‹ Le poeme de Lucrèce morale, religion, science (volume 2)Chapitre 10 sur 111 · D'après d'autres calculs on le fait naître en · texte numérisé non relu

D'après d'autres calculs on le fait naître en

d’esprit qu'on ne prend d’ordinaire que dans les capitales. Voltaire est de Paris.

Lucrèce a-t-il visité la Grèce et Athènes, selon la coutume de la jeunesse romaine? On l’a dit sans preuves, mais non sans vraisemblance. Ce poète enthousiaste n’a pas du froidement puiser sa science en des livres. On se le figure plutôt recueillant la parole vivante de quelque maître éloquent, de Zénon l’épicurien, par exemple, qui était alors le chef de l’école. Rien du moins n’empêche de croire qu’un

si ardent génie a pris son feu dans le sanctuaire même de la doctrine.

Bien qu’il fût de la grande famille Lucre tia 1 , chevalier romain, et digne par sa naissance et ses talents de prétendre aux honneurs, il paraît être resté philosophe. S’il a pu être entraîné un moment dans la lutte des partis, il a dû s’en échapper de bonne heure et ne s’en est souvenu* que pour les détester et les maudire.

Un auteur ecclésiastique de peu d’autorité, qui d’ailleurs écrivait plus de trois siècles après, Eusèbe, dans sa Chronique, traduite par saint Jérôme,

1 . Puisque tous les commentateurs se sont fait un devoir de recueillir sur cette famille les moindres vestiges historiques, je ne crains pas de faire part ici d’une bien petite découverte. Au moment même où, l’esprit occupé de notre poète, je passais à Molsheim (Bas-Rhin), je vis sur les murs de l’ancien hôtel de ville, à la hauteur du premier étage, ces mots gravés qu’un ouvrier badigeonneur s’était amusé à peindre en noir : lvcret.... roma.... marcus. Ce sont les débris d’une inscription dont la pierre brisée aura fourni des moellons à la construction du bâtiment. On retrouvera peut-être un jour l’inscription entière sous le plâtre.

LA VIE ET LES SENTIMENTS DE LUCRÈCE, nous a laissé sur Lucrèce quelques mots tragiques. II nous apprend que le poète était en proie à des accès de démence causés par un philtre d’amour qu’une femme jalouse lui avait donné, qu’il composa quelques livres dans les intervalles lucides de sa folie, et que, dans sa quarante-quatrième année, il termina sa vie par le suicide. Bien que cette tradition réponde à la triste impression que vous produit la lecture du poëme, il faut la tenir pour suspecte. Elle ressemble à tant d’autres qui ont été imaginées dans l’antiquité pour effrayer l’athéisme et pour servir de leçon à ceux qui seraient tentés d’imiter une audace sacrilège. Car l’imagination populaire, qui aime à mêler des récits merveilleux à la vie des héros et des saints, se plaît aussi quelquefois à composer une sinistre légende aux grands contempteurs des choses divines.

Une autre tradition, qui ne manque pas de grâce, rapporte que Lucrèce mourut le jour où Virgile prit la robe virile. Les anciens, sans trop se soucier des dates, imaginaient de ces rencontres et de ces concordances par lesquelles ils exprimaient quelquefois des jugements littéraires. Le futur auteur des Géorgiques paraissait ainsi marqué d’avance par le ciel pour recueillir l’héritage poétique du chantre de la nature.

Résignons-nous à ignorer la vie de ce poète philosophe, qui s’est peut-être lui-même dérobé volon-

tairement à ses contemporains et, par suite, à la postérité. Fidèle en tout à sa doctrine, il aura trop mis en pratique un des plus importants préceptes d’Épicure, qui est celui-ci : « Cache ta vie'. » Le surnom de Cai'us prouve peut-être encore que Lucrèce, conformément à un autre précepte de son maître, n’a tâché de mériter que les honneurs qu’on tient de l’amitié.

Pour comprendre les sentiments et l’ame de Lucrèce, il importe de connaître, non ces détails biographiques plus ou moins vraisemblables, mais le temps où il a vécu. Sa vie est enfermée entre deux dates qu’il faut retenir, entre les commencements de Sylla et la mort du séditieux Clodius. Elle coïncide avec le temps le plus abominable de l’histoire romaine, où l’on pouvait faire les plus douloureuses réflexions sur le déchaînement des passions humaines. Lucrèce a pu voir dans son enfance Marius chassant Sylla de Rome, Sylla chassant à son tourMarius; un peu plus tard, un jour de vote, le combat sanglant sur le Forum *et dans les rues, où dix mille hommes périrent; puis après la rentrée de

Marius et de Ginna, ce vaste égorgement qui dura sans relâche cinq jours et cinq nuits; au retour de Sylla, la terrible bataille à la porte Colline, où l’armée des Italiens réclamant des droits civiques fut

1. «Oui se ne viventes quidera nosci volunt. » Piine, Bistt nal . , XXXV, 2.

exterminée, où cinquante mille cadavres restèrent au pied des murailles. Le lendemain, il a pu entendre les cris de huit mille prisonniers massacrés près du sénat, pendant que S\ lia répondait tranquillement aux sénateurs épouvantés : « Ce n'est rien, quelques factieux que je fais châtier! » De douze à seize ans, selon les calculs, il a pu voir les proscriptions du dictateur qui durèrent six mois, les listes du jour s’ajoutant à celles de la veille, les sicaires courant dans les rues, Y immolation de quinze consulaires, de quatre-vingt-dix sénateurs, de deux mille six cents chevaliers, sans compter tous ceux qui, dans cette confusion sanglante, furent assassinés par les haines privées. On parlait autour de lui de peuples entiers proscrits en masse, de cités vendues à l’encan; on répétait le mot de Pompée, qui était • le mot de tous les généraux : « N’alléguez pas les lois à qui porte une épée. » Après tant d’horreurs, il put voir encore la paisible et l’insolente abdication de Sylla, qui semblait un défi jeté aux hommes et aux dieux. Pendant ce temps, plus de droit, plus de lois humaines ou divines, la religion impunément outragée ou, ce qui est pis encore, hypocritement restaurée par des mains impies et rendue complice de tous les attentats. Enfin, vers trente-deux ans, il a partagé les angoisses de Rome pendant la conjuration de Catilina, et plus tard, en voyant la république livrée à Clodius pour préparer la dictature

de César, qui passera bientôt le Rubicon. Ainsi, le poëte assista à la ruine des- institutions. Et ce qu’il voyait n étaitguère plus désolant que ce qu on pouvait prévoir. Dans ce complet bouleversement des lois, quel écroulement de la morale publique et privée! Partout les inimitiés particulières, les appétits, les convoitises se jetant sur leur proie, une défiance universelle jusque dans les familles, une corruption inouïe et égale chez ceux qui dissipaient au plus vite le fruit de leurs rapines et chez ceux qui, non encore dépouillés, se hâtaient de profiter d’un jour sans lendemain 1 . Dans aucun temps pareil spectacle ne s’est offert aux méditations d’un sage. Combien la doctrine d’Épicure devait paraître belle et salutaire en enseignant que l’ambition et la cupidité sont la cause de tous les malheurs; combien

vraie, en proclamant que les dieux ne s’occupent pas du monde !

Quoique Lucrèce, dans un poème majestueux, tout entier consacré aux plus grands problèmes de la nature, ne trouve guère l’occasion de peindre ses sentiments personnels, on peut les surprendre ça et là, et se faire, d’après-lui-même, une image plus ou moins exacte de son caractère. Ce qui frappe d’abord en lui, c’est le dégoût du monde et des affaires et

1. Salluste, Catilina, ch. îij 43 et 51; Velleius Paterculus, liv. II, ch. x\ii et xxviii; Florus* liv. III, ch. xxi, Lucain, liv. I, v. 160, liv. II, 148.

l’horreur des passions qui désolaient alors la république et dont il a été ou la victime ou le témoin. On ne peut douter que son cœur n’ait été profondément remué par des spectacles sanglants, quand on entend, dès le début du poëme, ses vœux pour la pacification de sa patrie, cette prière, la seule qui lui ait échappé et que le patriotisme ait pu arracher à son incrédulité, où il supplie la déesse de la Concorde et de l’Amour de désarmer le dieu de la Guerre et d’étendre sur les Romains sa protection maternelle*. Aussi ce chevalier, auquel le rang de sa famille permettait de rêver les grandeurs, que son génie et sa naturelle éloquence auraient, à ce qu’il semble , facilement porté aux plus hautes charges, s’est rejeté dans la vie privée et dans l’innocence d’une condition obscure*. Toute la partie morale de son poëme respire cette horreur et cette pitié pour les luttes intéressées, pour les débats furieux du Forum et surtout pour les crimes et les malheurs de l'ambition. On est quelquefois tenté de croire que Lucrèce a été engagé dans ce terrible conflit des rivalités romaines, que son âme a été violemment froissée ou meurtrie dans la mêlée, et que ce langage irrité et méprisant exprime l’amertume des espérances déçues. Le poëte semble se tracer à lui-même des tableaux de l’ambition triomphante, mais misé-

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