer, chez M. de*Tourville, V École protide de la science sociale. C'est là que nous formerons la pépinière des hommes qui serviront efficacement la France régénérée ou, du moins, remise dans les voies de la régénération. Je prépare les matériaux de l'enseignement de cette école, dont s*est chargé notre ami M. Focillon (1); le principal sera la deuxième édition des Ouvriers européens, laquelle m'impose un travail inouï. Quel rude hiver n'ai-je pas mené, ayant à finir le premier volume ail milieu d'angoisses domestiques, et accablé aussi par la correspondance indispensable avec lès amis des Unions !
(1) Cet enseignement spécial, qui a eu lieu jusqu'à présent en dehors de toute publicité, est un exemple de la fécondité des œuvres de bien public sérieusement entreprises et poursuivies avec persévérance. La petite école n'a pas fait parler d'elle;, mais, grâce aux deux hommes nommés ici par M. Le Play, son succès a dépassé toute attenter. M. Edmond Demolins vient de retracer son origine,. son organisation, ses r^ultatset ses éléments d'avenir, dans un très attachant artic\^ de la Revue de la Réforme sociale, 1" novembre 1888.
« Nous avons encore beaucoup à faire pour compléter les fondements de la science. Ce que j'ai écrit repose Sur l'observation de trois cents familles, et il nous en faudrait des milliers. Notre science est encore dans cet état d'imperfection où serait la minéralogie, si on n'avait analysé que trois cents minéraux. Assurément, les conclusions fondamentales, celles qui se reproduisent invariablement partout, sont aujourd'hui démontrées ; mais il nous reste à mettre en lumière une foule de conclusions secondaires qui ont aussi leur importance. Il faut, en outre, créer une génération déjeunes observateurs qui continueront les voyages que j'ai faits de 1829 à 1863, et que je ne puis plus entreprendre (1). ï> (22 avril 1877.)
Les Unions de la pçbix sociale commencent à se répandre. Il voudrait qu'elles eussent quel-
(1) Sa pensée a trouvé, sons ce rapport, un exceUent interprète dans M. Urbain Guérin) auquel nous devons deux études pleines d'intérêt : 1^ Qudquei mots sur la méthode d^ observation dans la science sociale, — Les monographies. — Les voyages. 2^ La science sociale et V école de la paix sociale, — Litroduction au tome Y des Ouvriers des deux Mondes* (Paris, boulevard Saint* Germain, 174.)
d'après sa cobbespondahce. 267
qnes moyens de publicité et de propagande ; et, en 1879, il émet le projet de fonder < une nonvelle presse hebdomadaire destinée à préparer la reconstitution de la vie locale ]>• Mais conunent entreprendre quoi que ce soit en province, tant que rien ne sera fait à Paris? Moins de deux ans s'écoulent, et, le 15 janvier 1 881, du sein de cette jeunesse qu'il avait nourrie de ses enseignements, pénétré de son esprit et animé de son souffle, surgissait comme un jet plein de sève la revue : la Réfûrme sociale (1). En 1856 et 1866, il avait été fortement pressé de la lancer ; le haut patronage de membres de l'Académie des sciences et le concours financier de personnages puissants lui eussent été acquis. Alors, faute de rédacteurs ayant des idées suffisamment bien assises, la Revue avait été ajournée. < Les ouvriers, selon son expression, manquaient à la b&tisse sociale. » Aujourd'hui, il pouvait s'appuyer < sur les convictions énergiques d'une jeunesse dévouée au salut de la patrie i>.
Et en même temps qu'il préside à tout cela,
(1) Bous la diiectioii de M. Edmond Demolins, dont on connaît les remarquables travanx snr l'histoire de France.
qu'il inspire toute cette action (l),il n'interrompt pas un seul jour ses travaux personnels. Sa santé s'affaiblit, son corps se courbe, mais son âme garde sa haute stature et déploie la même fécon^ dite intellectuelle.
Combien d'ouvrages sont sortis de sa plume dans cette dernière période de sa vie! A la Constitution (T Angleterre succède la Constitution essen-tielle de F humanité; et il y donne un résumé des principes et des coutumes qui créent la prospérité où la souffrance des nations. On vient de l'entendre au sujet de ses Ouvriers européens. Ils étaient épuisés depuis le jour où ils avaient paru ; en deux ou trois ans, il les revise, il se hâte de les enrichir de nouvelles observations, comme s'il craignait que la mort ne vienne le surprendra avant l'achèvement de sa tâche..
Bientôt, une deuxième édition, s'ajoùtantà l'ensemble de ses livres, formera toute une biblio-.
(1) MentLonnons encore une publication des plus pratiques faite BOUS son égide : Programme de gouvernement et éP organisation sociale, d* après V observation comparée de divers peuples, par un groupe d'économistes. Paris, librairie de la Société bibliographique, 1881.
d'après sa correspondance. . 269
thèque de la science sociale, et alorsi il pourra dire : Exeffi monumenûum.
C'est en 1829 que, bien jeune encore, il avait fait avec Jean Reynaud son premier et grand voyage, qu'il avait recueilli les premiers éléments de ses études sur l'organisation des sociétés. Cinquante années avaient passé depuis cette date lointaine, pendant lesquelles, toujours sur la brèche, il n'avait pas connu le repos. Et maintenant, se ramassant en lui-même dans sa glorieuse retraite, il y pratiquait le Redde rationem de l'Evangile. Nul n'avait un sentiment plus vif et plus religieux de la tradition, et ne mettait plus d'intérêt à tout ce qui la consacre, plus de conscience à fixer les moindres traits qui la conservent et la rappellent, (L Dans mes observations sur la famille, na'écrivait-il, j'ai constaté l'extrême importance des rites. Pourriez-vous trouver quelque chose là-dessus dans vos Livres de raison? En tout cas, je vous recommande ce que j'ai effectué cent fois dans mes voyages en Europe. Interrogez quelques vieillards intelligents, et priez-
les de vous raconter les cérémonies du mariage dans l'ancien temps, depuis les fiançailles jusqu'au repas final des parents et amis. » Or, le 29 juin 1879, jour de sa fête, plein de cet esprit de tradition, et entouré de tous les siens et de 'ses amis qui formaient sa famille intellectuelle, il eut la joie de célébrer ce qu'il appelait c< ses noces d'or avec la science sociale », ; et il fut heureux de contempler dans l'union, faite autour de sa personne , le gage de celle qui devrait lui survivre.
A ce moment même, je l'indiquais plus haut, il terminait le volume des Ouvriers européens renfermant l'exposé de la méthode. Jetant un regard sur la longue route qu'il avait parcourue, il y traçait ces lignes :
« Je ne me dissimule pas que les résultats obtenus né sont pas en rapport avec les travaux accomplis depuis un demi-siècle. Cependant, je ne me suis jamais découragé, en constatant la médiocrité du succès. Heureusement, j'ai toujours senti ma faiblesse devant la grandeur de ma tâche... La lutte que je soutiens depuis vingt ans contre les erreurs opposées à la réforme et les
d'après sa correspondance. 271
efforts que j'ai faits pour trouver des hommes capables de Taccomplir, ont été pour moi le meilleur complément d'éducation. Chaque jour, dans naon pays humilié et souffrant, je suis en contact avec des vertus que je n'aperçois guère chez les peuples où régnent aujourd'hui les apparences de la prospérité, »
Dans ces réserves de vertus et de dévouements n'attendant qu'une occasion propice pour se produire, dans ce travail intérieur et profond dont il était témoin chez une multitude d'esprits qui s'étaient mis à son école, il plaçait toujours le fondement de ses espérances. Il ne désespérait pas, il ne voulut jamais désespérer du salut final, c'est-à-dire de l'union qui, tôt ou tard, rapprocherait pour une œuvre solide et sérieuse de réédification les forces morales de la patrie française. Le monde politique, plongé dans d'insondables ténèbres, pouvait suivre sa marche accélérée vers l'abîme. Son œil se dirigeait ailleurs ; il demeurait fixé sur le coin de l'horizon d'où il attendait la lumière ; et, plus les hommes de violence et de proie exagéraient leurs attentats contre l'ordre social, plus ils fou-
laient aux pieds les libertés reconnues comme inviolables par les peuples civilisés , plus il se persuadait qu'ils travaillaient, en fait^ à grouper indissolublement les gens de bien autour des vérités d'où sortirait un jour la réforme.
Par là, il s'est consolé d'avoir été impuissant, après 1870 non moins qtfavant, à relever son pays de son état de décomposition et d'anarchie. L'avenir de son œuvre était désormais assuré ; aux efforts persévérants des bons Français, il laissait lé soin de la faire fructifier ; et il avait encore la satiôfaction de voir, en dehors de son cercle, la pensée de sa vie susciter des apôtres, de suivre dans leur action des hommes de foi et de cœur, une élite des hautes classes se dévouant à la classe ouvrière, affirmant, pratiquant sous ce rapport les devoirs auxquels sont tenus ceux qui ont le pain quotidien.
Et il bénissait Dieu de l'avoir si bien récompensé du sacrifice fait en 1848, lorsqu'il avait dû abandonner ses chères études métallurgiques. a Je compris alors que ma nouvelle besogne
d'après sa coerespondance. 273
serait plus utile à mon pays, et qu'elle me préparerait à mieux mourir (1). x>
-Un pressentiment lui avait-il dicté ces lignes? - Dans le mois de novembre 1879, des crachements, puis des vomissements de sang le saisirent, et il se disposa de suite € à bien mourir y>.
Depuis longtemps, il s'y apprêtait en chrétien et en s'occupant € des années éternelles d. L'homme qui, dans ses lettres, pressait tant ses amis de prier pour « le salut », qui leur recommandait tant l'amour du prochain comme moyen de l'assurer, et leur disait : <l Critiquons le moins possible les autres, et tâchons de pratiquer mieux qu'eux la doctrine de Jésus, d cet honmie tenait son âme à l'unisson de ses principes (2) ; et la grande édification qu'il donna à sa famille et & ses amis, rappelle le mot du chancelie
(1) Les Ouvrier i européem, 1. 1, p. 488.
(2) Dans une de ses lettres, je lis ce qui suit : d Uadhésion à notre œarre de réforme, donnée par Téminent théologien dont vous me parlez, est un grand encouragement. La théologie est ^a première des sciences, et toutes les autres sont fausses, au moins dans leurs conséquences pratiques, lorsqu^eUes ne marchent pas d'accord avec elle. ]><25 mam 1875.) ^
274 LE PliAY
d'Agnesseaa retraçant la vie de son illustre père : « La voie du juste est d'abord une trace imperceptible de lumière, qui croît par degrés jusqu'à ce qu'elle devienne le jour parfait (1). » Il me semble encore l'entendre, dans quelquesunes de ses conversations sur le devoir spirituel et temporel du testament. Il m'exhortait à rechercher les meilleures formules testamentaires exprimant « le sentiment du testateur sur le regret du péché, la confiance en Dieu et en «on Église, les conseils qui peuvent tenir fes descendants dans la voie du travail et de la vertu 5>. Il me jwiait de les lui communiquer pour en faire l'objet de ses méditations. Or, il suffit d'avoir contemplé le Le Play des derniers jours, portant sur ses traits et dans toute sa personne amaigrie par la souffrance les reflets de la flamme intérieure qui brûlait en lui, pour savoir ce que ce mot signifiait sur ses lèvres ; et, du reste, lui-même va nous l'apprendre.
A peine remis de cette terrible crise, il écrivait à M. Lacointa :
(1) La Vie domestique, p. 266.
d'après sa œBRESPONDANCE. 275
n J'ai revn, mon cher ami, dans cette seconde maladie, l'approche des joies étemelles. Comme dans la première de 1830, mes impressions ont été les mêmes ; elles ont été partagées par le petit groupe et par le digne prêtre, notre confrère (1), qui m'assistaient. Du coup d'œil suprême, je n'ai point vu comme certains mystiques le néant de la vie humaine. Loin de là, j'en ai de nouveau constaté l'importance. La vie présente est le poste où nous devons gagner le classement dans la vie future. Nous devons être heureux d'y rester pour /aire notre devoir. Le plus grand de' tous est d'acheminer nos concitoyens vers la vérité étemelle. Pour, me consoler, j'ai dressé la liste des amis capables de continuer l'œuvre... »
Depuis les premières pages de cette esquisse,
(1) K. Pabbé Riche, prêtre de Saint-Sulpice.
Dans quelques pag^ écrites pour la iamille, M. Tabbé Riche a recueilli, d'après ses souyenirs personnels, des traits tout intimes sur cette maladie et sur les deux années qui l'ont suivie. Il nous a été donné de les lire ; et nous y avons admiré, chez M. Le Play, le développement continu et la belle expression d'une vie religieuse, que caractérise, du reste, si bien cette lettre à M. Lacointa rapprochée de celles que nous avons citées.
je me suis attaché à peindre dans M. Le Play l'homme intérieur, à le saisir dans le vif de sa nature, de son intelligence, de sa conscience, de son caractère. Nous voilà à l'heure où l'homme se montre tout entier. Et en effet la lettre qu'on vient de lire ne révèle-t-elle pas M. Le Play tout entier ?
« Oui, ajoute M. Lacointa, il restait comme le soldat lié par le devoir, tant qu'il n'est pas relevé de son poste; il avait eu le bonheur d'apercevoir la vérité religieuse surgissant, lumineuse, de l'étude des institutions terrestres et descendant aussi du ciel sur sa tête comme une bénédiction
divine La mort pouvait venir. Tout avait
aidé à sa perfection : l'éloignement des choses vaines, les travaux austères, la passion, du vrai, l'amour de son pays, les épreuves subies par son patriotisme, l'ingratitude de plusieurs, la tendresse de quelques âmes choisies, les souffrances physiques , le touchant dévouement des siens, la perte récente de petites-filles , d'anges bien-aimés, les méditations de sa vie entière, la pleine possession de lui-même dans l'attente de la mort.
d'après Si. 00KIIS8P0VDAHCE. 277
^ Les seconsses se sniTirent à de courts interralles. Après les crises, il se relevait par nn nouvel élan chaqae fois plas doolonreiix ; le vieillard se retrouvait aa milieu de ses fidèles amis , dans l'attitude d'un travailleur attardé qui aurait eu hâte, par' de nouveaux efforts, de réparer le temps perdu ; il se survivait en quelque sorte à lui-même : spectacle émouvant d'une volonté virile, supérieure à tous les troubles physiques ! >
En février 1880, il m'écrivait : c La situation devient de plus en plus grave pour la paix sociale, à l'intérieur et au dehors. Je reprends mon œuvre avec plus d'énergie que jamais. » Et, en juillet 1881, il me confiait ses douleurs sur le mal épouvantable qu'allait fiûre un manuel d'éducation nouvellement publié, et dont le but avoué était d'inoculer à la jeunesse française la haine du passé et les plus funestes passions antisociales, n eût voulu prendre la plume pour venger la vérité outragée, et il sentait cruellement l'épreuve de l'impuissance & laquelle le condamnait la maladie.
' Puis, vint le jour où se brisèrent les derniers
liens, qui unissaient cette &me si forte à un corps devenu si fragile. C'était au mois d'avril 1882 ; je me trouvais loin de M, Le Play à cet instant suprême, et telle fut la promptitude du coup de la mort que je ne pus avoir la consolation de le voir avant la grande séparation, Anssi emprunterai-je encore à M. Lacointa quelques lignes de son éloquente relation.
« L'heure suprême approchait, sans qu'on vît
faiblir son courage En vue de l'expansion
jusqu'au Soudan de notre influence nationale, préoccupé du résultat des explorations accomplies dans l'Afrique centrale, il avait eu de fréquentes conférences avec l'un des chefe distingués de ces lointaines expéditions. Dans la dernière semaine du mois de mars, il donnait des instructions pour obtenir des monographies de. familles kabyles et arabes ; il confiait, en même temps, de sembla* blés missions pour provoquer, en Egypte, l'analyse de la vie d'un fellah urbain et d'un fellah rural. Le 3 avril, il était encore fidèle à sa réunion du lundi, où l'on ne pouvait l'empêcher d'épuiser
ses forces La journée du lendemain suscita
quelques craintes; la nuit qui suivit fut agitée.
d'après sa corbkêbpondance, 279
Le mercredi saint, 5 avril, à six henres dn matin, s'acquittant du devoir pascal, il recevait le pain des forts qni devait être, sans qu'on le pressentît, le viatique de l'éternité... A midi, son âme s'envolait, il entrait dans la béatitude qu'il avait si ardemment convoitée. Dieu, réalisant pour ce juste ce qui est écrit au livre de la Sagesse, lui avait épargné les angoisses de la mort.
« Pour obéir à des intentions souvent exprimées, toute pompe, tout honneur terrestre fut écarté de ses funérailles. L'ami le plus éclairé, le plus vigilant, que la classe ouvrière ait jamais eu, avait formulé le désir que l'on distribuât aux pauvres la somme qui eût dû être dépensée... Ce qui n'avait pu être exclu, c'est l'hommage de l'assemblée d'élite qui accompagna, le 10 avril, la dépouille mortelle du grand citoyen. Autour de ce cercueil se rencontrèrent, dans un même élan de vénération et de respect, les représentants les plus considérables de partis différents. Il y aurait eu là mieux qu'un éloquent hommage, c'aurait été un vrai triomphe, si ce rapprochement d'un instant eût pu être réel et durable.
ic Le lendemain, soixante-seizième année de Ba naissance, le restaurateur moderne de la science sociale était inhumé dans une sépulture de famille, au territoire du Vigën, auprès de son domaine de ligoure , au cœur même de la France, salué en termes dignes de sa mémoife par le suc cesseur de saint Martial (l).Lepenseur, le savant repose non loin du berceau de d'Aguesseaù et de Gay-Lussac (2). d
Autrefois, lorsque la mort frappait le chef dé famille, une formule consacrée se plaçait d'ellemême sous la plume des enfants, retraçant dans le Livre dé raison lés divers actes et mérites d'une vie qui devait leur être un perpétuel enseignement. « La fin couronne l'œuvre j écrivaient-ils. Dieu soit loué! »
N'est-ce pas une œuvre du même genre que.
j'accomplis dans ces pages, avec un sentiment qui. est presque de la piété filiale ? Qu'on me permette de rappeler ici un souvenir, dans lequel la pensée inspiratrice de l'auteur de la Réforme sociale
(1) M?' Lamazbu, évêquede Limoges.
(2) Correspondant, 25 avril 1882.
se léflnme en qaekpiB sorte dams tout soa sue.
AniXK)» denud 1860^ je Tenais de&îre la dé* coaTeite de VbàaÈGire à^Une/amSle mm XVf de-cle, narcée aree tant de el^ame par Jeanne dn LaiiTen9(I).M.IieFIa7dé»Eia la eomialtie ; iet^ comme se» heures de cabcnet étaieit tooteft ptiaes par les traTanx piéparatoire9 de IlLxpoâtioii imiTeraelIe, il me deoianda de pc»rter le mamuk crit dans nne de nos piDomuides. Cette £1»^ bo« paSy an lien de ae dîr^er comme d'habitude Ters: le Luxembourg^ nous amenèrent jasqn^anx Toileries. Là^ dans xme aQée éeurtée^ et loin dnlnrmt qui rempliasBit la gtande cxté^ je pus Im Ure qnelqnea passages de la poblication perojetée.
Jeanne dn Lamens ,j expHqne qnel a été le principe des snecès de ses hnît ficferes (1) : c iZ n'y a qiià «mre la gramde wie dn
(1) La faxBtQe du LoareBS, étàbfîe à Arles sgob €!liarles IX; était du pias mù àt aU m z pra«|«e point de'ffntmcv et htmaamp d'eofutta à âerer, & exrtietcnir dana lems étndo^ à pooaser daas des carrières ^mnacs. Cer enfanta étaient an noDi1)ce de dîx^ hsit ywyoBg ci deiiziDle&. Les Indt fili dnXasRns denuent tons des hommes émiwfntii, et sfUnstiéient dans l'Éf^aeet dans l'État où Os ement de grandes sîtnatioiift. (Yoir UneJkmiUe a» Xr/» «t≤ Marne, Toan, 1879, a* édit.)
le.
ments de Dieu, disaient mes père et mère, et Dieu nous mandera ce qui est nécessaire. y>
M. Le Play dont tous les travaux, toute l'œuvre de réforme, avaient pour point de départ ce principe, était ravi de le trouver admirablement mis en relief par une contemporaine de Henri IV, dans cette vieille langue française si lucide, si expressive et oh se traduisait si bien la netteté de l'esprit et du cœur. Le morceau de la fin 1'^ mut et le transporta,
« Quand je parle avec quelques sortes de gens et leur raconte ce discours, ils me disent :
C estait un temps bien a/utre et meilleur que le présent. Mais je réponds : Tcîis temps sont bans pour vvcre vertueusement. Dieu est atissi puissant que pour lors, moyennant que nous tachions de nous rendre dignes de ses grâces et quenous ne soyons pas ingrats. La fin couronne P oeuvre j comme vous avez veu. Dieu soit loué/ 2>
Une telle virilité de sentiments chez une simple femme avait frappé au plus haut point M. Le Play. Combien de fois, en rencontrant des découragés, ne lui arriva-t-il pas de mettre sous leurs yeux cette conclusion de Jeanne du
d'après sa œRRESPONBAlirCE. 283
Lanrens I II j revenait souvent avec moi dans nos entretiens. Il prenait texte de là pour observer que les Français, formés par la tradition, avaient des âmes incomparablement plus fortes, des idées plus droites et plus justes, des caractères mieux trempés, et il s'écriait : € Voilà ce qui a constitué jusqu'à nos jours les réserves morales auxquelles notre pays a dû son salut, au lendemain de toutes ses crises. Voilà ce que m'ont enseigné, en tout lieu, les familles réellement dirigeantes des peuples les plus libres et les plus prospères, et c'est ce qu'il faut amener nos contemporains à comprendre, en commençant nousmêmes par dire notre mea culpa. Là est la formule éternelle du vrai; n'en cherchons pas d'autre. » *
Cette formule, nul mieux que lui ne l'a mise en pratique. A lui s'applique bien la maxime qu'il avait tant applaudie chez les du Laurens : La fin couronne 1^ ouvre. Dieu soit loué! Et ce couronnement va ressortir encore mieux par ce que je dois ajouter.
Plus d'une fois, le cardinal de Bonnechose avait entretenu Léon XIII de M. Le Play, et ce
dernier avait été heureux d'apprendre par son éminent ami les marques d'intérêt données à ses travaux par Tillustre et savant pontife. Vers la fin de mars 1882, il eut la pensée de lui faire hommage de ses livres. La lettre qu'il avait rédigée à cette occasion était d'une noble et belle simplicité.
« ... Nous osons espérer que, malgré leurs imperfections, ces études, sans cesse développées pendant cinquante ans, répondent quelque peu au vœu de Votre Sainteté.' Notre école s'efforce, en effet, de retrouver, par la méthode en usage dans toutes les sciences, la démonstration des vérités sociales traditionnelles. Elle emploie toujours « un langage grave et modéré, sans aigreur dans le reproche, avec indulgence pour les personnes ; 3> elle tend enfin de tous ses efforts à réaliser la condition la plus nécessaire au bonheur des nations, d'après saint Thomas : ut muUitudo intmitate pacÎB constitucUur. ,
<£ C'est donc avec confiance que nous venons près de l'auguste représentant du Dieu de paix, auprès de celui dont la voix écoutée avec respect dans les deux mondes a. tant de fois; et:
d'après sa oobbespokdakge. 285
avec nne égale autorité^ recommandé le cnlte de la science et la pacification des esprits... »
Le 5 avril, la . mort vint le surprendre au moment où cette lettre allait recevoir sa signature. Le Saint-Père répondit au cardinal de Bonnecliose ; et son bref, en honorant la mémoire de M. Le Play, en louant le suprême hommage qui avait terminé sa carrière, et en exhortant ses disciples à marcher sur ses traces, appelait de ses espérances et de ses vœux, a: comme un très grand bienfait de la bonté divine, T» le jour où « tous comprendraient, par l'observation et l'expérience, ce que l'illustre M. Le Play avait compris, qu'il fallait chercher dans la vérité de l'Église du Christ, dans ses doctrines et ses préceptes, le remède efficace et souverain aux plaies de la société civile. 3>
C'est ainsi qu'a vécu ce savant et ce sage, c'est ainsi qu'est mort ce grand homme de bien, en nous laissant des exemples non moins puissants que ses enseignements.
286 LE PLAY D'APEÈS SA COREBSPONDAKCE.
Et maintenant, dans la'modestie de mon rôle, j'exprimerai pour moi-même, et avec plus de motifs, ce que M. Guizot disait en septembre 1845 au lendemain de la mort de Royer-CoUard : « Je garderai toujours de lui un afifectueux et reconnaissant souvenir. Il a fait bien plus que de me rendre service dans ma carrière, il a réellement contribué à mon développement intérieur et personnel ; il m'a ouvert des perspectives et appris des vérités que, sans lui, je n'aurais peut-être jamais connues. C'est là un service supérieur à tout autre et bien plus rare. y>
SECONDE PARTIE
Les lettres qui vont suivre, est-il besoin de le dire ? n'étaient pas destinées à la publicité. En elles est un trésor de souvenirs dont les moindres détails ont leur prix ; mais tel est leur caractère que, tout d'abord, mon dessein avait été de leur emprunter simplement quelquesuns de ces traits, par lesquels s'éclaire et se grave une physionomie.
De bons juges, après les avoir lues, me pressent de faire davantage. Ils croient qu'il y a intérêt à les présenter dans leur unité et à les produire dans leur ensemble, d'autant plus qu'elles sont comme un journal intime où l'on saisit dans son premier jet la pensée de leur auteur (1), une sorte de mémorial où l'on peut suivre, pendant quatorze ans , les inspirations de sa conscience, les effusions de son âme, les développements de
(1) M. Le Play se peint jusque dans son écriture, qui est « la perfection de la netteté ». On en jugera par le fac-similé ^'nne de ses lettres, placé ici en tête de cette seconde partie.
Les lettres qui vont suivre, est-il besoin de le dire ? n'étaient pas destinées à la publicité. En elles est un trésor de souvenirs dont les moindres détails ont leur prix ; mais tel est leur caractère que, tout d'abord, mon dessein avait été de leur emprunter simplement quelquesnns de ces traits, par lesquels s'éclaire et se grave une physionomie.
De bons juges, après les avoir lues, me pressent de faire davantage. Ils croient qu'il y a intérêt à les présenter dans leur unité et à les produire dans leur ensemble, d'autant plus qu'elles sont comme un journal intime où l'on saisit dans son premier jet la pensée de leur auteur (1), une sorte de mémorial où l'on peut suivre, pendant quatorze ans , les inspirations de sa conscience, les effusions de son âme, les développements de
(1) M. Le Play se peint jusque dans son écriture, qui est <t la perfection de la netteté D. On en jugera par le fac-similé ^'une de ses lettres, placé ici en tête de cette seconde partie.
SECONDE PARTIE
Les lettres qui vont suivre, est-il besoin de le dire ? n'étaient pas destinées à la publicité. En elles est un trésor de souvenirs dont les moindres détails ont leur prix ; mais tel est leur caractère que , tout d'abord , mon dessein avait été de leur emprunter simplement quelquesuns de ces traits, par lesquels s'éclaire et se grave une physionomie.
De bons juges, après les avoir lues, me pressent de faire davantage. Ils croient qu'il y a intérêt à les présenter dans leur unité et à les produire dans leur ensemble, d'autant plus qu'elles sont comme un journal intime où l'on saisit dans son premier jet la pensée de leur auteur (1), une sorte de mémorial où l'on peut suivre, pendant quatorze ans , les inspirations de sa conscience, les effusions de son âme, les développements de
(1) M. Le Play se peint jusqne dans son écriture, qui est <[ la perfection de la netteté D. On en jugera par le fac-similé d'une de ses lettres, placé ici en tête de cette seconde partie.
son action et de son œuvre. En un temps descepticisme et de dispersion intellectuelle, M. Le Play a eu la puissance de se survivre dans une école. Quoi donc lui a mérité un si rare privilège ? On ne saurait s'en rendre un compte exact qu'en l'entendant directement luimême.
Pouvais-je ne pas répondre à un semblable appel? Je publie donc cette correspondance ^ avec le désir qu'elle continue et étende l'apostolat en vue duquel elle fut écrite. Il est également superflu d'ajouter que j'ai dû y faire plus d'une coupure à des endroits trop personnels, et, bien que la période où elle se renferme appartienne déjà à l'histoire, y supprimer certains noms propres. Si j'y ai laissé subsister la mention de plusieurs de mes premiers et modestes essais d'histoire, c'est qu'ils furent le point de départ de nos relations épistolaires.
A ma collection des lettres de M. Le Play^ d'autres sont venues se joindre dans un appendice.
Sur le désir que je lui en ai exprimé, mon excellent ami, M. Claudio Jannet, en m'ouvrant
son propre trésor, m'a permis d'y puiser. Tons denx Provençaux, plus voisins encore d'esprit et de cœur que de foyer, nous nous communiquions volontiers les messages de notre illustre maître. H m'est doux aujourd'liui d'associer M. Jannet à mes souvenirs sur M. Le Play.
-ofl'oowo-
Fsurîs, 7 jmn 1857.
Monsieur,
J'ai lu avec un vif intérêt votre Pascalis, et je veux vous exprimer la satisfaction que j'ai trouvée à cette lecture. Vous avez bien expliqué comment a eu lieu la chute de notre ancienne Constitution ; car ce qui s'est passé en Provence ressemble beaucoup & ce qui s'est produit dans le reste de la France. Seulement, les causes de la décadence venant de la corruption des mœurs étaient plus prononcées à Paris et dans la classe de la société qui, depuis un siècle, s'était impré-
±^ LETTKS3
gnée de Fespiit irréligieiix de Pans et de Ver- 8siiIIe8.
Les causes de ce «muid cataclrsine se Toient encore, bien distinctement, dans Pabsence de toote entente commune chez les bons esprits et les oœnrs honnêtes. Ponr comprendre Tanarchie intellectnelle et morale qm régnait à cette époqne, il suffit de considérer celle qui règne aujourd'hui au mflieudu calme, de la prospérité et même d'une gloire nationale de bon aloi;
Votre étude sur la Constitution provençale devrait être le modale de travaux analogues à entreprendre sur toutes les autres parties du territoire. L'une des premières conditions de succès de l'œuvre nouvelle est de connaître l'œuvre ancienne. J'espère que vous aurez des imitateurs : le moment est venu.
D'un autre côté, ne vous laissez pas trop aller à l'espoir d'une prochaine organisation provinciale. Les hommes capables d'y jouer un rôle utile ont depuis longtemps disparu. Il faut les faire revivre en créant d'abord des individus an moyen de la religion, puis des familles au moyen de la liberté testamentaire. Sur cette base, on
pourra plus tard reconstituer les communes et les provinces. A défaut de cette base, on n'organiserait aujourd'hui que le désordre et Fanar- •chie, et Ton ne saurait rien faire de mieux que de développer, autant que la nature des hommes le permettra, la représentation départementale et des institutions scientifiques et littéraires portant la vie mteUectuelle dans nos anciennes capitales. L'agriculture, le commercé et l'industrie peuvent aussi fournir matière à des centres locaux d'activité.
Un gouvernement qui verrait nettement le lut à atteindre pourrait faire dans cette voie un hien énorme. Sans toucher en rien à la Constitution actuelle, sans toucher aux départements, on pourrait reconstituer peu à peu les éléments de nouvelles provinces, en formant des hommes et des familles, et d'autre part en créant dans les capitales des provinces les habitudes, les institutions, les centres d'attraction compatibles avec nos mœurs actuelles, et qui plus tard se retrouveraient en harmonie avec une organisation formelle.
Mais, avant tout, il faut résoudre la question
sociale et savoir ce que doivent être à l'avenir l'individu et la famille; et c'est à ce sujet, malheureusement, qu'il y a chez nous autant de sentiments que d'hommes. Ce qui est plus navrant encore, c'est que, dans cette immense confusion, les plus capables en viennent à renoncer à l'espoir de sortir du chaos, et se résignent à suivre le courant sans chercher à réagir.
n y a cependant dans la race de grandes ressources que la récente guerre a mises en relief, et il existe mille raisons d'espérer que nous saurons échapper à la décadence de l'Italie et de l'Espagne. J'en conclus que tout homme de cœur doit apporter résolument sa petite pierre & l'œuvre de réédification, avec la foi que cette pierre y trouvera sa place...
Je viens pour ma part de fournir mon contingent à la Patrie. Voyez les numéros des 3, 5, 7 juin, et probablement ceux des 9 et 10 pour la fin de mon travail. Je reçois déjà beaucoup d'adhésions aux idées que j'exprime.
Je compte que votre concours est acquis à l'œuvre commune de la Société d'économie sociale. Soyez assuré, au besoin, de l'aide et du
dévouement des jeunes collaborateurs qui se forment autour de nous, et dont vous apprécierez les œuvres dans notre publication.
Paris, 4 décembre 1857.
J'ai reçu et lu le jour môme votre très intéressante notice sur les Pruct hommes pêcheurs de la Méditerranée (1). J'en suis charmé à tel point
(1) De temps immémorial, la Provence a eu des prud'hommes et communantés de patrons pêcheurs, exerçant une juridiction spéciale pour les faits de pêche. En 1791, lors de la destruction des corporations ouvrières, l'intérêt de la défense du territoire les fit respecter <r comme pépinières de matelots d. A partir de cette date, et à diverses époques, il en a été créé de nouvelles sur le littoral français de la Méditerranée, depuis Antibes jusqu'à Port-Yendres.
Ce vénérable débris du passé n'occupait plus personne. L'organisation des prud'hommes, leurs mœurs, leurs coutumes, leur existence même étaient choses inconnues, jusque dans les pays où, chaque dimanche, on eût pu contempler le curieux spectacle de patrons pêcheurs, constitués en tribunal et revêtus de leur costume du temps de Henri lY, administrant souverainement à leurs pairs une justice toute patriarcale. Le 8 novembre 1857, M. G-. du Beux, procureur général à la cour d'Aix, les tira de l'oubli dans un discours de rentrée. Alors, à mon tour, je leur consacrai une étude ) etf, quelques années après, grâce à de nouveaux documents,
que je me trouve conduit à vous tourmenter pour obtenir de vous la monographie de l'un de ces braves pêcheurs.
A la suite de la monographie seraient concentrées, dans des notes succinctes et substantielles, vos observations sur les vestiges d'anciennes mœurs qui permettraient de faire renaître à notre époque, en Provence, l'aptitude au self ffovernment.
Prenez courage ; ne vous laissez pas aller à la pensée que tout est perdu ; si l'ancien régime est tombé, c'est d'abord qu'il s'était corrompu et ensuite qu'il ne se comprenait plus lui-môme. Songez que, dans le grand siècle de Louis XIV, il n'y avait pas un homme qui comprît la valeur de la cathédrale de Chartres ou de celle d'Amiens, que ceux qui ont détruit les corporations en 1776 et en 1791 ignoraient absolument l'exis-
je pus mieiiz les faire connaître dans nne communication au Congrès scientifique de Montpellier. En 1873, H. Charles Payan d'Augery a publié une intéressante brochure sur lei Prttd'kommet^ pêcheurs de Marseille et leurs archives. Naguère, le 23 février 1 880, H. Escard a présenté à la Société d'économie sociale une monographie, pleine de détails tout actuels, sur ceux des Martigues (B.-du-Rhône ). '
teneede vos pêchenre. Envons lisant, on est pris de honte de voir qae des gonvemants ont pu méconnaître de tels éléments de force morale ; on éprouvera encore mieux ce sentiment, à la lecture d'une moni^raphie qni sera, en quelque sorte, la photographie matérielle et morale de ce type respectable de notre ancienne France.
Votre notice me confirme dans la peiiisée qnc j'ai ene, tout d'abord, à la lecture de \atw travail sur la Constitution provençale: je 6iii« convaincu que vous serez bientôt nu des rédat'teurs zélés de la Eevtie mensuelle d'économie sociale. A mes yeux, les trois ou quatre pn-mières années d'existence de notre Société doivent avoir pour résultat de former un groupe d'iioiiimes animés, en ce qui touche le passé et l'avunir de notre constitution sociale, des convicîinoM qni se font joor & chaque page de vos écrits. Ces hommes, en rédigeant la Revue, et par lus idées qui se recueillent chaque jour dans uns monographies, provoqueront dans l'opinion, jinis dans les mœurs, la réforme qui, à mon st^iis, est la condition même de notre prépondérance nationale et de notre existence...
Secouez donc la torpeur provinciale. Écrivezmoi, signalez-nxoi clairement vos doutes, vos diflScultés, sous forme de questions précises; vous recevrez chaque fois, cent fois, si c'est nécessaire, réponse par le même courrier.
Macte animo!
Paria, 24 avril 1858.
J'applaudis à vos nouvelles études forestières que vous avez eu l'obligeancede m'adresser (1), et je ne cesse de méditer, comme vous, sur les causes tristement significatives qui entravent le progrès social sur des points aussi essentiels. C'est un des traits caractéristiques de nos mœurs, dans un temps où les idées sont cependant portées outre mesure sur les intérêts matériels.
Malheureusement, l'intérêt qui vous préoccupe n'est pas de ceux qui peuvent être satisfaits à courte échéance. Notre société compte si peu sur
(1) Le déboisement et le reboisement {Correspondant, mars 1868).
l'avenir, qu'elle n'a pas le courage d'entreprendre ce qui ne peut être réalisé que dans le cours d'une génération. Quels sont ceux qui, aujourd'hni, sèment ou plantent pour leurs enfants? Ce ne sont pas seulement les octogénaires qui ne plantent plus ; les hommes de trente ans euxmêmes ne songent qu'aux avantages qui peuvent être réalisés en quelques années par une liquidation. La société française n'est plus que la liquidation en permanence.
Je lutterai néanmoins contre le courant, tant que j'aurai quelques forces, et je vais, avant peu de temps, publier un article intitulé : La famille et la propriété. Je suis assuré maintenant d'exciter l'attention d'un petit public d'élite. Ce cercle n'est encore que trop restreint ; mais j'y détruis chaque jour quelques préjugés, et, si j'avais de l'aide, ce mouvement s'étendrait. Une publication périodique, qui laisserait toute liberté aux facultés de chacun, serait bien nécessaire. Par elle, nous pourrions arriver à frapper l'opinion révolutionnaire, établie chez presque tous les esprits, et qui mine sourdement notre pays.
des mesures législatives à prendre, « pour obliger les patrons de beaucoup d'industries à donner des travaux agricoles et des subventions du même genre à leurs ouvriers (1) 3>. A cela, il sera ré-
(1) Vingt ans après, en 1879, M. Le Play racontait tout an long ce qui est simplement indiqué dans cette lettre. L'empereur Napoléon III avait été un des lecteurs des Ouvriers euro^ péens ; il j avait vu que les ouvriers des manufactures rurales jouissent d'une condition meilleure, et il en avait conclu que son gouvernement devait provoquer, par des mesures spéciales, la transformation des ateliers urbains en ateliers ruraux.
<t L'Empereur me reçut seul aux Tuileries et me donna luimême lecture du projet qu'il avait rédigé de sa propre main. Aux objections que je lui soumis, il répondit en insistant sur les préjugés nationaux qui ne lui permettaient pas de recourir au vrai moyen de réforme. Peu à peu, mes répliques prirent un caractère si vif que l'Empereur, surpris, mais de plus en plus bienveillant et attentif, prolongea l'entretien pendant quatre heures. Dans cette longue séance, je développai surtout les vérités résumées ci-<iprès...
(£ J'ofEris au surplus à l'Empereur de mettre ces vérités en pleine lumière par une enquête. L'Empereur, ayant accepté cette proposition, chargea M. Schneider, vice-président du Corps légiriatif, et H. Rouher, ministre de l'agriculture, du commerce et des travaux publics, d'y donner suite conjointement avec moi. L'enquête fut terminée en un mois dans tons les départements ; elle justifia mes prévisions. La monographie du savonnier de Marseille fut un élément du rapport soumis à l'Empereur à la suite de l'enquête. J> (La Constitution essentielle, p. 292-98.)
Ajoutons que la petite commune de Peynler (B.-du-B.) méritait bien l'honneur qui lui fut fait dans cette circonstance. C'est & Peynier que la grande industrie marseillaise de la savonnerie
pondu par des faits que l'industrie a trouvé, depuis des siècles, d'admirables combinaisons qui assurent sans l'intervention de la loi le bien-être des ouvriers , avec ou sans le concours de l'agricnlture; et, à l'appui de cette assertion, nous présentons la monographie du Savonnier agriculteur de Peynier, et celle d'un ouvrier exclusivement urbain, tous les deux satisfaits de leur sort.
Vos notes, corroborant ces conclusions, montreraient comment l'ancien régime avait donné d'excellentes solutions compatibles avec l'esprit moderne, que la Révolution en a parfois détruit les bienfaits, que la réforme devrait laisser aux gens la liberté de faire ce qui paraît juste et utile...
J'éprouve une grande. diflSculté à écrire, par
recrute un personnel d'ouvriers d'élite ; et ces ouvriers, unis héréditairement à leurs patrons par des relations afEectueuses, offrent cela de particulier que, dans leurs vieux jours, ils retournent au village et se remettent à cultiver leurs propriétés grossies du fruit de leurs épargnes, cédant leur place dans la fabrique à des fils ou à des neveux animés du même esprit. La monographie dont ils ont été l'objet se trouve dans le tome III des Ouvriers des deux Mondes.
suite d'une fatigue de cerveau qui m'interdit le travail. Excusez mon laconisme.
Paris, 8 mars 1859.
Je regrette de n'être pas mieux en santé pour conférer avec vous du sujet qui vous intéresse. Je contreviens toutefois aux prescriptions du médecin, pour répondre aux questions que vous me posez.
Les notes de nos monographies ne doivent jamais perdre leur caractère et devenir des traités. Les longues réflexions exprimant l'opinion de l'auteur y sont inutiles : ce qui importe, ce sont les faits (1). En résumé, voici le point à mettre en lumière : — Nos théoriciens du partage forcé
(1) Répondant de mon mieux à cet appel, et, selon ces conseils ne m'attachant qu'aux faits, j'esquissai en quelques pages jointes comme annexes à la monographie du paysan et savonnier de Peynier : 1<> /«« anciennes institutions communales de la Provence; 2<> V organisation et la transmission de la propriété chez les paysans de l'ancienne Provence , dits ménagers ; S^ les conséquences du régime nouveau des successions en ce qui concerne la condition des ménagers de la Provence.
♦•îî.
DE FREDiRie LE PLAT. 307
croient travailler sortent ponr lapetite propriété ; or ils se trouvent désorientés et à bont de rusons, quand on lenr montre qne des paysans judicieux repoussent ce système et pratiquent avec un amour réfléchi la transmission intégrale.
Cette transmission intégrale, Félite de vos I)aysans de la Provence l'applique avec succès depuis un temps immémorial, et ils persévèrent à notre époque malgré la pression de la loi et des gens de loi, malgré les tendances égoïstes si fort excitées chez les individus.
Le bien-être et la moralité sont les conséquences de ce régime. Cela ne permet-il pas d'affirmer simplement que vos paysans ont raison et que la loi a tort ?
Parip, 19 mars 1859.
J'ai lu avec plaisir votre brochure ; vous êtes dans la bonne voie. H est navrant de voir l'opinion s'acharner, depuis deux siècles et surtout depuis 1789, à renier ce qu'il y a de plus respec-
table, les grands hommes qui ont créé notre nationalité. Disposé plus que ces déplorables critiques à flétrir les abus qui ont pu exister à d'autres époques, je suishonteuxquandj'entends abaisser, par une stupide prévention contre l'ancien régime, les plus grandes gloires de notre pays et de l'Europe moderne ; et je me persuade, de plus en plus, que ce peuple intelligent se rangera à la fin avec ceux qui ont le courage de combattre le préjugé et de respecter le passé, comme ce qui sera toujours actuel, Dieu, la famille et la propriété. Le progrès de notre temps est de savoir comprendre le passé.
Si, comme je le crains, nous ne sommes pas sortis des épreuves que mérite tout peuple qui a abandonné la religion et l'esprit de famille, il y aura, au premier cataclysme, tendance à chercher des moyens de salut. La Société d'économie sociale fonde silencieusement, depuis deux ans, l'œuvre qui ralliera, au moment critique, beaucoup d'hommes qui ferment encore les yeux au danger dont nous sommes menacés. Il y aura alors de la reconnaissance pour ceux qui auront montré, en temps de calme, les institutions en-
core vivantes, témoignages de la sagesse de nos pères^ qni doivent nous sauver du naufrage.
Travaillons donc avec ardeur, pendant que tajit d'autres s'attachent à des questions stériles qui nous agitent et nous énervent depuis soixantedix ans. Notre heure ne viendra que trop tôt. Tâchons d'être prêts.
Paris, 18 avril 1859.
Merci pour l'envoi de votre étude sur les Libertés municipales... Je voudrais être en situation de faire prochainement un journal quotidien , ayant pour épigraphe : LafamiUe, la commv/ne, la province, l'État, et qui pourrait s'appeler la Héfotme sociale.
J'ai depuis longtemps l'argent, mais je n'ai pas encore les hommes. Trois choses me font obstacle pour une œuvre pareille : les idées fausses, les mauvaises mœurs, la pauvreté des individijié isolés. Les jeunes gens que je dresse chaque jour meurent de faim, faute d'un peu
d'appui venant de la famille appauvrie par trois générations de partageants. Lee jeanes gens pauvres sont seuls disposés à travailler, et les riches ne veulent rien faire et ne songent qu'à jonir du bien paternel.
Pour arriver au but, il faudrait nonrrir vingt jeunes gens pauvres et laborieux, jusqu'au mo- -:. ment où, avec leur concours, l'œuvre pourrail être créée. Ma fortune n'y peut suffire ; et, d'ail; leurs, quand ils sont à demi formés, ils me quit tent pour l'industrie, dès que celle-ci enchéri un peu sur mes allocations.
Pauvre pays I
Je vais toujours de l'avant néanmoins, et von en jugerez par les dix monographies nouvelle du tome II des Ouvriers des deux Mondes.
J'ai remis le travail de M. Focillon au m , . nistre,-et j'espère que l'Empereur, malgré h, préoccupations du moment (1), i
(1) A ce moment-lt même, l:i Lru.Tre d'Iti M. Le Play en fnt d'antant plus aflii^ gné pour ouTiir JL la France de tcia muiEa loin l'Empereur, Bccondé par le duc tie Mnmy, fit au une déolanitiou importante. S'apimyant sur le^ — dans les Ouïj'MrieMropfciUjileïpriniiilapengÉequ'a
Encore une fois, pauvre France ! Nos gouvernements, depuis soixante-dix ans, ont toujours antre chose à faire que la principale : la réforme sociale.
Bagnères-de-Luchon, 27 juillet 1859.
Je suis venu au milieu des Pyrénées chercher un peu de repos, après une année d'un travail soutenu... Je suis étonné de constater dans mesvoyages le chemin que font nos idées chez les hommes réfléchis; évidemment, il se produit,, en présence des souvenirs de 1848 et des imperfections du régime actuel, un sérieux travail de méditation.
Ici encore, je me suis trouvé rapproché par les loisirs du lieu de mon collègue, M. Sybert de Oornillon, qu'en sa qualité de légiste j'avais
de réformer les institutions qui, en France, sapent dans ses fondements l'autorité paternelle. La majorité du Conseil, se référant aux erreurs dominantes du pays, n'adopta point cette opinion... Ainsi entravé dans l'exécution du plan le plus propre à illustrer son règne, l'Empereur fut rejeté vers l'entreprise qui reçut son développement en 1869... » {La Ouvriers européens, deuxième édition, p. 48.)
peu recherché, & propos de mes idées de réforme. Quelle n'a pas été ma surprise de lui entendre dire que, dans sa pensée, la réforme de notre société est toute subordonnée à celle du régime actuel de partage forcé !
Ces symptômes, très significatifs dans un pays où les idées vont vite, me déterminent plus que jamais à achever un petit in-12, dont je vous ai parlé, et qui, après bien des transformations successives, s'appellera : La Réforme au XIX^ siècle. ' En voici maintenant le plan, sauf modifications nouvelles :
P Introduction.
2° Aperçu historique.
3^ La religion.
4® La famille et la propriété.
5® Les mœurs.
6^ L'association.
1^ L'agriculture.
8^ Les manufactures, le commerce et les colonies.
9® La commune, la province et l'État.
lO*' Eésumé et conclusions.
DE FRÉDÉRIC LE PLAt. 313
Je termine aujourd'hui le § 4. J'y développe surtout cette pensée que notre faiblesse vient de nos idées fausses et de nos mauvaises mœurs ; j'essaie de dire à diaque parti ses vérités.
Cette espèce de programme très sommaire (1) pourrait être le point de ralliement de ceux qui voudraient entreprendre l'élaboration plus complète des questions sociales, et particulièrement se consacrer au journal dont je vous ai plusieurs fois entretenu.
Bagnères-de-Luchoii) 9 août 1859.
Le livre de M. de Tocqueville (2), dont vous m'entretenez et que j'ai beaucoup médité, mérite les éloges que vous en faites. C'est proba-
(1) Ce programme n'a pas été publié. M. Le Play comprît bientôt qu'il ne suffirait pas à l'exposition de ses idées, et fut amené à l'étendre. C'est ainsi que la Réforme au XIX^ siècle a été, en quelque sorte, l'embryon dont devait sortir quatre ans après le plus remarquable de ses livres : La Réforme sociale en France^ déduite de V observation comparée des peuples européens,
(2) L'Ancien Régime et la Révolution, 1856.
blement le premier ouvrage politique et social de ce temps ; mais j'y ai trouvé un défaut important :
M. de Tocqueville, comme il l'avoue luimême, ne voit pas où il faut aller ; il doute, il ne conclut pas.
Quant à sa Démocratie en Amérique , vous savez ce que j'en pense. Dans cet ouvrage, il a faussé l'opinion en présentant notre loi française de succession comme plus démocratique que la loi américaine (1). Elle n'est pas démocratique,
(1) M. Le Play, en écrivant ces lignes, avait en vue le passage suivant de la Démocratie en Amérique :
(T Ce qui frappe singulièrement le lecteur français qui étudie la législation américaine relative aux successions, c'est que nos lois sur la même matière sont infiniment plus démocratiques encore que les leurs.
(L Les lois américaines partagent également les biens du père, mais dans le cas seulement où sa volonté n'est pas connue. a Chaque homme, dit la loi dans l'État de New- York (Revised « StatiaeSj vol. III, Appendix, p. 61), a pleine liberté, 'pouvoir et ce autorité , de disposer de ses biens par testament , de léguer, (L diviser, en faveur de quelque personne que ce puisse être , ce pourvu qu'il ne teste pas en faveur d'un corps politique ou ce d'une société organisée. }>
<c La loi française fait du partage égal ou presque égal la règle du testateur.
a La plupart des républiques américaines admettent encore les substitutions, et se bornent à en restreindre les effets.
pw^^^-xv ,. —, i» . ,
elle n'est qxi'antisociale, La distinction est d'une importance extrême, et il n'y a pas de paysan du Midi qui ne la fasse. Si M. de Tocqueville n'avait été un homme du Nord, il n'eût pas commis cette erreur.
Que n'y aurait-il pas à dire là-dessus ? Mais je m'arrête à regret, pour revenir & un travail qui excède malheureusement ce qu'il me reste de force et de temps.
Paris, 18 octobre 1859.
Vos deux numéros de la Gazette du Midi ont été les bienvenus, et je m'empresse de vous en remercier. Je suis botaniste zélé, j'ai fait de mes mains un herbier complet de la flore parisienne ; c'est vous dire que j'étais bien préparé à lire cette biographie sur votre excellent botaniste provençal (1).
La loi française ne permet les substitutions dans aucun cas.
ce Si l'état social des Américains est encore plus démocratique que le nôtre , nos lois sont encore plus démocratiques que les le^rs. 3> (T. II, p. 394 de Tédition de 1860.)
(1) Louis Gérard, auteur d'une Flore de Provence^ où pour la
Au surplus, j'y trouve des pensées tellement en harmonie avec les miennes que je m'attache, chaque jour davantage, à l'idée que la Providence ne nous a pas rapprochés en vain. J'espère que votre voyage à Paris me permettra de faire à cet égard quelques projets, et j'ai la confiance que Dieu qui protège la France nous donnera les moyens de les réaliser.
première fois, en 1761, fut appliquée la méthode oc d^ affinités naturelles j> de Bernard de Jussieu.
Ce savant eut en son temps sa part d'illustration ; mais il méritait tout particulièrement d'être tiré dé l'oubli, comme exemple de l'admirable esprit de famille qui a tant honoré dans le passé la Provence. Intimement lié à Montpellier, où il était allé faire ses études médicales, avec Commerson qui lui avait communiqué son amour de la botanique, puis appelé à 'Paris par Bernard de Jussieu, Louis Gérard venait d'y publier son livre; et le professorat du Jardin des plantes s'ouvrait à lui, lorsque son père, modeste médecin à Cotignac, près Brignoles, lui écrit : <r Mes forces m'abandonnent, bientôt je ne pourrai plus courir la campagne... Il me faudra laisser mes malades. ]> Il n'attendit pas une seconde lettre. Rentré dans son village, il s'y dévoua, près de son vieux père, à continuer son œuvre,, tout en correspondant avec les principaux botanistes de l'époque, Linnée, Burmann, Schmidel, Smith, etc... Pendant la Terreur, il fut protégé par les paysans j et c'est là, en l'an VIII, lorsque fut créé l'Institut national des sciences , que vint le chercher sa nomination de membre associé non résident.
M. Octave Teissier a publié, en 1869, une charmante notice sur sa vie domestique et ses travaux scientifiques.
J'ai beaucoup avancé ma Referme au XIX^ siècle, mais je ne l'ai pas terminée. Le sujet est très difficile, en présence des préjugés et des passions de nos contemporains, en l'état de tant d'idéos fausses et de si mauvaises mœurs.
Paris, 14 décembre 1839.
Je recevais hier matin votre brochure sur la Nouvelle École libérale et la déeentralisatiofij an moment même où un de vos amis de Provence, M. S..., me faisait l'honneur de me visiter. C'est un homme très intéressant à entendre, et il m'a appris sur votre pays des choses fort curieuses. Il m'a dit notamment qu'on rencontre assez souvent, chez vos populations rurales, l'esprit de respect pour le passé. Ce trait est rare en France, où les paysans, abusés par les lieux communs démocratiques, s'attachent de plus en plus aux erreurs et aux mœurs qui les afifaiblissent.
Je partage toutes les idées que vous expri-
mez. Votre conclusion résume ma conviction et les travaux de ma vie.
On peut, à force d'art et d'énergie, changer les idées fausses de quelques individus ; mais on n'agira sur la société tout entière que par l'évidence des faits. Les faits existent, mais on les ignore ; il faut donc les peindre et les publier. Notre méthode d'observation est le vrai moyen de description, elle est à la science sociale ce que la photographie est à l'architecture descriptive : elle porte sa preuve avec elle (1). Elle met les ignorants présompteux en demeure de se taire ou d'observer, et c'est pourquoi elle
(1) Vers cette époque, un fait frappa vivement les esprits dans la Société d'économie sociale. Les monographies jusqu'àlors publiées ayant toutes concouru à démontrer que nos lois de succession exercent une funeste influence sur le bien-être physique et la condition morale des petits propriétaires, un appel avait été adressé aux personnes qui pourraient justifier l'opinion contraire. M. L..., propriétaire et maire de S... (Aisne), fut particulièrement prié d'y répondre. Il avait signalé sa localité comme un bon spécimen des avantages assurés à la France par le régime du partage forcé ; il s'empressa de seconder des recherches destihées à en fournir la preuve, et en confia le soin à l'instituteur du pays. Or, de l'enquête effectuée avec la plus grande exactitude, ressortirent des conclusions diamétralement opposées à celles qu'avait entrevues M. L... {Ouvrier $ des deux Mondesj t. IV, p. 37.)
contrarie nn peu l'ancienne école libérale et économique, qui trouvait plus commode d'affirmer en exploitant les préjugés accumulés du temps de la décadence morale de la monarchie, au dix-huitième siècle, et depuis la Bévolution. Jusqu'ici, j'ai empêché nos amis de rien publier sur la Société d'économie sociale. Je voulais qu'en parlant de nos études on pût dire, vjon ce que nous runis proposons de faire j mais ce que nous avons fait. Aujourd'hui, les deux volumes qui ont paru nous ont amené au point où il nous est permis de tenir ce langage (1), et je me demande s'il n'y aurait pas intérêt à développer la pensée finale de votre brochure, et à faire connaître au public :
(1) M. Le Play ajonroa la réalisation de ses projets. Chaque jonr, il voyait des hommes pldns de zèle émettre précipitamment des programmes retentissants, et ne pouvoir les faire aboutir. Il le déplorait et rappelait la vieiUe maxime des sages : a Le bien fait peu de bruit, et le bruit ne fait pas de bien. i> Aussi laissa- t-il passer encore cinq années, sans rompre le silence. La Société d'économie sociale ne se produisit au grand jour qu*en 1863, lorsqu'elle avait déjà publié quatre volumes de monographies.
A ces volumes se sont joints successivement, depuis lors, les hnit non moins précieux du Bulletin des séances, qui forment une des plus importantes collections d'études sur la question du travail et sur l'ensemble de la question sociale.
Que la Société d'économie sociale ouvre une voie féconde de travail à la jeunesse studieuse ;
Qu'elle lui assure une honorable rétribution pour ce travail ;
Qu'elle lui donne une publicité assez étendue et qui sera durable, et qu'elle lui procure une direction, en l'astreignant & suivre une méthode rigoureusement tracée ;
Enfin, et en même temps, qu'elle lui laisse toute liberté de manifester ses idées et de montrer son individualité dans les notes jointes aux monographies.
Notre Société entre dans une phase nouvelle.
Nous avons pris un secrétaire qui donnera tout son temps à la correspondance et à l'impression, et me soulagera d'un fardeau que ma santé et mes occupations officielles ne me permettaient pas de porter plus longtemps. Nous allons faire paraître le Bulletin de nos séances, et vous y verrez le germe de travaux d'une grande utilité.
Paris, février 1860.
Les séances de la Société d'économie sociale
ont pris dans ces derniers temps beaucoup d'intérêt. Des rapporteurs de grand talent , MM. Léon Cornudet, Augustin Cochin, Benoist d'Azy, vicomte de Melun, etc., nous ont fait des rapports fort remarqués et qui ont soulevé d'importantes questions...
Vous voyez que le gouvernement donne satisfaction à celles de vos idées de réforme qui concernent les forêts des Alpes (1). Veuillez me dire à cette occasion si, les communes et les particuliers se montrant impuissants à reboiser et à conserver en futaies les surfaces plantées, vous admettriez l'expropriation et l'attribution des terrains dénudés au domaine de l'État. Pour ma part, je regarde ce point comme étant le seul où l'envahissement de l'action de l'État serait admissible. L'exemple de ce genre d'intervention est donné, en effet, par des peuples qui sont loin de glisser sur la pente du socialisme, en ce qui touche uniquement la question forestière.
(1) Un projet de loi sur le reboisement des montagnes venait d'être présenté, peu après l'oUyerture de la session législative, n fut définitivement voté le 28 juillet 1860.
Bagnères-de-Lnchon, 22 août 1860.
Il m'a fallu donner un fort coup de collier, pour terminer avant mon départ mon œuvre sur le commerce du blé, de la farine et du pain. Elle se résume en deux volumes (1), où il y a, je le crois, des vérités peu et très imparfaitement connues.
J'ai mis en train également le tome III des Ouvriers des deux Mondes (2). Puis, j'ai repris mon petit précis des erreurs et des préjugés de notre pays, et je me propose de le continuer toute l'année prochaine, en lui consacrant mes matinées depuis quatre heures du matin.
(1) Enquête sur la boulangerie du département de la Seine, ou Recueil de dépositions concernant les commerces du blé, de la farine et du pain, faites en 1859. — Question de la boulangerie du département de la Seine, Deuxièm^e rapport aux Sections réunies du commerce et de l'industrie du Conseil d^État sur les commerces du blé, de la farine et du pain, par F. Le Play, conseiUer d'État, rapporteur; 1860.
(2) Ajoutons que M. Le Play s'imposait la rude tâche de revoir lui-même, sur les épreuves d'imprimerie, les milliers de chiffres formant les budgets de familles d'ouvriers insérés dans ces volumes.
DE FBÉDÉRie LE PLAY. 323
Ma santé est si bien rétablie que je crois pouvoir hasarder cette débauche, après quoi, comme Pyrrhus, je prendrai du bon temps et travaillerai moins.
Je rencontre ici énormément d'hommes qui comprennent mes idées de réforme et de critique ; mais, en résumant toutes ces adhésions et celles de l'an dernier , je suis frappé de voir combien les plus clairvoyants eux-mêmes ont peu de chaleur pour les appliquer. On reconnaît que la France se décompose, qu'elle s'affaiblit de plus en plus avec le régime actuel, et il ne vient à la pensée de personne de donner une partie, une faible partie de son temps et de son influence, pour aider à conjurer le mal. Quand j'analyse par des questions prudemment ménagées le but que chacun poursuit, je m'aperçois qu'au fond on pense uniquement à son intérêt personnel et à son plaisir. N'est-ce pas un symptôme effrayant ?
Il est moins inquiétant, ce me semble, de voir les ignorants et les méchants faire le mal que de constater que les éclairés et les bons n'ont aucune inclination à faire le bien.
C'est que notre régime gouvernemental et nos mœurs privées ont pris une telle direction qu'il n'y a désormais ni profit, ni honneur à se dévouer à l'intérêt public. Le dévouement, tout calcul fait, paraît être et est jusqu'à un certain point une duperie.
Une conversation que je viens d'avoir avec un grand manufacturier, qui emploie beaucoup d'ouvriers, m'a décelé encore une fois les vices de notre système social. Ce manufacturier me faisait remarquer que l'accroissement du salaire de ses ouvriers, fort considérable depuis cinq ans, les porte à travailler deux jours de moins par semaine, à dissiper dans la débauche ce salaire destiné à faire vivre la famille, et à se montrer peu soumis envers lui (1). De telles
(1) Il y a souvent un contraste des plus significatifs entre Télévation du taux des salaires et l'amoindrissement de la moralité ou du bien-être, chez Touvrier et sa famille. M. Antonîn Bondelet l'a mis en pleine évidence, dans ime étude pleine de faits sur Tétat moral des ateliers. Il y cite des industries où les salaires, gradués selon la nature des travaux, suivent une progression qui les porte de 1 fr. 25 jusqu'à 12, lô, 20 francs par jour. Or, si l'on interroge la vie des familles qu'elles occupent, on voit que telle, gagnant 8, 4, 5 francs, ne les dépense pas, tandis que telle autre, dont le gain est deux , trois fois plus
dispositions, ajoutait-il, détruisaient naturellement sa propension h s'occuper de leur bienêtre moral et physique ; d'où il suit qu'en même temps que les charges de la fabrication augmentent, les liens qui unissaient les patrons et les ouvriers se relâchent, sans que le sort des familles de ces ouvriers soit amélioré.
n est clair qu'avec l'esprit chrétien de ce manufacturier il serait plus heureux, pour les familles d'ouvriers, d'être soumises par la loi à son autorité que de jouir d'une indépendance qui rabaisse en fait leur condition. Il est donc manifeste que le progrès de la liberté, chez toutes les classes, n'est fécond que s'il s'y joint un progrès correspondant dans Tordre moral et dans la dose d'amour vouée au prochain.
En rompant systématiquement les liens que la tradition a établis entre les classes, nous détruisons l'ordre social... Aussi voudrais-je quelques correctifs à vos éloges des sociétés de secours mutuels. C'est une erreur de croire que les ouvriers puissent trouver dans ces institu-
considérable, trouve son sort rigoureux. ( Buiktin de la Sociàé d'écotKmU sociahf t. IV, p. 1-20. )
tions tout ce qui leur est nécessaire. Le patronage des maîtres sera toujours pour eux le principal moyen de sécurité.
Paris, 27 octobre 1860.
Après mes longues excursions en Angleterre, je trouve grand plaisir à recevoir votre lettre du 7 septembre et votre Histoire en pr<h mnce(l).Je ne puis mieux louer ce travail qu'en disant que je n'ai pas un mot à y changer, et je serai heureux de m'en aider, si, comme je l'espère, je puis reprendre sérieusement cet hiver ma Réforme sociale.
Oui, vous avez mille fois raison en revenant sur notre habituel refrain. On a perverti le sens intellectuel et moral de ce pays, en lui laissant croire que la liberté date chez nous de 1789. Plus j'observe, et plus j'arrive è constater que cette date serait plutôt celle de l'amoindrissement graduel de la liberté.
(1) Correspotidant, juijlet 1860, T .
Le voyage que je viens de faire en Angleterre avec une demi-donzaine de savants éminents a été remarquablement fructueux. Mes collègues ont pu toucher du doigt la supériorité de nos voisins. La puissante organisation qu'ont chez les Anglais la famille et la propriété, le profond respect des traditions qui les distingue, leur agriculture si bien constituée, en tm mot le spectacle si frappant en ce pays de toutes les qualités qui manquent au nôtre, ont agi sur eux, et l'idée d'une réforme à introduire chez nous m'a paru germer depuis lors dans leur tête.
Cette conséquence semble devoir désormais être acceptée par tous ceux qui voient sous leur vrai jour les faits sociaux, soit dans le présent, soit dans le passé. Je me persuade donc, de plus en plus, que le moment est venu de créer notre Revue de Ut science sociale. Pour cela, il faudrait disposer d'une vingtaine d'hommes qui se dévoueraient à défendre les vrais principes, aux divers points de vue spéciaux de la religion, de l'art, de la science, de l'agriculture, de l'industrie, de la littérature, de l'histoire, etc., et c'est à quoi je vais travailler de toutes mes forces.
Paris, 12 décembre 1860.
La Société d'économie sociale prend en ce moment un essor inattendu, bien que nous persistions dans notre système de silence. Nous avons admis près de quarante membres dans nos premières séances de la session de 1860-61 ; et, chose encore plus importante, j'ai fait deux jeunes recrues qui me paraissent éminemment propres par leur activité, leurs talents et leur passion du bien public, à servir la cause de la réforme sociale.
Nous avons eu même l'heureuse chance de gagner, dans notre dernière séance, l'adhésion d'un économiste, membre de l'Académie des sciences morales, M. Charles Dunoyer. Il était venu pour rompre une lance en faveur de la liberté, sa vieille thèse (1) ; or, il nous a trouvjés
(1) Z,a Liberté du travail j 1845, 3 vol. in- 8°. Charles Dunoyer y avait attaqué les abus du régime réglementaire, en ce qui touche les successions comme dans tout le reste.
si libéranx qu'il a vonln de snite être admis parmi nous.
Le tome III des Otwriers des deux Mondes est presque imprimé. L'antemr très zélé (1) d'une monographie du Mineur eoM/omien^ contenue dans ce volume, part pour l'Egypte et l'île Bourbon. Il va nous faire la monographie du fellah^ celle du nègre affranchi et du coolie engagé. Bientôt nous commencerons à rédiger le tome IV; vous y trouverez un grand progrès.
PariB, 17 mai 1861.
L'Empereur vient de me donner la direction de l'exposition française à l'Exposition universelle de Londres en 1862. L'énorme besogne dont je vais être chargé ne me permettra plus de m'occuper aussi complètement des détails de notre Société ; mais je suis fondé à espérer que cette mission, loin de nuire à notre œuvre com-
(1) M. L. Simonin, ingénieur des mines.
muae, lui profitera en me mettant en contact avec beaucoup d'hommes d'origines et de pays très différents; elle me fournira les moyens de mieux la faire connaître, et avec elle le bien que nous nous proposons d'accomplir.
Je me mets tout à fait à votre point de vue pour juger le mal énorme qui, depuis deux cents ans, s'attaque à notre constitution sociale ; on ne peut trop insister sur ce point. Il faut parler haut et ferme, montrer l'abîme ouvert, crier gare; mais il faut en même temps conserver une foi inébranlable dans le retour au bien, dans l'énergie vitale de la France.
La France, sous Charles IX et Henri III, était aussi malade qu'aujourd'hui. Les hautes classes n'étaient pas moins perverties, l'Espagnol était maître du territoire, des ambitions effrénées déchiraient notre malheureux pays. Le génie d'un grand homme régénéra tout en quinze ans, de 1595 à 1610. La guerre civile avait naturellement groupé les bons autour de Henri IV (1).
(1) L'ère de réforme qui s'ouvrit avec ravènement de Henri IV était un des grands sujets d'admiration de M. Le Play, et il ne se lassait pas de la proposer en exemple. Quant à son ap-
DE FRÉDiBIC LE PLAY. 891
Nons ne disposons pas de ce remède héroïque, de ce moyen de grouper les honmies; mais nous avons le travail des idées, la libre discussion, l'association volontaire. Sachons en profiter.
Il faudrait publier partout, et sur tous les tons, ce que me disent ou m'écrivent avec vous bien des amis de la réforme, ce que les Ouvriers eu-ropéens et les Ouvriers des deux Mondes ont déjà indiqué. Au lieu de recruter seulement soixantedouze membres, conmie nous l'avons fait dans cette session, il fiiudrait en conquérir deux cents (1). Il y a évidemment des milliers d'hommes qui seraient disposés à se rallier à nous ; mais comment les trouver et les enrôler, si on ne prend pas la peine de les chercher?
Cochin,qui nous a présidés cette année, a donné an charme extraordinaire à nos séances. Dans
préciatîon sur la France de cette époque comparée avec celle d'aujourd'hui, non seulement il ne s'j est pas arrêté , mais il a mis son rare esprit d'analyse à la rectifier dans qnelqnes-nnes des pages de son OrganUation du travail (chap. III, § 27), où il insiste sur a les caractères spéciaux et de plus en plus redoutables du mal actuel d.
(1) La Société en comptait alors quatre cents.
832 LETTRBS
l'une d'elles, nous avons vivement combattu l'intervention gouvernementale en fait d'éducartion^
Paris, 19 juillet 1861.
Bien qu'occupé au delà de toute expression par l'Exposition universelle, je veux vous envoyer moi-même le programme du prix de 1,600 fr.
que nous venons de fonder (1). Je le regarde comme un moyen de propagande des plus actifs par la méthode de notre Société ; je crois qu'il pose la question de la famille mieux qu'aucune Académie n'a jamais pu le faire.
Ayez la complaisance de le recommander à vos journaux de Provence. Ce sera peut-être,
(1) L'année précédente, un prix avait été fondé par M. le baron de Damas n pour la meilleure étude sur l'état de la famille en France d ; et mission avait été donnée par lui à la Société d'économie sociale de le décerner en mai 1861.
Aucun des travaux présentés n'ayant rempli complètement les conditions du programme, la question venait d'être remise au concours. M. le baron de Damas, pour mieux prouver l'importance qu'il y attachait, avait doublé la somme, et la Société, de son côté, y avait ajouté 500 fr.
pour les personnes que vous avez mises en train de travailler, une occasion déterminante de faire un effort.
Comme vous le lirez dans mon rapport sur la session de 1860-61, le nombre de nos adhérents et surtout l'assiduité & suivre nos séances ont augmenté notablement cette année ; mais il faudrait avoir une plus grande action sur la province. Là, l'esprit de tradition est ordinairement mieux conservé, et moins en butte aux attaques de l'esprit démolisseur. Là d'ailleurs, les personnes bien placées, et jouissant d'une certaine autorité morale, sont mieux écoutées qu'on ne peut l'être à Paris. Grâce à leurs sentiments religieux et à l'esprit de famille qui y subsiste, nos provinces méridionales sont mieux disposées à propager nos idées que celles du Nord ; et je crois que, quelle que puisse être la décadence de de l'autorité paternelle, dont vous tracez si vivement le tableau, vous trouverez plus d'écho chez les pères de famille de la Provence et du Dauphiné que nous n'en trouvons ici chez ceux de l'Ile-de-France et de l'Orléanais.
Des hommes, tels que M. L. Méry, pourraient
utilement se joindre à nous, alors même que laurs opinions ne concorderaient pas en tout point avec les nôtres. Les membres de notre Société se classent en Qffet dans deuxcatégoriesbien distinctes : ceux qui comprennent que le salut de notre pays est dans les- principe^ sociaux, dont la vulgarisation est l'objet de nos eflforts, et ceux qui, sans partager toutes nos idées, mais appréciant l'intérêt qui s'attache à elles, voient que nous formons déjà un centre de ralliement étranger à toute coterie, autour duquel pourraient se grouper, en un moment de crise, les hommes animés d'un sincère amour du bien public.
Ces derniers, par un scrupule très recommandable, ne se rallieront à notre Société qu'après utie étude attentive du but qu'elle se propose et des moyens qu'elle emploie. Aussi, serait-il à souhaiter que des dépôts de nos publications fussent faits dans les principales villes de France.
Plus que beaucoup de gens de bien trop découragés, j'ai foi dans la vitalité de notre société française ; mais je me dissimule pour cela la crise douloureuse qu'elle traverse ; et, plus sont
redoutables les atteintes qu*a l'eçues chez elle la famille, plus je regarcie comme nécessaire de propager les vrais principes, qui rendront la conservation de l'ordre compatible avec le^ perfectionnements à accomplir.
Paris, 1 2 septembre 1861.
Je me suis empressé de dévorer la correspondance de vos deux admirables légistes (1) ...
(1) Pendant la terrible peste qui désola la Provence en 1720, deaz illustres jurisconsultes du parlement d'Aix, François Decormis et Pierre Saurin, pour soutenir leur moral au milieu des calamités publiques, échangèrent entre eux de très nombreuses lettres dans lesquelles ils se racontaient leurs souyenirs du palais. Le premier était un octogénaire, il avait connu dans son enfance des magistrats du temps de Louis XIII, et il nous les dépeint dans leur vie domestique.
(I Les magistrats d'alors n'étaient vus en ville que dans les mes qui conduisent au palais ; et ils vivaient chez eux en si grande simplicité qu'au feu de la cuisine, quand le mouton tournait à la broche, le mari se préparait pour le rapport d'un procès et la femme avait la quenouille... Du temps de M. du Vair, un conseiller fut lui demander l'assemblée des chambres pour un soufflet qu'il avait reçu. M. du Vair répliqua : Un sottfflet ! Qui est cet insolent f II en perdra la main. Je compatis à
Vous êtes tout à fait dans la bonne voie, vous nous donnez des textes qui portent avec eux la lumière,' et je vous bénis.
Voilà la vraie méthode pour réagir contre les idées fausses de la Révolution. Au lieu de rester dans les lieux communs, à l'aide desquels on a
détruit ce qui s'était déconsidéré par une abominable corruption, il faut revenir à la vérité par l'observation.
Vos lettres de Decormis et de Saurin prouvent qu'il y avait encore beaucoup de bien à leur époque, mais que le mal marchait à grands pas. L'œuvre actuelle à accomplir est de recréer les bonnes mœurs, dont vos deux légistes déploraient la perte au lendemain du règne de Louis XIV.
Continuons donc sans nous décourager : c'est
votre malheur. Monsieur ; demain vous en aurez satisfaction, ^ Comme il se retirait, M. du Vair lui dit : Où est-ce que vous avez reçu cet affront t — Monsieur , ce fut hier au soir, au hal, chez M^^ ... — Au bal ! répliqua M. du Vair, un conseiller au bal ! Si vous eussiez été à votre cabinet, cela ne vou>s serait pas arrivé. Adieu, Monsieur, n* eh parlez plus.
Cette précieuse correspondance nous a été conserrée, et j'en ai publié des extraits dans V Ancien Barreau du parlement de Provence (Aix, Makaire, 1861, un vol.în-8o).
le moyen d'arriver au but. Notre parole sera un jour écoutée de nos contemporains; nous les persuaderons qu'ils se dégradent en méprisant, comme ils le font, la grande tradition nationale.
Pour faire honorer et renaître ces bonnes traditions du passé, il faut se dévouer aux choses présentes d'intérêt public. En agissant de la sorte, vous ne serez pas moins utile à vous-même qu'aux autres ; car la plus vive source de jouissances est la satisfaction que procure le patronage exercé pour le bien du prochain et du pays. C'est ainsi que se reconstituera chez nous la vraie noblesse, à la place de celle qui s'est détruite de ses propres mains au dernier siècle.
Aux amis de la réforme incombe la mission de remplir, sous ce rapport, la véritable fonction des classes dirigeantes. Cette fonction peut être négligée ou interdite chez les peuples qui se livrent à un dissolvant esprit d'antagonisme et aux insatiables appétits de l'égalité. Mais il faudra en revenir au vrai, c'est-à-dire aux situations hiérarchiques, quand on voudra faire quoi que ce soit de solide et de durable... Tout me confirme dans la conviction que l'ancien régime
avait trempé les hommes d'alors mieux que ne le sont les modernes, et que les vertus de famille B'eflfacent en recevant l'empreinte du régime nouveau. Encore une fois, tâchons de réagir, et laissons de bons exemples à nos enfants, en nous inspirant de la tradition de nos ancêtres.
Paria, 7 novembre 1863.
J'ai fini mon ouvrage, mais j'ai manqué finir en même temps. Je suis obligé de me contraindre à un repos absolu et de renoncer pour quelques mois au plaisir de me faire imprimer. Jugez si je suis bas.
Je n'ose vous écrire davantage.
Paris, 17 février 18G4.
Excusez-moi, pendant quelque temps encore, de ne pas répondre à vos lettres. Absolument
DE FRéDÉRIC LE PLAY. 339
épuisé par l'achèvemeiit de mon livre, je vais cependant en commencer l'impression.
La prudence m'oblige à compter les mots que j'écris.
Paris, 6 juin 1864.
Ma Réforme sociale est enfin imprimée, et ma santé est revenue avec l'accomplissement de mon œuvre.
A partir de ce moment, je puis me livrer, avec le concours de tous les hommes de bonne volonté, à la propagation de la réforme. Ma ligne va devenir désormais pratique et militante, et mon ancien régime de travail solitaire va changer par des rapportsjournaliers avec les vrais réformateurs.
Voua nie direz en temps et lieu ce que vous pensez de mes conclusions.
Paris, 20 juillet 1864.
Veuillez agréer ma Réforme sociale que je
VOUS expédie par la poste de ce jour, et, avec elle, le désir que j'ai de vous voir appliquer, de concert avec quelques hommes dévoués an bien public, les idées que l'opinion égaréç de nos concitoyens voudra bien accueillir.
Dans le cas où j'aurais à faire une deuxième édition, je serais fort heureux de recevoir de vous quelques annotations ayant pour objet :
P De rectifier ce qui vous paraîtrait erroné ;
2® D'insister plus fortement sur quelque idée juste ;
3® De citer quelques faits saisissants à l'appui d'une idée générale.
J'ai déjà communiqué mon travail à quelques écrivains, et je suis frappé de trouver même les plus éminents peu touchés des faits généraux qui résument en économie sociale la pratique des autres peuples , tandis que la moindre anecdote leur semble un argument sans réplique. Ainsi, au sujet de ma proposition sur hifamille^souche, fondement de la réforme, je vois un célèbre critique contemporain médiocrement impressionné par ce fait que quelques millions de familles jouissent de ce régime avec une satisfaction
extrême ; tandis qu'il admet , comme un trait probant, une petite citation empruntée aux Voyages <P Arthur Ymng en France et consignée an lieu dit.
Cette découverte, qui me signale la faiblesse de notre critique, me montre qu'il ne faut pas négliger de mettre ces sortes de preuves en note au-dessous d'arguments plus décisifs. J'appelle sur ce point les conseils de l'érudition.
Vous avez bien raison de croire qu'il est temps de donner quelque vie à la province, et vous verrez que je ne me suis pas épargné dans ce but, en attaquant de front le déplorable monopole de l'Université et de l'Institut. Je m'attends làdessus à de vives attaques ; mais vous pouvez penser que je suis assez éclairé, à cet égard, pour n'entreprendre une telle campagne qu'après avoir renoncé à tout avantage venu de ce côté.
Ligoure, 14 août 1864.
Vous avez été le plus diligent des amis. Je
suis bien touché de la peine que vous avez prise de parler de moi avec tant de détails (1) ... * J'éprouve une satisfaction bien grande à être débarrassé du boulet que je traînais depuis trente ans. Maintenant^ je passe ma vie à chercher des hommes; je cours, d'un bout de la France & l'autre, pour aller causer quelques heures avec un homme de valeur.
J'ai fait la connaissance de M. Béchard dont vous m'avez souvent parlé et signalé les ouvrages, et je m'en promets beaucoup de charme et de profit. Pour comble de félicité, je l'ai rencontré à ma porte. La province est plus féconde que Paris en matière de dévouement au bien public (2). Je trouve ici un égoïsme féroce et un
(1) Le Gazette du Midi avait bien voulu m'ouvrirses colonnes, pour rendre compte de la Réforme sociale, dès son apparition. jy avals publié, le 6 août, un premier article qui, le 21 du même mois, fut suivi d'un second.
(2) Heureux suis-je de trouver sous la plume de M. Le Play cet hommage aux nobles qualités qui distinguaient Ferdinand Bé» chard ! Peu d'hommes m'ont mieux appris à quelle source s'alimentait l'ancien et bon patriotisme. Apôtre des libertés locales, il eût voulu les faire renaître et pratiquer avec l'esprit qui les rendit si florissantes dans notre Midi. Il leur a consacré plusieurs livres écrits avec la science des juristes d'autrefois.
insatiable amour de l'argent, quand je ne trouve pas pis.
Ohterchons donc des hommes, et groupons les véritables encyclopédistes sociaux du dix-neuvième siècle, afin d'entreprendre avec plus de discernemelit ce que ceux du dix-huitième ne surent pas accomplir.
Ligoure, 28 août 1864.
Mon cher ami,
Je vous demande d'accepter et de m'accorder ce titre que me suggère votre dévouement chaleureux pour la réforme sociale. Je reçois sans fausse modestie vos éloges, parce qu'ils vous sont inspirés par des sentiments élevés, et aussi parce qu'ils me confirment dans le désir de m' unir aux gens de bien de tous les partis, en me gardant avant tout de l'orgueil qui annule presque toujours chez eux les plus utiles facultés.
Je reçois de très précieuses adhésions et suis fort touché de celles que vous me transmettez
de la part de M. Bondet. J'en suis d'autant plus charmé qu'en réclamant la suppression de la justice administrative, ma crainte était de froisser cet homme distingué ...
D'ailleurs, je vous prie, dans l'intérêt de la deuxième édition, de m'ènvoyer à loisir les corrections que vous proposeriez. Estimez-moi assez pour être convaincu que je recherche passionnément, depuis trente ans, la preuve de mes erreurs.
Vous avez bien raison de croire que tant de témoignages encourageants me confirment dans mon projet de Revtce. Pour nous sauver de la catastrophe qui nous menace, il faut entreprendre un véritable apostolat dont la Revue sociale sera le principal moyen d'action ; mais cela ne sera possible qu'en groupant, autour d'idées communes, une jeunesse dévouée, et ces gens de bien de tout âge qui ont conservé l'amour de la patrie au milieu du mouvement qui nous entraîne à la recherche de la richesse. Signalez-moi donc les hommes que vous aurez le bonheur de rencontrer, et veuillez me mettre en contact avec eux. 3e n'épargnerai rien pour en former un faisceau qui pxiisse, le plus tôt possible, se passer de moi.
A partir de ce moment^ vous me trouverez toujours prêt, non seulement à correspondre avec les hommes que vous me signalerez, mais à aller personnellement visiter, à toutes les extrémités de la France, ceux qui seraient dignes de cette marque de sympathie et d'estime.
Je suis ici en permanence pour deux mois.
Vous aurez une prompte réponse à toute communication, et je suis disposé à faire, dans toute direction, toute excursion nécessaire pour causer quelques heures avec tout futur collaborateur de la Remue,
Ligoure, octobre 1864.
J'ai fait coup sur coup deux voyages à Paris pour assister aux vacations du conseil d'État, et pour présenter mon livre à l'Empereur. Je l'ai trouvé bienveillamment prévenu pour lui ; il m'a exprimé l'intention de le lire et d'en conférer ultérieurement dans une autre audience.
Un personnage considérable m'a paru fort
touché de l'œuvre. Il m'a avoué que je blessais ises passions^ mais que j'ébranlais sa raison, qu'il me lisait avec le désir de s'instruire ; et plusieurs autres, entraînés vers les idées révolutionnaires, m'ont tenu le môme langage. Enfin, quelques lettres d'amis inconnus me témoignent une sympathie de bon augure pour l'avenir.
Persévérea dans votre veine de travail ; vous avez devant vous une longue carrière, inspirezvous «du dévouement au bien public, et vous la parcourrez avec succès.
Puissiez-vous réunir tous vos efforts à ceux des gens de bien que nos recherches nous feront découvrir I
Nous avons lu votre dernière lettre en famille, et le récit de vos fêtes provençales nous a beaucoup touchés. On reviendra à tout cela, si les classes supérieures tracent la voie et secondent l'inclination naturelle des populations. Quoi que disent les preneurs du « progrès continu », la vie humaine est simple ; elle recherche certaines satisfactions qui restent éternellement les mêmes, quand le cœur des populations n'est pas perverti ; et, si la corruption éclate, aisé-
ment, il y a aussi une tendance permanente qui ramène au vrai et à la vertu. Votre renaissance provençale (1) le prouve.
Paris, 26 octobre 1864.
Je vous renvoie avec mille remercîments la très curieuse monographie de M. L. Charles (2). Si vous connaissez l'auteur, veuillez lui transmettre mes félicitations les plus sincères. Son
(1) Il B'agit de la renaissance de la vieille poésie nationale et populaire de la Provence. M. Le Plaj était frappé des grands snccès obtenus par MM. Frédéric Mistral et Roumanille^ non seulement dans leurs ceuvres personneUes, mais dans le mouvement qu'ils avaient suscité autour d'eux, pour remettre en honneur les bonnes traditions de la famille et l'amour du foyer.
(2) De VadminUtrcttion d'une ancienne communauté d'habitants du Maine ; le Mans, 1862, une brocb. in- 8^. (Citée dans la Réfonne sociale, t.- 1, p. 49. )
C'est l'histoire intime d'une très petite ville du département actuel de la Sarthe, la Ferté-Bemard. On la voit s'administrer pendant des siècles avec une liberté presque absolue et une sagesse exemplaire, et les bourgeois du pays a: fonder avec leurs seules ressources une magnifique église, des établissements d'instruction et d'autres œuvres que des villes du même rang n'auraient plus aujourd'hui même la pensée d'entreprendre. j>
travail est une de ces excellentes études qu'il faut louer tant qu'on peut, jusqu'à ce que le sentiment public soit renouvelé à fond sur notre ancien régime, tel qu'il était avant sa décadence.
Les adhésions dont je vous ai parlé se multiplient d'une manière touchante, et elles prouvent qu'il y a encore chez nous. Dieu merci, quelque vie locale et quelque initiative individuelle.
Je ne désespère point de l'avenir de notre pays. Je rencontre des jeunes gens pénétrés de la nécessité de réformer notre société malade; j'entrevois de plus en plus l'avènement d'une association de gens de bien, composée de vieillards portés au dévouement et au patronage, et déjeunes gens désireux de se créer avec leur appui une légitime' renommée.
Dans ce temps de prospérité apparente, cette association ne réussira pas peut-être à triompher de l'aveuglement et de l'égoïsme des classes dirigeantes ; mais elle agira, dès que la catastrophe que cet aveuglement nous prépare aura éclaté, et, si elle ne conjure pas une nouvelle
révolution, elle la rendra plus féconde que celles qui ont précédé.
Continuez à me signaler des livres et des hommes.
PftriB, 9 noTembre 1864.
C'est avec une satisfaction bien vive que je reçois vos communications. Occupé que je suis par une recherche incessante des hommes, je me vois obligé d'y répondre plus brièvement que je ne voudrais. Vous m'excuserez, j'en suis sûr, en songeant à la nécessité de cette recherche, et vous comprendrez que je ne dois pas trop sacrifier au plaisir de me sentir en parfaite communion d'idées avec vous.
J'ai une grande estime pour M. de Metz-Noblat ; et il est impoi^sible que nous ne nous entendions pas en cherchant en commun la vérité. Priez-le de m'aviser de son arrivée et de me faire connaître sa demeure à Paris ; sinon, demandezlui si j'aurais chance de causer une bonne jour-
née avec lui, en allant le visiter à Nancy. J'ai passé ma vie à me réformer, et je suis prêt à accepter une vérité plus complète, sur le point qui nous divise actuellement comme sur tout autre (1).
J'approuve entièrement les vues historiques que vous m'indiquez, et vous ne sauriez mieux faire que de rechercher dans cette voie comment la France, après les immenses progrès du moyen âge, a perdu peu à peu toute aptitude aux réformes.
Vous pourrez remarquer que j'ai pris pour épigraphe, au septième chapitre de la Réforme
(1) M. de Metz-Noblat était alors tout occupé du projet de décentralisation que le Comité de Nancy allait bientôt lancer, et auquel il collaborait activement. IX m'honorait de son amitié, et je ne croyais pouvoir mieux servir la cause qu'en lui soumettant quelques-unes des idées essentielles de H. Le Play sur la matière. On trouvera plus loin (lettre du 4 janvier 1866) la substance de ces idées et un jugement sur la campagne de décentralisation qui fut entreprise & cette époque.
L'homme éminemment distingpiépar l'esprit et le c0eur, dont il est ici parlé, ne fut pas seulement un remarquable écrivain. Sous le titre de Lou économiques, il nous a laissé un excellent traité d'économie politique qui, mis par son digne fils au courant des faits les plus récents, a été réédité en 1880 avec une introduction de M. Claudio Jannet.
sociale, la phrase de Louis XI que vons citez (1). Elle est vraiment cnriense et montre la sapériorité de ce sonyerain snr ceux dn temps présent.
En cherchant des honunes, j'arrive à constater qu'U j a encore, de loin en loin, des gens de bien ' disposés à se donner de la peine ponr propager la vérité ; mais je n'en trouve presque point qui aient conscience de la nécessité de la propager par la pratique de leur vie. Un haut personnage me disait dernièrement que tout le monde veut vivre aux dépens de l'Etat, et que personne ne veut se dévouer à l'Etat. A cela je réponds que l'on a peu excité, depuis soixantequinze ans, les gens de bien & pratiquer le dévouement, et que l'autorité, sous ce rapport, devait complètement changer d'allure. Cependant, quand je regarde autour de moi, lorsque j'essaie de découvrir les hommes prêts à travailler pour l'honneur, -en renonçant à leurs haines, à leurs
(1) a Vous sçavez bien le désir que j'ay de donner ordre au faict de la justice et de la police du royaume ; et, pour ce faire, il est besoin d'avoir la manière et lescoustumesdes autres payB. 2> {Lettre de Louis XI au baron du Bouchage, ô août 1479.)
352 LETTBES
petites coteries, à leurs mesquines ambitions, fiux honneurs académiques, et que j'ai mis sur ma liste cinq ou six personnes, je suis au bout de mon rouleau.
Je touche assurément à beaucoup de gens de bien ; mais les riches veulent surtout jouir, et les pauvres veulent avant tout le pain quotidien.
Évîdenmient les coupables sont les riches; lès versets de saint Mathieu sont toujours vrais (1).
Concilier la richesse et l'esprit de travail et de dévouement, c'est évidemment le fond du problème social.
Comment le résoudra-t-on sans la famille ?
On en revient toujours là.
Paria, 16 décembre 1864.
Mon livre a un succès inespéré... Il m'arrive
(1) a: Je vous le dis encore nne fois : il est plus facile qu'un câble passe dans le trou d'une aiguille qu'il ne l'est à un riche d'entrer dans le royaume des deux. j> (xix, 24.)
DE FRÉDiRIC LE PLAY. 353
journellement de la France et de l'étranger de chaudes adhésions, et j'ai eu avec M. Sainte- Beuve, qui a pris obligeamment l'initiative auprès de moi, deux conférences pleines d'intérêt (1).
Veuillez être convaincu que je n'ai aucun sentiment d'orgueil, en recevant ces témoignages d'estime. Je n'y trouve qu'un nouveau motif de me dévouer modestement à la réforme sociale, en fuyant tout honneur officiel.
Ma seule ambition serait de pouvoir, pendant quelques années, grouper la jeunesse d'élite qui accomplira l'œuvre interdite à ma génération, et je demande chaque jour à Dieu d'augmenter le nombre de nos associés dans la grande œuvre de notre temps.
(1) Ces deux visites de Sainte-Beuve à H. Le Play eurent pour résultat, on le sait^ les trois articles publiés par lui dans le ConttUtUionneî, les 6, 12 et 18 décembre (V. les Nouveaux lundis, t, IX), et où se trouve mêlée & une appréciation très étendue et très sympathique de Tœuvre cette définition de son auteur, souvent citée depuis : « Habitué comme je le suis, et enclin par nature à étudier surtout les individus, et ainsi fait moi-même • que la forme des esprits et le caractère des auteurs me préoccupent encore plus que le but des ouvrages, je l'ai défini et appelé tout d'abord, après avoir lu de lui quelques chapitres, un Bo' nald r^feuni, progressif et scientifique.
a54 . LETTRES
La deuxième édition peut m'être prochainement demandée. Comme il est évidemment impossible de discuter par correspondance, vous m'obligeriez beaucoup en me présentant sous forme à! errata, sans motifs à l'appui, les modifications que vous conseilleriez. Dispensez-vous de toute réflexion ; je comprendrai à demi-mot ; c'est la forme de critique la plus simple et la plus profitable pour moi.
Paris, 16 février 1865.
Les numéros du journal que vous m'avez envoyés prouvent bien l'estime que ses rédacteurs accordent à la Réforme sodalCj et je vous prie à l'occasion de les remercier. Mais ils sont trop éclairés pour ne pas comprendre que l'éloge,, adressé dans mon livre à l'ancien régime, a pour contrepoids la critique des vices et de la corruption du siècle dernier (1). On ne concevrait
(1) Ne pas oublier le proverbe des pêcheurs de la mer Caspienne, cité dans /a i2^/àrme sociale : <r (Test par la têt. que pour ' rit le poisson, j> (Note de M. Le Play.)
pas, en effet, qu'un régime aussi parfait eût pu aboutir à la catastrophe de 1789.
Il est donc à regretter que les lecteurs du journal soient encore assez exclusifs pour ne pas tolérer cette contre-partie nécessaire.
Malheureusement, tous les partis en sont là chez nous, et c'est pour cela que la révolution ne finit pas et que l'antagonisme social augmente.
Veuillez soumettre à M. G... (1) les observations suivantes en réponse aux siennes.
Dans une société qui croule de toute part, il faut tout rebâtir à la fois, si l'on prétend tout réformer d'un coup. Il m'a semblé qu'il y avait d'abord à redresser les idées. Ce qu'il faut, c'est changer le moral et l'intelligence des classes éclairées ; c'est améliorer le fond des choses à la lumière des principes, et c'est à quoi j'ai visé.
Je ne méconnais pas l'influence des lois électorales et fiscales sur l'ordre moral, et, dans les quatre volumes que j'avais d'abord écrits, j'avais donné à ces deux questions une place importante.
(1) Cette correspondance de M. Le Play ayant un caractère absolument privé, je tais ici et plus loin les noms des personnes, à raison de la liberté d'appréciation dont elles sont l'objet.
Mais j'ai pensé que deux volumes seraient peu lus et que quatre ne le seraient pas du tout. J'ai donc supprimé ce que M. G... regrette (1).
En recréant le sentiment religieux, la famillesouche et le propriétaire foncier résidant, on atténuerait le mal que M. G... condamne, et on mettrait bientôt l'opinion en voie de les réformer. Les magistrates ruraux de l'Angleterre ne permettront jamais que la propriété rurale soit grevée comme elle l'est chez nous.
M. G... me montre que mon livre est encore trop long, lorsqu'il me reproche de détruire avec
(1) La personne dont il s'agit s'étonnait de ne pas voir le suffrage à deux degrés figurer au nombre des réformes proposées par M. Le Play. A cela il était répondu qu'il ne fallait pas s'exagérer l'importance et l'efficacité pratique de ce genre de réformes ; que l'inconvénient d'une agitation à entreprendre dans ce sens était d'éloigner les esprits des vraies solutions, en leur faisant croire que le remède au mal pouvait surgir d'un simple changement de mécanisme. Après 1870, M. Le Play a insisté là-dessus avec une nouvelle énergie : ({L'expérience est faite, et elle n'est que trop concluante... Le régime actuel de sufi^ge doit être modifié ; mais, sans délai aussi, les classes dirigeantes doivent transformer leurs idées et leur pratique... Il faut condamner hautement les erreurs qui nous poussent & l'abîme, revenir à la tradition nationale et à Tordre établi chez les peuples prospères. D (Voir pour les développements la Sfiforme sociale, t. IV, chap. LXY.)
la commune rurale ramour du clocher. C'est an contraire pour soustraire le clocher à l'oppression d'un maire voltairien et de l'instituteur, son aide et souvent son maître, que je rends à Ib, paroisse sa souveraineté.
J'ai manqué perdre la vie en écrivant mon livre. Je me serais tué infailliblement en prenant les deux points de départ de M. G... Celui-ci en jugera en tentant de faire un programme.
Si son goût le portait à cette besogne, il m'obligerait beaucoup, pour ma deuxième édition, en me communiquant ses idées sur l'ordre logique du plan de réforme de notre pays.
Paris, 10 juiUet 1865.
Je VOUS remercie de votre concours soutenu, ei vous prie de me faire un petit résumé des tçaits les plus importants sur la vie domestique de nos pères, que vous m'avez signalés dans vos deux derniers voyages et qui caractérisent le mieux l'ordre moral de l'ancienne Constitution
provençale. Je ferais de ces extraits sommaires des Livres de raison un des documents à annexer dans ma deuxième édition.
Chaque jour, il m'est donné de fidre quelque recrue pour la réforme pratique de notre Société. J'ai aujourd'hui une chaude adhésion de M. Mame, de Tours, dont le dévouement à la pensée fondamentale de l'œuvre m'est connu depuis la publication du livre.
M. X... est absolument dans le faux, il est plongé dans la phraséologie libérale et fantaisiste à la mode, sans aucune intelligence de la vie rnraie. C'est f&cheux, car c'est un homme de bien. Mais l'erreurdesgens de bien est plus dangereuse que celle des coquins ; c'est elle quiperdla France depuis soixante-quinze ans, et il faut se garder de l'encourager, quelque estime qu'on ait pour lespersonnes.Enlisantattentivementlabrochure de M. X..., qui commence fort bien, vous découvrirez aisément pourquoi elle conclut fort mal.
Je ne connais rien de plus dangereux que les gens qui propagent les idées fausses, sous prétexte que la nation ne voudra jamais y renoncer. Si elle n'y renonce pas, elle périra ; mais ce n'est
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pas un motif pour accélérer la décadence en adoptant l'erreur.
n n'y a pas d'atdre règle de réforme qtie de chercher le vrai et de le confeeser quoi qu'il arrive.
Je conçois qu'un homme prudent se taise momentanément sur le vrai, bien que je condamne cette prudence ; mais je repousse tout homme qui se rallie par politique à l'erreur.
Ne regrettez pas le concours de M. X... S'il persévère dans la voie faussé où il est, il n'arrivera qu'à embrouiller la question.
Combien je suis satisfait, en ce qui vous tou- <*he, de vous voir engagé dans une voie si féconde, celle qui consiste à fonder l'histoire de la Provence sur les traces positives de son organisation sociale! Je n'ai qu'une recommandation il vous faire : c'est de vous attacher toujours à la vérité, sans rechercher la faveur des partis, des coteries locales, etc L'écueil de la vie provinciale est la petite rivalité des personnes. Évitez-le. Nous sommes dans un temps où il est nécessaire de payer de dévouement , et où il faut se résigner à voir ce dévouement inutile ou méconnu. On en est largement récompensé, par l'ap-
probation de quelques gens de bien... Pour les élections comme pour le reste, il faut aller droit au vrai sans tergiverser et sans capituler ; il faut plus que jamais donner l'exemple et ne pas craindre de n'être rien. Je constate chaque jour que j'ai pu impunément dire la vérité, il en sera de même pour vous.
Je rencontre ici d'admirables natures, qui s'annulent en voulant ménager les erreurs et les préjugés de ceux à qui leur ambition est de plaire.
Gardez- vous de ce travers, si le désir du succès devait jamais vous préoccuper. Je ne sais si j'&i réussi moi-même à pratiquer ce précepte : Vitam impendere vero; mais je l'ai voulu sincèrement.
Pari8,2août ]^66.
Chargé de diriger, sous les ordres du prince Napoléon, l'Exposition universelle de 1867, je crée ici, avec le concours de quelques centaines
de personnes, une grande entreprise qui marquera dans le dix-neuvième siècle.
La France a encore beaucoup de talents et quelques dévouements. Je les cherche, je les« élève, et je leur ménage autant que possible une récompense.
Notre projet de création d'un journal va bien. Je recrute des adhérents, mais je ne puis suppléer à la rareté des opinions justes et remédier à la pauvreté des gens capables d'écrire. Néanmoins j'arriverai au but.
Ligoure, 29 septembre 1865.
Le tableau tracé par votre amour filial, au sujet de l'épreuve que subit votre famille, est précisément celui que j'ai vu en action chez dix familles patriarcales de l'Orient. C'est ce qui m'a fait comprendre depuis longtemps la profondeur de notre décadence ; notre civilisation occidentale tient à honneur, hélas ! de supprimer avec ces sentiments et ces drames domestiques
ce qui ennoblit le plus la nature humaine. Ces épreuves, au surplus, sont l'essence même de la vie, et elles forment un contre-poids néces- 'Saire aux enivrements du succès et aux satisfactions que la Providence divine nous donne dans le cours de notre existence terrestre. H y a dans tout cela une harmonie où éclatent particulièrement la bonté et la justice de Dieu.
Cependant, ne vous laissez pas détourner de votre œuvre. Le travail est, avec la prière, l'unique moyen d'alléger les souffrances de cette nature.
Notre Revue était en bon train, vous ai-je dit; mais voilà qu'elle est ajournée par suite de circonstances imprévues. Ce qui manque pour agir dans cette direction, ce n'est pas l'autorisation gouvernementale, c'est toujours une réunion d'apôtres disposés à se dévouer (1 ).
(1) ce Dès l'année 1866, époque où fut fondée la Société d'économie socialei je fus souyent invité par les membres de l'Académie des sciences, par le baron James de BothschUd et les riches commerçants qui accordaient leur patronage à cette Société, à lui créer nn organe dans la presse périodique. Ces instances redoublèrent en 1865... ; mais notre projet ne fut point réalisé pendant les cinq années qui précédèrent la chute de l'Empire. Nous ne pouvions alors nous appuyer sur les convie-
Soyez sûr néanmoins que je ne reculerai pas d'une semelle. Je sms Normand, je me sens imprégné de la ténacité qu'on accorde généralement à nos ancêtres. Donc, vous verrez la Remte de la Réforme socialey pour peu que Dieu me prête vie.
Paris, 10 novembre 1865.
Votre ami, M. d'H..., a été le bienvenu, et je ferai de mon mieux pour le mettre dans la voie qu'il cherche. Je commence mon travail à quatre heures du matin, et je le finis le soir à six heures et demie. Ces quatorze heures et demie suffisent pour le métier. J'ai donc à moi toutes mes soirées, et je pourrai presque toujours à ce moment recevoir M. d'H..., quand il viendra me visiter.
J'imprime à force ma deuxième édition. J'arrive à la famille, et je voudrais pouvoir citer,
tions énergiques qu'a développées aujourd'hui, dans le cœur d'une jeunesse dévouée au salut de la patrie, l'enseignement donné pair notre école, d (^La ConstittUion essentielle^ p. 276-77.)
comme venant de vous, quelques extraits des Livres de raison que vous m'avez lus ici, et prouvant que votre ancienne société provençale avait :
P La fécondité ,
2® Le gouvernement domestique de la femme,
3^ L'autorité du père et l'amour de la mère,
4^ La simplicité des habitudes,
5^ Le culte des traditions et du foyer, etc.
Une phrase caractéristique pour chaque vertu.
» Paris, 14 décembre 1865.
Mille remercîments pour vos extraits de Livres de raison... Vous avez là une mine fort intéressante...
Ce que j'aime et apprécie le plus chez mes amis, c'est leur zèle propagandiste ; et je loue d'autant plus ce zèle qu'il se lie à une initiative pratique, à des travaux qui les mettent en communauté d'action avec les hommes.
Le défaut de beaucoup d'hommes de notre temps est de se borner à penser et à écrire.
La réforme ne se fera pas, si les principes restent enfermés dans des livres qu'on lit peu.
Il faut agir, il faut des apôtres & la doctrine, et des apôtres valent mieux que des écrivains. Ceux-ci peuvent tomber dans l'erreur ou l'utopie, en s'isolant du contact des hommes, tandis que le prédicateur est dirigé en partie par son public qui ne le laisse pas trop s'égarer.
Je vous féliciterai donc de ce que vous avez dit et fait à cet égard, dans vos nouvelles explorations forestières (1).
Un de nos amis et une recrue récente de notre Société se préparent & faire des conférences sur la famille. Ils espèrent grouper pour cette œuvre douze apôtres.
Les négociants de Paris commencent à comprendre, et, au nom du commerce, ils vont faire au Sénat la demande de la liberté testamentaire.
(1) Elles aboutirent à la publication d'nne étude sur les /ncendiea de forêts dans la région des Maures et de VEstereî (Prorence). (Paris, Librairie agricole, 1869, 2* édit.)
• Paris, 4 janvier 1866.
Je suis bien sensible à vos vœux et vous adresse les nôtres. L'année 1866 sera bonne, si nous parvenons à gagner quelques centaines d'esprits à la cause de la vérité... La propagande du bien a été de tout temps une fonction éminente ; elle est plus que jamais nécessaire à une époque où chacun ne songe qn'à son propre intérêt, oh la corruption a tari les sources du patronage, et oh les institutions tendent à détruire le peu qui nous en reste.
La deuxième édition de la Réforme sociale est en bonne voie. Le fond reste invariable ; la forme que je n'avais pu soigner est énormément améliorée. Le libraire est tout dévoué à l'œuvre...
M. de la Guéronnière, pour stimuler le réabonnement à son journal, annonce en gros caractères une réponse à mon livre. Je joue ici le rôle de Ponson du Terrail et autres romanciers. H y a là un signe du travail qui se fait dans les esprits.
Le résumé de ma pensée sur la campagne actuelle de décentralisation est :
F Le mot de décentralisation donne une idée fausse de la réforme à accomplir ; ce mot doit être repoussé par les libéraux.
2° En ce qui concerne le gouvernement central, qui est complètement éparpillé, il faut énergiquement eeniraliser (1).
3^ Il faut se garder de donner aux préfets , aux sous-préfets et aux maires, le pouvoir éparpillé dans nos ministères; il faut, en tout ce qui touche la vie privée, le rendre aux chefs de famille,
4^ Quant aux affaires publiques locales, il faut séparer absolument la vie urbaine de la vie
(1) <c Depuis longtemps, aucun homme d'État n'a réellement eu, ni devant le Souverain, ni devant le public, la responsabilité du budget français. L'équilibre en a été toujours détruit, on fait, par le droit acquis à chaque bureaucratie ministérielle de dresser le budget et d'ordonnancer les dépenses de son administration. Ce détail montre combien on se trompe, en appelant a centralisation j> le vice de notre système de gouvernement. Il €st manifeste que les services financiers de la France souffrent non de la concentration, mais de l'éparpillement des attributions... « La Réforme sociale en France, t. IV, chap. LXVII, p. 332-33.
rurale, donner le gouvernement de chaque grande ville aux urbains, et le gouvernement des cantons et départements ruraux aux rnraux. La commune rurale n'existe pas dans un pays libre non féodal ; il n'y a que des paroisses gouvernées par les fidèles de chaque communion, des écoles gouvernées par les pères de famille qui s'en servent pour leurs enfants, etc.
L'autorité qui opprime aujourd'hui les propriétaires ruraux dans leurs affaires privées ^ est d'autant moins redoutable qu'elle siège loin. C'est organiser une odieuse tyrannie que de remplacer le ministre par le maire (1).
Beaucoup de nos décentralisateurs sont d'honnêtes théoriciens qui ignorent le fond des choses ; ce sont des bourgeois qui, avec d'excellentes intentions, réussiraient seulement à opprimer d'une manière encore plus dure les ruraux.
(1) Sur tous ces points, voir le chapitre LXV de }a Ré/ot*me iociale, intitulé : a Béforme de la TÎe communale. 2>
Paris, 16 janTier 1866.
Je viens précisément de trouver une réponse à la note dn magistrat, votre ami, an sujet de notre régime de partage forcé.
Je reçois à l'instant, pour le service de l'Exposition, un Anglais de grande famille et un Yankee républicain pur sang. Je les prie de lire cette note et de m'en dire leur avis.
Us me répondent et concluent tous les deux en disant : — Il est inconcevable que les Français introduisent la domination des gens de loi dans la vie privée des familles, qu'ils attendent des officiers publics plus de justice qu'il n'y en a dans le cœur des pères de famille. Pour conserver une telle opinion, il faut avoir l'esprit perverti par un régime faux.
L'esprit des Français est à re.nouveler à fond, en tout ce qui concerne la liberté individuelle.
Paris, 30 mars 1866.
La pétition au Sénat par cent trente et un grands négociants et manufacturiers, réclamant la liberté testamentaire (1), est remise depuis le 20 mars. H y a eu depuis 1789 plus d'événements retentissants au début; je n'en connais pas qui, en pratique, soient de nature à exercer une influence aussi heureuse pour une réforme effective.
M. de Montalembert, dans une nouvelle et attentive lecture de mon livre, se montre de plus en plus satisfait; il m'écrit une lettre qui restera un monument pour lés miens, s'il m'est donné de constituer un famille-souche.
(1) d Nous croyons, disaient-ils, que la loi actuelle sera fatale au développement industriel et co'inmercîal de la France. Tandis que TAngleterre, sous l'empire de la liberté testamentaire, voit grandir et se perpétuer chez elle des établissements industriels et commerciaux, chez nous rarement l'œuvre du père est continuée par le fils ... L'Angleterre, l'Allemagne, la Suisse, les États- Unis restent ou tendent à devenir les maîtres des marchés étrangers ... Bien n'est plus propre à paralyser les forces de la France que l'éparpillement indéfini de ses forces productives sous l'action dissolvante de nos lois de succession. x>
Ces symptômes me semblent accuser une tendance de la vie privée à remédier aux désordres de la vie publique ; et je crois voir approcher le moment où les amis de la réforme s'uniront de toute part pour conjurer la corruption.
Paris, 18 mai 186C.
M. D... recevra l'exemplaire de la Réforme saciale qu'on me conseille de lui adresser. Il a cité au Congrès de Malines le passage relatif à l'enseignement primaire ; mais il n'a pas lu le reste, et il s'est mépris, dans une lettre bienveillante qu'il m'a écrite, sur un des côtés importants de la réforme que je demande.
Hélas I on ne lit plus chez nous. La vie d'hommes éminents, tels que..., est dévorée, ou par la bureaucratie, ou par des luttes souvent stériles.
Comment faire un choix dans le déluge des livres qui nous inondent?
La vraie propagande n'est pas faite par un
livre, elle s'exerce par le travail personnel de l'apostolat, ou par les discours de grands orateurs.
Je conviens cependant qu'il faut une base^ que cette base doit être établie par nn livre qui soit à la science sociale ce que les traités spéciaux sont aux sciences physiques. Mais comment faire accepter aux gens de bien, comme base, le livre que je leur oflfre? La condition serait évidemment qu'ils pussent y souscrire comme à un programme, sans réserve, et, pour cela, qu'ils me proposassent de corriger sur la deuxième édition ce qui leur porte ombrage , . en substituant au texte actuel un texte ayant leur complète adhésion.
C'est sur ce point qu'il y aurait à faire dans le moment la propagande, et que je compte sur votre zèle amical. Je vous signale ce travail de correction comme la pierre de touche du dévouement à la réforme.
Paris, 18 }am 1866.
Je ne snia aucunement ému de la triste conclusion de la pétition au Sénat. C'est déjà beaucoup qu'un légiste n'appelle pas la vindicte publique sur les pétitionnaires et admette l'opportunité de quelques réformes.
Notre nation est, à ce point de vue, imprégnée d'erreurs jusqu'à la moelle des os. Félicitons-nous, du moins, en constatant que notre petit noyau réformateur commence à acquérir quelque crédit.
Soyons patients et persévérants, et nous ne mourrons pas sans avoir fait quelque bien.
Quant à la guerre, je la prends en patience, n'ayant jamais vu nos gouvernants capables de suivre pendant six mois une pensée d'amélioration. Les choses du dehors sont toujours venues entraver l'opinion réformatrice. Marchons donc, autant que possible, sans nous préoccuper de ce que nous ne pouvons empêcher.
■ J'ai énormément travaillé la deuxième ^édition de la Réforme sociale. Beaucoup de passages sont écrits à nouveau notamment sur :
La distinction des époques de l'histoire,
La démocratie,
Les corporations religieuses.
L'instruction primaire obligatoire,
Les ministères du gouvernement central,
La famille-souche en Catalogne.
J'espère que vous trouverez mon livre amélioré et que vous voudrez bien m'aider à l'améliorer encore.
Paris, 9 août 1866.
J'ai le plaisir de vous annoncer que ma seconde édition se termine, et que vous recevrez avant la fin de ce mois l'exemplaire qui vous est destiné. Ma santé a bien résisté à ce genre d'épreuve.
J'ai déjà fait le plan perfectionné d'une troisième édition, dans laquelle je réunirai les cor-
rections conseillées par les amis qni, adhérant aux principes du livre, m'ont signalé quelques réserves de détail.
Mes amis corrigeront l'exemplaire que je vais leur adresser, de manière à eflfàcer ce qui les choque et à ajouter ce qui manque. Je leur renverrai ensuite un exemplaire selon leurs vœux.
Je compte sur vous, mon cher ami, pour faire de la troisième édition le programme des gens de bien de tous les partis.
Si M. Jannet a la volonté, le temps et la santé nécessaires, je serai heureux de lui demander le même concours...
Paris, 31 octobre 1866.
J'insiste sur ce que je vous disais dans mes dernières lettres. Pour arriver au mieui, il faut des critiques ; j'en demande donc à tous mes amis^ afin de préparer la troisième édition et de donner enfin à l'œuvre sa forme définitive.
Des adhésions bien encourageantes continuent
à m'arriver. M. de Montalembert a trouvé la force de me réécrire au milieu de ses douleurs. J'espère qu'en soudant les rares esprits qui sont encore animés d'une pensée efficace de dévouement, nous parviendrons à réveiller les généreux sentiments qui, au dix-septième siècle, faisaient la force de la France, et qui sont aujourd'hui étouffés par la sensualité, l'égoïsme et l'amour désordonné des richesses.
Plus le mal est grand, plus il faut se dévouer à le guérir. J'ai confiance qu'il me sera donné de voir se produire du bien par notre action.
Nous touchons sous ce rapport à une épreuve assez décisive et qui nous apprendra ce qu'on peut attendre de l'état actuel des esprits. Le moment approche où le Jury social va se réunir, pour juger le nouveau genre de mérites signalé par le règlement général sur les récompenses de l'Exposition universelle de 1867. Plusieurs pays étrangers se sont montrés très frondeurs à ce sujet ; il y aura lutte, et peut-être lutte vive, pour maintenir ce qui a été posé par notre règlement. Je ne doute pas que la raison ne triomphe. Le résultat de la discussion engagée là-des-
DE FEÉDÉRIC LE PLAY. v 377
SUS, devant vingt-cinq représentants des diverses nations du monde, sera une excellente pierre de touche pour apprécier le résultat probable de nos efforts dans d'autres directions.
ParU) 6 novembre 1866.
Les extraits du discours de M. l'avocat général X..., que vous m'avez envoyés, m'ont fait le plus grand plaisir, et je garde bien précieusement ces critiques d'un homme de talent. Ce sont là les critiques utiles, bien plus utiles que l'éloge ; car elles obligent de trouver la forme sous laquelle la réfutation peut devenir décisive.
L'objection tirée de la difficulté de faire une bonne loi de succession ab intestat est juste. J'y aï répondu d'avance, dans ma deuxième édition, en faisant remarquer que les peuples libres et prospères n'ont pas de loi db intestat, mais sont régis par des coutumes variant selon les hommes et les lieux.
L'auteur du discours glisse, bien entendu, sur
ce fait qui est un des. axiomes de la science sociale ; et c'est là que perce le funeste esprit du légiste avocat. Nous aviserons aux moyens de mettre ledit axiome plus en lumière dans la troisième édition (1).
En attendant, veuillez remercier votre ami pour le service qu'il a rendu à la science.
Paris, 15 novembre 1866.
Votre Famïlh au XVF siècle m'a charmé.
C'est là la vraie méthode d'enseignement, et je ne connais rien qui. puisse mieux ouvrir les yeux de la génération actuelle sur le danger des idées fausses et des pratiques coupables dans lesquelles elle se complaît.
Malheureusement, la France ne lit plus que les mauvais romans qu'on lui fabrique dans les journaux et les revues. Quel contraste entre la famille du Laurent et la,/amille Benoîton l
(1) C'est ce que M. Le Play a fait au chapitre XXII de la Réforme sociale, p. 343 et suiv. de la sixième édition.
Combien peu d'hommes comprendront la portée morale et pratique d'un tel trésor I N'importe ; je me persuade de plus en plus, en lisant Jeanne du Laurens, qu'on ne peut mieux naontrer à nos contemporains l'abîme où nous sommes établis ou plutôt campés I
Paris, 2 décembre 1866.
J'ai consacré ma vie à la réforme de mon pays. Il y a pour moi, à cet égard, deux classes d'hommes parmi les dirigeants :
P Ceux qui savent se dévouer,
2P Ceux qui pensent à leurs propres intérêts, et ne donnent quelque attention à la réforme que lorsque ces intérêts sont avant tout satisfaits.
Je me tiens chaque jour en communication avec les premiers, et je m'éloigne chaque jour des seconds.
L'homme riche, intelligent, placé dans les corporations privilégiées, etc., qui ne pense qu'à
380 LBTTEBS
lui, qui prend sa personnalité pour mesure de son activité, pour règle de ses doctrines, est un fléau social ; car il occupe la place d'un ouvrier utile, et il excite l'antagonisme chez les classes inférieures qui ne respecteront la classe dirigeante que quand celle-ci fera son devoir.
Aussi, dis-je à vous-même comme à tous mes amis : Conservez votre dévouement actuel; pénétrez-vous du renoncement chrétien à mesure que votre réputation grandira, et vous pourrez compter sur ma vive amitié qui croîtra avec vos mérites.
Si de mon côté je me corrompais, si je cessais de refuser certaines hautes situations où je ne pourrais travailler utilement à la réforme, si la petite renommée qui m'arrive me perdait en me rendant orgueilleux, ne manquez pas de m'en dire vertement votre avis.
Je suis navré, en voyant tant d'hommes heureusement doués échouer misérablement contre la borne de l'orgueil, et perdre toute notion du juste parcequ'ils ont été admis parmi les privilégiés de l'Institut. Or, il ne faut jamais oublier que nous pouvons être faibles comme
eux, et il ne faut les blâmer que ponr nous dire que pareille chute nous menace.
Qu'est-ce qu'un catholique qui n'est pas dévoué au prochain ?
C'est un orgueilleux qui se fonde sur la supériorité de la doctrine qu'il professe, pour se dispenser de ïe servir humblement.
L'Evangile a classé cette sorte de gens à leur juste valeur.
Cela dit, critiquons le moins possible les autres, et tâchons de pratiquer mieux qu'eux la doctrine de Jésus 1
J'aime à voir le clergé comprendre qu'il a surtout mission de s'unir aux amis de lafamilk^ pour défendre la société contre les erreurs et les abominables pratiques des prétendus hommes de progrès.
Paris, 7 décembre 1866.
Le Jury social international, qui doit délivrer un grand prix de 100,000 francs et dix prix de 10,000, est réuni depuis le 1" décembre,* et
paraît maintenant disposé à adopter les principes de la réforme sur l'harmonie et le bienêtre social.
H est composé de hauts personnages qui donneront une valeur exceptionnelle à ses décisions. Un travail d'enquête va commencer ... Ilconsiste au fond à trouver les du Laurens (}ui, à notre époque, joignent les vertus du seizième siècle aux facultés agricoles et manufacturières du dix-neuvième.
Je ne crois pas qu'il y ait une meilleure occasion pour concourir efficacement à la réforme sociale.
Paris, 12 janvier 1867.
Je fais toujours une propagande active...; mais l'esprit d'initiative est perdu chez nous, et les adhésions restent stériles. Il ne vient à la pensée de personne de lever sa petite part du fardeau de la réforme.
On ne veut pas se compromettre; on vent
même souvent pouvoir compter sur une récompense temporelle à chaque effort de dévouement.
H faut donc rétablir cet esprit de renoncement qui fait trouver dans le dévouement même la récompense de l'effort ; et c'est de la religion seule que nous pouvons attendre cette évolution intellectuelle et morale. Mais combien demandent cette force à la religion?...
L'orgueil est le grand ennemi de la vérité. Je donne peut-être, comme la plupart de mes contemporains, sur ce redoutable écueil ; dans ce ca^, je me plais à penser que vous excuserez ma faiblesse bien involontaire.
Les du Laurens m'occupent beaucoup, et je ne cesse d'en parler autour de moi. Ils sont une excellente pierre de touche pour juger les hommes capables de travailler à la réforme de notre infortuné pays.
Paria, 12 juiUet 1867.
Plus j'étudie dans la pratique l'état actuel de notre société, plus je m'assure que nous
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ne sortirons de la Eévolution qn'en constituant le grand parti de la Réforme...
Quelle n'est pas l'inutilité présente d'un conseiller général I
Un conseiller général passe sa vie à servir des intérêts privés qui ne devraient pas l'occuper. Je ne connais rien de plus navrant que les sollicitations pour les bureaux de tabac et les menus emplois que recherchent les électeurs influents. Les pouvoirs locaux ne pourraient redevenir utiles que dans le cas d'un cataclysme qui, en nous replongeant dans l'horrible gâchis de 1848, les mettrait en avant comme points d'appui.
Vous avez fait plus de bien, en publiant le Livre de raison de Jeanne du Laurens, que vous n'en feriez en dix années de Conseil général.
Lorsque je conseille à mes amis de ne point trop se préoccuper de la vie publique, je puis citer mon propre exemple. — J'ai refusé en 1838 d'entrer à la Chambre des députés avec l'appui de M. le Ministre du comjnerce qui m'aimait beaucoup, et je motivai ce refus sur ce que, avant d'entrer dans la vie publique, J^ voulais voir clair en mes actions. Je me suis toujours
félicité de ma résolution ; car elle m'a empêché de me fourvoyer comme l'ont fait, la plupart de mes contemporains, et j'ai beaucoup gagné en étudiant, tandis que je me serais annulé en «gissant, comme homme pubUc, sans plan et sans boussole.
La ligne de conduite à suivre est de travailler comme particulier, jusqu'à ce qu'on ait un Credo doctrinal bien arrêté.
Nous vivons dans un cercle vicieux qui ne peut avoir d'autre conséquence que l'état de révolution auquel la France est condamnée depuis 1789. Assurément, on pourrait sortir de là, en revenant aux principes résumés à la fin de mon livre, § 68 : « Les conditions de la réforme t> ; mais, comme nos gouvernants ne leS^ pratiquent pas mieux que leurs devanciers, je crains fort que la conclusion habituelle ne se reproduise.
Je crains que le salut ne puisse sortir que de terribles catastrophes, si toutefois notre nationalité peut résister à tant de crises périodiques.
Que faire dans ce désordre? ce que les apôtres ont fait au milieu de la corruption de l'Empire
romain : se dévouer à propager le vrai et le bien.
Je crois toujours que la meilleure forme du dévouement serait le journal que j'ai conçu ; car, avec son aide, les individualités étouffées aujourd'hui dans la dissolution générale surnageraient par leur union. Mais les ouvriers manquent, et il faut, en attendant des jours meilleurs , se borner à agir seul ; c'est ce que je fais en préparant une quatrième édition de la Réforme sociale.
Paris^ 31 août 1867.
Je dresse en ce moment pour la quatrième édition une carte des familles dé l'Europe.
Le programme de mes collaborateurs est indiqué ci-contre. Tâchez de rechercher si, dans votre département, il y aurait à signaler au milieu à^wxLQ mer jaune quelques îles roses éparses çà et là (1).
(1) Les îles roses devaient marquer les points où subsistaient encore , à cette époque, quelques traces des institutions essentielles de la famille, de la vie locale et de la paix sociale.
.Ligoure, 25 septembre 1867.
Je suis affligé d'apprendre les inquiétudes que la maladie vous crée à votre foyer... La vie presque entière est fort triste. Certaines gens s'efforcent de se la rendre supportable par des jouissances matérielles; mais l'expérience me démontre, de plus en plus, que ceux qui cherchent leurs satisfa^îtions dans le dévouement au prochain sont encore les mieux avisés.
Persévérez dans cette ligne de conduite. J'es- I)ère que, pendant le temps qu'il me reste à passer sur la terre, nous nous rencontrerons souvent ; nous nous aiderons mutuellement à surmonter le découragement.
Ligoure, 3 octobre 1867.
La découverte de M. C. de L... est un événement pour la réforme sociale de la France, ou, comme le dit cet homme éminent, pour la réforme
de la province et de k, famille. Elle prouve, avec beaucoup d'autres faits que je recueille journellement, et surtout avec une dizaine de lettres qui m'arrivent chaque semaine, que notre chère France n'est point encore complètement démolie, et que notre nationalité se conservera en présence des progrès incessants des Anglo-Saxons, des Allemands et des Busses.
La véritable aptitude consiste, à agir sur les hommes. Le groupe de la réforme une fois constitué, il faudra passer de la conversation et des lettres d'abord au journal, puis à l'action gouvernementale.
Veuillez dire à M. C. de L... que j'ai lu sa lettre avec un plaisir infini, et que je le prie de me fournir l'occasion de le rencontrer, soit à Paris, soit à la station de chemin de fer la plus rapprochée de son habitation. J'ai fait souvent deux mille kilomètres en poste, pour aller consulter quelque propriétaire foncier éminent aux confins du monde européen (1). J'ai encore l'ardeur nécessaire pour aller, dans le même but, èi l'extrémité
(1) Voir ci-dessus pages 161 et suiv.
du réseau ferré, dans toute direction où il y aura un renseignement utile à recueillir et un homme dévoué au bien à voir.
En même temps que vous lui direz cela, transmettez-lui les réponses suivantes aux questions posées :
J'ai fait à l'Exposition les prix sociaux au milieu de bien des difficultés, et j'espère que le rapport du Jury qui les a délivrés montrera la portée de l'œuvre (1). J'ai amené une vingtaine d'hommes de tous les pays à l'idée qu'il est nécessaire de constituer partout la famille-souche. Enfin, j'ai préparé une dizaine d'hommes à devenir, sur les divers points de l'Europe, les correspondants du futur journal.
Si je n'ai pas encore réussi à créer en France le groupe qui doit faire le journal, c'est que je suis placé au milieu d'une société où le dévouement est rare, et oti les plus disposés à se dévouer sont généralement ceux qui sont le moins en situation de céder aux inspirations du cœur.
(1) Bapport de M. Alferd Le Boaz, vice-préaident du Corps législatif, sur le nouvel ordre de récompenses, etc...; Paris, Paul Dupont, 1867.
Pour fonder le journal de la réforme, il faut au préalable avoir obtenu les résultats suivants :
P Bédiger le Credo social qui servira de règle à tous les rédacteurs, en ce qui concerne les principes fondamentaux. J'ai écrit dans ce but la Réforme sociale; les futurs rédacteurs ont donc à me signaler ce qui serait à changer, en vue de la quatrième édition que je prépare, pour qu'ils puissent se dévouer sans réserve.
2^ Trouver un directeur et un secrétaire de rédaction à la hauteur de cette tâche difficile.
3^ Être assuré d'une douzaine de rédacteurs ordinaires ayant chacun une spécialité nettement définie.
4° Enfin constituer un capital de , avec
lequel on ferait paraître successivement, au fur et à mesure des progrès de l'œuvre et du perfectionnement du personnel, un journal hebdomadaire, un jourcial quotidien, une revue bihebdomadaire ; et former à l'aide des principaux souscripteurs un solide comité de surveillance.
Ces diverses parties de l'œuvre sont déjà assez avancées. Elles feraient un grand pas, si des hommes tels que M. C. de L... voulaient m'aider
à rédiger définitivement le Credo; si tous les hommes sympathiques à la réforme voulaient nous amener, pour chaque circonscription, un correspondant qui propagerait la quatrième édition améliorée, formant le Credo j puis le journal.
Je viens de vous indiquer ce qui eut fait et le premier pas à faire. Je suis tout prêt à agir, soit que l'on adopte ces vues, soit qu'on m'en signale de meilleures, soit que je dirige, soit, ce qui m'agréerait mieux, qu'on veuille diriger.
Paris, 2 janvier 1868.
Vous allez recevoir, avec le bulletin de la Société d'économie sociale, la Constitution basque qui est un témoignage admirable, merveilleux, de la justesse de nos doctrines (1). C'est un cadeau du jour de l'an.
(1) Mémoire iur V organisation c2e la famille et sur la Constitution sociale delà Biscaye, par Don Antonio de Tnieba, 14 juillet
1867. — Les Institutions de la Biscaye, par le même, 9 février
Puisse l'école du Midi finir par se souder avec celle de Paris dans un travail quotidien! Le Midi apporterait sa verve, et le Nord sa ténacité. Les événements feront éclater, je le crains, leurs terribles enseignements, et, cette fois , on saura mieux que dans la rue de Poitiers, en 1848, ce qu'il faut faire pour le salut de la société.
Le Sénat me donne un supplément considérable de loisir (1). J'en profite pour travailler à ma quatrième édition qui offrira, par rapport aux précédentes, un grand progrès en ce qui touche la division des matières.
Je n'ai pas besoin de vous dire que j'écarte toute proposition d'emplois et d'honneurs dont le cumul est autorisé par la Constitution. Ma formule à ce sujet est : Itefus absolu de toute /onction rétribuée. Je pourrai ainsi me dévouer complètement à la réforme et aux jeunes collaborateurs qui devront continuer mon œuvre. Que n'y aurait-il pas à dire et surtout à faire pour conjurer la catastrophe que vous aper-
(1) Le 29 décembre 1867, il avait été élevé à la dignité de sénateur.
cevez si bien, ou pour en atténuer, autant que possible, les redoutables effets, si Fimprudence de nos gouvernants la rend inévitable I
Paris, 10 juin 1868.
Je remercie mes amis de ce qu'ils font pour la cause de la réforme. Comme il est triste de constater que dans notre organisation actuelle ce dévouement est tout exceptionnel !
Aussi le grand moyen de réforme ne se trouve-t-il, chez nous, que dans les catastrophes sociales ; mais le remède est souvent pire que le mal.
Honneur aux efforts que vous me signalez 1 car la propagande personnelle seule est complètement féconde. Je crois que nous sommes plus malades encore que le monde païen, du moins sous certains rapports, et douze apôtres ne seraient pas de trop.
J'ai eu toute cette semaine, d'un agent diplomatique supérieur, les plus curieux détails
sur la corruption déjà ancienne des États-Unis. Selon lui, Tocqueville, malgré son lipnnêteté a tout faussé, et il a fait à l'Europe et à la France en particulier un mal incalculable (1).
Il faut absolument attaquer de front , sans réticence, la théorie démocratique. Mais quel travail pour moi 1 et combien je serais heureux d'avoir le concours journalier dé travailleurs!
Espérons que ce noyau se constituera au profit d'un journal : c'est là le besoin du temps.
(1) Consult. le beau livre de M. Claudio Jannet : Les États- Unis contemporains (Parie, Pion, 1877, 8® édit., 2 vol. iii-18). On 7 trouvera les informations les plus étendues et les plus précises sur l'état actuel des institutions américaines.
Des publicistes américains appartenant à des partis opposés, dans leurs appréciations sur cet ouvrage, ont constaté la marche rapide de la corruption qui envahit leur pays, oc Pendant plus d'un demi-siècle, dit M. Ezra C. Seaman, notre pays a été graduellement s'enf onçant dans les bas-fonds d'une ultra-dénuh cratie, par l'extension et l'application du suffrage universel aux élections d'État, aux fonctions du gouvernement local, aux fonctiens judiciaires et administratives... d Lé Propagateur de la NouveUe-Orléans s'exprime ainsi : a Des illusions ont. été jadis suscitées de l'autre côté de l'Atlantique par la lecture d'ouvrages, tels queZa Démocratie en ^mertgue, livre écrit alors que la jeune république n'était pas encore sortie de Page héroïque et que les institutions purement démocratiques n'avaient pas eu le temps de porter leurs fruits naturels. Elles y ont été entretenues par une foule de relations étranges... j)
Espérons que je finirai nia quatrième édition, sans mourir à la peine.
Je mourrai content, pourvu que je voie l'esprit de réforme incarné dans une jeunesse intelligente... Toute ma force est dans le renoncement personnel absolu, au profit de disciples supérieurs en dévouement à leurs contemporains.
Ligoare, 26 juin 1868.
Je travaille ici avec une quiétude complète, pendant que mon fils fait rebâtir le château, les étables, et tout le matériel d'une résidence rurale. Je n'oublie pas que le bonheur ne peut être complet dans la présente vie; mais il y a chance de voir à Ligoure la réalisation d'une maison-souche.
Ma quatrième édition avance lentement, et, malgré l'extrême difficulté de la besogne, je ne me décourage pas. J'en suis au livre consacré à la Propriété. Le plus important est fait dans
les deux premiers où il est traité P de la Re-cherche du vrai; 2** de la Religion. Quant à la forme, l'ouvrage sera entièrement nouveau.
Vos citations du Genevois E. Dumont me sont infiniment précieuses. Aussi, vous prierai-je dé continuer, autant qu'il vous sera possible, à me faire profiter de vos lectures, en me signalant les ouvrages remarquables que vous découvrez , en me transcrivant, comme vous l'avez souvent pratiqué avec moi, les passages les plus caractéristiques, et choisissant surtout les pensées simples et nettes à placer en regard des idées émises sur le même sujet dans la Réforme sociale.
Les observations de Dumont ne sont que trop vraies ; elles mettent en relief une tendance nationale qui, pour notre malheur, n'a rien perdu de sa force (1). Il faut de grandes catastro-
(1) Cenx de nos lecteurs qui possèdent le livre si curieux d*Étienne Dumont intitulé : Soumnirs mr Mirabeau et les dettxprc' mières Assembléet législatives (Paris, Gosselin, 1832, seconde édition), pourront y lire, pages 180, 160 et suivantes, ces passages tout à fait saisissants. Un des principaux auteurs de la fameuse Déclaration des droits de Vhomme nous y raconte comment elle fut faite. Sa conclusion mérite d'être rapportée :
<r Le trait dominant du caractère français, c'est l'amour-propre. Chaque membre de l'Assemblée se croyait capable de tout ;
phes pour dompter ce genre d'orgueil, et je crains que nous ne puissions être autrement corrigés.
Je vous communique, au point de' vuç de vos études sociales, une lettre qui vous donnera un spécimen de nos mœurs conmiunales, rurales et démocratiques. A quel degré d'ineptie notre régime n'abaisse-t-il pas l'autorité pu-
on n'a jamais vn tant d'hommes s'imaginer qu'ils étaient tons lé< gislatenrs et qu'ils étaient là pour réparer toutes les fautes du passé, remédier à toutes les erreurs de l'esprit humain, et assurer le bonheur des. siècles futurs... J'ai pu comparer les Anglais et les Français du même état, et j'ai suivi assez longtemps les séances du Psfrlement d'Angleterre et celles de l'Assemblée nationale. Il n*j a point de trait d'opposition plus frappant, dans le caractère des deux nations, que la réserve un peu timide de l'Anglais et la confiance du Français en lui-même. Je disais souvent que si l'on eût arrêté- au hasard cent personnes dans les rues de Londres et cent dans les rues de Paris, et qu'on leur eût proposé de se charger du gouvernement, il 7 en aurait quatre-vingt-dix neuf qui auraient accepté & Paris et quatre-vingt* dix-neuf qui auraient refusé à Londres...
il Le Français pense que l'esprit supplée & tout ; l'Anglais est persuadé qu'U faut pour chaque chose de la pratique et de l'expérience. C'est un gentilhomme français à qui l'on demandait s'il savait jouer du clavecin et qui répondit : <E Je ne sau- <c rais vous dire, je n'ai jamais essayé, mais je vais voir. 2> Ce trait est du comique ; au lieu du clavecin, mettez le gouvernement; au lieu de la musique, mettez la législation; et, au lieu d'un gentilhomme français, vous en aurez douze cents, d
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blique? C'est navrant... Aussi ai-je dit, il y a un quart de siècle, que je dévouerais ma vie à combattre la bureaucratie ; mais les hommes expérimentés ne comprennent pas que le § 63 de la Réforme sociale ne m'ait pas fait lapider.
Il y a aujourd'hui en France cent mille personnes qui attendent quelque chose du gouvernement, et qui, se voyant impitoyablement écartées, tandis qu'un certain nombre d'autres ont toutes les voies ouvertes devant elles, sont intéressées à une révolution qui pourrait leur assurer les mêmes chances.
La réforme s'accomplirait, si tous ceux qui souffrent du mal actuel, au lieu de chercher le succès dans des voies tortueuses, se concertaient pour faire honte au pays d'un régime qui n'est pas moins dégradant pour les administrateurs que pour les administrés.
Cependant, les honnêtes gens ne doivent pas moins aimer la patrie et se dévouer à elle, en attendant des jours meilleurs.
Ligouie, 1^ septembre 1868.
J'ai la avec un bien grand intérêt les détails qne vous me donnez sur les paysans des Alpes- Maritimes, et je suis désolé de voir mes craintes réalisées. Je ne sois aucunement étonné des déclarations de votre paysan alpin (1) , puisqne je n'ai écrit mon livre que sous la dictée d'une centaine de ses pareils. Vous retrouverez
(1) Ce paysan, homme très intelligent et des plus înâusti-îeux établi dans nne pauvre vallée des Alpes-Maritimes , m'avait presque émotionné en me confiant ses chagrins au sujet du sort qui menaçait son petit domaine. J'étais venu Vj visiter, et il m'en avait fait parcourir, non sans orgueil, les moindres recoins. Tout y était florissant et prospère. C'était l'œuvre de sa vie ; que deviendrait-elle après sa mort ? Il cherchait les moyens d'empêcher qu'elle ne fût mise en lambeaux par un gendre dissipateur, qui, dans ses sentiments d'hostilité contre son beau-père et son beau-frère, manifestait les intentions les plus fâcheuses. Il m'avait consultélà-dessus,et je n'avais pu le tirer d'embarras, ce qui l'avait fort centriste.
Dans l'ancien comté de Nice, comme dans la Savoie, l'application de nos lois françaises du partage forcé commençait à peine, et eUe se faisait durement sentir au sein de famiUes qui, jusqu'alors, sous l'empire des lois sardes, avaient joui d'une liberté suffisante Tpoxa leurs arrangements domestiques, en matière de succession.
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partout/ le même sentiment là où s'est conservé rinstinct de l'ordre social. Votre enquête sur la Provence avait mis les mêmes vérités en évidence ; mais des rapports directs et des conversations avec les intéressés, sur les lieux mômes, produisent plus d'effet.
Hélas! le mal est momentanément sans remède ; car les gouvernants et les f(m(^ionrmres liquidateurs qui vivent des abus s'accordent à glorifier ce qui est.
La réforme viendra seulement de catastrophes, si elles ne nous tuent pas tout à fait. Encore une fois, c'est navrant : nous ne pouvons que gémir et jouer le rôle de Cassandre. Ne cessons pas néanmoins de rétablir les faits et d'établir les principes, que l'on pourra consulter utilement pendant le désarroi qui suivra la catastrophe, si les nouveaux gouvernants permettent d'écrire et de parler.
Paris, 26 décembre 1868.
L'organisation des villages à habitations
agglomérées et à banlieue morcelée, que vous me signalez en Provence, a existé de tout temps, avec des caractères encore plus fâcheux, particulièrement en Champagne. Chez vous, la loi testamentaire, si imparfaite qu'elle f&t, et les bonnes traditions de vos Alpes où se conservaient les héritages paternels, ont dû en atténuer les résultats ; mais on ne saurait méconnaître qu'elle a imprégné les mœurs de pratiques détestables (1) et les esprits d'idées fausses.
Il serait curieux de comparer les grands hommes qu'ont pu produire les pays entre la Seine et le Rhin, avec les innombrables illustrations nationales sorties des familles-souches de Gascogne et de Normandie. H y a un contraste complet entre les individualités de notre temps, formées sous le régime des villages à banlieue morcelée, et celles qui s'élèvent sous le régime des domaines agglomérés. Plus je réfléchis, plus j'observe et plus je constate que la fa-
(1) La Réferme sociale en France, t. II, chap. xxxiv, p. 226. — Paysan d'un village à banlieue morcelée du Laonnais, monographie publiée dans les Ouvriers des deux Mondes, t. IV, p. 87-82.
rî^
mille instable rétrécit singulièrement le cœur et l'esprit.
Les aspirations générales de nos décentralisateurs sont excellentes ; maïs elles sont absolument neutralisées par le déplorable système qui a fait subordonner* chaque banlieue, prise dans son ensemble, au village, chaque village au bourg, et, de proche en proche, la France entière à Paris. L'Anglo-Saxon, l'Allemand et le Scandinave, bien au contraire, restent maîtres et indépendants dans leurs domaines agglomérés (1). Le régime seigneurial avait sou-
(1) <r La yéritable ^orœ des États-Unis, observe sur ce sujet M. Claudio Jannet, réside dans la classé des propriétaires, cultiyant eux-mêmes leurs terres et vivant au centre de leurs domaines (farmers). Us ont conservé généralement les bonnes mœurs domestiques de l'époque coloniale, et sont placés dans l'opinion des hommes éclairés au premier r«ùg^ bien au-dessus des professions libérales. Leur influence dans les localités assure généralement une bonne administration aux Tournshif» ruraux... Partout, les établissements de farmers présentent les caractères du domaine aggloméré, dont les premiers immigrantij apportèrent le type dans le Nouveau-Monde, et que Ton "retrouve en Europe partout où la famiUe et la propriété libre ont pu se constituer solidement.
ac XJn Américain distingué, M. Gallatin, disait à M. de Tocqueville : a Nous n'avons point de villages en Amérique, c'est-àa dire de lieux peuplés par des gens cultivant la terre. Le proprié-
vent et en partie conjuré le mal ; les intendants de Colbert et les préfets de l'Empire ont tout perdu.
Les Français d'aujourd'hui sont des urbains, comme l'étaient les Gaulois et les Eomains. Il faut qu'ils redeviennent des ruraux, comme l'ont été les Francs, comme le sont encore les Anglo-Saxons. C'est l'une des conditions de la réforme sociale. Cet esprit rural de race, je l'ai puisé, sans en avoir d'abord conscience moimême, dans mon origine bretonne et normande.
J'ai beaucoup travaillé à ma quatrième édition ; mais j'en ai été momentanément détourné par une conversation avec l'Empereur, qui m'a mandé à Saint-Cloud, il y a deux mois, pour parler de réforme sociale, en reprenant un entretien commencé il y a dix ans. L'Empereur m'a invité à lui écrire une note à laquelle il répondrait. Je ne crois pas que cela aboutisse... ; je crains bien que l'esprit du jour ne nous pré-
a taire vit sur son bien , et les maisons sont toutes dispersées a dans la campagne. Ce que vons prenez pour des villages mérite ec plutôt le nom de yllle, puisque leur population est composée de <r marchands, d'artisans et d'avocats. » (Xe« États-Unis contemporains, t. I, p. 251-63. )
cipite, vu l'opposition aux réformes , dans nne nouvelle catastrophe. Reste le pays qui peut, avec la liberté actuelle, travailler à se réformer lui-même. Tout ce qui se fera pour ramener les intelligences au vrai, aura pour résultat de rendre cette prochaine catastrophe moins inutile.
Si nous devons subir cette épreuve, espérons que quelques hommes de la classe dirigeante sauront dire que cette classe doit se réformer elle-même, au lieu de se borner à faire de petits traités de morale pour le peuple, qu'elle a perverti depuis deux siècles et qu'ont successivement démoralisé la Cour^ les encyclopédistes, les hommes de la Terreur, ceux du Directoire, etc., les lettrés, les légistes et les riches oisifs.
Paris, 6 août 1869.
Nous sommes depuis longtemps d'accord sur les vices de la société actuelle. Il faut tâcher de se soustraire au découragement que tend à pro-
pager un si déplorable état de choses. H faut se dire qu'en gagnant péniblement un homme à la vérité, on a peut-être aidé puissamment à la régénération de la race.
Je fais de mon mieux pour ouvrir les yeux de mes contemporains» J'ai terminé enfin un ouvrage, qui est le précis de la Réforme sociale^ avec de nouvelles formules sur le mêtne fonds, et qui traite seulement de la vie privée. Cet ouvrage s'appellera : La Réforme •du travail j cP après la coutwms des ateliers libres et prospères (1).
Je ne vous dis rien de la réforme actuelle qui nous ramène au point où nous étions il y a vingt-deux ans, sauf un nouveau degré de démoralisation, les scandales du suffrage universel et le découragement qui gagne beaucoup d'hommes dévoués à leur patrie. Comme il est douloureux de voir la France tourner sans cesse dans un cercle vicieux, en matière de gouvernement I
Je ne doute pas, pour ma part, qu'elle ne
(1) n fat publié sons ce titre : L'Organisation du travail, selon la coutume des ateliers et la loi du Décalogue,
sorte de la triste situation où elle est tombée peu à peu depuis deux siècles. Je ne sais comment la chose se fera, mais elle se fera certainement. Pour cela, il est nécessaire que les gens de bien tfavaillent à renouveler les convictions nationales, avec un imperturbable dévouement, alors même que le succès se ferait longtemps attendre. La condition du salut est que la patience s'unisse au dévouement.
Voici un^ bonne nouvelle. Un de mes jeunes amis, ingénieur des ponts et chaussées et qui a été mon collaborateur à l'Exposition, M. C..., va ouvrir un cours où il compte exposer incidemment les principes de la réforme. C'est le début d'un enseignement destiné à occuper tôt ou tard bien des chaires, au lieu et place de l'économie politique actuelle, qui prétend régir l'atelier et même le foyer sans parler de la religion et de la famille, c'est-à-dire de l'ordre moral.
Paris, 2 février 1870.
Mon nouveau livre, V Orçanisation du travail, est imprimé, et j'ai reçu l'avis qu'il va être mis en vente. Les motifs qui m'avaient déterminé à l'entreprendre, il y a un an, ont pris depuis lors un caractère de gravité bien inattendu.
La ffi'êve universelle s'est organisée complète-^ ment dans l'occident de l'Europe. Si les classes dirigeantes de tout rang et de toute profession restent dans leur état actuel d'antagonisme, pendant que les classes vouées aux travaux manuels s'unissent pour détruire tout ce qui existe, nous aboutirons à une catastrophe telle que l'humanité n'en a point encore vu de semblable. La grève universelle se constitue, en effet, sur le mépris de toute autorité divine et humaine^ sur l'anéantissement de toute forme de respect, et sur des appétits insatiables. Bien ne résistera à ces désordres sans précédents^ si un grand effort, n'est fait pour réunir dans une commune pensée de bien public les gens de bien de tous les partis.
C'est ce que j'ai voulu faire en publiant cette œuvre d'actualité, et je prie mes amis de me dire ce qu'ils désireraient voir modifier ou compléter pour une deuxième édition.
La voie fausse qui nous conduit à l'abîme est ouverte par le mépris du passé, inoculé èila nation par les hommes de la Terreur, Le remède sera dans la restauration du respect dû au passé.
Plaise à Dieu que cette restauration se fasse avant l'arrivée des grandes catastrophes, fruits de l'erreur od nous vivons depuis si longtemps I
Vous trouverez sous ce rapport, dans mon livre, un plan d'histoire appliqué aux faits qui se sont produits sur le sol de la France. Vous aurez à méditer sur une division en six époques déterminées, selon le principe indiqué dB,ri8 la Ré/orme sociale (1) sur les alternances de prospérité et de décadence. Sans doute, ces généralités de mon chapitre 1^ n'ont pas tout le développement nécessaire pour les détails ; mais j'ose espérer que vous comprendrez à demi-mot ; j'espère aussi que, dès à présent, vous pourrez en tirer parti pour le
(1) T. I, chap. IV, p. 29.
classement des textes qui se rattachent à votre travail particulier.
Par exemple, l'époque des (ïérniers Valois, à laquelle succède celle de Henri IV, a nécessairement marqué sa trace dans votre Provence. La famille du Laurens tenait bon, pendant que la plupart des familles de haut rang, dans la sphère d'action de la Cour, étaient frappées. La province jouait le rôle d'une digue salutaire, devant l'invasion du mal qu'avait déchaîné la corruption des gouvernants.
Vous verrez en second lieu un plan d'établissement historique provincial, où seraient groupés dans un ordre méthodique tous les documents et objets, représentés par eux-mêmes ou par des àessins y /ac-^imilé et copies, qui sont les vrais monuments positifs de l'histoire locale (1). En ce qui touche les papiers de famille qui vous donnent tant de mal, et qui sont la principale source de vos découvertes, vous jugerez de suite combien mon plan de musée historique vous prêterait secours.
(1) L' Organisation du travail, chap. I, § 10, p. 60-61 .
Paris, 25 février 1870.
L'édition entière de V Organisation du travail, qoi avait été tirée à 5,500, est à peu près épuisée , et j'ai à m'occuper de suite d'une deuxième.
Si vous jugiez quelque modification opportune, vous ne devriez donc pas tarder à me la signaler.
Il est grand temps d'agir ; car les gens qui sont ici en situation d'être le mieux informés, sont consternés en constatant la rapidité de la désorganisation sociale. Je fais en ce moment une grande tournée dans Paris pour rechercher des hommes de bonne volonté ; mais comme ils sont rares !
J'ai trouvé que les idées de la réforme avaient pris racine dans plusieurs esprits, par exemple celle de la liberté testamentaire; mais on n'est pas disposé à se réunir pour agir en commun, et chacun reste au fond dans un vague désespérant.
Cela ne m'empêchera pas d'affirmer jusqu'à la fin les vérités sociales.
Ligoure, 20 juillet 1870.
La déclaration de guerre m'a causé une affliction que je ne saurais vous exprimer. C'est pour la quatrième fois , depuis l'avènement de l'Empire, que je vois les esprits violemment détournés des préoccupations ayant pour objet une réforme effecti^re. Dans l'impuissance absolue où je suis de réagir contre ce nouvel entraînement, je me borne à souhaiter que la France soit victorieuse, qu'elle soit modérée après la victoire et respecte l'indépendance des petites nations (1).
Si elle doit être vaincue, que Dieu lui inspire, conmie à la Prusse après léna , le désir de se réformer pour se ménager un meilleur avenir I
Mon nouveau livre, la Réforme par lafamiUe,
(1) a Bappelons-nous, disait-U encore à la même époque, qae Louis XIV et Napoléon P<^ furent aussi coupables envers la Hollande que les sourerains d'Allemagne l'ont été récemment envers les Danois, que nos meilleurs rois, en protégeant les petites nations, ont élevé Tascendant moral de notre race à une hauteur qui n'a été atteinte par aucun peuple, d
s'imprime ; et, s'il n'y a pas encore des mécomptes faisant snite à nne grève et à la désorganisation des ateliers par la formation de la garde mobile, mes amis recevront le premier placard du volume (1). Je les prie de ne pas épargner les corrections et les critiques. Signalez-moi surtout ce qui ne vous semblera pas clair à première lecture, et aussi ce qui vous paraîtrait contraire à la pratique ou à l'histoire de la Provence.
J'ai pensé une partie de la nuit à l'œuvre que vous préparez, et je crois avoir trouvé son vrai titre : La famille et les libertés locales en Provencej du Moyen âge à la Révolution (2). Chaque chapitre serait consacré à un siècle, depuis le quinzième, et le dernier traiterait de la Révolution, y compris le temps actuel qui lui appartient. La description des familles d'après les
(1) L'impression de l'ouvrage put se terminer ; mais 8a publication fut forcément ajournée, et il parut en juin 1871, sous ce titre : V Organisation de la famille, selon le vrai modèle fourni par V histoire de toutes les races et de tous les temps.,,
(2) Ce livre ne fut pas achevé par suite des événements. Lorsque j'y revins en 1872, ce fut pour le refaire selon les besoins du temps, et en lui donnant un cadre plus étendu, dans les Familles et la Société en France avant la Révolution.
Livres de raison et les testaments, ponr chacun de ces siècles, serait snivie des conclusions à en tirer en ce qni concerne la propriété, les communes et la yie pnbliqne.
C'est tout nn livre à fiôre ; et, pour vous enconrager à le refaire, s'il y a lien, je vous dirai qne j'ai écrit cinq fois de ma main l' Organisation du travail (2,800 heures de travail)... Vous rendrez des services immenses à l'histoire de notre race. Vous aiderez la génération présente à remonter le courant qui nous entraîne à la déca^ dence, et vous aurez la satisfiu^on d'avoir été utile.
Dans mes observations sur la famille, j'ai constaté l'extrême importance des rites pour la stabilité morale des sociétés. Pourriez-vous trouver quelque chose là-dessus dans vos Livres de raison? En tout cas, je vous recommande ce que j'ai pratiqué cent fois dans mes voyages en Europe. Interrogez quelques vieillards intelligents, et priez-les de vous raconter les cérémonies du mariage dans l'ancien temps, depuis les fiançailles jusqu'au repas final des parents et des amis.
Ligoure, 3 août 1870.
Plus je réfléchis, plus je suis consterné de la masse d'idées fausses dans lesquelles nous nous noyons ; plus je comprends cette décadence ab* solue de tant de peuples que nous retrace l'histoire. C'est Verreur, encore plus que le vice, qui les a perdus. Le grand mal vient des sophiste» qui se font une renommée, en donnant une forme acceptable, persuasive, entraînante, à l'erreur.
J'arrive de plus en plus à classer Tocqueville parmi les sophistes. J'ai été forcé, malgré mon amitié pour lui, à entrer en grande défiance de sa Démocratie en Amérique. Voici que je reviens en partie sur mes premières impressions, en relisant idV Ancien régime et la Révolution, Je suis consterné de voir comment on peut mêler à ce point le vrai et le faux et comment l'opinion se laisse ainsi égarer. Le défaut radical de Tocqueville est d'avoir manqué de courage, pour dire la vérité qu'il savait et pour attaquer l'erreur qu'il apercevait.
Le sentiment que je vous exprime, je l'ai épronvé en retrouvant^ citée dans la conclusion de M. de Broglie ( Vues mr le gouvernement de la France, 1870), une brillante tirade sur la liberté qui m'avait frappé dans Y Ancien régime : a Ne me demandez pas d analyser ce goût suilime (1)... 7> A ce compte, les braves paysans basques , suisses, franco-canadiens, luxembourgeois, etc., qui sont les vrais piliers de la liberté de notre temps, seraient bien peu conscients de la liberté. Us sont étrangers à ces sublimes conceptions signalées par Tocqueville; ils se contentent de pratiquer les lois de la religion, de la famille et de la propriété (2).
(1) (T Ne me demandes pas d'analyser ce goût snblime, il faut PépTonrer. 11 entre dans les grands oœars que Dieu a préparés pour le recevoir ; H les remplit, il les enflamme. On d<»t renoncer à le faire comprendre aux Ames médiocres qui ne l'ont jamais ressenti. 2> (^L'ancien Régime et la BévoîutUm , p. 257-268.)
(2) Rapprocher de cette lettre les développements fournis dans V Organisation du travail, § 56 à 60, au sujet des erreurs qu'entraîne l'abus des mots égalité, liberté, progrès, démocra' tie, etc.
M. Le Play a résumé sa pensée, à cet égard, dans les lignes avivantes de la Réforme sociale : a: On se met en contradiction avec l'expérience et la raison, quand on présente aux peuples l'égalité et la liberté comme des principes absolus, dont il f au-
Au milieu des maux qui vont fondre sur notre patrie, même dans le cas de grands succès, travaillons avec courage pour préparer un meilleur avenir. Dans un temps où la force et la matière sont considérées comme le principe de toute prospérité, la guerre doit rester la préoccupation dominante (1). Pour changer la direction des idées de nos gouvernants , il faut leur démontrer l'influence souveraine des forces morales.
Notre nation grandirait plus par l'acquisition d'une idée juste que par l'aunexion d'une province.
Que Dieu nous envoie les formules de persuasion I
drait ponrsnlyre à tout prix la réalisation pratique. L'égalité et la liberté ne sauraient prétendre à être élevées, comme la religion, la famille et la propriété, an rang des principes primerdiauz. Ce sont des préceptes d'ordre secondaire, dont l'appUcation, variant partout avec la nature des hommes et des choses, doit être tempérée et souvent interdite par les préceptes d'ordre supérieur qui recommandent au respect des peuples l'autorité et la hiérarchie. i> (Chap. XLVIII, § 14.)
(1) d Une influence toute nouvelle tend d'ailleurs à déchaîner le fléau de la guerre ; c'est celle de certains manieurs d'argent qui, appuyés sur l'agiotage des ce Bourses européennes]), fondent des fortunes scandaleuses sur les emprunts, contractés pour les frais de la guerre , et pour les rançons excessives imposées de nos jours aux vaincus. j> {La ComtUuUon essefUieUe, p. 247.)
éL'
Paris, 11 août Ï870.
Je suis venu ici pour la session, et j'y resterai si, selon mon avis, on garde près de la Régente les deux Chambres, comme appuis bien faibles d'un très faible édifice.
Nous ne sommes surpris ni l'un ni l'autre de ce qui se passe. L'épreuve nouvelle que nous subissons fera-t-elle rentrer la France dans les voies de la vérité ? Je ne puis guère l'espérer ; mais je puis du moins continuer l'œuvre que j'ai commencée en 1848. C'est ce que nous pouvons faire de mieux ; il s'agit de créer le parti de la vraie réforme. Tous ceux qui ne savent ni ne peuvent se battre, pour défendre les Vosges et la vallée du Doubs, ne sauraient rendre un service plus signalé au pays.
La correspondance de mes amis m'est bien précieuse. Au milieu de grands malheurs, je n'ai jamais eu d'autre consolation que le travail employé' à combattre l'erreur qui nous perd.
Jusqu'à la venue des dernières humiliations nationales, nous communiquerons par la ligne du Midi.
Paris, le»^ septembre 1870.
Le meilleur moyen que j'aie trouvé pour réagir contre la honte et le chagrin, produits en nous par les événements déplorables auxquels nous assistons, est de réfléchir aux moyens de salut et de continuer mes travaux. Je dresse le budget de la réforme après la crise j et j'achève l'impression de mon livre qui est maintenant fort avancée.
Nous avons affaire à des ennemis impitoyables. Ils ont l'ardeur aggressive que îionnent deux convictions, savoir : l® que nos haines intestines ont étouffé chez nous l'amour de la patrie; 2^ que, Paris pris, la France est prise.
J'ai fait d'énergiques efforts pour indiquer à nos gouvernants la nécessité de cette prévoyance qui réussit si bien à nos ennemis ; je les ai pressés d'organiser des résistances successives dans
rArgonne, à Paris, à Bourges et à Limoges, ou à Tours et Poitiers. L'inerte bureaucratie est contrainte de faire des efforts.
Je lis les Confessions de saint Aufftistin ; elles me ravissent. Saint Augustin est l'un de mes maîtres en science sociale, et je vais dans mon nouveau livre me placer sous son autorité. Il avait complètement trouvé la vérité, en ce qui concerne l'invasion des petits barbares que j'ai souvent signalée comme l'un des faits fondamentaux de la distribution du bien et du mal, même chez les nations les plus perfectionnées (1). Je suis
(1) Voici le pMsage qui venait de frapper si vivement M. Le Play:
< La faiblesse des organes est innocente chez les enfants, mais non pas lenr Ame. J'ai vu, j*ai vu par moi-même un petit enfant dévoré par la jalonsie : il ne parlait pas encore, mais tout pâle il regardait d'un œU haineux son frère de lait... Est-ce innocence, chez un enfant, que de ne vouloir pas partager une source de lait, et abondante et même trop, avec un enfant aussi faible que lui ? Est-ce là donc, mon Dieu, cette innocence des enfants? Non, cette innocence n'existe pas. Ce qu'ils sont alors avec leurs maîtres et leurs pédagogues pour les noix, les balles, les oiseaux, ils le sont plus tard avec les rois et les magistrats pour de l'or, des terres, des esclaves. Les objets de la passion changent avec les années, comme de plus grands supplices succèdent aux ch&timents de l'enfance ; mais, au fond, c'est toujours la même chose. Vous n'avez eu d'autre pensée que de
mortifié d'avoir dépensé des années à découvrir par l'observation des vérités que plusieurs grands hommes ont enseignées depuis longtemps, et que notre détestable système d'éducation nous laisse ignorer.
Signalez-moi donc la vérité, quand vous la trouverez de votre côté.
Ligoure, 12 octobre 1870.
J'ai été ramené brusquement ici par une révolution municipale. Une commune internationale s'est constituée, en excluant tout le Conseil du suffrage universel, tous les propriétaires grands et petits (ceux-ci les plus nombreux), tout ce qui n'est pas ouvrier travaillant de ses bras, et en posant le principe que le pouvoir doit appartenir à ceux qui réalisent trois conditions :
nous donner une leçon d'humilité dans la petite stature des enfants, lorsque vous ayez dit : a Le royaume des cieuz est à ceux qui leur ressemblent. J> (^Confessioru, I, chap. vu, et XIX.)
Être ouvrier de fabrique,
Ne rien posséder et ne rien épargner,
Être unis par les liens du cabaret.
Ce sera une curieuse monographie à faire dans un temps plus calme.
Avisé par le télégraphe, j'ai quitté Paris à la hâte, emportant un seul exemplaire de mon nouveau livre... Et maintenant je réponds & la question que vous me posez, au sujet de la triste situation de notre pays.
J'étais arrivé depuis quinze ans à voir si clairement notre décadence intellectuelle et morale, aggravée par l'accroissement des richesses matérielles, qu'une seule chose m'étonnait : c'est, que la société pût tenir debout... L'erreur nous a plus dévorés que ne nous dévorent à cette heure les conmiunistes et les Prussiens... Le moment est favorable pour la combattre...
Beaucoup de gens sont aujourd'hui disposés à dire leur mea culpa^ à écouter la vérité; ces mêmes gens fermeraient les yeux si la prospérité pouvait revenir demain.
Je reste donc plein, non de confiance pour le présent prochain, mais d'espoir...
Gardez-vous du découragement, mon cher ami, et travaillons ensemble au salut du pays. Quand même la France serait réduite à la banlieue de Bourges, continuons à faire servir la langue de Descartes à propager le vrai. Ceux qui triomphent à cette heure ne sont pas sans reproche. Ils sont à beaucoup d'égards envahis par Terreur, et j'ai maintenant le devoir de les signaler aux méfiances du monde civilisé, puisque la France a perdu tout droit et tout pouvoir de diriger le mouvement européen.
Jusqu'ici, j'ai signalé l'erreur en France et le vrai chez nos émules. J'insisterai dorénavant ^ sur ce qu'il nous reste de vérité et sur ce qui est faux chez nos maîtres.
Qiie Tnadmodum ignis aurum probatj sic miseria fortes viras. Il faut plus que jamais se connaître et serrer les rangs.
P. S. Nous labourons avec le concours d'une population obéissante et dévouée (jusqu'à présent). Nous travaillons à conjurer autant que possible, pour l'an prochain, le danger de la famine.
Ligoure, 16 novembre 1870.
Mon fils , qnî fait partie du second ban des mariés de vingt à quarante ans , va na'être enlevé prochainement. L'émotion que nous donne ce départ nous ramène à tous nos amis, et nous nous demandons quel est leur sort...
J'ai une vie très occupée, je me suis fait journaliste et je continue ma propagande. Je laboure à force quand le temps le permet. Le départ de mon fils me confère le soin de gouverner quatre cents hectares, dont vingt sont cultivés en réserve par des domestiques. C'est une bien grande besogne ; mais elle applique ma pensée à une œuvre utile, dans un moment où l'on ne peut sans angoisse la diriger vers la chose publique.
La maison-souche s'affermit peu à peu... Je ne saurais vous dire combien cette existence serait agréable, si l'on pouvait y travailler en paix à la réforme nationale et locale. Que la France serait puissante, si tous les proprié-
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taires da sol résidaient sur leurs domaiiies dans les mêmes conditions I
Signalez-^moi les hommes et les pensées qne vos relations et vos lectures vous font découvrir. J*y compte toujours.
Ligonre, 27 janvier 1871.
Dans ce triste temps , la préoccupation du bien public ne me donne plus que des chagrins. Les affections de famille sont devenues ellesmêmes une source de maux, puisque mon fils unique, attaché à notre légion, est dans l'Indre, à 30 kilomètres de l'ennemi qui envahit sans relâche le territoire.
Aussi, les lettres de mes amis m'apportentelles une des rares satisfactions dont je puisse jouir encore ; et j'éprouve un grand soulagement, après avoir perdu dix-huit personnes du cercle de mes relations, à savoir que mes amis de Provence sont, au moins pour quelque temps encore, à l'abri des atroces souf&ances de l'invasion.
Ponr nous, nous sommes très menacés ici...
Une correspondance de Bordeaux m'annonce que la guerre continuera sans trêve après la prise de Paris : d'où la conclusion qu'il faut s'attendre à un envahissement général du territoire.
Je vais donc avoir l'obligation de commencer une vie errante avec ma femme, ma fille, et deux petits-enfants, sans même avoir l'assistance de mon fils exposé chaque jour à la mort ou à la captivité.
C'est une cruelle perspective ; mais je l'accepterais conmie une insigne faveur de la Providence, si le désastre que nous subissons ouvrait les yeux de quelques hommes d'État capables de nous sauver, s'il faisait comprendre à ces hommes que le salut est dans le retour aux trois formes du respect (1)..
Malheuretisement, je ne vois rien venir en ce genre... Combien flottent plus ou moins entre
(1)11 a été dît plna haut (pagds 19.9-210) et nous savons que M. Le Play désignait par là les trois grandes réformes & opérer, les unes dans les idées et les mœurs , les autres par des lois : -<- Bestaurer la religion, raffermir l'autorité paternelle, ramener la femme an foyer et protéger la jeune fille contre la séduction.
les diverses formes de la Révolution, entre le scepticisme et la religion, en flairant les préjngés de rélecteur auquel ils comptent faire appel ! Ils ne pourront, je le crains, qu'être hostiles à des idées qui font une part large et nette à la tradition nationale, aux vraies libertés locales et à rindépendance du foyer.
Mais je ne recule pas d'une semelle et ne m'abandonne à aucun découragement. Je travaille beaucoup pour trouver des apôtres de la réforme et pour seconder ceux qui viennent me chercher par lettres ou en personne.
On m'écrit que « mes disciples ]b devraient se réunir pour travailler & la réalisation de € mes idées ]>, dès que la crise sera passée. Cette formule témoigne d'une amitié qui me touche ; mais elle n'est pas exacte,, et il faut se garder de l'émettre. Les honmies que je voudrais réunir ont pour ralliement, non ma doctrine, mais<i le Décalogae, l'Évangile et la doctrine vivant dans la pratique des Autorités sociales j». Cette vraie formule permet de supprimer mon nom.
J'ai maintenant la direction de notre grande culture à douze attelages. L'une de mes grandes
douleurs est d'attendre le pillage de ces attelages, lequel réduira à l'inaction et au dénûment l^s vingt familles qui nous secondent dans nos travaux. Le pillage des grains réservés pour leur nourriture achèvera notre ruine ; et notez que beaucoup de Français, nos voisins, déclarent vouloir faire ce que les Prussiens, ne feront pas. Quel temps I et dire que l'esprit de révolution reste intact chez nos dictateurs !
Ligoure, 5 mars 1871.
Le service de la poste est absolument désorganisé dans nos contrées. Du reste, les impérieuses exigences des semailles de printemps, dont je suis chargé en' l'absence de mon fils, font tort à ma correspondance. Aujourd'hui, je profite de mon dimanche pour vous écrire.
Votre idée sur la translation du siège du gounement de Paris à Versailles est partagée par beaucoup de bons esprits. Elle est juste en partie à un certain degré ; il ne faut pas cependant
l'exagérer. Paris était tout, il ne doit pas être rien. Nos dictateurs actuels ont plus concouru & cette révolution que la populace égarée ; mais je conviens qu'ils auraient eu, à Tours ou à Bordeaux, moins de moyens d'action.
La translation de l'Assemblée à Versailles n'est qu'un expédient, un moyen mécanique de réforme. Or, ce qu'il faut, vous le savez, c'est améliorer le fond des choses, c'est qu'un changement se produise dans les idées et les mœurs de la classe éclairée.
Entendons-nous pour cela. Mes semailles vont finir, et je serai à cet effet tout entier à mes amis.
Qu'on le sache bien, qu'on ne cesse de le dire et de le redire. Le mal ne vient pas seulement designorants, des égarés,despauvresquiforment l'armée des communistes. H vient principalement des maîtres qui donnent le mauvais exemple à leurs serviteurs, des riches qui ne remplissent pas leurs devoirs envers les pauvres et envers le pays, des manufacturiers qui accumulent dans une dépravation affreuse des masses dégradées, des municipalités qui emploient le meilleur des
campagnes à multiplier des villes malsaines et à y attirer toute la corruption de TOccident, des gouvernants qui méditent et provoquent des guerres injustes, des savants et des lettrés qui propagent depuis cent ans les sophismes dé Bousseau sur la perfection originelle, enfin des honnêtes gens qui, n'ayant pas à se reprocher ces méfaits et donnant même leur adhésion aux principes éternels du bien conservés par la pratique des autorités sociales, restent inertes et refusent toute coopération pour les répandre autour d'eux. J'ose ajouter que ces derniers ont fait le plus grand mal ; car ils nous ont endormis et nous ont inspiré une confiance non fondée, pendant que les masses de V Internationale et toutes les catégories d'égarés et de méchants travaillaient de concert à la ruine de la société.
Je reconnais assurément que l'armée révolutionnaire, en général, est menée par des instincts pervers où tout amour du vrai et tout dévouement font défaut.
Mais il existe quelques chefs dévoués honnêtement, sans intérêt personnel, à l'erreur et au mal.
Mon plus cher ami et camarade d'études à 1*École des mines, Jean Keynaud, était de ce nombre. Comme Kousseau, il croyait à la perfection originelle des jeunes générations, et il pensait servir l'humanité en les arrachant à l'action oppressive des prêtres et des gouver- / nants. H croyait, en outre, que le remède était dans la suprématie et la toute-puissance de l'État, imbu de la même croyance et se donnant pour mission de l'appliquer. Il eût souffert le martyre pour cette doctrine, et il passionnait les masses qui l'entendaient. Il suffit d'un homme de cette trempe pour conquérir à l'erreur un peuple entier, si les vertus d'un réel apostolat du vrai et du bien ne font pas contre-, poids à une si détestable propagande.
Or, une observation attentive m'a fait découvrir deux traits apparents chez ceux qui devraient exercer la propagande contraire.
Grande est chez un bon nombre l'honorabilité du caractère ; mais leur impuissance dans l'action est absolue.
Je ne sais si vous voyez percer l'orgueil dans cette lettre. Ma conscience ne me reproche
rien ; ce que je conseille est inspiré par le dévouement, dans un temps où l'abîme est béant. En somme, il faut se mettre en mesure de susciter un grand mouvement vers le vrai.
Ligotu^e, 10 mai 1871.
J'eusse voulu reprendre activement la publication de mon volume sur V Organisation de la famille, en profitant de l'éclaircie qui s'est produite entre la paix avec les Prussiens et la guerre de Paris ; mais j'ai été arrêté par mon éditeur qui n'a pu livrer le papier nécessaire au tirage. J'espère cependant que ce tirage suivra de près la fin de la guerre.
M. Cochin m'écrit pour entamer une correspondance qu'il veut publier dans le Français. Je commence ce matin ma première lettre, sans trop savoir si nous aboutirons à un résultat utile.
Travaillons, la catastrophe arrive à grands pas.
432 LETTBES
Paris, 12 juiUet 1871.
Je suis ici sur la brèche, et j'y resterai agissant dans l'hypothèse où les incommensurables erreurs de notre race seraient guérissables. Les malheurs de la patrie m'ont fait connaître . des collaborateurs dévoués, qui vont travailler a la besogne du salut.
Gardez-vous du découragement, et, pour cela, faisons un faisceau où la propagande comblera les vides de la mort. Chaque membre doit surtout agir en rétablissant la vérité, et il ne doit écrire qu'après avoir longtemps observé. Le mal de notre temps n'est pas seulement dans la paresse des lecteurs ; il est aussi dana la multiplicité infinie des bons mauvais livres^ et surtout des livres neutres qui rabâchent sans cesse les banalités sur a: le progrès, l'ère nouvelle, etc. D, qui professent formellement l'erreur ou qui redisent sur le bien des choses vagues et peu utiles.
Permettez-moi de vous dire encore que le
premier devoir des amis de la réforme est de critiquer leurs collaborateurs. Pratiquez cela avec moi, sans craindre le mécompte de Gil Blas devant l'archevêque de Grenade, et commencez par me marquer ce que je dois faire, pour perfectionner V Organisation de la famille dont l'impression se termine en ce moment.
En ce qui vous touche , je vous conseille de substituer, dans votre titre, le vnot famille k celui de foyer domestique. Il faut plus que jamais faire ressortir le rôle social du père.
Plus nous avancerons, plus nous constaterons qu'il faut rendre à la famille son autonomie. L'autorité paternelle accomplira ce qui est au-dessus des forces de toute autorité publique. Nous ne pouvons évidemment constituer aujourd'hui que de mauvais gouvernements avec des hommes livrés à l'erreur. Notre salut ne peut venir que de la seule autorité qui, dans cet état d'erreur profonde, reste en vertu de la loi naturelle dévouée à ses subordonnés.
Paris, 4 août 1871.
Je partage vos justes alarmes au sujet de notre marche rapide vers l'abîme. Il est honteux que les gens de bien soient seuls impuissants et ahuris, tandis que les méchants, infiniment moins nombreux, sont seuls énergiques et clairvoyants.
Les méchants et les égarés font assurément le mal ; mais les bons se laissent périr avec une indolence et une résignation inexplicables.
Il y a pour moi un bonheur extraordinaire h être débarrassé de mes fonctions publiques, et à pouvoir enfin, pour la première fois de ma vie, suivre en toute lîbéïté la succession naturelle de mes idées. J'ai entrepris un nouvel ouvrage, une sorte de catéchisme social par demandes et par réponses. La première partie, Vlntrodiustion, va être publiée, et elle aura pour titre : la Paix sociale après le désastre. J'ai mis là, sous une forme bien sommaire, des idées applicables au temps présent, à la conduite de chaque jour...
H est temps d'agir, de créer la classe supérieure, celle qui ne songe qu'au bien public, qui ne demande rien pour elle, rien pour ses parents, qui laisse de côté la gloire académique, les vanités d'auteur, et en général toute préoccupation personnelle, de quelque nature qu'elle soit. Ce qui me désole, c'est que ces hommes sont rares. Il y en a cependant ; il
faut plus que jamais les chercber Qu'ils
s'unissent, qu'ils se mettent à l'œuvre, sans manquer aux devoirs de famille et aux exigences du pain quotidien. Il faut en ce moment négliger les livres, pour agir sur des gouvernants honnêtes, mais entraînés par les traditions révolutionnaires qui ont tout perdu, et sur notre malheureux pays qui sue de toute part l'antagonisme.
-OÇsO&'OO-
APPENDICE
LETTRES DE FREDERIC LE PLAY A M. CLAUDIO JANNET
APPENDICE
LETTRES DE FREDERIC LE PLAY A M. CLAUDIO JANNET
Paris, 26 décembre 1866.
Nous n'échapperons à la désorganisation sociale qui nous menace, que si un nombre suffisant d'hommes pénétrés des vrais principes se tiennent prêts à affirmer et à démontrer la vérité au jour de la prochaine catastrophe.
La catastrophe ne nous sera pas épargnée ; car les classes riches se montrent de plus en plus indignes de la haute action directrice qu'elles devraient eiercer. A Paris surtout, le luxe et la débauche débordent, tandis que les pauvres.
dont le nombre grandit chaque jour par l'effet d'un déplorable esprit de vertige chez l'autorité municipale, se montrent eux-mêmes de plus en plus corrompus et envieux.
La conséquence fatale de cet état de choses ne saurait être douteuse pour un esprit clairvoyant.
Il faut se préparer à accomplir la haute mission de paix et de justice qui, seule, peut établir des liens entre ces deux classes aveugles et ignorantes ; et l'on n'agira eflâcacement dans ce but qu'à la condition d'être rapproché par une doctrine d'un certain nombre de collaborateurs.
Or, aujourd'hui, il faut plus que douze apôtres pour conjurer l'effet d'une explosion aussi prochaine. Tous ceux a qui la Providence a accordé le pain quotidien doivent employer tous les jours de leur vie à trouver des collaborateurs pour cette œuvre de salut,
Paris, 13 juin 1867.
Vos lettres me sont un agréable délassement, au milieu des impressions pénibles que me eau-
A M. CLAUDIO JANNBT. 441
sent journellement l'égoïsme, l'antagonisme, le luxe et le Vice qui envahissent notre malheureuse patrie.
Au spectacle de la corruption qui dissout les classes dirigeantes, je tourne avec inquiétude mes regards vers les jeunes générations.., ; et j'éprouve un sentiment de calme et de bien-être, quand je vois de jeunes pères de famille imbus des vrais principes de la réforme du dix-neuvième siècle, se préservant des chutes qui ont accompagné tous les efforts des réformateurs de 1789...
Je ne me décourage donc pas, en me voyant & peu près seul sur la brèche , là oîi la réforme doit plus qu'ailleurs lutter contre la corruption, c'est-à-dire dans ce malheureux Paris, en dehors, duquel cependant on trouve peu de moyens efficaces d'agir sur le mouvement social.
Paris, 81 août 1867.
Nous recherchons aujourd'hui, le père Gratry et moi, par une active correspondance, le moyen
de fonder une société militante "pour la réforme sociale.
L'un et l'autre, nous sommes préoccupés des ravages que font en ce moment les matérialistes au sein delà jeunesse. Ces prétendus savants construisent une nouvelle genèse, dans laquelle l'homme dérive de l'huître sans aucune autre intervention que celle des agents matériels 1
C'est la barbarie prêchée au nom delà science.
Paris, 30 janvier 1868.
J'ai lu votre travail (1) ; c'est là la vraie méthode...
Notre pays sera en voie de guérison, lorsqu'on
(1) La Société d'économie sociale avait mis à Tétude les divers régimes établis en Europe et en Amérique pour la transmission des biens, et avait ouvert une enquête plus spéciale relative à la France. K. Claudio Jannet en fournit une sur les Eésultats du partage forcé des sticcessions en Provence» C'est de ce travail que parle ici M. Le Play. Il résumait, a'/ec les observations personnelles de l'auteur, les témoignages d'une centaine d'hommes compétents, propriétaires fonciers, magistrats, avocats, notaires, conseillers généraux. (Voir la 2*^ édition publiée en 1871- chez Guillaumin et Pédone.)
A M. CIiAUl)IO JANNBT. 443
remplacera les divagations politiques, les colonnes de chiffres et les moyennes de la statistique, par l'observation de la famille, de l'unité sociale qui disparaît toujours dans notre économie politique actuelle, et qu'on a cherché vainement & remplacer par l'individu , la commune et la nation...
Pour changer nos mauvaises institutions, il faut détruire les erreurs de l'esprit public. Dans l'état où nous sommes, je ne vois d'autre moyen d'action que l'apostolat. Cet apostolat exige trois choses : P un Credo donnant une formule claire des vrais principes sociaux : 2^ quelque,^ apôtres éminents, agissant sur les masses parleur vertu et leur éloquence ; 3^ des chefs de famille imims de la doctrine ^ et agissant journellement sur leur entourage par leur exemple et leur modeste enseignement.
Tout cela, sans doute, exigera beaucoup de temps ; mais des jeunes gens doivent plus facilement en prendre leur parti que les hommes de mon âge.
Quant à moi, je continue à améliorer le Credo, autant qu'il dépend de moi. Mais, grand Dieu!
444 LETTRES DE FRéDÉRIC LE PLAY
qu'il est difficile de trouver les formules propres à inculquer la vérité à ceux qui ne veulent pas l'entendre I
Paria, 17 février 1869.
Très sensible aux témoignages contenus dans votre lettre, j'appelle votre attention sur le point suivant. Vous dites :
« Mais comme la raison finit par avoir toujours raison, et que l'opinion d'une nation finit à la longue par se tourner vers le vrai... »
Je vous signale la nécessité d'ajouter comme complément de votre pensée :
a: ...Siles hommes dévoués au culte de la raison et à la recherche du vrai n'ont pas été complètement détruits par le régime antérieur , et s'ils s'unissent pour /aire leur devoir! »
Dans le cours de mon existence, j'ai vu singulièrement diminuier le nombre et la qualité des hommes dévoués au vrai ; et je constate que les impressions utiles que j'ai reçues du milieu am-
biant étaient plua nombreuses autrefois qu'elles ne le sont aujourd'hui.
n est nécessaire que la jeunesse ait foi dans l'avenir; mais il faut qu'elle comprenne bien que cet avenir est subordonné à sa vertu et & son travail.
Il n'y a ni progrès fatal, ni décadence fatale ; malheureusement pour nous, depuis trente ans, depuis quinze ans surtout, la décadence l'emporte en somme sur le progrès.
Ce qui combat ma foi dans l'avenir de la France, c'est que l'erreur a envahi presque complètement les classes dirigeantes. Elle a pour ainsi dire possession acquise, et, pendant que les gens de bien sont divisés ou inertes, elle devient maîtresse du pays. Ces derniers s'endorment pour la plupart dans l'isolement ^ ou s'agitent sans aucun résultat, sans pouvoir ou même sans vouloir se grouper. Les méchants ou les égarés ne sont pas mieux organisée peut* être 5 mais ils ont pour eux lia. force que donne la propagation universelle de l'erreur. Ils sqnt compris à demi-mot ; ils triomphent, dès qu'ils énoncent leurs déplorables idées, tandis que les
quelques gens de bien qui agissent sont obligés, pour faire quelque impression, de s'épuiser en efforts soutenus afin de démontrer l'évidence.
Dans l'ouvrage que je viens de terminer, j'ai été conduit à écrire un petit paragraphe indiquant « comment un peuple civilisé peut retomber à l'état sauvage 3>. Le mal grandit chaque jour, par l'effet de l'activité des méchants et de l'indolence des gens de bien. Pour nous réformer et nous sauver, il ne suffit pas d'avoir la foi, il faut des œuvres I
Paris, 22 juin 1870.
... Il y a ici de grands talents ; mais tout cela se contrarie et s'annule, faute d'entente sur le choix de la doctrine et des maîtres du mouvement. Tout le monde veut commander ; mais nul ne peut obtenir obéissance.
Je continue & chercher les autorités sociales et à mettre en lumière leur pratique et leur doctrine. Je n'apprends plus grand' chose, parce que
veilà quarante ans que je cherche ; mais je passe ma vie à mettre en ordre ma récolte, et je m'applique à recueillir ce qu'il y a de plus essentiel dans une si immense quantité de faits et d'idées. C'est ainsi que je trie l'Organisation du travailj comme j'avais trié la Réforme sociale. •
Mon travail s'emploie en ce moment à développer la connaissance de la famille-souche, qui est l'unité de la vie sociale, et, dans cette intention, je fais un petit ouvrage qui sera publié à peu près en même temps que le nouveau livre de M. de Ribbe.
Le but de mes efforts est de résumer ensuite toute la pratique et toute la doctrine, dans un autre petit livre qui se vendrait 50 centimes..;
Cela fait, le jour sera peut-être venu de tenter la publication d'un journal hebdomadaire.
En attendant, nous songeons à constituer dans les provinces, et, autant que possible, dans chaque département, des centres de propagande où l'on travaillerait à asseoir la société sur
un terrain plus sûr que celui de la politique et dès plébiscites, centres placés en dehors du tourbillon qui emporte les Parisiens..,
Ligoure, 26 septembre 1870.
La triste situation où nous sommes ne m'étonne pas, car je n'ai cessé de la prévoir depuis vingt ans... . .
' Ce n'est pas après la crise, c'est aujourd'hui plus que jamais que doivent s'unir les gens de bien.
Il faudrait trouver dans chaque localité le moyen de préparer la connaissance des conditions du salut. J'ai essayé ces jours-ci d'agir à Tours avec le concours de M. Mame. Je ne puis rien faire ici, en présence de municipalités rurales et urbaines qui ne songent qu'à manifester la haine de l'ouvrier porcelainier contre le patron; mais je suis à la disposition de mes amis, s'ils peuvent tenter quelque chose ailleurs. Jamais je n'eus plus de vigueur d'esprit pour me dévouer à la réforme.
Je publierais, par exemple, sous forme de feuilles volantes d'un sou, une série de lettres ayant pour titre commun : Le désastre et le salut.
"STe n'ai pas un mot à changer à mes quatre ouvrages ; je n'ai pas sous ma plume un mot de haine pour aucun parti ; je croirais dans cette voie pouvoir faire beaucoup de bien...
L'idée fondamentale, à reproduire sous toutes les formes, est la nécessité de réorganiser la famille.