Lamartine, Médit
théologien, comment ce pieux révélateur des mystères divins a pu servir de modèle à un poète contempteurde la divinité. C’est que le poème d’Empédocle exposait une physique qui, sans être semblable à celle d’Epicure, fournissait pourtant à un épicurien des vues, des images, des expressions poétiques qui pouvaient s’adapter à un système différent. 11 nous faut dire quelques mots de cette physique, parce qu’on a coutume de parler des imitations de Lucrèce, sans rien préciser.
Empédocle, comme on sait, avait établi les quatre éléments, en faisant faire un grand pas à la science qui jusqu’alors attribuait toutes choses à un principe unique, ou à l’air, ou à l’eau, ou au feu, ou à la terre. Mais il ne s’en tint pas à cette hypothèse simple encore. Pour lui chacun de ces éléments est composé de particules homogènes, irréductibles, invariables, insécables, éternelles. Ce sont les éléments des éléments '. Tous les corps ne sont que le résultat de la combinaison de ces dernières particules indécomposables ; à proprement parler, il n’y a ni création ni destruction; la naissance et la mort ne sont que des phénomènes produits par l’amitié des particules homogènes qui s'attirent et par la haine des particules hétérogènes qui se repoussent et se
1 . « Empédocle est d'opinion que devant les quatre éléments il y a de très-petits fragments, comme éléments devant éléments, de semblables parcelles tous ronds. » Plutarque, Opin. des pkit., 13 et 17.
séparent. Le inonde lui-même n’est que l’ensemble de toutes les combinaisons formées par les éléments simples et l’harmonie de l’univers n’est que le balancement entre des propriétés hostiles*. Vues admirables pour le temps , et même pour le nôtre, où il semble qu’Empédocle , l’envoyé des dieux, le poète théologien, ait entrevu nos idées modernes sur la constitution atomique des corps , sur les attractions et les affinités chimiques.
On voit par cette courte et sèche exposition, qui repose surtout sur des témoignages d’Aristote, que Lucrèce, sans admettre le système des quatre éléments que d’ailleurs il réfute, a pu emprunter au poète grec un grand nombre de termes et les détourner sans effort pour les appliquer à l’épicurisme. Que de rapports entre les particules insécables d’Empédocle et les atomes d’Épicure*! Les deux doctrines pouvaient n’ètre pas d'accord sur le mode de leurs combinaisons, mais les mêmes termes convenaient également à l’une et à l’autre*.
1. C'est ce qu'Horace appelle concord ia discori. Epist. I, 13. Claudien a dit :
Nectit amiciliis quidquid discordia solvit. (7n Hall, cons., 12.)
Empédocle dit lui-même, en parlant de ses éléments : « Quelquefois l’amour les réunit tous en un seul corps; d’autres fois la discorde se met entre eux et les divise. » Plutaraue, xur Homère, 99.