‹ Le poeme de Lucrèce morale, religion, science (volume 2)Chapitre 55 sur 111 · Liv. Il · texte numérisé non relu

Liv. Il

2. Il est singulier qu’Êpicure, étant donné son système physique, ait si hautement proclamé le libre arbitre; peu de philosophes ont été sur ce point plus fermes et plus nets : « La liberté que nous avons d’agir comme il nous plaît, dit-il, n’admet aucune tyrannie qui la violente; aussi sommes-nous coupables des choses criminelles, de même que ce n’est qu’à nous qu’appartiennent les louanges que mérite la prudence de notre conduite. » Diogène Laërce, liv. X, § 133, Lettre à Ménécée. Ëpicure repoussait le fatalisme et disait : « La nécessité du destin n’existe pas. » Nous venons de dire pourquoi.

à la fois des deux natures précédentes et ne cède ni à l’emportement ni à la peur. Mais Lucrèce se hâte d’assurer que s’il n’est pas possible de surmonter entièrement sa constitution primitive, on peut du moins par la culture et l’étude de la sagesse affaiblir la puissance du tempérament au point qu’il n’en subsiste plus que de faibles traces.

.... Vestigia linqui

Parvola, quæ nequeat ratio depellere dictis. (III, 122.)

* Ainsi Lucrèce admet la liberté ; il croit que la

réflexion et la science peuvent sinon transformer

entièrement la nature, du moins la contenir et

l’épurer. Du moment qu’on reconnaît dans l’homme

une force indépendante, se possédant elle-même,

capable de se diriger vers le bien ou vers le mal, il

est permis de moraliser et d’indiquer le chemin qu’il

faut suivre. Voilà pourquoi on trouve dans le poëme

des conseils, des réprimandes, des invectives, c’est-

à-dire sous une forme ou sous une autre des leçons

morales.

Il nous faut rappeler ici en quelques mots les préceptes de la morale épicurienne. La doctrine de la volupté recherche, non le plaisir, mais le bonheur durable, constant, calme, réglé par la plus délicate prudence et qui se réduit à l’exemption de la douleur et de l’inquiétude 1 . Se soustraire à la eraiirte

1. « Omnes qui sine dolore sint, in voluptate, et ea quidem summa.

des dieux et de la vie future, s’affranchir de ses passions, voilà toute la sagesse 1 . En politique ne point prendre part aux affaires , dans la vie privée éviter toutes les causes de trouble et de chagrin ; si Ton peut, ne pas s’embarrasser d’une famille 1 ; resserrer, cacher sa vie ; en un mot, se renfermer dans la plus stricte modération, telle est cette morne et triste volupté. C’est une morale de couvent 8 , de couvent sans religion.

Ce désir du repos dont on peut s’étonner, n’est point particulier à l’épicurisme. Après Platon et Aristote, toutes les doctrines qui parurent au temps de la décadence et sous la servitude de la Grèce, ne se proposaient pas d’autre fin que la tranquillité de

esse dico. >» Cicéron, de Finib., Il, 5. « Duo bona.... ut corpus sine dolore sit, animus sine perturbatione. » Sénèq. Lettres, 66. La prudence était la maîtresse vertu ; c’était toute la philosophie. Épicure disait qu’il valait mieux être malheureux et raisonnable qu’heureux sans avoir le bon usage de sa raison : eùXoyî<rrc«K àtu^eïv àXoytarw; eùxuyeïv. Diogène L., X, 135. Il croyait que le sage est rarement dans la dépendance de la fortune : « Raro, inquit, sapienti Fortuna intervenit. * Sénèq. , de Const. sap ., 15.

J . La théorie sur les passions est ingénieuse et nette : Il y a trois espèces de désirs, 1° les désirs naturels et nécesssaires (la faim, la soif) qu’il faut satisfaire, mais qui se contentent de peu; 2* les désirs naturels et non nécessaires (l'amour) qu’on peut ne pas assouvir; 3“ les désirs qui ne sont ni naturels, ni nécessaires (l’ambition), qui ne sont que des besoins d’opinion et auxquels il ne faut jamais céder. Diogène Laërce, liv. X, 149. Voyez la savante et lucide Histoire des théories morales dans l'antiquité, par M. Denis.

2. « Kpicurus.... raro dicit sapienti conjugia ineunda, quia multa incommoda admixta sunt nuptiis. » Saint Jérôme, contre Jovinien, I, 191.

£ Saint Jérôme (ibid. ,11, 8) propose Rpicure en exemple aux chrétiens et dit que toutes ses œuvres « étaient remplies d’herbes, de fruits' et d'abstinences. »

LA MORALE DE LUCRÈCE. i;9

l’âme. Le doute de la nouvelle Académie, le scepticisme absolu de Pyrrhon avaient pour ambition dernière de procurer l’indifférence : « Celui qui pense, disait Pyrrhon, et qui affirme qu’il y a des choses bonnes et mauvaises de leur nature, est constamment troublé lorsqu’il est privé de ce qu’il regarde comme des biens, atteint par ce qu’il croit être des maux..., mais celui qui reste en suspens sur ce qui est bon ou mauvais par sa nature, ne fuit, ne recherche rien avec une inquiète sollicitude *. » Pyrrhon apportait le bienfait du sommeil à l’esprit, comme Épicure l’avait apporté au cœur. Le stoïcisme même, qui se piquait d’être plus vaillant, ne laissait pas d’apprendre aux hommes à se détacher des affaires aussi bien que des plaisirs, à se retirer en soi, à chercher la tranquillité dans les solitaires satisfactions de la conscience \ Le monde antique était fatigué de lui-même. Activité civique.

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