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Le poème de la pipe et de l'escargot

Que mes poèmes soient étranges et qu'on les raille et leur auteur, cela m'est peu, car les louanges ne sont pas chères à mon cœur,

hors celles de quelques poètes au cœur fervent, au regard pur et qui nagent, blanches mouettes, dans les ténèbres et Tazur.

JMa vie en silence s'écoule, c'est pour peu d'hommes que j'écris, car si je chantais pour la foule je pousserais bien d'autres cris.

Des deux poings défiant les astres je clamerais à grands fracas et ferais crouler les pilastres et les balustre's sur mes pas ;

ou, plaignant ma longue misère en des tumultes mesurés, d'une voix qu'on dirait sincère, Apollon, je t'invoquerais.

Je pourrais dater une stance, doux exotisme, de Turin, de Heidelberg ou de Constance, sans avoir jamais pris le train.

Et ;e plairais aux demoiselles, ayant mis à mon violon, non des cordes, mais des ficelles pour des romances de salon.

Kt peut-être dans mon vieil âge pourrais-je voir sur mon perron un laurier bercer son feuillage...

Mais à quoi bon ? mais à quoi bon l

La gloire éclot, jaunit, se fripe et se fane de l'aube au soir et j'aime mieux lumer ma pipe que reniiler son encensoir.

lo TA PIPE ET L'ESCARGOT

A Henri Tldartlneau.

Je vais songer à la jeune fille que /ai

peinte naguère au tome deux de X Abrégé

de mes Amours et dont la grâce était fleurie.

Cet abrégé n'est pas encore en librairie,

mais elle est dans mon cœur comme une rose dans

un livre. Je souris mais j'ai serré les dents

avec un tel sanglot que j'ai fendu ma pipe,

l'autre hiver. La douleur elle-même se fripe

et plus rien ne demeure au fond de nous que des

fleurs mortes. C'est enfin l'heure que j'attendais

du calme intérieur et de l'ombre assagie

et je puis maintenant allumer ma bougie

pour éclairer l'herbier poudreux du souvenir.

Mais j'entends les chevaux de l'aurore hennir !

Ah ! laisse le passé, bois mort et feuilles sèches.

Le soleil sur les toits lance de rouges flèches;

détourne tes regards des vierges d'autrefois;

leur visage pâlit comme la lune; et vois

bondir en secouant leur sauvage crinière

les quatre étalons blancs cabrés dans la lumière.

LA FIPK ET L'ESCARGOT u

Tes bras ont une courbe adorable et malgré que

ton cœur n'ait que dédain pour la grammaire grecque

de Burnouf et le dialogue d'Ampelis

et de Chrysis, tu m'es plus chère que ces lis

bleus et verts qui s'ouvraient sous les feuilles des frênes,

l'autre automne. Mais le collier que tu égrènes,

ta chevelure qui ruisselle et la tiédeur

de ta gorge et tes mains pures comme l'odeur

des roses disent la vanité de mon li\'re

et qu'il vaut mieux ce soir où ta grâce m enivre

dans tes bras regarder à travers le rideau

la lune comme un œuf dansant sur le jet d'eau.

t2 LA PIPE ET L'ESCARGOT

Je crayonne ton nom sur la peau d'un tambour

au corps de garde. Où est le jour ? Où est le jour

où tu tendis tes mains vers mes lèvres ? La pluie

battait les vitres. Dans ma mémoire éblouie

tu refleuris, bouquet de roses qui trempais

dans l'ombre et parfumais Toubli des canapés;

sur toi mon souvenir est la caresse douce

d'un clair de lune sur les collines. Soir d'où ce

bonheur m'est venu ! Soir rare dont je rêve en

larmes, où j'ai compris ton visage fervent

qu'atténuait déjà le charme des automnes.

J'avais un air mélancolique et des gants jaunes.

Et naguère aux midis de résine imprégnés,

Après les bois de pins torrides, je baignais

mes mains dans tes cheveux comme dans une eau pure,

ô toi que mon amour ce soir caresse et pare.

Tu trempais en riant des roses dans du sucre

et tu mordais dans leur fraîcheur à blanche nacre,

et quand tu me tendais tes lèvres, j'y goûtais

les roses dont l'arôme embaume les étés.

Chambre d'hôtel ou flotte une odeur de benzine,

les échos d'un concert sur la place voisine

et le parfum amer de tes épaules nues.

Tu rêves dans mes bras de berges inconnues

où le vent tiède émeut des feuillages de givre,

d'une prairie épaisse où ta chair serait ivre

et d'eau sous un soleil pâle comme une perle.

Tu dors; le double flot de ta gorge déferle

doucement; d'une fleur je caresse ta joue

et j'écoute là-bas la musique qui joue

sous les ormes grillés, ô ma belle dormeuse,

Guillaunie-TeU^ le Beau Danube et Satnbre-et-Jfleuse,

Le décor somptueux et lourd d'étoffe rouge où parfois de chaleur une rose s'écroule, l'eau tiède des bouquets que boit l'ombre torride et toi voluptueuse et nue et ton sourire et ton bras où miroite une chaîne d'ivoire et d'or. Ah ! dans le lin immaculé d'un voile goûter la neige et l'aube aux flûtes argentines et la nuit pure et les étoiles maritimes.

i6 LA PIPE ET L'ESCARGOT

Bien qu'avec passion à mes bras tu te livres,

je sais que tout est vain, Famour comme les livres ;

les étoiles se faneront dans le foin bleu

et rien ne vaut le soir ma pipe au coin du feu

qui me caresse et m'offre un trouble paysage.

Kt pourtant je reviens toujours à ton visage

encore que je sache au monde qu'il n'est rien

qui puisse consoler un cœur comme le mien.

C'est le feuillage noir des platanes que perce une flèche de lune et la sonore averse des nocturnes. O nuit musicale! J'attends... Et j'attendais que tes bras ivres de printemps vinssent avec fraîcheur se nouer à mes tempes. Aujourd'hui quelle main rallumera les lampes et l'espoir, me rendra les blancs oiseaux enfuis et jonchera de fleurs les routes que ;e suis?

i8 LA PIPE ET UESCARGOT

Puisque tout est pareil aux feuillages labiles, c'est vainement que sur mes flûtes mialhabiles je chante les jongleurs, ta grâce et nos doigts joints. Le monde et ta beauté n'en passeront pas moins. C'est vrai. Mais par les vers où mon rêve s'applique nous entendrons passer l'univers en musique.

Pour distraire nwn ami U pacte Léon Vérane

Les fraises sur le plat de blanche porcelaine

gardent la fraîche odeur de l'aube sur la plaine,

des branches, de la mousse et des sources glacées.

Sur la nappe j'ai mis ton bouquet de pensées

et tandis que les yeux pensifs tu te recueilles,

ce soir grave, je vois glisser entre les feuilles

la lune comme dans les vieilles élégies.

Un souffle tiède et pur caresse les bougies

et berce la glycine et les roses blafardes

et la tonnelle. Prends des fraises. Tu regardes

au Champagne doré le sucre se dissoudre ;

le temps sur nos cheveux verse du sucre en poudre

et j'aurai quelque jour de larges nicches blanches.

Mais qu'importe ! ce soir vers moi si tu te penches

sans crainte de l'automne et des feuilles rougies

et si pour mes baisers tu souilles les bougies.

Prends ton manteau. Suspends les plaintes éternelles

et buvons la splendeur des heures automnales,

car la pourpre des bois environne le zèbre

qui rue et trotte et mord le feuillage et se cabre.

C'est le nouvel octobre et la sente où je marche

je la foulais naguère en brandissant la torche

quant au sort je voulais attacher des entraves

et nouer à Fazur les roses de mes rêves ;

et nous nous oublierons et que notre cœur saigne

en regardant glisser la souplesse d'un cygne

et nous contemplerons dédaigneux des clepsydres,

les paons de cuivre bleu dans le bronze des cèdres.

A Léon V^éranc.

Non, ce n'est pas cela que tu avals rêvé

et le soir quand tu vas t'attabler au café

pour lire Le Di^an, La Phalange ou Les Alargcs,

tu songes aux voiliers qui glissent sur les larges

atlantiques, en plein azur, vers les îlots

candides, nénuphars que balancent les tlots.

Les buveurs braillent. Tu es seul. Tu lis. Tu coupes

les pages. Tu es seul dans le bruit des soucoupes ;

et ces gens dont le cœur ne retlète aucun ciel

ignorent Gaudion, Royère et Ouhamel.

Tu es seul et sous tes sourires tu sanglottes,

rose triste au milieu d'un bouquet d'échalottes.

A Jean PeUerin.

Reste dans ta coquille et dédaigne, escargot,

cet humide parfum de rose et d'abricot ;

ta solitude sera douce si tu Tomes

de beaux rêves ; il pleut ; tu mouillerais tes cornes.

L'averse drue et chaude écrase le gazon,

et les tonnerres illuminent la maison

et la muraille où tu te colles sous les toiles

d'araignée ; et le vent a soufflé les étoiles

et la lune a roulé dans l'herbe comme un fruit.

Rentre tes cornes ; loin des éclairs et du bruit,

médite sur toi-même et dore tes pensées.

L'orage fauche l'herbe et les feuilles froissées ;

il siffle et fait voler les ardoises du toit.

Laisse le monde s'écrouler autour de toi.

A Henri AI art LUC au.

Lève le nez, ferme ton livre et ton pupitre.

La flûte de cristal à la bouche du pâtre

module sous les fleurs nouvelles et les feuilles

un air grave qui fait rougir les jeunes filles ;

et son souffle fervent, magnifique et docile

s'épanouit dans la lumière universelle.

Klle chante la joie et les collines fraîches,

le cri des paons, le vert des bois, le vert des ruches,

Técarlate des liserons sur les écorces,

le bleu du ciel, le bleu des yeux, le bleu des sources.

Elle chante, elle vibre, elle crie, ô nature,

elle te loue et s'abandonne à ton mystère,

et son âme n'est plus qu'une phrase amoureuse.

Elle vibre et soudain trop ivre elle se brise

et, poussière immortelle, au monde elle se mêle.

Douce llûte et mon cœur qui se donne comme elle.

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