‹ Le poeme de Lucrèce morale, religion, science (volume 3)Chapitre 104 sur 104 · Sagesse , VII · texte numérisé non relu

Sagesse , VII

2. Nous ne citons pas les morceaux connus de Pline et de BufTon. — Bossuet dit : « Nous saluons tous, en entrant au monde, la lumière du jour par nos pleurs, et le premier air que nous respirons nous sert à pousser des cris. » Orais. fun. de Cornai. — « Infantia a fletu orditur hanc lucem. » Saint Augustin, Cité de Dieu, XXI, 14. — « Primam vocem plorationis edimus , merito quidern , utpote vallem plorationis ingressi. » Saint Bernard, Sermon sur ta Passion. — « Aspice nudum et informent inter vagitus et lacrymas nascenlem, etc. » Pétrarque, De contemplu mundt. — Les beaux vers de Lucrèce se sont emparés des âmes les plus religieuses.

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Ah ! je comprends qu’il pleure, et se déballe et crie,

Lui qui doit traverser tant de maux dans la vie ' !

L’ennemi des dieux trouve un aigre plaisir à montrer que les animaux sont mieux traités, qu’ils ont reçu des armes, des vêtements, une facile nourriture, tandis que l’homme est nu, désarmé, indigent. Il accable l’homme de ees vers ironiques pour mieux confondre la prétendue bonté de la nature :

Les autres animaux, troupeaux, bêtes des bois Croissent seuls sans hochet, sans que la molle voix D’une tendre nourrice éveille leur faiblesse Et rie scs demi-mots enfantins les caresse.

En toutes les saisons leur vêlement est doux;

Pour défendre leurs biens leur faut-il comme à noii'

Des armes, des remparts? Dure pour nous, la terre Leur verse de son sein tout ce qui peut leur plaire.

Et même, en les créant, la nature a pris soin De leur tout dispenser selon chaque besoin 1 .

Ici le chœur des grands écrivains, qui tout à l'heure répétait à l’unisson les plaintes de Lucrèce, se sépare de lui. L’irascible poêle, aveuglé par sa doctrine, ne voit pas que cette faiblesse de l'homme est précisément la plus sensible preuve rie sa puissance, puisque cet enfant, qui paraît abandonné par la nature, Unit par régner sur elle *. Tout le monde

S. • Flens animai cacteris imperatiirum. • Pline, lit. VII, ch. i.

est d’accord pour réfuter Lucrèce à des points de vue divers. Montaigne répond que les hommes sont aussi bien pourvus que les animaux*; Plutarque, que les avantages des bêtes sont compensés chez l’homme par le don de la raison*; Pascal, que l’homme n’est qu’un roseau , mais un roseau pensant; Bossuet, que l’homme ne doit pas se mépriser tout entier*. Sur ce point, l’épicurien est réfuté surtout par les doctrines qui reconnaissent autre chose que la matière. Celles-ci, après avoir humilié l’homme, le relèvent, tantôt comme les philosophes, en montrant la supériorité de son intelligence , tantôt comme les chrétiens, en ajoutant à cet avantage celui d’être la plus chère créature de Dieu. Les épicuriens ne parlent jamais de semblables dédommagements , et c’est là ce qui explique la tristesse de 1 urs considérations sur la nature humaine. Leur amertume est le châtiment de leur doctrine.

Même les doctrines matérialistes qui ont quelque rapport avec celle de Lucrèce repousseraient aujourd’hui cette plainte injuste et trop humble. Elles sont plutôt tentées de faire de l’homme une sorte

1. Montaigne discute longuement, en les citant, les vers de Lucrèce. Etsais, liv. II, ch. xit.

2. De la Fortune, cb. v. Plutarque répète ce qui a été dit par Platon, Euripide, etc. — Lucrèce n’a pas pensé qu'il allait bientôt se conredire en peignant dans ce même cinquième livre la civilisation naissante et les admirables progrès de l’homme, de son industrie, de ses

arts.

2. Bossuet, eu plus d'un endroit, attache une extrême importance â montrer la supériorité de l’homme sur les animaux.

de Prométhée plus grand que Jupiter. Et comment n'auraient-elles pas de ces transports d orgueil en voyant que cet enfant chétif, peint par Lucrèce, tient la nature sous sa main , qu’il en dirige ou en élude les lois, qu’il s’est emparé de la terre comme de son bien, qu’il a refoulé ces déserts avec leurs monstres dont le poëte nous faisait peur, qu’il a forcé la barrière insurmontable de l’Océan, qu’il connaît les mouvements jadis effroyables du ciel comme une horloge qu’il aurait composée lui-même,

que sur un signe de ses sourcils la foudre s’empresse , en messagère docile, de porter sa pensée à travers toutes les distances et toutes les profondeurs, qu’il a captivé les éléments les plus indomptables, qu’il les a enchaînés à ses chars et à ses navires, que les inertes métaux, transformés en gigantesques esclaves, percent les montagnes et unissent les mers? Ce n’est pas l’homme qui est la victime de la nature, c'est elle qui est non-seulement vaincue, mais tourmentée, défigurée, souvent saccagée par nous, et le temps n’est pas loin où des voix s’élèveront pour plaider sa cause et pour défendre cette opprimée contre l’audace ou l’imprévoyance humaines 1 .

’ 1. Il y a dans Bossuet, sur ce sujet, des pages admirables et peu connues que nous signalons parce qu’elles étonnent, venant d’un orateur sacré qui se plaît & humilier l'homme. Four abréger, il nous faut mettre cette éloquence en poussière : « Je ne puis contemple! sans admiration ces merveilleuses découvertes.... 11 serait superflu de vous raconter comme il sait ménager les éléments, après tant de sortes de miracles qu’il fait faire tous les jours aux plus intraitables, je veut dire

t'.HAI’ITltK IX.

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IV purt'illes idées sur la nature et sur l'homme, si peu justes et si dures, n inquiétaient pus sans doute des épicuriens, dont l’imagination était insensible et sèche, mais à l ame délicate d’un poète elles devaient l'aire sentir leurs pointes. Si du monde phvsique Lucrèce se tournait vers le monde moral, sa doctrine lui offrait encore de plus affligeants spectacles. Qu’est-ce en effet que la société, sinon le perpétuel conflit des intérêts et des passions, plus ou moins réglé par de faibles lois qui ne sont que des conventions arbitraires et changeantes, par lesquelles les hommes s’engagent à ne pas nuire à autrui pour qu’on ne nuise pas à eux-mêmes'. Il n'y a point de justice naturelle. Épieure avait adopté la morale des Sophistes si constamment réfutée par

au feu et à l’eau, ces deux grands ennemis, qui s'accordent néanmoins à nous servir.... Ouni plus! il est monté jusqu'aux cieux.... il a appris aux astres à le guider dans ses voyages.... Pour mesurer plus également sa vie, il a obligé le soleil à rendre compte de tous ses pas. . . . Notre aine supérieure 3u monde n'a rien à craindre que de son auteur. » Sermon sur la mort. Le religieux Sophocle avait aussi célébré le génie de l'homme dans un beau choeur qui se termine par ces mots : « Contre la mort seule il n'a pas d'asile. » Antigone.

1. EU io |xv! fDânvsiv àXXrjXov; pr,ît {DartvcoSai. Diog. Laërcc, X, lût); formule épicurienne que Lucrèce traduit : • Nec lædere nec viotari » (conection de Lachmann, liv. V, 1018). Horace soutient celte théorie contre les stoïciens :

Atque ipsa ulilitas, justi prope mater et æqui. ( Sut I. 3, 98.)

C'est celle de nos écoles dites positivistes, qui repoussent aussi l'idée du droit comme entachée de métaphysique.

Au contraire les stoïciens, d’accord en cela avec les platoniciens, disent : « Avant la loi écrite, il y avait une loi naturelle non-seulement plus ancienne que les peuples et les cités, mais contemporaine du Dieu qui régit le momie; la loi véritable et primitive est la raison même de celle suprême intelligence. « Cicéron, de Lcgtbus, II, 4.

THISTKSSE DU SYSTKMK.

Socrate. Aux épicuriens manque l'idée du droit, qui sert de soutien et de consolation aux hommes, alors même qu'il est violé. Si donc, comme au temps de Lucrèce, un ambitieux opprime la république, ils n’ont q :e la ressource de penser qu'il sera bientôt renversé par un autre ambitieux et que l’envie fera justice de l’usurpation. Ils ne peuvent pas, comme les stoïciens, se réfugier dans leur conscience, et compter sur les revanches du droit un moment méconnu. Tout ce qui leur est donné, c’est de contempler les luttes de loin, de les maudire, de s’applaudir de leur timide sagesse qui les met hors de prise, et d’exhaler, dans un silence prudent, leur superbe chagrin *.

Au fond de cette retraite protectrice commence le vrai malheur de l’épicurien, s il veut rester grave, austère, fidèle à sa doctrine. Dans les républiques anciennes, que fera-t-il de la vie après avoir refoulé en lui l’activité civique? se donnera-t-il aux lettres? mais il dédaigne l’éloquence et la tient pour suspecte ; à la philosoplrie ? mais la science a été fixée par le maître, et il n’est point permis d’en reculer les limites; aux occupations domestiques? mais l’épicurien n’a point voulu de famille, de peur d’en payer les joies par des peines; aux plaisirs? mais s’ils sont vifs, ils sont pernicieux et laissent de longs regrets.

I. « Allerius spectare laborem. . . . lua sire parte pericli.... o miseras liommum mentes. » I.iv. II. 1-15; V, 111.').

Le voilà donc parvenu au repos désiré, à cette heureuse apathie qui est le but et le prix de la sagesse. Rien ne le trouble, rien ne l’étonne, rien ne le touche Mais de prudence en prudence il a de plus en plus resserré le cercle de son action; il étouffe dans les replis de son étroite doctrine ! . L’ennui entre dans son âme désertée par les passions. L’uniforme spectacle du monde, dont il n’est que l’oisif contemplateur, le fatigue et l’exaspère. Il laissera échapper avec Lucrèce ce cri répété du dégoût 5 : « Toujours, toujours la môme chose! Eadem sunt

omnia semper Eadem omnia restant ! » Avec plus

d’impatience encore il appellera de ses vœux le

1 . « Cum Epicuro qui*cere. » Sénèq., de Brerit. rit., 14. — « Quæ maxima Epicuro félicitas videtur, nihil âge re. » De benef., IV, 4.— Epicure écrivait à un de ses amis : « Satis magnum aller alteri thealrum sumus. » Sénèq., Mires, 70.

« 0 la grande félicité, dont jouissent ces gens là, séjoulssans de ce qu’ils n'endurent point de mal! N’ont-ils pas bien occasion de s'en glorifier en s’appelant égaux aux dieux immorte’s! >• Plutarque, Qu'on ne peut rirre heureux. 15. — Les épicuriens disaient qu’on devait imiter les animaux, dont toute la prudence consiste à fuir la douleur; Plutarque là-dessus les réfutait avec une bonhomie charmante : « Quant aux animaux qui sont un peu plus gentils, et qui pnt plus d’esprit, la fuitto du mal n’est point le comble de leur bien : car quand ils sont saouls, ils se mettent aucuns à chanter, les autres à voler, et à contrefaire toutes sortes de voix et de sons, en se jouant de guayeté de cœur, pour le plaisir qu’ils V prenne . t, monstrants par là, que après qu’ils sont sortis du mal, la nature les incite à chercher et poursuyvre encore le bien. > Ibid,, 16.

2. « ln angusto indu 1 '»: cupiditates, sine ex’tu, se ipste strangulant; inde moeror marcorque. » Sénèq., de Trnnq., II . g, « |n villa, aut in lecto suo, in media sidiiudin", quamvis ah omnibus reces«emnt. silii ipsi moiesti sunt. » De brerit. rit, )|. — « Æger est; immn mnrtuus est. * Ibid.. 111.

H. Lucrèce, liv. III, 9411-945.

terme de sa trop placide misère et s’écriera avec le voluptueux de Sénèque : « Jusques à quand? quousque eadem ‘ ? » Le seul avantage qu’il se soit assuré, c’est de n’avoir point peur de la mort ; car il y a si doucement acheminé sa vie qu’il pourra passer d’un néant à l’autre sans secousse. Peut-être même préviendra-t-il les ordres de la nature pour aller plus vite vers ce sommeil éternel, dont il a déjà goûté les prémices, et pour s'assurer plus tôt le charme de la mort ’. Combien ces langueurs, ces ennuis d’une doctrine accablante, bien que volontairement acceptée, ont été pénibles et douloureux à une âme aussi fougueuse que celle de Lucrèce, nul ne le sait, mais on en peut soupçonner quelque chose à travers le voile de deuil qui couvre sa poésie.

La morale aussi bien que la physique avait pour l’épicurien ses amertumes. Reste la théologie. Nous de\ons dire, en dépit de toutes les injures dont on a couvert surtout cette partie de la doctrine, que

1. « Considère combien il y a de temps que tu fais et refais les mêmes choses; repas, sommeil, jeu, voilà le cercle où tu roules : vouloir mourir! Il n’est pas besoin de courage, de grands malheurs, ni de sagesse pour avoir celte volonté; c’est assez du dégoût. » Sénèque, l.rttrri, 24.

2. Un des docteurs de l'école Cyrénaïque, laquelle a de grands rapports avec l'école épicurienne, Hégésias avait Uni par enseigner que même la volupté n'est rien, que les maux l'emportent sur les biens, et prêchait avec tant d'éloquence que le roi l’tolémée lui interdit la parole publique, parce que plusieurs de ses auditeurs s’étaient donné la mort. Tuteul., I, H4.

là, d ii moins, s’était réfugiée la vie. C’est le ca*nr du système où toute l'énergie s’est ramassée. Si l’épicurien sort de sa torpeur et montre quelque vaillance, c'est pour prouver que les dieux ne sont pas les tyrans du monde. Sa joie est de se sentir audessus de la superstition, de braver l'opinion commune. Il s’appuie sur une idée généreuse et croit plaider la cause de la majesté divine aussi bien que de la dignité humaine. Attaqué de toutes parts, il se réveille, s’anime, s'exalte et triomphe. C’est en effet cet orgueil légitime de la raison affranchie, qui soutient Lucrèce dans tout le cours de sa vaste entreprise. Mais le juste et violent mépris des épicuriens pour les hontes et les inepties de la religion payenne les entraîne au delà du but. Pour mieux soustraire le monde au vil gouvernement des dieux accrédités, ils refusent à la divinité la toute-puissance, et la relèguent dans je ne sais quel lointain exil, où elle jouit sans travail et sans sollicitude de son impassible immortalité. Ils sont amenés à nier qu’il y ait de l’ordre dans l’univers, à s’opiniâtrer en des paradoxes peu solides où leur raison trébuche , vacille et quelquefois s’attriste. Çà et là, Lucrèce lui-même, si ferme dans sa foi philosophique, est comme en proie à des retours offensifs de l’idée divine. A peine a-t-il enlevé le monde et les hommes au pouvoir détesté des dieux, le voilà forcé tout à coup de reconnaître qu’il est une puis-

sance cachée, sans nom, qui se fait un jeu de renverser les grandeurs humaines. Lui qui ne croit qu’au hasard, il attribue quelquefois à la nature le rôle et les fonctions de la providence, la sollicitude ou le courroux d’une divinité toute-puissante. Ailleurs, après avoir peint le désordre qui règne dans l univers, il est consterné à la vue de certaijns mouvements célestes dont l’effrayante et mystérieuse régularité semble révéler la main d'un Dieu. Après un moment d’angoisse il chasse cette idée qui lui fait horreur, mais il a laissé voir qu’elle avait envahi son âme et qu’il avait eu à s’en défendre.

On est plus d’une fois frappé de pareilles contradictions entre le système et l’émotion du poète, comme on est touché, en lisant Pascal, d une contradiction inverse, et plus constamment pathétique; car bien qu'on ne puisse comparer les doctrines de ces deux philosophes si diversement émus, ils ont cela de commun que leur imagination paraît encore obsédée par les choses mêmes qu ils attaquent et qu’ils nient, Pascal, par la raison, Lucrèce, par les dieux.

Peut-être n’est-ce pas impunément qu’une âme grande et passionnée se retranche certaines idées qui font, pour ainsi dire, partie de nous-mêmes, et soit que dans les transports religieux, comme Pascal, on violente sa raison, jusqu’à la meurtrir, soit que dans le fanatisme de I impiété, comme Lucrèce, on s’arrache l’idée divine, on risque également de ne

pas trouver la paix qu'on attendait de cette violence ou de cette mutilation, et de sentir toujours la blés sure qu’on s’est faite à soi-même.

La véritable réfutation de la doctrine qui prêche la volupté, est la tristesse de son plus grand interprète.

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