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2. « Épicure avait voulu mettre fin à toutes les disputes subtiles dont les dieux avaient été l’occasion. » Plutarque, Fragments , 8. Pythagore, Platon, les stoïciens discutaient sur la nature des demi-dieux, des démons. « Épicure ne reçoit rien de tout cela. » Idem, Opinions des phil., I, 8. Épicure était aussi le seul philosophe qui n’admtt pas la divination. Cicéron, De divinat.. I, 3.
domaine de la science de difficultés inutiles, il a offert l’univers affranchi aux investigations futures de la raison humaine. Après l’épicurisme, qui a su détruire, mais n’a rien fondé, il restait encore à trouver quelle est cette puissance unique, universelle, créatrice ou ordonnatrice du monde. Est-ce une intelligence souveraine, est-ce une nature inconsciente? Le problème est depuis livré aux disputes des hommes.
Ce problème qu’Épicure et Lucrèce ont contribué à faire poser depuis dans sa vaste simplicité, ils ne l’ont pas résolu au gré du genre humain. La science, la raison commune, le sentiment ont repoussé ce système qui ne voit dans l’univers qu’un mécanisme fortuit et inintelligent. Il est juste d’appliquer aux deux philosophes ces beaux vers par lesquels Lucrèce lui-même peignait les immenses erreurs de ses devanciers : « Dans l’explication des principes de la matière, ils se brisèrent contre un écueil et firent une chute proportionnée à la hauteur de leur génie,
Principiis tamen in rerum fecere ruinas
Et graviter magni magno cecidere ibi casu. (I, 741.)
Mais sur d’autres points leur doctrine triomphe et rallie tous les hommes éclairés. Aujourd’hui, quelle que soit la diversité de nos croyances philosophiques et religieuses, nous sommes tous d’accord pour
ne point craindre les phénomènes naturels qui jadis causaient tant d’effroi. On n’entend plus, par exemple, à l’approche d’une éclipse « des villes retentir de cris lugubres, » comme dit Sénèque. La nature ne provoque plus que la curiosité et ne produit plus l’épouvante. On contemple, on étudie ses mystères, on vit en elle, sans trouble. Nonseulement elle paraît plus innocente depuis qu’on la laisse à ses lois, mais encore elle paraît, par ses lois mêmes, plus digne de son auteur. Les âmes les plus pieuses, les plus promptes à frissonner sous un avertissement divin, ne croient plus qu’une nuée plus ou moins noire, que les feux, les bruits du ciel soient des signes de colère. On suit le conseil de Lucrèce qui recommande de considérer tout cela d’un cœur tranquille,
.... pacala posse omnia mente tueri. (V. 1202.)
En chassant de la nature l’inepte intervention des dieux du paganisme, Épicure a mis fin encore à toutes les fraudes prétendues pieuses par lesquelles les hommes se trompaient les uns et les autres et se trompaient eux-mêmes. Tandis que Pythagore, Socrate, Démocrite même, l’Académie, le Lycée, le Portique, toutes les écoles, même les plus libres, croyaient à la divination par le vol des oiseaux, par les entrailles des victimes, par les astres, par les songes, par le délire et par cent autres moyens,
Épicure seul 1 repoussa ces sciences menteuses et en dévoila l’imposture. Il contraignit les aruspices et les devins à se trouver eux-mêmes grotesques-; il se moqua si bien des oracles qu’ils finirent bientôt par ne plus oser parler. On peut dire qu’aujourd’hui un homme passe pour éclairé à proportion du mépris qu’il professe pour tout ce qu’Épicure a méprisé. Sans doute nous n’admettons pas tout ce qu’il affirme, mais nous nions presque tout ce qu’il nie.
Que nous importe que son système soit erroné, comme tous les systèmes, si sa critique a dissipé de pires erreurs, si elle a en quelque sorte nettoyé la nature et la raison. Sa théologie est misérable, mais elle a eu du moins le mérite de détruire une théologie plus misérable encore; sa physique est mauvaise, mais elle a rendu possible la bonne. La science moderne n’a fait de progrès que pour être devenue épicurienne, pour avoir cru à des lois invariables; le bon sens public est devenu épicurien, puisqu’il n’a plus peur de la nature; ce que nous appelons instruire le peuple, c’est l’élever en physique à la lumière de l’épicurisme. Bien plus, la vraie religion qui combat la superstition païenne toujours
1. Il y avait encore bien d’autres sortes de divination, parles sorts, par l’évocation des ombres, par l’eau, par le feu, par les plantes, par les noms, etc., etc. Voir Cicéron, de Divinat. , II, 72 et passim. Cicéron qui se moque si bien de ces préjugés en philosophe, lorsqu’il parle en citoyen est d’un autre avis : « Je pense qu’il y a uue divination et que c’est réellement une partie de cette science que l’art d’observer le> oiseaux et tous les autres signes. » De Légibus, II, 13.
renaissante se rencontre elle-même avec la sagesse d’Épicure *.
Tous tant que nous sommes, vous et moi, que nous le sachions, que nous le voulions ou non, nous portons en nous non pas le système, mais l’esprit de la doctrine. Car il ne faut pas l’oublier, la grande pensée du maître, à laquelle tout est subordonné, fut de délivrer la nature de toutes les puissances occultes, malfaisantes, ridicules qui troublaient l’univers et l’homme. Sans doute ce c’est pas à Épicure seul que nous devons ce bienfait; mais le premier il a fait effort pour le répandre sur le monde. C’est là ce qui rend sa doctrine respectable malgré ses erreurs, c’est là ce qui donne encore aujourd’hui un si grand intérêt au poëme de Lucrèce. Le poëte a célébré en vers magnifiques une grande vérité dont nous vivons. Car ce qui se dépose avec le temps dans la raison et la conscience des hommes, ce qui y demeure et finit par faire partie de nous-mêmes, ne peut être que le vrai.
1. Le traité de Cicéron sur La Divination, inspiré par la doctrine épicurienne, nous a été conservé par les chrétiens. Les païens en avaient demandé au sénat la suppression. Il fut même brûlé en 302 avec la Bible, par ordre de Dioclétien. Sur certains points le christianisme primitif faisait de l’épicurisme son allié. Il est assez curieux de voir les deux doctrines enveloppées ensemble dans la même proscription. Épicure avait fourni aux chrétiens leurs meilleures armes contre le paganisme.