‹ Le poëme de Lucrèce [microform]; morale, religion, scienceChapitre 22 sur 73 · xxir · texte numérisé non relu

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8i CHAPITRE IV.

Non, non, l'impiété, le crime est trop souvent D9 la religion môme l'horrible enfant.

Vois comme dans Aulis avec ignominie On souilla les autels du sang d'Iphigénio ; C'étaient pourtant des rois que tous ces meurtriers, Oui, les chefs de la Grèce et la fleur des guerriers. Contemple tout d'abord la pieuse famille Prenant le soin cruel d'orner la jeune (illo, Pour que des deux côtés de ce front virginal Tous les rubans sacrés flottent en nombre égal. Pour ce cœur ingénu quel coup, quelle lumière Quand elle vit debout, devant Taulel, son père, Les yeux baissés, l'air morne, et sous leur saint manteau Des prêtres assassins cachant mal leur couteau ; Plus loin, en cercle affreux, toute la foule émuo Portant les yeux sur elle et pleurante sa vuel Muette de terreur et les implorant tous, Cette royale enfant tombe sur les genoux ; Mais rien ne peut sauver celle qui la première Pourtant au roi des rois donna le nom de père ; On l'entraîne, on la porte effarée à l'autel, Non pour y célébrer dans le rit solennel La fête de l'amour, pour être accompagnée. Jusqu'au toit de l'époux, d'un beau chant d'hyménce ; Non, sur ce chaste corps, à l'âge de l'hymen. C'est un ministre vil qui va porter la main ; Il faut qu'elle périsse, et pour plus de misère Se sente encor mourir par l'ordre de son père. ,El pourquoi? Comprenez leur saint raisonnement • C'est pour sortir du port, au souille d'un bon vent, Que l'on va l'égorger, noble et tendre victime ! Tant la religion peut enfanter le crime M (I, 80.)

1. lUud in his rébus vereor ne forte rearis Impia te rationis iiiirc elcmeiita, viamqiie y ludugredi sceleris; quod contra saipius illa

Ce vers qui sert de conclusion:

Tantum relligio potuit suadere maîorum !

e^ vraiment la clef de voûte de tout rcpicurisme. Car il ne faut pas l'oublier, Épicuren'aTu d'autre dessein que de renverser le culte. Il ne s'est pas proposé, comme on le croit souvent, un but scientifique. Le grand appareil de sa pbysique n'est qu'un instrument commode pour ruiner par la base les vieilles croyances religieuses. Sa science ne peut point avoir pour nous du crédit, parce qu'elle n'est qu'un expédient de polémique. Ëpicure ne procède pas comme certains pbilosopbcs modernes qui, après avoir étudié profondément la nature, voyant l'encliaînement des causes secondes et croyant voir

Relligio peperit scelerosa atque impia facta : Aulide quo pacto Trivial virginis aram Iphianassaî turparunt sanguine fœde Ductores Danauin delccti, prima virorum.

Gui sinnil infula virgineos circumdata complus Ex utraque pari malarum parte profusa est, Et mœstum simul ante aras adstare parentcm Sensit, et hune propter fèrrum celare ministros, Aspectuque suo lacrumas effundere cives; Muta nietu, terram genibus submissa petebat : Nec miserae prodesse in tali tempore quibat Quod patrio princeps donarat nomine regcm; Nam sublata virum manibus, tremebundaque ad Deducta est; non ut, solemni more sacrorum Perfecto, posset claro comitari hymenœo : SedcasU inceste, nubendi tempore in ipso, Uostia concideret macUtu mcesta parentis, l-xitus ut classi felix faustusque daretur. Tantum relligio potuit suadere maloruml

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à tort que tout s'explique par elles, aboutissent à nier une cause première et divine. Lui, qui est surtout un moraliste, il suit une marche inverse. Décidé d'avance, pour assurer la paix de l'àine, à nier le pouvoir des dieux, il se met après coup en quête d'arguments tirés de l'étude de la nature. Gomme son indolence est incapable de recherches personnelles et laborieuses, il s'empare de la vieille physique de Démocrite, physique arriérée, mais que lui importe? Il la rend sienne, il la développe, il la ressasse en d'innombrables ouvrages en style précis mais vulgaire, avec la sécheresse qu'on peut attendre de l'indillërence scientiûque.Il s'accommode de ce système tout fait, d'abord parce qu'il est tout fait, ensuite parce que des disciples peu studieux comme lui pourront y reposer mollement leur incrédulité. Pourquoi hésilerions-nous à comparer Épicure à ces oiseaux nonchalants et sans industrie qui, sans prendre la peine de se construire une demeure, vont déposer leur jeune famille dans quelque vieux nid abandonné et ne travaillent des pieds et de Taile que pour arranger selon Icura besoins cet asile emprunté?

Ce système, si peu fait pourallumor l'imagination, paraît à l'inexpérience romaine de Lucrèce le dernier mot et le chef-d'œuvre de l'humaine raison. Il l'adopte, il en fait la règle de sa vie, il l'embellit avec la sublime candeur d'un poêle des vieux âges. Il n'a point prétendu, comme on l'a dit, ôler aux hommes tout frein moral, mais les défendre contre

les frayeurs insensées qui dans Tantiquité troublaient la vie. Le paganisme romain surtout offrait aux âmes peu de consolations et d'espérances, et paraissait n'être qu'un immense instrument de terreur. Le ciel, la terre, les enfers étaient peuplés de mille divinités terribles qui exerçaient sur le genre humain une tyrannie inexplicable et ridicule. La natu|;e entière était infestée de ces ennemis invisiblesX observateurs importuns et malveillants, et d'autant ^ plus dangereux qu'on risquait sans cesse de les offenser sans le savoir, dont il était difficile de connaître les volontés. De lu, la science augurale. Fart / des aruspices, la divination et les pratiques lugubres par lesquelles les hommes, dans leur incertitude pleine d'angoisses, essayaient de deviner les^ caprices divins. Et ce n'élaient pas seulement les mauvaises consciences qui avaient à trembler sous des dieux vengeurs : on eûtpu leursavoirgré d'être si redoutables, s'ils n'avaient tourmenté que l'injustice et le crime; mais l'innocence elle-même n'était pas rassurée, et se demandait sans cesse si, par oubli de quelque pratique, par une parole de mauvais augure, elle n'était pas devenue criminelle. A Rome, plus qu'ailleurs, ils étaient vrais ces vers que la colère enflamme : « La superstition montrait dans le ciel sa tête hideuse et de son horrible aspect accablait le cœur des mortels. »

Quae caputa cœli regionibus ostendebat, Horribili super aspectu morlalibus instans.

Il ne faudrait pas croire que l'incrëdulitë, générale au temps de Lucrèce, mît les Romains à l'abri de ces terreurs et que le poëte se soit donné une peine inutile en combatt.int des chimères surannées. Sans doute les hommes cultivés, les beaux esprits, ceux par exemple qui discutent avec tant de grAce et de sans fiiçon sur les dieux dans les charmants dialogues de Gicéron, étaient au-dessus de ces frayeurs et dormaient sur le commode oreiller de leur scepticisme religieux, sans être en proie à des visions funestes. Dans la liberté d'une conversation familière et dans les confidences de l'amilié, il ne leur coûtait pas de railler les dieux, de raconter la chronique scandaleuse de l'Olympe, et, bien qu'ils fussent quelquefois grands pontifes, de rappeler le mot de Galon sur les aruspices; mais que l'un ou l'autre de ces libres esprits éprouvât quelque malheur, il lui arrivait souvent de se mettre en règle avec ces dieux, objets de ses mépris, et d'accomplir à la haie une des plus puériles formalités du culte national. Lucrèce connaissait cette fausse bravoure, et le premier il a dit :

Le masque tombe, l'homme reste, Et le héros s'évnnouit *.

L'incrédulité était rarement entière, sans retour, et raccoutumance,à de certains moments, ramenait les hommes les plus résolus aux croyances et aux

i. Nam verœ voces tum demum pectore ab imo

Ejiciuntur, et erij)itur persona, manct res. (III, 57.) '

pratiques les plus discréditées. La plupart des Romains nouaient entre la foi et Tincrédulité, allant de Tune à l'autre dans leur scepticisme perplexe, et démentant en plus d'une circonstance leurs paroles pnr leur conduite. Sans en donner des preuves nombreuses, sans parler des poètes qui paraissent souvent rendre hommage, avec une pieuse fidélité, aux plus ridicules traditions, sans parler non plus des historiens tels que Tile-Live et Tacite qui de bonne foi rapportent les présages et les prodiges, qui ne se rappelle Sylla, un esprit fort celui-là,' traitant les dieux comme il avait coutume de traiter les hommes, qui avait mis au pillage le sanctuaire de Delphes, avait même ajouté le persiOa-e au sacrilège en raillant les signes de colère que donnait Apollon, ce qui ne l'empêcha point plus tard, dans un danger pressant, de tirer de son sein la petite statue d'or du même Apollon dont il avait pillé le temple, de baiser dévotement cette image qu'il avait volée sur les autels et d'adresser à ce dieu impudemment outragé une prière touchante» ? Si de tels hommes, accoutumés à ne reculer devant aucun attentat, se sentaient tout à coup frappés d'inquiétudes et de remords, et tremblaient encore devant le prétendu pouvoir de ces dieux, que ne devait pas éprouver la foule, surtout dans ces temps malheureux où l'Italie nageait dans le sang, où Rome était livrée aux proscriptions, en ces temps

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