‹ Le poeme de Lucrèce morale, religion, science (volume 3)Chapitre 35 sur 104 · De Benef., IV · texte numérisé non relu

De Benef., IV

4. Nec licne promerilis cnpitur, nec tangilur ira. (Il, 650.)

impassible essence. Nous n'estimons pas qu’il vaille la peine de discuter longuement sur la théologie d’Épicure, qui témoigne d’une grande négligence scientifique, mais il n’est pas sans intérêt de remarquer que ce philosophe dont la morale est une espèce de quiétisme, est aussi un quiétiste en religion

Cette théologie si simple, si inutile dans le système, et qui dans le détail a pu avoir bien des ridicules, n’était pas pourtant sans valeur comme œuvre de polémique contre la religion païenne. Elle achevait et menait à bout le grand travail qu’avait entrepris la philosophie contre les dieux populaires. Depuis Xénophane la raison de tous les sages protestait contre la superstition qui prêtait à la majesté divine les passions humaines. Non-seulement la morale éclairée par le temps réprouvait les légen des antiques qui racontaient les fraudes , les adultères , les incestes de l’Olympe , mais encore se refusait à croire que les dieux fussent vindicatifs, cruels, sordidement avides d’offrandes. On se moqua des sacrifices intéressés qui n’étaient qu’un trafic d’usuriers entre la dévotion cupide et le ciel vénal. Les uns ôtèrent aux dieux la colère en leur

1. Un néoplatonicien enthousiaste et plus ou moins mystique , Porphyre, dans sa lettre à Ànébon, ne parle pas autrement qu Épicurc : « Les dieux sont impassibles, c’est donc vainement qu'on pense les concilier, les fléchir par des invocations, des expiations, des prières.... ce qui est impassible ne peut être ni ému, ni contraint. »

laissant la bonté, d’autres prétendirent que. la bienveillance môme est indigne de leur sublime nature'.

En un mot, il semble que toutes les écoles aient conspiré pour éliminer peu à peu les grossières conceptions des vieux âges sur lesquelles reposait le paganisme. Les grands systèmesde métaphysique, qui étaient bien au-dessus de cette polémique, ne laissaient pas de favoriserces idées nouvelles, et leur prêtaient un appui. Le dieu d’Aristote, enfermé dans son immobilité, ignore le monde; Platon dans le Philèbe veut que la nature divine soit inaccessible aux impressions variables de la sensibilité, étrangère à la joie et à la douleur. Épieu re ôta aux dieux non-seulement la haine, l'amour, mais encore la puissance; il ne leur laissa que l’immortalité et le bonheur. Tandis que la plupart des écoles avaient — tenté d'épurer la religion, Épicurc la supprima, fl — réduisit la piété à une admiration inerte, et dans une sorte de mysticisme épais, qui n’était peutêtre qu’un expédient commode, il tomba en extase devant des dieux qu’il avait si bien désarmés.

Si cette polémique, par certains arguments généraux, risque d’offenser toutes les religions, il n’en

1. Toute la philosophie antique, celle même qui attaque vivement Epicure, est, en religion, épicurienne à demi; car si elle reconnaît la bonté «les dieux, elle ne veut pas croire à leur justice vindicative : «« Hoc quidem commune est omnium philosophorum.... nunquam nec irasci deum. nec nocere. » (Cicéron. De offic III, 28.) L’épicurisme, on le voit, n'était pas si hardi qu’on pense et répondait à l’opinion générale, fatiguée et désabusée du paganisme.

est pas moins vrai que le système n’avait en vue que le paganisme. Lucrèce, comme son maître, n’attaque point la providence de Socrate, ni celle des stoïciens 1 , la puissance divine, unique, universelle, bienfaisante, qui dirige le monde et les hommes. Il n’est aux prises qu’avec ce pouvoir divin fractionné, irrationnel qui dérange la nature, inquiète l’homme et n’explique rien, ce pouvoir mesquin, injuste, étourdi. Entendons Ja profession de foi du poste lui même qui, après de longues démonstrations scientifiques, ramasse ses forces comme dans une péroraison pressante où il interroge les dieux, non sans ironie, où il leur montre que la crédulité populaire leur attribue des sentiments et des actes dont ils sont incapables, et même des maladresses qui ne leur font pas honneur :

Apprend» ces vérités, et si tu les pénètres,

La nature aussitôt à de superbes maîtres Échappe, et désormais calme et libre à tes yeux Se gouverne elle-même et sans répondre aux dieux.

O vous, dieux, h qui j’ôle et le trouble et la haine,

Que belle est votre paix, que votre Ame est sereine!

Qui de vous pourrait donc, conducteur souverain.

Mener tout l’univers les rênes dans la main;

Qui de vous fait mouvoir tous les cieux, dans ce monde Dispense h chaque terre une chaleur féconde ;

Qui de vous se chargeant en roi de ce grand tout.

En tous lieux, en tous temps, attentif et debout

I. Au fond, la providence des stoïciens n’est ■ | u , ■ In fatalité.

Prend le soin d’amasser la mie et scs ténèbres Et d’ébranler le ciel par de longs coups funèbres?

Eh quoi ! serait-ce aussi de votre main que part Cette foudre qui va frappant tout au hasard,

Fait voler en débris vos propres sanctuaires,

Acharne sa fureur sur des lieux solitaires,

Et d’un aveugle coup, quelquefois en passant Sur le front du coupable, écrase l’innocent 1 .

A ces vives questions, on ne voit pas ce que l’antique religion aurait pu répondre. Si, comme science, la théologie d’Épicure est au-dessous de toute discussion, comme polémique, elle est péremptoire.

Ce que des systèmes plus savants n’avaient osé faire entièrement, l’épicurisme l'a fait avec une neltelé parfaite et une décision tranquille Quelles que soient ses erreurs, il a chassé de la nature, ou plu- -tôt doucement éconduit, ce nombre infini de puissances célestes qui ne faisaient qu’embarrasser la physique et la morale.

ta nature a été simplifiée aussi bien que pacifiée, pour avoir été ramenée à une puissance unique. Maintenant, que Lucrèce se soit trompé en plaçant cette puissance dans un aveugle mécanisme, nous le reconnaissons sans peine; mais il a déblayé le

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