‹ Le poème de la tranchéeChapitre 1 sur 1 · DE RECONNAISSANCE INFINIE · texte numérisé non relu

DE RECONNAISSANCE INFINIE

LA VEILLE

La pluie épaisse dans la nuit Partout piétine à petit bruit.

Chaque rafale qui se penche

Entoure un cou

De son bras mou, Se relève et froisse une branche

On ne sait où.

L'ombre en bas filtre et s'écoule Et murmure un long secret ; L'ombre en haut résonne et roule Il pleut sur une forêt.

L'eau du ciel s'abat sur la terre

De tout son poids, Du même sombre élan qu'elle avait autrefois. Quand les premiers humains s'étonnaient dans les bois De son triste mystère.

Et le vent, c'est le même vent Dans les feuilles obscures.

Nous avions vu pleuvoir et venter bien souvent. Mais savions-nous auparavant Combien les averses sont dures?

Les hommes n ont-ils plus comme les animaux Qu'un couvert de pauvres rameaux ? Quel destin les condamne à ployer sous l'automne, Et, rêvant jour et nuit des anciennes maisons, A contempler sans fin la face monotone Des marâtres saisons?

LA VEILLE

La bise a soufflé Plus aigre.

Les collines ont enflé

Leur dos maigre.

Sous le fouet la terre expie,

Accroupie, Un très vieux crime inconnu.

Tout a froid dans sa chair tendre, Tout se sent débile et nu Et châtié sans comprendre.

Lentement s'écarte un pli

De la brume; L orient se trouble et fume ; Tout implore en vain l'oubli.

Comme le prisonnier qu'on arrache au sommeil Et qu'on traîne au supplice,

Tout veut parler, prier, tout résiste et tout glisse Vers l'horrible soleil.

Des vapeurs blanches Un arbre sort :

Trois, quatre branches Sur un tronc mort.

Là-bas l'orée D un profond bois.

Si tristement dorée!

as un oiseau, pas une voix.

LA VEILLE

Vide et silence : une clairière Et, par derrière, Un talus gris.

As-tu compris ?

As-tu compris le sens des fougères trouées Et ce que guette au loin l'œil aigu du veilleur ? As-tu compris dans tes nuées Ce qui se passe ici, Seigneur?

Lève-toi, jour transi.

Montre où nous en sommes, Dis à Dieu : « Les voici.

Les hommes ! »

Aube sinistre, Plane sur eux, Montre le bistre Des fronts terreux.

Montre la boue Et le boyau.

Montre la fièvre sur la joue.

Montre les pieds dans l'eau.

Partout ce couloir d'insomnie,

Glacé, glissant, Va roulant sa fange infinie.

Tourne bois et prés, grimpe et redescend.

LA VEILLE

Partout, la nuit, le long des crêtes.

L'obscur cheminement dans les canaux bourbeux, Partout les mmes prêtes Sous les sentiers herbeux.

Argile ou sable, humus ou craie.

Partout le sang qui se délaie Dans le sol noir ou jaune ou blanc; Partout, des montagnes aux dunes.

Dans les brouillards visqueux et sous les froides lunes, Les hasards d'un sort accablant.

Est-ce donc pour défendre une aussi dure vie.

Ou les souvenirs d'un bonheur perdu :

Les enfants sur le seuil et la table servie Pour le maître attendu,

Que, piochant dans son trou, casematant sa hutte D épais rondins et de ciment, L'homme ici lutte Comme un dément?

Lorsqu'à la hâte il enchevêtre

Les fils de fer avec les pieux,

Sert-Il quelque dessein qu'il ne peut pas connaître?

Aveugle et soumis, est-ce lui, pauvre être,

Qui doit prêter main forte aux dieux?

Répondez, sacs de terre, et vous, plaques de tôle,

Boucliers de trous ronds percés, Et vous, glaise et cailloux que sa pelle a versés Par-dessus son épaule, Vous, ses témoins, ses confidents, Ses amis épais et prudents.

Son humble et terne et lourde armure.

Redites-nous les mots que sans cesse il murmure, La pipe aux dents.

LA VEILLE

— Je sais pourquoi je sape et frappe.

Pourquoi j'ai mis la chausse-trape

Près du glacis; Pourquoi l'averse me flagelle.

Pourquoi je gèle Dans mes brodequins rétrécis; Je sais pourquoi sans feu ni lampe Dans mon caveau je vis, je rampe

Avec les rats; Pourquoi, dressé, le casque au ras Du parapet noir qui s'égoutte.

Longtemps j'écoute; Je sais pourquoi mon dur pain gris

Est plein de terre; Pourquoi, la nuit, dans les abris,

Il faut se taire :

C*est qu ils sont là cachés. Tout dort.

Tout fait silence.

Mais ce rideau de somnolence

Masque la mort.

Voici bientôt deux ans qu ils se sont cramponnés

Aux champs en friche, aux bois, aux murs abandonnés.

Infiltrés dans le sol comme une source impure,

Ils cherchent à tâtons quelque étroite fissure

Qui pût ouvrir la route à leur immense flot.

Mais nous, doublant leur voie, éventant leur complot,

Tant qu'ils ne font' un pas qu'un autre pas n'épie,

Nous retournons contre eux leur patience impie.

LA VEILLE

L'espace entre les camps est creusé d'entonnoirs. Derrière un massif bas de choses hérissées. Nos créneaux et les leur font de minces traits noirs Comme des paupières plissées.

Rien ne peut divertir ces longs yeux verticaux

De leur vigilance inflexible :

Chaque regard qui meurt dans l'ombre de la cible

Fait place à des regards nouveaux.

Quand l'herbe d'un côté médite une surprise, L'herbe d'en face a des soupçons;

A peine si, parfois, une calotte grise

Se montre à travers les buissons.

Plus rarement encore un chant triste s'élève, Où plane en des mots inconnus Un rêve hostile à notre rêve.

Tout est coté, chiffré : taillis, espaces nus, Tout a son sort marqué sur des hausses de cuivre. Chaque moment prépare au moment qui va suivre Un abominable réveil.

Déjà sur l'horizon s'inclme le soleil.

Nous réclamons leur vie, eux réclament la nôtre. Nous n'avons de commun que cette soif. Rien d'autre.

Un frisson lent, parti De la seconde ligne.

Court sous terre : à ce signe Chacun est averti.

LA VEILLE

Approche ton oreille, Puis chuchote à ton tour :

Aujourd'hui c'est la Veille, Demain sera le Jour.

Si tu sens que ta lèvre Sèche et tremble, dis-toi :

« C'est un frisson de fièvre », Et fais n'importe quoi.

Mange ou graisse ton arme.

Et, si ton cœur se fend, Ne crains rien d'une larme.

Mon courageux enfant.

Tu peux encore écrire Sous le faible rayon D'un méchant bout de cire Une lettre au crayon.

Puis, la pliant d'un pouce Qui la fripe et salit, Rêver d'une peau douce Dans la tiédeur du Ht ;

Revoir dans l'ancien monde Brusquement entrouvert, L'étroite clarté ronde D'un calme abat-jour vert.

Une vieille abîmée Au coin de l'âtre obscur, Une fleur imprimée Sur le papier d'un mur.

Un petit œil qui brille.

Un duvet fin et blond, Et le choc d'une bille Contre un soldat de plomb.

LA VEILLE

La chandelle est éteinte.

Quelle heure?... Pas un bruit.

Rien dans le sol qui suinte Que l'attente et la nuit.

Pendant ce temps, là-bas, dans les maisons tranquilles. L'enfant dort, un rameau de buis à son chevet, Comme les autres soirs la femme se dévêt. Et les derniers passants circulent dans les villes.

0 vieille vie, ô bruit des pas.

Sécurité des murs, sommeil de l'innocence. Fièvre des beaux bras nus que tourmente l'absence. Votre misère à vous c'est de ne savoir pas.

Un volet clos vous trompe, un rideau sourd vous leurre. C'est un piège à présent que le repos d'un Ht. Réveillez- vous, prions. Qui peut connaître l'heure Où le sort s'accomplit?

Prions dans les cités avec le hall qui fume. Avec les rares feux qui clignent dans la brume

Sous les balcons déserts, Et prions dans les champs avec les métairies, Avec tout ce que l'œil au-dessus des prairies Voit d'étoiles par les soirs clairs.

Prions avec les seuils, avec les bancs, les tables, Et les vieux puits sombres et purs.

Avec les souffles chauds qui sortent des étables. Avec les toits qu'on croyait sûrs.

En avant des convois ronflant de ligne en ligne, Plus loin que les tracteurs et les canons pesants,

LA VEILLE

Prions pour tous les fronts déjà marqués d un signe, Prions pour les agonisants

Prions pour tous ceux qu'un doigt touche

Près du sourcil :

Celui qui glisse une cartouche

Dans son fusil; Celui qui tient une grenade Prête à son poing ; Celui dont la fanfaronnade Ne trompe point ; Celui qui tire ses cisailles

De leur étui ; Celui qui, seul dans les broussailles,

Rêve; celui Qui, troublé, s'applique à retordre

Un fil tordu ; Celui qui, parti sur un ordre.

Se sait perdu.

A genoux, à genoux! voici l'instant terrible

Où les grains confondus, jetés ensemble au crible,

Vont s'envoler vers leur destin.

Faisons de la prière une autre prise d'armes. Prions comme on combat, avec des yeux sans larmes.

Voici le tranchant du matin.

Adieu, père, époux, fils, frère, ami, tous les nôtres. Vous n'avez point dormi comme les onze apôtres

Autour du Maître abandonné.

Adieu, vous voilà tous marchant la tête droite. Défilant pour mourir par une brèche étroite, Adieu, l'heure a sonné.

LE JOUR

Quatre éclairs brillent sur un bois ; Quatre coups rageurs partent à la fois ; Le ciel jette un grand cri, Dieu remonte et s'efface Rien que les hommes face à face.

Quatre autres coups, brefs, irrités.

Emportent dans leur vent les brumes de l'aurore, Puis quatre encore, Précipités.

Le jour se lève : on entend battre Tous les fléaux quatre par quatre.

L épi sur l'aire éclate au loin.

Chaque fléau bat dans son coin.

Tous, soixante-quinze et quatre-vingt-dix. Ceux-ci sonnant comme une cloche, Ceux-là voix dure, œil sans reproche, Aciers gris de la veille, aciers noirs de jadis, Le cou tendu, tapent ensemble Droit devant eux :

Le rocher tremble Comme un meuble boiteux.

Hors des caissons, sous les ramures, Les obus frais, luisants comme des pommes mûres,

Sortis à la hâte un par un.

Vont en terre promise exhaler leur parfum :

LE JOUR

De mains en mains passe et repasse

Le même fruit, Dont le départ émeut l'espace

Du même bruit.

Les torses en nage, Les leviers ardents Sont comme les dents D'un seul engrenage; Un fil de laiton Nasille dans l'herbe.

Le tir prend un ton Toujours plus acerbe; Les cils rapprochés.

Le pointeur se penche; Sur les prés fauchés La fumée est blanche.

En arrière, les cent-vingt longs Ronflent, la gueule haute :

Les hameaux font les morts dans les creux des vallons, La vitre saute.

Trapus, tassés sur leurs patins, Les cent-cinquante-cinq écrasent d'un feu courbe Les rails lointains, La gare et la route où l'essieu s'embourbe.

Et, lent et lourd, le deux-cent vingt En cherchant dans sa tête trouve.

Pour tous ceux qui n'ont foi qu'aux choses qu'on leur prouve, L'argument qui convainc.

LE JOUR

La flamme a délivré de leur contramte morne

La foule obscure des métaux :

Leur règne est arrivé, leur marche horrible écorne

La face antique des coteaux.

Du beau livre des champs rien ne se peut plus lire : Ce qu'après Dieu le laboureur Dans la marge avait pu sous l'œil du Maître inscrire. Est effacé comme une erreur.

Le fortin perd son épaule.

Le pin s'abat sur le saule, La lèvre des entonnoirs Brûle et miaule.

Pointillés de lueurs, d'épais tourbillons noirs Déroulent sous les vents de grands rideaux obliques.

Les pilons broient la forêt.

Le soleil, connme au temps des colères bibliques, Trébuche et disparaît.

Soudain, du sol ouvert, Haute de cent pieds, blanche, étourdissante, Une gerbe s'épanouit :

Dans sa montée et sa descente Un blockhaus vert S'évanouit.

LE JOUR

A présent dans le vacarme On ne distingue aucun son.

Un choc arrache une larme, Un autre imprime un frisson.

Au troisième, de l'oreille Sort une goutte vermeille....

L'air n'est plus, gris pâle ou bleu, Ce vin léger, ce délice, Mais, solide, un bloc de feu Qui brusquement craque et glisse.

Dans le boyau d'attaque, un pied sur les gradins, Lents, pareils à des morts réveillés dans leur tombe, Tous se haussent pour voir, à chaque obus qui tombe, Voler les sacs et les rondins.

Sur les rampes du ciel les trains sinistres roulent. Ferraillant et sifflant, jusqu'aux butoirs, là-bas,... Dans un nuage ocreux les parapets s'écroulent, Mais les cris ne s'entendent pas.

LE JOUR

Pétards à la ceinture ou baïonnette prête, Ils attendent, l'œil pâle, assourdis à moitié; Le casque bas leur fait à tous la même tête. Plate, fermée à la pitié.

Rien ne subsiste en eux qu un grand désir farouche. La femme à ce moment ne reconnaîtrait plus L'homme qui tant de soirs a gémi sur sa bouche.

Ils escaladent les talus.

Ah ! voici notre vieille terre.

Qui d'un seul coup jette en avant Le plus haut feu de son cratère, Son jeune espoir le plus vivant; Voici la sève qui bouillonne Sur l'arbre émondé par le sort;

Voici l'acier nu qui rayonne Comme un rameau rigide et fort ; Voici notre jour qui se hâte.

Armé des conseils de la nuit; Les rouleaux ont pétri la pâte, Voici le four où le pain cuit; Voici l'essaim hors de la ruche; Sur les pas du loup qui débuche Voici bondir meute et veneurs ; Après le bûcheron qui cogne, Voici pour la fine besogne Les menuisiers et les tourneurs.

La raison suspend son contrôle, S'obscurcit, laisse aller la main :

L'improvisateur de son rôle Aura tout oublié demain.

LE JOUR

Nuque basse il court, 11 se livre A tous les vents d'un sombre Esprit., Et pourtant, Seigneur, sur ton Livre Ce drame aveugle était écrit.

La fougasse éclate Et crache un feu noir.

L'œil fou se dilate.

On tire sans voir.

La terre s'abreuve.

Tac-tac... le moulin!

Une femme est veuve, Un fils orphelin.

— Passez les cartouches !

La clameur des bouches Se perd dans le bruit.

Soudain, il fait nuit Sous trente paupières.

Pareil au gamin Qui lance des pierres, Le grenadier s'ouvre Un sanglant chemin.

Que le ciel te couvre.

Innocente main !

Le ciseau coupe, Le fusil part.

Un petit groupe Travaille à part.

LE JOUR

Un sifflet bref Dans l'herbe roule, Le corps du chef Bute et s'écroule.

Le pied s'accroche.

On se rapproche....

L un a jeté La passerelle, L autre a sauté Déjà sur elle.

Le reste suit.

Dans chaque sape, La crosse tape, Le couteau luit.

Murs de terre à gauche, à droite, L'homme en gris et l'homme en bleu Dans cette vallée étroite Se rencontrent devant Dieu.

C'est le soir. Le paysage N'a que quatre pieds carrés.

— Souviens-toi de ce visage Avec ses yeux efïarés.

Souviens-toi pour n'en rien dire De ce mannequin de cire.

Déjà le masque noircit.

Souviens-toi pour mieux te taire, Imite en cela la terre Qui ne fait aucun récit.

LE JOUR

L'herbe veut qu'on la nettoie.

Va, l'homme en bleu, cherche, fouille.

Mais que ton bras s'apitoie

Quand l'homme en gris s'agenouille.

Les fossés sont pleins de morts.

Va toujours, piétine, enjambe ; Le ruisseau rougit ses bords La nuit tombe et le ciel flambe.

Des feux brillent, blancs et verts.

Et tes forces sont usées.

Comment vois-tu l'univers A la clarté des fusées?

Comment sous l'Inclinaison De ces pâles lueurs brèves Te vois-tu, toi, ta maison.

Tes amis, tes anciens rêves?

De ton âme d'autrefois Que reste-t-il à cette heure?

Un corps se traîne, une voix De plus en plus faible pleure....

Les mains grattent la terre, un jet brûlant qui poisse

Inonde les cuirs en lambeaux.

Nous te crions. Seigneur, qu'auprès de cette angoisse

L ombre est douce dans les tombeaux.

L'horreur de seconde en seconde Grandit avec la flamme et les gémissements. Les bataillons fourbus sont séparés du monde

Par des rideaux d'éclatements.

LE JOUR

L'énorme vague sombre un Instant repoussée Vient au pied des coteaux écumer à son tour. La Nuit avec fureur s'est soudain redressée Pour effacer l'œuvre du Jour.

Trois fois, de front, en masse, en épaisseurs funèbres,

En rangs lourds et serrés.

Ceux-ci disparaissant dans d'opaques ténèbres,

Ceux-là brusquement éclairés.

Trois fois les hommes gris escaladent la pente

En vain, Trois fois près du sommet leur colonne serpente Et retombe au ravm.

Un faisceau de clarté balaie La prairie et la haie.

Sous ce rayon tendu Qui se dresse ou se penche.

L'œil est fixe et la face est blanche.

L'appel du mourant n'est pas entendu.

La main recharge l'arme et la tête s'inclme, La manivelle tourne au bord de l'entonnoir, L'escarpement de la colline Est tantôt rouge et tantôt noir.

Partout, des fosses retournées Sortent, terreux, Les cadavres sanglants des anciennes journées. Un bras fiévreux Bouche une brèche.

De quelle soif la gorge est sèche!

Le temps n'existe plus, le courage, la peur.

Tout se confond dans la stupeur.

Le fusil brûle, on tire, on tire....

Jusqu'à ce que, là-bas, comme une eau se retire.

Laissant des flaques sur les prés.

Les derniers hommes gris, les épaules penchées.

Aient disparu dans les fourrés.

Et qu'au-dessus des morts, des poutres arrachées. Des portiques croulants, des arbres abattus. Les hurlements de l'air un par un se soient tus.

LE LENDEMAIN

La pluie épaisse dans la nuit Partout piétine à petit bruit..

L'un grelotte Et l'autre sanglote, Et le troisième se tient coi.

— Qui es-tu, toi?

Le troupeau perdu se dénombre.

Combien sont-ils Au bord de l'ombre.

Clignant des cils?

Combien sont-ils dans la souffrance

Sur ce sommet?

Combien sont-ils dans l'ignorance Du simple cœur qui se soumet?

Ils sont en vie :

Ils auraient faim Sans cette envie De dormir, de dormir sans fin.

Et toujours sur la joue Le seul baiser du vent, Et toujours l'averse et la boue Comme devant.

LE LENDEMAIN

Presque plus de force Et jamais de trêve, Vraiment presque rien sous la pauvre écorce Que l'esprit qui rêve.

Juste une lueur dans un coin de l'âme

Après la démence,

Juste assez de flamme Pour vivre et songer que tout recommence.

Juste assez de sang au creux d'un vaisseau

Pour guetter l'aurore, Et donner demam ce dernier ruisseau Qui palpite encore.

Le petit jour, jaunâtre et mou Comme une eau lourde entre les sables, Les trouve assis, méconnaissables, Une quinzaine dans un trou.

Leur uniforme a pris la teinte Des sacs de terre et des remblais ; Leur voix qu'on pouvait croire éteinte Est sourde au fond de leur palais.

Leur langue avec peine articule De rares mots, rauques et lents :

Le nom d'un mort parfois circule Entre les casques ruisselants.

LE LENDEMAIN

Le temps passe, un nuage crève.

Un brouillard s'accroche au sapin; Ils attendent qu'on les relève En partageant leur pain.

Découvrons-nous devant ces hommes. Sachons, indignes que nous sommes, Rester près d'eux à notre rang ; Aimons en eux la France même.

Comme il convient ici qu'on 1 aime :

D'un amour grave et déférent.

Sous le vieux tricorne a cocarde, Sous le bonnet lourd de la garde.

Sous le schako du voltigeur.

Aujourd'hui sous la bourguignotte.

Demain, ayant repris la hotte, Sous le chapeau du vendangeur,

C'est une France peu connue, Apre et profonde, austère et nue, Pareille au sol noir des guérets ; Son cœur que l'emphase incommode Préfère au ton pompeux de l'ode L'ardeur des sentiments secrets.

Les deux mots saints : mère et patrie.

Ce n'est pas elle qui les crie :

Avec le calme entêtement

Du paysan lorsqu'il laboure

Elle se taît, et sa bravoure

Est comme un mur sans ornement.

Janvier-Mai 1916.

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