Liv. I, 78; II
LA VIE ET LES SENTIMENTS DE LUCRÈCE, de cetle éloquence animée par une indignation toujours nouvelle, on ne peut s’empêcher de penser que lui-même, quelque assuré qu’il fut dans sa doctrine, n’avait pas été toujours exempt de terreurs, et que son imagination, jadis fortement ébranlée, n’était pas entièrement remise de son trouble. Il ne parle pas comme un philosophe qui discute, mais comme un visionnaire encore ému au sortir d’une lutte Contre des fantômes, et qui, s’en étant debarrassé, apprend aux hommes le moyen de s’en délivrer à leur tour. La violence de ses affirmations, l’amertume de son dédain peuvent bien témoigner d’une raison convaincue, mais non pas d’un cœur rasséréné. Le calme est venu après la tempête, mais on croit apercevoir encore dans le lointain les nuages fuyants \
A cette haine de la superstition, à cette horreur de l’ambition et de l’amour, à cette fatigue djs passions, il faut peut-être ajouter une maladie morale qu’il n’est pas facile de décrire, parce qu’elle n’a pas de caractères constants, et qu’on peut nommer pourtant d’un seul mot : l’ennui. Cette mélancolie dont notre siècle réclame le privilège, dont il s’est paré comme d’une nouveauté intéressante, et dont la description passionnée remplit, depuis Chateaubriand, nos romans et noire poésie lyrique, n’a pas
l. Liv. V, 1195; 1205.
été inconnue de l’antiquité à la lin de la république romaine et sous l'empire. Comme il arrive toujours aux époques orageuses, où les vastes commotions de la politique se communiquent au monde moral, les esprits romains, ceux du moins qui n’étaient pas emportés dans les tourbillons de la tempête, et qui avaient le temps de se reconnaître et de se regarder souffrir, éprouvaient un découragement profond, ne trouvant plus dans une'société bouleversée l’emploi régulier de leurs forces et de leur vie. L’ébranlement des institutions, des vieilles mœurs et des idées, le scepticisme religieux et philosophique, les dérèglements d’une imagination sans emploi et des passions oisives, quelquefois les oscillations d'un cœur hardi et faible qui convoite ce qu’il n’a pas l’énergie de conquérir, qui flotte entre l’audace qui rêve à tout et la défaillance qui n’ose rien, ensuite le sombre chagrin d’une âme qui se ramène en soi et se dégoûte d’elle-même après s’être dégoûtée du monde, qui n’a plus même la ressource de se distraire par le plaisir, devenu pour elle sans prix, toutes ces tristesses enfin que, sous une forme ou sous une autre, notre littérature nous a fait connaître à satiété, n’étaient pas ignorées des Romains 1 . Cette maladie prenait des caractères différents, selon les hommes. De là, chez les uns, cet ennui féroce qui demandait des voluptés sanglantes, chez les autres,