‹ Le poeme de Lucrèce morale, religion, science (volume 3)Chapitre 68 sur 104 · Gravis, continens, severa. Cicéron, de Finib · texte numérisé non relu

Gravis, continens, severa. Cicéron, de Finib

2. Le mot est de Cicéron s’adressant à Pison : « O le nouvel Epicure! Epicure noster, ex hara producte, non ex scola. » Dite, contre Piton, 16. llara est une étable à porc. Cela rappelle le mot ironique d'Horace : « Epicuri de greffe porcum. • Epit. , I, V- C’étaient 11 des aménités romaines que les stoïciens lançaient à leurs adversaires et quelquefois non sans raison.

3. Cicéron écrivant à Cassius et lui parlant de la philosophie, ajoute en plaisantant : « Ta philosophie à toi est à la cuisine, tua in culina est * Cassius. dans sa réponse, relève noblement ce mot qui le b esse : « Ceux

plus haut encore, un Attieus place la sagesse dans une prudence délicate, dans une bienfaisance intéressée et, pour protéger son bonheur, recrute des amis, comme d’autres lèvent des soldats. Vous trouverez même un épicurisme actif, intrigant, valeureux, celui de Cassius qui se donne tout entier aux rêves de l’ambition, qui fait la guerre aux tyrans , ne pouvant être tyran lui-même, et qui, confondant sans cesse son propre intérêt avec celui de la justice et de la liberté, sait mourir assez bravement pour que son compagnon Brutus l’appelle le dernier des Romains. A côté de cet épicurisme républicain voyez Pétrofte, l'esclave et l’arbitre de la cour impériale, mettant sa gloire à mener de front les affaires et les plaisirs, qui dort le jour, travaille la nuit et, quand il est tombé en disgrâce, s ouvre tranquillement les veines, les referme, les ouvre de nouveau, s’entretient de bagatelles avec ses amis jusqu’à ses derniers moments, pour montrer que la frivolité peut avoir son héroïsme, et que la nonchalance, qui est le bonheur de la vie, est aussi la grâce, suprême de la mort. Voulez-vous d’autres contrastes? voici Lucrèce qui met toute son âme dans la science, tandis que Montaigne s’écriera : « Oh ! que c’est un doux et mol chevet, et sain, que l’ignorance et l’incurio-

que lu appelles çiXriJovoi, sont ^iXoxaXot el çiXoStxaiot. » Lelt. fam., liv. XV, 18 et 19.

2<tO CHAPITRE VI.

site, à reposer une teste bien faicte'! » Enfin, il est un épicurisme qui comprend tous les autres, qui admet tout, même 1 ambition et le désir de la gloire, qui n'exclut rien, pas même la tristesse, c’est celui de Lafontaine, qui l’a chanté avec une grâce qui n’est qu’à lui et un abandon qui sied au sujet :

Volupté, volupté, qui fus jadis maîtresse Du plus bel esprit de la Gréer,

Ne me dédaigne pas; viens-t’en loger chez moi;

Tu n’y seras pas sans emploi.

J’aime le Jeu, l’Amour, les Livres, la Musique,

La Ville et la Campagne ; enfin tout : il n’est rien Qui ne me soit joucerain bien,

Jusqu’au sombre plaisir d’un cœur mélancolique. *

Viens donc; et de ce bien, 6 douce Volupté,

Veux-tu savoir, au vrai, la mesure certaine?

Il m’en faut tout au moins un siècle bien compté;

Car trente ans, ce n’est pas la peine’.

Le véritable épicurisme, même quand il est noble et sévère, doit être réprouvé, non pour avoir poussé, comme on l'en a faussement accusé, au désordre des mœurs, mais pour avoir supprimé la vie à force d éteindre les passions. Il a tout ramené à une prudence timide, incapable de rien entreprendre. Pour assurer le repos, unique objet de son am bition morale, il a réduit le corps à une chétive exis-

1, Essais, lix. III, ch. xvn.

2. Le* amour* de Psyché. Voir toul le morceau dont nous ne citons qu une partie.

tence, l'esprit à des connaissances banales, le cœur aux affections les plus calmes. La haute spéculation fut dédaignée comme trop difficile, la poésie et l’éloquence raillées comme décevantes, toutes les sciences déclarées inutiles, honnis celle de l’école. La vertu ne fut qu’un égoïsme délicat et pusillanime, et retint sa force active pour ne pas courir de hasards. Toute la sagesse aboutit à une langueur innocente. Cette doctrine, funeste détruisit surtout l’activité civique. Elle apprit d’abord aux Grecs , puis aux Romains, à se désintéresser des affaires publiques, elle les offrit en proie à tous les despotismes. Née sous le prote torat accablant des rois de Macédoine, elle porta toujours les marques de son origine et répandit dans le monde l’indifférence politique qui naît de la servitude. Je m’étonne que les empereurs romains n’aient point élevé à Épicure une statue avec cette inscription : Au pacificateur des courages.

L’originalité de Lucrèce est d’avoir donné à cette faible morale une force inconnue et un fier accent. Du reste, il ne pouvait en être autrement. Que dans la société grecque, affaiblie, énervée par le temps et le malheur, les maximes d’Epicure , qui répondaient à la fatigue générale, à la sénilité des esprits et des caractères, aient été acceptées avec douceur, propagées avec un zèle tranquille, il n’y a pas lieu d'en être surpris. Mais ces idées tombant tout

à coup à Rome, dans une société jeune encore et bien vivante, adoptées par un génie plein de vigueur, ont dû prendre une énergie nouvelle. On dirait un stoïcisme militant et hardi encore dans son r découragement. De là ce singulier contraste entre

la fureur du langage et la placidité des préceptes. Lucrèce qui recommande le sommeil de l’épicurisme avec emportement, nous fait penser à des hommes que nous avons connus, qui, portant dans la retraite les agitations d’une âme violente, mettaient toute leur passion à se prouver à eux-mêmes et aux autres qu’ils sont morts à la passion.

Bien que dans le Poème de la Nature nous ne cherchions que la religion et la morale de Lucrèce, nous ne pouvons entièrement négliger la physique qui sert de fondement à tout le reste. Il nous faut donc, dans la faible mesure de notre compétence scientifique, juger la physique épicurienne, en signaler les grandeurs et les infirmités et montrer surtout ce que le poète y a mis de son imagination et de son âme.

Pour être juste envers Lucrèce on doit se rappeler que son poème est le plus ancien monument de la

1. Je ne sais pourquoi on s’obstine à traduire le titre du poème par ces mots : de la Kature des choses. « De rerum natura » signifie : de la Hature, ce qui est fort différent, surtout au point de rue de la science.

science à Home. A peine peut-on citer avant lui deux ou trois auteurs qui ont écrit sur la physique; encore n’ont-ils fait que traduire sèchement quelques livres d'Épicurc. Du reste les Romains ne cultivèrent jamais les sciences pour elles -mêmes et, s'il leur est arrivé quelquefois de les considérer comme une curieuse matière d’érudition, ils ne pensèrent jamais à faire des recherches et des découvertes. A part Ips Questions naturelles de Sénèque où I on rencontre des vues qui semblent originales et qui peut-être sont empruntées a la Grèce, tous les auteurs latins qui ont écrit sur la science ne sont que des compilateurs ou de simples traducteurs. On a quelquefois parlé de l’inaptitude littéraire des Romains qui, sans l’étude et l’imitation des modèles grecs, n'auraient pas eu de littérature; mais leur inaptitude scientifique est encore plus manifeste. On sait que ce peuple de laboureurs et de soldats estimait peu les pures spéculations de l’esprit et qu’en mathématiques, par exemple, il n'étudiait que ce qui était nécessaire pour l’arpentage, la castramétation, l’architecture ou bien pour l’astrologie judiciaire. Un fait rapporté par Pline montre quelle était {ignorance des Romains dans les sciences exactes en un temps qui n’est pas éloigné de celui où vécut Lucrèce. Quoique les Grecs eussent des cadrans solaires depuis près de trois siècles, les Romains ne connurent cet instrument

r.A SCIENCE DE LUCRÈCE

qu’au temps de la première guerre punique. Jusqu’alors ils n’avaient que trois divisions du jour, le lever du soleil, son coucher et son passage au méridien, passage «pi on fixait de la manière peu savante que voici. On avait remarqué que le soleil, quand il était à son plus haut point, paraissait entre deux bâtiments près de la curie. Tous les jours un officier des consuls était chargé d’observer et de proclamer à haute voix cette apparition. On avait ainsi l'heure de midi. Plus tard, en l’an 262 avant notre ère, on transporta à Rome un cadran trouvé à Catane. Bien qu’il fût loin d’être exact, puisqu’il n’était pas réglé sur le méridien de Rome, on s'en servit pendant un siècle d une façon peu commode. Dans beaucoup de maisons il y avait un esclave appelé hnrarim qui n’avait d’autre fonction que de courir de temps en temps au Forum, où le cadran était placé, et de revenir annoncer l'heure à ses maîtres. On cherchait l'heure comme on cherche l’eau à la fontaine publique. Encore fallait-il que Je ciel ne fût pas couvert de nuages. Ce ne fut que dans l’année où mourut Térence, à peu près un demi-siècle avant la naissance de Lucrèce, qu’on introduisit à Rome la première clepsydre*.

Les sciences physiques et naturelles n’étaient

1. Schoell. //!$/. de la litt. romaine , t. II. — « Non coiurruebant ad horas ejus line» : pamerunt tamen eis annis undecentum. » I*! me, llist. na(. f VU, 60.

pas mieux cultivées. Cependant les Romains, plus que tout autre peuple, auraient pu faire sur la nature des observations nombreuses et variées. L’étendue des conquêtes, les expéditions lointaines leur permettaient de comparer les phénomènes des climats les plus divers, et si l’esprit militaire n’avait pas étouffé en eux le goût de la science, ils auraient pu cqmposer à la longue le plus vaste répertoire de connaissances utiles et précieuses. Mais les préteurs et les proconsuls lettrés qui gouvernaient les provinces éloignées se contentaient d’envoyer à Rome des milliers d’animaux rares pour les besoins et les plaisirs du cirque, sans songer à faire des recherches ou des collections, et les Romains assistaient à ces immenses hécatombes sans qu’il se soit jamais rencontré parmi eux un naturaliste qui ait eu l’idée de décrire ces animaux, d’observer leurs habitudes et de profiter d'une occasion si extraordinaire et si favorable à la science.

Un Grec, Alexandre le Grand, avait mieux compris ses devoirs de conquérant. Ce ne fut point assez pour son ambition aussi généreuse qu’insatiable de soumettre le monde à ses armes, il voulut encore soumettre la nature à la science. Lorsque l’empire des Perses lui fut ouvert, il mit à la disposition de son maître Aristote des sommes immenses, et à ses ordres des milliers d’hommes en Grèce et en Asie, chasseurs, oiseleurs, pêcheurs qui

devaient envoyer au philosophe les espèces d’animaux les plus rares et leurs observations les plus curieuses, a pour que rien de ce qui a vie ne fût ignoré par lui » Par une rencontre trois fois heureuse, rencontre unique dans l'histoire, il se trouva qu’une âme royale assez vaillante pour conquérir le monde fût en même temps assez haute pour vouloir qu*îl fût exploré et de plus eût à son service pour recueillir tant de trésors le génie le plus vaste, le plus universel, le plus capable d’embrasser toute la nature. Des cinquante volumes composés par Aristote sur les animaux un seul nous est parvenu dont la précision fait encore l’étonnement des savants modernes*.

Nous faisons ces remarques sur l’inaptitude scientifique des Romains si inférieurs aux Grecs, pour rehausser le mérite de Lucrèce qui, un des premiers à Rome’, s’est occupé de ces matières dif-

I . Aleiamlro Magno rage inflammato cupidine animalium natures noscendi , delegata que bac commentatione Aristoteli , aliquot milita hominum in tolius Asiæ Græciæque tractu parère jussa, omnium quns vénales, aucupia, piscatusaue alebant, quibusque vivaria. arment. s alvearia, piscinse, aviaria in cura erant : ne quid usquam geniium inguraretur ab eo. . . . quinquaginta ferme volumina ilia praeclara de animalibus condidit. » Hine, Bill, n al., liv. VIII, 17. — Athénée, liv. IX.

î. « Son Histoire des animaux est peut-être encore aujourd’hui ce que nous avons de mieux fait en ce genre.... il les connaît peut-être mieux et sous des vues plus générales qu'on ne les connaît aujourd'hui.... • Buffon, 1" Dise, rue l’hist. nat.

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