BONNEMAIN , ESTELLE
Rassurez-vous , mon cher beau-frère... dans l'instant, ma sœur va paraître... la toilette avance; car M. Plaisir , le coiffeur , a presque fini.
BONNEMAIN
C'est heureux !.. depuis midi qu'il tient ma femme par les cheveux... Quel terrible homme que ce Plaisir ?.. on ne peut pas dire qu’il ait des ailes... J’en sais quelque chose.
Air : Ces postillons sont dune maladressex
Pour être beau , pour plaire à ma future ,
Moi , ce matin , je me suis immole ;
Car mes cheveux rétifs à la frisure,
Sans son secours n’auraient jamais bouclé:
Pendant une heure on souffre le martyre,
Pour qu’à la mode ils soient ébouriffés.
Cent fois heureux ! c’est le cas de le dire,
Ceux qui sont nés coiffés.
ESTELLE
Ne vous impatientez pas... je vais vous tenir compagnie , et m’acquitter de la commission dont vous m’aviez chargée... Je sais enfin pourquoi , depuis hier, ma sœur vous boudait.
BONNEMAIN
Vraiment ?.. vous l'avez deviné?
Oh , mon dieu, non... elle me l’a dit... c’est que vous ne lui avez donné que des cachemires longs.
BONNEMAIN
Et elle exige peut-être...
ESTELLE
Du tout, elle n’exige pas; mais elle est de mauvaise humeur, pareeque ses bonnes amies lui avaient fait espérer qu’elle en aurait aussi un cinq quarts.
Air des Maris ont tort.
Qu’un mari donne un cachemire,
On commence à croire à ses feux ;
En donne-t-il deux?... on l’admire ;
On dit qu’il est bien amoureux.
BONNEMAIN
Il nous faut donc, mesdemoiselles,
De notre ardeur quand vous doutez,
En chercher des preuves nouvelles Chez les marchands de nouveautés.
Savez-vous, petite sœur, que ma corbeille me coûtera près de trente mille francs?
ESTELLE
Qu’importe ! quand on est amoureux et receveurgénéral...
Raison de plus... Par état je reçois et ne donne pas... D’ailleurs , ce cachemire cinq quarts... je l’ai bien acheté ; mais c’était à vous que “je comptais l’offrir.
ESTELLE
Eh bien!..? donnez-le à ma sœur... et qu aucun nuage ne vienne obscurcir le plus beau jour de votre vie.
BONNEMAIN
Quoi !.. vraiment ! vous n’y tenez pas?
ESTELLE
Moi !.. nullement.
BONNEMAIN
Dieu ! quelle femme j’aurais eue là !.. si notre mariage n’avait pas été rompu !
estelle , souriant .
Comment !.. vous y pensez encore?..
BONNEMAIN
C’est que je ne puis moi-même m’expliquer comment cela s’est fait... C’est vous qui êtes la sœur aînée... c’est vous que j’ai demandée en mariage... je crois même que c’est vous que j’aimais... et puis on m’a persuadé que j’aimais votre sœur , et si bien persuadé que je suis maintenant réellement amoureux.
Et vous avez eu raison... Antouine est bien p!us gaie et bien plus aimable que moi.
BONNEMAIN
Mais elle est passablement coquette... elle fait des frais pour tout le monde.
ESTELLE
Eh bien !.. vous voilà sûr qu’elle en fera pour vous.
BONNEMAIN
Oh! certainement... mais elle a une vivacité, une inégalité de caractère... tandis que vous... vous êtes si bonne , si indulgente... et puis d’autres qualités.... vous ne tenez pas aux cachemires... vous entendez l’économie d’un ménage.
ESTELLE
Avec un époux millionnaire , c’est une qualité inutile... et je n’aurais su que faire de votre fortune, tandis que ma sœur vous en fera honneur; et votre maison sera tenue à merveille... un financier et une jolie femme... c’est la recette et la dépense.
BONNEMAIN
Eh ! sans doute; mais...
ESTELLE
Allous , mon cher beau-frère... vous êtes un ingrat... vous ne sentez pas tout votre bonheur.