III
pour leur tranquillité, car en leur ôtant la peur, il ne leur enlève pas la plus petite espérance. C'est là ce qui explique le noble enthousiasme du poète pour Épicure, qui le premier a dissipé ces ombres de la mort, ces ombres d’un grossier paganisme :
Toi qui sur la nuit sombre, où nous nous égarions,
De ton flambeau sauveur versas les clairs rayons,
Nous montrant le premier le bonheur, la sagesse,
Je m’attache à tes pas, ô gloire de la Grèce!
Si j’accours, ce n’est pas pour marcher ton égal,
N’étant que ton disciple et non point ton rival. >
Eh quoi ! vit-on jamais la timide hirondelle,
Du cygne, roi des airs, vouloir devancer l’aile,
Et les tendres chevreaux chancelant sur leurs pieds Suivre, même de loin, l'élan des forts coursiers?
O mon maître, fi mon père (oui, tes leçons nouvelles Sont vraiment pour nous tous des gçâces paternelles',
De même que l’abeille au fond des bois fleuris Epuise chaque fleur, nous, en tes chers écrits,
Partout nous recueillons ta parole fidèle,
Digne de vivre en nous d'une vie immortelle
Après cet hommage, que Lucrèce a renouvelé plus d’une fois, comme pour demander à son maître l’inspiration, il contemple son sujet avec amour, il jette un regard sur l’espace qu’il a parcouru etsur celui qu’il va parcourir. En eflet, dans ce troisième livre, il est à mi-chemin de son entreprise, et de la
LA CRAINTE DE LA MORT
hauteur où il s'est placé, il voit comme les deux versants de la montagne. D’une part, il rappelle, ce qui est déjà démontré, que tout a été formé par le concours des atomes sans l'intervention des dieux, qui sont enchaînés par leur nature même dans une béatitude oisive; de l’autre, il annonce avec joie qu’il a beau pousser ses regards dans toutes les profondeurs, il ne voit pas le séjour de l'Achéron. L’incrédulité éclate en hymnes et célèbre ses décou- \ertes avec les transports d’un langage sacré.
Sitôt que ta sagesse a de sa grande voix Proclamé la nature et dévoilé ses lois,
Nos superstitions s'échappent en déroute;
De notre inonde étroit je vois s’ouvrir la voûte,
Et plus loin, dans le vide et ses vastes déserts.
A lui-même livré se former l’univers.
Dans l’espace infini, tranquilles et sereines. M’apparaissent des dieux les demeures lointaines,
Que jamais la fureur du vent n’ose ébranler,
Que le nuage humide aurait peur de souiller,
Que craignent de ternir les blancs flocons de neige, Où le plus pur éther enveloppe et protège De riante lumière et de splendeurs sans lin La belle oisiveté de ce séjour divin,
Où rien ne vient des dieux troubler la paix profonde. De ces dieux sans besoins, sans souci pour le monde. Mais j’interroge en vain ces espaces ouverts,
Je ne vois nulle part la place des enfers;
Car ma raison, perçant la terre sans obstacle,
Voit encore sous mes pieds le même grand spectacle De l’immensité vide où sc meut l’élément;
Alors mon coeur saisi d’un saint frémissement,
De volupté divine, admire, ô mon cher maître,
Par quel puissant effort tu nous fis apparaître
La nature sans voile, et sus de toutes parts
Sur nos fronts, sous nos pieds l'ouvrir à nos regards
Aussitôt Lucrèce commence sa vive attaque contre la crainte delà mort. C’est ici que pourcompren dre le sentiment dupoëteet son ardente démonstration, il faut avoir plus que jamais présentes à l es- prit les idées de l’antiquité sur la vie future, qui ne sont pas conformes aux nôtres. Tandis que chez nous la morale religieuse soutient que la crainte d’une autre vieest salutaire, parce que la rémunération future encourage la vertu et contient le crime, chez les anciens on pouvait dire que la pensée d’un avenir quin’étaitque répugnant ou terrible corrompait la vie humaine. Comme la vie future ne promettait que — misère et ignominie, les hommes tremblants, exaspérés par la peur, se jetaient avec rage sur les biens de la terre, se disputaient au plus vite la richesse et les honneurs, et ne reculaient pas même devant le le crime*. Plus elle était poignante, cette crainte de
t. III, 14.
'2. L'idée de Lucrèce est très-juste. La trop grande peur de la mort est corruptrice. Qu'on se rappelle à quelles extrémités se sont portés les' païens pendant la peste d'Athènes et les chrétiens pendant la peste de Florence. Thucydide l'a dit : « On pensait qu’il fallait tout donner à la volupté.. . La crainte des dieux ne retenait personne.... avant d'ètre frappés, il leur semblait naturel de jouir de ce qui leur restait à vivre. » Boccace, dans le Décamiron, fait les mêmes observations sur la peste de Florence, et Manzoni, dans les Fiancés, sur celle de Milan. Voir l’excellente étude de M. Jules Girard surThucydide, où ces descriptions sont comparées.
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la mort, plus on ressentait cette cupidité féroce empressée de jouir, pour avoir du moins dans cette vie un dédommagement anticipé des misères de l’autre. De là dans le poème des raisonnements qui semblent confus, tortueux et bizarres, parce qu’ils sont à l’inverse des nôtres, et qui ne paraîtront point absurdes à qui sait ce qu’une vie future sans espérance et sans justice pouvait inspirer de viles terreurs’, et, par conséquent, de passions funestes.
Sans doute cette crainte d’un avenir plein d’horreurs mystérieuses était bien affaiblie, et Lucrèce semble le reconnaître; mais elle renaissait au moment du malheur. Les esprits forts, quand ils étaient frappés dans leur fortune ou dans leurs affections, revenaient bien vite à la religion :
Acrius advertunt auiraos ad relligionem. (111, !>4.)
Ce fait moral, bien observé par Lucrèce et vivement dépeint, a été souvent reconnu par les écrivains chrétiens. Seulement ceux-ci s’en réjouissent, tandis que le poète s’en afflige; différence de langage qui s’explique, quand on pense que pour les uns il s’agit d’un pécheur qui revient à la morale et à Dieu, tandis que pour l’autre c’est un peureux
!. La doctrine chrétienne elle-même condamne la peur sans espérance et sans amour do la justice : « Tant qu'on est touché pir la seule terreur des supplices, sans aucun commence lient d’amour de la justice, on n'est jamais converti comme il faut. » Bossuet, Averl. sur le litre des Réflexions morales, § Tl.
qui retourne à une pusillanimité inefficace. Faute de faire ces distinctions entre la morale antique et la morale moderne, un lecteur inattentif peut être à chaque instant déconcerté par les sentiments du poète qui semble aller souvent à l’encontre de la raison quand il ne fait que heurter des erreurs* ; quelquefois même on ne sait pas trop ce qu'il vient combattre, parce qu il combat des préjugés qui ne sont plus, mais qui jadis accablaient les âmes.
Nous n'exposerons pas ce système qui inspire à Lucrèce une si belle conüance et qui n’est que la théorie épicurienne sur la nature de l ame. Pourquoi parcourir près de huit cents vers où s’étale avec bonheur une science visiblement erronée et où la poésie est souvent opprimée par la doctrine ? Quelques mots suffisent à rappeler cette longue exposition d erreurs reconnues. L’âme est corporelle, il y entre quatre principes, la chaleur, le souffle, l’air, et un quatrième qu'on ne sait comment nommer. Chose digne de remarque, le matérialisme le plus résolu, en parlant de l ame, fait toujours la part d'un cer-
1. Les chrétiens disent avec Lactance [Inst, dit'., III, 17) : « S’il n’est pas de vie future, volons, tuons, rapia mus. necemus; • Lucrèce, au contraire, prétend que c’est la crainte de la vie future qui pousse au vol et au meurtre. D’où vient cette différence étrange? C’est que les chrétiens, espérant en la justice divine, n’ont pas à se disputer les biens de ce monde, taudis que les païens, en face d’un avenir qui sera horrible, qu’ils aient été justes ou non, se jettent en désespérés sur les biens présents. Faute de connaître les idées antiques, on ne comprend rien au raisonnement «le Lucrèce, qui n’est pas faux, bien qu’il aille, pour ainsi dire, à rebours.
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tain inconnu. Il témoigne de son impuissance à tout expliquer par la matière en recourant à un je ne sais quoi. Sans le vouloir, il réserve toujours une place vacante au spiritualisme, que pourtant il repousse. Lucrèce passe sur cette difficulté avec une candeur que rien n'arréte. Selon lui, l’àme est composée d’atomes très-mobiles, ronds, qui glissent facilement les uns sur les autres. De même que l’eau est plus mobile que le miel, le miel moins consistant que la pierre, il faut bien que lame, dont rien n’égale la vivacité, soit formée des atomes les plus ténus. On reconnaît là la méthode ordinaire des physiciens antiques; ils affirment comme s.’ils voyaient, ils font des hypothèses qui ont pour eux les caractères de la certitude et se contentent d'analogies enfantines.
Ce qui est moins à dédaigner et n’est pas toujours indigne d’être discuté, ce sont les vingt-huit preuves que le poète donne, de la mortalité de l’àme. Il les prend une à une comme dans un traité didactique, et ne fait probablement que mettre en vers quelque livre épicurien. L’àme naît avec le corps et périt avec lui. Comment en douter quand on voit qu elle ressent toutes les affections du corps et qu elle . en partage toutes les vicissitudes. Elle grandit, vieillit avec lui, elle est malade quand il est malade; si le corps est aviné et chancelant, 1 àme chancelle: s’il est frappé d’épilepsie, elle est abattue du même
coup. Dana l’enfance, la raison est aussi faible que le corps est frêle ; elle se fortifie à mesure qu’il prend de la vigueur, avec les années elle décline en même temps que le corps, et tout marche du même pas à la décrépitude et par conséquent à la mort, Bien que Lucrèce, animé par sa foi épicurienne, passionne la logique, que tous ses raisonnements soient des peintures, et qu’il imprime sur un sujet rebelle la marque de son génie, nous laissons là toute cette physique qui appartient, non au poëte, mais à l’école. Quand on veut peindre l’âme d’un philosophe, dont les principes d’ailleurs sont connus, c’est perdre le temps que d’exposer son système qui est commun à toute la secte. Si nous avions à faire une délicate étude sur Sénèque, nous nous garderions de parcourir de point en point le stoïcisme, puisque cette analyse générale servirait tout, aussi bien à Zénon, à Épictèle ou à Marc-Aurèlo. Peindre, c'est définir. Si l’on tient à bien connaître un moraliste, il faut voir ce qu’il fait de sa doctrine, comment il la prêche et l'applique à la vie, ce qu’il y mêle de son imagination et de son cœur.
Un système n’est jamais qu’un instrument inerte plein de dormantes vertus que l’éloquence seule peut éveiller, assez pareil à l’instrument du musicien , qui n'a d’autre âme que celle qu’on y met.
Cette longue démonstration aboutit à conclure que -
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la mort n'est rien 1 , puisqu’elle assure un repos insensible et un sommeil éternel. Toute cette physique lentement accumulée n’est qu’un immense ouvrage de guerre, une sorte de savante circumvallation, par laquelle le poète investit la foule confuse de nos terreurs, qu’il va maintenant dissiper par quelques poétiques assauts.
On ne saurait trop répéter que si les idées de Lucrèce sont souvent sans force et sans valeur contre le spiritualisme moderne, elles sont raisonnables, justes, accablantes pour certains préjugés antiques. En le voyant aux prises avec un de ces préjugés, on
1. « Nil igitur Mors est, ad nos nequo pertinet bilum. • (III, 842.) Voici la pensée d’Êpicure : « Tant que nous vivons, la mort n’est point encore; quand elle est survenue, nous ne sommes plus rien nousmêmes. » Diogène Laërce, X, 244. — On a fait lit dessus ce distique concis :
Pourquoi, contre la mort, tant de cris superflus?
Je suis, elle n'est point ; elle est, je ne suit plus.
Bayle, dans son Dictionnaire (art. Lucrèce), relève fort bien le sophisme des épicuriens ; « Ils ne peuvent pas nier que la mort n'arrive pendant que l'homme est doué encore de sentiment. C'est donc une chose qui concerne l'homme, et de ce que les parties séparées ne sentent plus ils ont eu tort d’inférer que l’accident qui les sépare est Insensible.... L’amour de la vie est tellement enraciné dans le coeur de l'homme que c'est un signe qu’elle est considérée comme un très-graDd bien; d’où il s'ensuit que de cela seul que la mort enlève ce bien, elle est redoutée comme un très-grand mal. A quoi sert de dire contre celte crainte : Foui ne sentirez rien après cotre mort ? Ne vous répondra-t-on pas aussitAt : C’est bien assez que je sois privé de la vie que j'aime tant?» Bayle ne fait que développer ici, i son insu peut-être, cette courle et vive réfutation de Lactancc : » Quam argute nosfefellit Epicurus! Quasi vero transacta mors timeatur, quia jam sensus ereplus est, ac non ipsum rnori, quo sensus eripitur.... mors misera non est, aditus ad tnorlem est miser. » Instit. die., III, 17.
est bien obligé de reconnaître que sa doctrine est non-seulement péremptoire, mais bienfaisante. Le poète a chassé, par exemple, du cœur humain une des plus vaines terreurs qui aient pesé depuis des siècles sur l’ humanité. Les anciens croyaient qu'un mort conserve encore un reste de vie dans le tombeau', que son corps et son âme (les deux principes étaient le plus souvent confondus), que sa personne enfin continue de jouir ou de souffrir même sous la terre où elle est ensevelie, qu’un manquement à certains rites funéraires pouvait entraîner un malheur éternel. De là, dans la vie, de sombres préoccupations sur ce qui pouvait advenir à votre corps. On avait peur non de la vie future, comme nous l’entendons, d'un jugement porté par les dieux sur nos démérites, mais de cette sourde et vague existence qui, jusque dans la tombe, était exposéeà des soucis, à des misères.
Cette crainte, qu’on peut considérer comme l'ex-
t. « Sub terra censebam reliquam vitam agi mortuorum. » Cicéron. Tuteul., I, 16. Lucienqui se moque de cette croyance, fait parler un mort répondant à son père qui le pleure : « Peut-être ce qui t'aiflige, c’est de penser aux ténèbres qui m'environnent, et tu crains que je n’étouffe enfermé dans mon tombeau. » Sur le deuil, 18, trad.de Talbot.
« En sorte qu'un mort qui n’a pas laissé sur la .terre ni ami, ni parent est réduit à ne point manger et condamné à une faim perpétuelle. » Lucien, Sur le deuil, 9. • Vous figurcr-vous que ce vin filire jusqu’à moi?» Ibid., 19. « Comb en n’ont pas été jusqu'à immoler sur des tombeaux des chevaux, des concubines, des échansonsl » Ibid., 14. Voir Plutarque, pM'on ne peut vivre heureux, 66. — C'est sans doute par allusion à ces croyances païennes que les livres chrétiens répètent : « Les bienheureux n'auront ni faim ni soif. »
IA CRAINTE DE LA MORT
pression grossière d’une croyance instinctive à l’immortalité de l'aine, tourmenta les hommes pendant toute la durée du paganisme, et même dans les siècles les plus éclairés, ainsi qu’en témoignent certaines cérémonies funèbres. Quelques usages des temps primitifs et héroïques laissent voir cette croyance dans toute sa naïveté instructive. On portail sur la tombe du lait et du miel pour nourrir le mort, on l’enterrait avec les objets qui lui étaient chers, avec ses armes, ses vêtements, ses chevaux, quelquefois avec ses captives. La piété et le dévouement prenaient les plus délicates mesures pour que rien ne manquât à l anii qui dans les demeures souterraines ressentait encore les besoins de la vie*. Ces antiques usages subsistèrent et, dans les temps historiques, nous voyons que devant les tombeaux romains il y avait un emplacement, une cuisine culina, où on immolait, on apprêtait la victime pour la nourriture du mort. Aussi, comme on attachait du prix à la sépulture! L’âme de l'homme non enseveli était sans demeure, errante, vouée à un malheur
1. Il subsiste encore dans notte langage religieux des vestiges de ces croyances antiques :« Ici reprise, etc.; que la terre te soit légère /» Chez les anciens cela se prenait à la lettre. Cicéron. Tuscul . , 111, 44.
Martial a fait, non sans grâce, ces vers sur la mort d une jeune fille :
Molüa non rigidus ce*pes légat ossa, nçg illi Terra, gravis fueris : non fuit iila tibi. (V, 3’».)
Contre un ennemi on faisait cette imprécation :
Gravisque tellus impiocapiti incubet. (Sénèq. liippolyte , 1280.)
éternel. Comme on frissonnait à la pensée que le corps pourrait un jour être dévoré par les bêtes ! Quand Priam prévoit la mort qui l’attend après la prise de Troie, ce n’est point la chute de sa patrie, la perte de sa famille qui le désespère le plus , c'est la certitudeque le droit de la guerre livrerason corps aux vautours. Hector, ce fier mourant, qui dédaigne de demander la vie, pousse sous la lance d’Achille ce cri suprême: Ne me livre pas aux chiens! Ces ^ vieilles croyances et ces antiques terreurs entretenues par la religion et les poètes étaient si fortement enracinées, que même au temps de Lucrèce, les plus libres esprits, ceux qui faisaient hautement profession demépriser lesopinions vulgaires, avaient des inquiétudes au sujet de leur dépouille mortelle. Des épicuriens qui déclaraient à tout venant que l’homme après la mort est insensible, qui faisaient parade de leur incrédulité, laissaient voir pourtant, par d’involontaires aveux dans les hasards de leurs discours, qu’ils étaient toujours en peine de ce qui adviendrait à leur cadavre; faux braves que le poète démasque et dont il montre la pusillanimité-sous la jactance:
Aussi quand tu verras un homme qui murmure En pensant que son corps doit servir de pitture A la tombe, il la flamme, aux dents des animaux,
Sois sûr qu’jl n’est pas franc, que son courage est faux, Qu’une pointe de peur tient encore h son âme,
Bien qu’un moment après le même homme proclame
LA CRAINTE DE LA MORT
Qu’à la mort tout finit, et qu’il sait bien vraiment Que le trépas en nous éteint tout sentiment.
Vaine profession! A son insu, le lâche,
Toujours à l’existence il tient par quelque attache,
De lui-même il ne peut se déprendre, il conçoit Que quelque chose en lui vive tout mort qu’il soit. Aussi lorsque d’avance il se peint, ce faux sage,
Son corps un jour en proie à la bête sauvage,
11 se pleure lui-même, il n’est pas détaché De ce cadavre abject devant ses yeux couché,
Il s’y retrouve encore, il l’anime, il se souille A redonner son âme à l’impure dépouille.
Pourquoi, dit-il alors, suis-je mortel, hélas!
Qu’il est dur de mourir! L’insensé ne voit pas Qu’il ne restera point là quelque autre lui-même Pour se tenir debout près de ce corps qu’il aime, Pour se contempler mort et se désespérer Quand les monstres des bois viendront le dévorer.
Si c'est un si grand mal au corps sans sépulture D’être en proie aux vautours, de subir leur morsure, Je ne vois pas, pour moi, qu’il soit moins douloureux D’être sur un bûcher consumé par des feux,
D’étouffer dans le miel, de transir sur la pierre Qui sert aux orgueilleux de couche funéraire,
Ou bien d’être accablé sous un poids écrasant,
Sous le poids de la terre et le pied du passant '.
Sans doute, Épicure et Lucrèce ne sont pas les premiers qui, sur ce point, 'nous aient mis l’esprit en repos. Depuis longtemps la philosophie avait montré l’inanité de ces funèbres soucis au sujet des restes mortels.. On connaît le mot de Socrate mourant et son calme sourire adressé à Criton, qui
lui demandait comment il désirait être enseveli : « Mais, mon ami, ce n’est pas moi que tu enterreras, c’est mon corps. » Diogène, qui dans ses vives répliques mettait, pour ainsi dire, la morale en comédie, avait eu ce dialogue avec ceux qui lui faisaient la même question : « Enterrez-moi au milieu de la campagne. — Mais les bêtes te dévoreront. — Je les chasserai avec un bâton. — Mais tu oublies que tu n’auras plus de sentiment. — Eh ! qu’importe donc si elles me mangent ou non *. » De même Lucrèce, par la vigueur pressante de son raisonnement et ce sombre persiflage, a dû fortifier le cœur de plus d’un Romain. Si juste est son opinion qu’elle est devenue générale et, quelle que soit la diversité de nos doctrines, nous sommes aujourd’hui tous d’accord pour ne pas nous inquiéter du sort réservé à la partie périssable de notre être. Or, tout effort qui a contribué à délivrer l’âme humaine d’une terreur inutile peut être regardé comme un bienfait.
Le poète poursuit sa guerre contre la crainte de la mort, et l’attaque de tous côtés. Il provoque les objections et, loin de les esquiver, il les présente
I. Tusrulan., T, 43. Le stoïcisme cherche aussi à dissiper la crainte d’une mort sans sépulture : « Utrum projectum ares différant, an consumatur. ... quid ad ilium?... ÎS 11 11 i rciiqnias meas commendo : ne quis insepultus esset, rerum natura prospoxit. » Sénèque, Lettres, 92. Le stoïcien rend hommage sur ce point 4 la sagesse épicurienne et cite ce vers de Mécène: « Nec tumulum euro; sepelit natura relictos! » Ibid. Voir Lucain, VII , 208.
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dans toute leur force : « On me dira : comment n’avoir pas horreur de la mort quand elle nous ar racbe à notre famille, à nos enfants, à nos amis dont nous sommes le soutien? » Objection terrible à laquelle les cœurs aimants trouveront toujours qu’il n est pas de réponse. Un moment Lucrèce se laisse attendrir lui-même; il parle de cette triste nécessité en vers émus qui ont ému Virgile et Horace; mais un froid système ne se laisse pas déconcerter, il n’est jamais embarrassé pour répondre au langage du sentiment; c’est comme une souffrance pour le lecteur, de voir ces grâces du cœur si vite refoulées par la dureté de la doctrine :
Mais tu ne verras plus ton cher foyer s’ouvrir,
Noble épouse à ta voix, beaux enfants accourir,
Aux baisers paternels à l’cnvi se suspendre En inondant ton cœur d’orgueil secret et tendre; Clients, amis, parents ne retrouveront plus Un tutélaire appui dans tes fortes vertus;
Malheur! dit-on, malheur! famille, honneurs, patrie. Un seul jour l’enleva tous ces biens de la vie.
Mais on n’ajoute pas qu’une fois emportés
Ces biens par qui n’est plus ne sont plus regrettés.
Ah! si, bien pénétrés de ces pensers suprêmes,
Les hommes y cherchaient un soutien pour eux-mêmes. Ils auraient allégé bientôt leur faible cœur De tout ce vain amas de crainte et de douleur.
Sache bien qu’endormi dans la mort, cet asile Te recueille à jamais insensible et tranquille;
Pour nous est le malheur, oui, pour nous qui vivrons, Vuprès du noir bêcher c’est nous qui pleurerons,
El le temps, qui peut tout, lie pourra nous défendre D’un deuil inconsolé sur ta paisible cendre.
Mais pourquoi ce long deuil, tant de sombre appareil?
Car si tout se réduit au repos du sommeil,
Où donc est la raison qui veut qu'en l’amertume.
En un pleur éternel notre âme se consume 1 ï
L’impassible doctrine a bien vite éteint un éclair de sensibilité; d’un mot, le poète étouffe ces cris du cœur qui le touchent et le gênent ; il va droit devant lui et frappe comme un sourd qui ne veut rien entendre; il nie le malheur des malheureux, — n’ayant pas de consolations à leur offrir. C’est là du reste l’infirmité de toute la morale antique, qui n’a d’autre ressource que de faire de l’insensibilité une vertu, qui croit supprimer les larmes en les condamnant, qui discute doctement la légitimité des pleurs, comme si la douleur avait besoin de se fonder sur des raisonnements pour avoir le droit d’être la douleur. Épicure et Zénon sont d’accord pour retrancher à l’homme le cœur, faute de pouvoir le guérir.
Cette peur de la mort, que Lucrèce recherche et — dépiste partout, paraît selon lui, non-seulement dans les larmes que nous versons sur les tombeaux, mais encore dans certains éclats de joie insensée pendant les festins. Ces convives qui se hâtent de •— jouir et célèbrent l’ivresse, ne sont, dans le vrai,
LA CRAINTE DE LA MORT. 1&9
que des hommes pusillanimes qui pensent à une autre vie, où on ne boira plus et qui se donnent un dédommagement anticipé à leurs privations futures; explication qui a paru singulière, qui a plus d'une fois étonné, mais qui est évidemment une allusion à cette croyance que sous la tombe on éprouve encore les besoins et les désire de la vie i
Non moirfs fol est le chant d’une riante troupe Sur les lits des festins en chœur levant la coupe Qui, le front sous les fleurs, s’écrie en longs refrains :
Rapide est le plaisir pour nous, pauvres humains !
Il passe et sans retour; lultons-nous, que le sage S’empresse de saisir ce moment au passage ! —
Eh! ne dirait-on pas que ces buveurs peureux Redoutent dans la mort la soif et tous ses feux,
Et que dans le tombeau leur Ame misérable Doive rester en proie aux soucis de la table*?
Vers curieux parce qu’on y voit le véritable épicurisme, qui est triste et sévère, faire d’avance la x leçon à cet autre épicurisme léger dont Horace est l’aimable et classique représentant. Le Carpe diem qui revient si souvent sous des formes diverses dans la poésie d’Horace, ces rapides allusions à la mort qui nous avertit de vivre, cette pointe de mélancolie que le rafliné convive de Mécène môle au plaisir pour mieux l’assaisonner, toute cette grâce
i. ni, m.
frivole que nous avons coutume de regarder comme la plus parfaite expression de l’esprit épicurien, tout cela n’eût paru à Lucrèce que profanation de la doctrine. Ces sortes de joies menteuses, où il entre de la peur, font pitié au grave génie de notre poète qui les condamne avec un autre sentiment moral, mais avec non moins de mépris que ne le fait la llible dans ces beaux passages mis en vers par Racine :
Rions, chantons, dit cette troupe impie; l)e Heurs en fleurs, de plaisirs en plaisirs.
Promenons nos désirs,
Sur l'avenir insensé «jui se fie.
De nos ans passagers le nombre est incertain : Hâtons-nous aujourd'hui de jouir de la vie;
Qui sait si nous serons demain '?
ün voit que Lucrèce a raillé la prétendue persistance de nos besoins physiques au delà de celte vie. On ne peut comprendre ses vers que si on se reporte aux opinions, aux croyances antiques qu il combat. 11 ne s agit pas ici d’une vague déclamation poétique, c’est une réfutation aussi précise que tranchante ; mais on voit aussi quelle est la sécheresse de cette doctrine, qui par un dédain superbe insulte aux plus légitimes douleurs, comme elle ra-
1. Athalie, act. II. — « Coronemus nos ro.-is antequam marcescanl. ■* Sagesse, II, 8 . — « Comeilaraus et bibamus : cras enim taoriemur. » Isaie. xxii, Kl, et lyi, 12. — Saint Paul, !'• hpUreaux Corinlh., xv. 82.
J.A CRAINTK DE LA MORT
bat les joies bien pardonnables par lesquelles les hommes cherchent si naturellement à s’étourdir à la pensée d'une mort sans avenir et sans espoir. Le véritable épicurisme , toujours aride et dur, ne cherche pas à consoler; assurément il rte nous leurre point par de douces paroles ; il n’offre aucun palliatif, si ce n’est l’espérance d’un éternel sommeil.
N’ayant rien à opposer à la crainte de la mort, il en est réduit à la railler.
Les stoïciens du moins, qui nient le plus souvent, eux aussi, l’immortalité de I’àme, trouvent des paroles plus fortiliantes. Ils disent qu’en livrant notre être aux éléments, nous nous conformons à un ordre établi par les dieux; ils font appel à notre raison, à notre courage qui doit se plier à une loi universelle et divine. Ils font comprendre. la nécessité de cette loi qui est, selon eux, une des pièces de l’ordre de l’univers, ils la font accepter, en exaltant nos meilleurs sentiments, en considérant notre soumission volontaire comme un acte de piété virile*. Aussi les stoïciens se résignent de bonne grâce : ils diront comme Sénèque : « Je fais mieux qu’obéir à Dieu, j’adhère à ses ordres, je les suis de tout mon cœur et non parce qu’il le faut*. »
1. « Quiconque a peur d'une opération de la natuie est un enfant. Il y a plus : non-seulement c’est là une opération de la nature, mais c’est une opération utile à la nature. » Marc-Aurèle, U. 12.
î. Lettres, 9ti.
Ils diront d'une manière plus touchante encore avec Marc-Aurèle : « Quand l’heure de la retraite sonnera, il faut se retirer paisiblement et avec douceur, comme une olive mûre qui, en tombant, bénit la terre qui l’a portée et rend grâce à l’arbre qui l a produite » Ainsi parlent Épictète et ses pareils avec le plus complet abandon. C’est qu’ils obéissent à une loi intelligente, à une prescription divine dont ils admirent la sagesse. Bien que sans espoir, ils s’abandonnent à une providence qu'ils adorent. A la raison humaine affamée de vérité et de justice, ils jettent en proie, faute de consolation, l’hypothèse d’un grand dessein raisonnable et juste. Dans l’épicurisme rien de semblable. Le hasard — vous a fait naître, le hasard vous fait mourir. Comme dans ce système il n’existe pas de cause ordonnatrice, l’homme ne peut offrir son sacrifice à une loi, à un être suprême, et tout ce qui lui est donné de faire, c’est de céder avec un morne cou- -> rage à une nécessité aveugle et inévitable, pour ne pas donner au monde le spectacle d’un indécent désespoir.
Ici nous rencontrons pourtant un morceau d’une — poésie et d’une raison admirables, où apparaît tout à coup une sorte de puissance suprême qui adresse la parole aux hommes pour leur reprocher la peur