V, JÎ
abandonnés par elle à leur ignorance et à leur dénûment, cherchant leur nourriture sous un chêne, se couchant nus sur une terre nue, comme des sangliers, vigoureux, mais sans autres armes que des pierres et des branches arrachées aux arbres, surpris pendant Jeur sommeil au fond de leurs cavernes par quelque monstre plus puissant, dévorés, engloutis, « se sentant descendre vivants dans un sépulcre vivant, » ou bien, échappés à la griffe de leur ennemi, courant à travers la plaine avec d'horribles cris, leurs mains tremblantes appliquées sur leurs hideuses blessures qu’ils ne savaient guérir. Un poète des âges classiques eût sans doute reculé devant de pareilles descriptions ; le goût scrupuleux d’un Virgile en eût un peu dissimulé l’horreur sous l’élégance et l'harmonie. Mais s’il est permis de peindre avec brutalité une nature brutale, si ce que nous appelons la couleur locale est un charme, on ne peut qu’admirer ces scènes si hardiment dépeintes auxquelles d'ailleurs conviennent si bien, par une heureuse rencontre, une langue encore rude, une versification peu polie. C’est une consonnance et une vérité de plus*.
Cette vérité de couleur se retrouve dans les scènes plus douces où paraissent les plaisirs et les
I . Si on éprouve un regret en lisant les passages analogues «le Buflon, c'est que le soin de l'harmonie et le balancement des périodes donnent a la description de la nature brute un trop délicieux accompagnement.
amusements des premiers hommes. Tout est alors d’une grâce vraiment rustique et même un peu sauvage. Lucrèce ne prête pas à ces premiers- nés de la nature les sentiments raflinés des bergeries. Ces rudes humains ne se livrent à la joie que quand ils sont bien repus *. Si le ciel est serein, s’ils ont trouvé un doux gazon près d’un ruisseau frais, ils ne désirent plus rien, ils se rassemblent, il s’essayent à la musique et à la danse, avec quelle rude simplicité ces vers nous le diront :
D’harmonieux oiseaux l’homme imitait les sons Bien avant de former ces savantes chansons,
Ces vers, enfants de l'art, délicates merveilles,
Dont il aima depuis à charmer ses oreilles.
Le zéphyr qui soupire à travers les roseaux Leur apprit à souffler dans les creux chalumeaux Et, par ua lent progrès, la lèvre sut répandre,
Sous les mobiles doigts, l’accent plaintif et tendre Des flûtes dont l’usage enfin fut découvert Dans les divins loisirs des bois et flu désert.
C’est ainsi que par l’art et le cours des années Toutes inventions au jour sont amenées.
Tels étaient des humains les doux jeux au moment Où, la faim apaisée, ils trouvaient tout charmant.
Couchée en cercle ami souvent leur troupe oisive Sur un gazon moelleux, au penchant d’une rive,
Sous le murmure frais d’un arbre aérien,
Trouvait le vrai bonheur qui ne vous coûte rien,
1 . C’est une idée antique que la musique et la danse doivent suivre le repas Homère est de cet avis. Amyot, traduisant Plutarque, dit, dans son langage spirituellement enfantin : « De la panse, comme l'on dit, vient la danse. » Les Causes naturelles, 21.
Surtout quand la saison et souriante et pure Des fleurs sur les prés verts ranimait la peinture.
Puis naissaient gais propos, longs ris, bruyants éclats Où la muse prenait ses agrestes ébats,
Et tressant feuille et fleur sur leur front, h leur buste Tous essayaient sans ordre une danse robuste,
Heureux et fiers de battre, en sauvages enfants,
La terre, leur nourrice, au bruit des pas pesants.
Quels cris montaient au ciel et quel rire sonore !
Oh ! qu’ils paraissaient beaux ces jeux nouveaux encore ' !
Ce vif et juste sentiment de la nature que nous remarquons dans ce cinquième livre paraît du reste dans tout le poëme sous les aspects les plus divers. Le poëte qui chantait la nature devait plus que tout autre s’intéresser à elle. Lucrèce non -seulement aime la vie rustique et simple, mais il en fait son idéal philosophique. La campagne est pour lui le vrai séjour du repos et du bonheur. Je plus sûr asile contre les passions. De plus, chose rare dans l'antiquité, il éproqve déjà ces émotions variées et profondes que le spectacle de la nature peut donner à l’homme et que notre poésie contemporaine se plaît à exprimer. Il reste confondu devant l’accablante immensité des espaces infinis et des temps éternels; il est quelquefois saisi de ces frissons poétiques que ressent l’esprit à la pensée des grands mystères. Il comprend la beauté des lois ou leur horreur, il reconnaît et célèbre tour à tour avec
douceur ou avec amertume les bienfaits maternels de la nature et ses duretés de marâtre. Déjà même il connaît, avant Virgile, ce sentiment délicat, faut-il dire cet art? qui sait prêter une âme aux êtres inanimés et qui répand sur toutes choses son universelle sympathie. Il y a pourtant une grande différence entre les deux poëtes. Lucrèce étudie la nature, il l’observe, il la fait comparaître devant son mâle génie, il la juge, il la voit devant lui, il ne vit pas en elle. L’âme tendre et plus faible de Virgile a été plus loin et s’est abandonnée davantage à la nature. Lui aussi aurait voulu ensonder les mystères, mais faute de génie, dit-il lui-même, il s est contenté de l’aimer. Il jouit de ses douceurs, de ses spectacles, de ses bruits, de ses parfums ; il oublie en elle la science et la gloire, il s’y repaît de tristesses délicieuses; il en a fait sa confidente et son idole. Lucrèce en demeure toujours le viril contemplateur et s’il est souvent ému, sa mélancolie est celle, non d’un poète qui se délecte de ses rêves, mais d’un philosophe qui médite et s’afflige.
De nos jours, où l’on fait volontiers aux poètes un mérite de leur tristesse et où la mélancolie est regardée comme le charme suprême des vers, on n'a pas manqué d’écrire sur celle de Lucrèce des pages émues, mais qui ne sont pas toujours justes. Souvent on lui a prêté des sentiments trop modernes. On l'a pris pour un sceptique qui souffre de son scepticisme, en proie aux angoisses du doute, qui aspire à des vérités que sa doctrine ne lui donne pas, qui se sent dépossédé de ses anciennes croyances et, sans regretter précisément ce qu’il ne peut plus admettre, éprouve pourtant les troubles d’une raison non satisfaite.' Ce sont là des senti -
nients qu’on ne peut, en général, attribuer au vieux poète romain, que par une sorte d’anachronisme moral. Lucrèce, au contraire, est sur tous les points content de sa doctrine, il n’en désire pas une meilleure. Je ne sais si même dans toute l’histoire de la philosophie on trouverait un autre exemple d’une conviction si entière, d’une foi si pleine, d’un attachement si obstiné à la parole d’un maître. Le poëte n’est pas triste parce que son système lui laisse quelque chose à regretter, mais la tristesse est dans le système.
Pour faire comprendre ce caractère de l’épicurisme, qu’on nous permette de nous figurer Lucrèce, comme d’ailleurs il se présente lui -même, méditant « durant le calme des nuits sereines » sur les plus grands mystères du monde; supposons que devant l’immensité de la nature et du ciel étoilé la suite de ses méditations soit celle qu’à l’aide de morceaux épars nous allons établir. Ce sera un chapitre analogue à ceux de Pascal sur l’univers et sur l’homme, dont la conclusion sans doute ne sera pas la même, mais touchante aussi, grave, austère et pleine de cette mélancolie qu’on rencontre toujours dans les hautes et vastes pensées.
D’abord qu’est-ce que le monde? Une aveugle combinaison d’atomes, l’œuvre du hasard, un ouvrage imparfait. Tandis que les autres philosophes
admirent l'ordre de l'univers au point de ne pouvoir attribuer un si bel arrangement* qu’à une intelligence souveraine pleine de sollicitude pour l'homme, le poète épicurien ne voit partout qu’une incurie désordonnée dont il fait un argument contre la croyance à une création divine :
Pour moi, si j’ignorais le jeu des éléments.
Au simple aspect du ciel, de ses dérèglements.
De toutes les erreurs que montre la nature,
J'oserais affirmer qu’une telle structure,
Dont partout les défauts nous offensent les yeux,
N’est pas faite pour nous, n’est pas l’œuvre des dieux.
Ce monde, sur lequel le ciel roule et tournoie,
Des sauvages forêts d'abord il est la proie ;
Rocs, monts, vastes marais nous usurpent les champs.
Et puis l’immense mer qui rompt les continents.
Aux mortels retranchez encor deux parts du globe,
Qu’un feu brûlant, qu'un froid éternel nous dérobe.
Et le peu de terrain à nos besoins laissé Serait en quelques jours de ronces hérissé,
Si, luttant pour sa vie et pour sa nourriture,
L’homme ne repoussait l’assaut de la nature,
Et s’il ne déchirait la terre, en gémissant Sur sa lourde charrue ou son hoyau pesant.
Car si le soc n’entrait dans la glèbe profonde Pour en solliciter la puissance féconde,
Le germe ne pourrait sortir de son sommeil,
Se lever dans les airs et flotter au soleil.
Et quand ce doux espoir d’une rude culture Nous montre enfin ses fleurs ou sa jeune verdure,
I . La bon sens populaire a donné au monde le nom de xoepo;, de munrfiu, ce qui signifie, en grec et en latin, ordre, arrangement.
Par les feux du soleil souvent il est brûlé.
Noyé par l’eau du ciel, par les frimats gelé,
Ou meurtri par les vents et leur fureur mortelle.
Et pourquoi la nature encore nourrit-elle Et ces bêtes des bois et ces monstres marins,
Tant d’ennemis cruels, la terreur des humains?
Pourquoi l’automne impur promenant son ravage? Pourquoi la mort qui frappe au hasard le jeune âge '?
Ainsi le désordre règne dans le monde; rien n’est fait pour l’homme, qui est comme perdu dans cette confusion des éléments. Voilà déjà pour l’épicurien une source de réflexions amères. Les autres grandes doctrines de l’antiquité sont plus justes envers la nature, plus sages et moins exigeantes. Elles reconnaissent l’ordre général de l'univers, qui est visible. Les stoïciens surtout, pleins de confiance en la Raison universelle, qui croient à une Providence,, déclarent que le mal physique n'est souvent qu’une apparence, ou une nécessité des choses qui ne peuvent être autrement, ou un moyen d’exercer l’industrie et la vertu de l’homme. N’estce pas à Épicure ou à Lucrèce que s’adressent ces bjeaux mots d’Épictète : « Que crois-tu donc que fût devenu Hercule, s’il n’y avait pas eu le fameux lion et l’hydre et le sanglier et plus d’un homme inique dont il a purgé la terre? qu’aurait-il fait si rien de pareil n’avait existé? Il se serait enveloppé
de son manteau et y aurait dormi Comprends
donc tout cela, jette les yeux sur les forces qui son t en toi et dis : « Envoie-moi maintenant, ô Jupiter, « les circonstances que tu voudras; car j’ai des res- « sources données par toi-même pour tirer parti de « tous les événements. » Au lieu de cela vous restez assis, tremblants, gémissants.... c’est le manque de cœur qui fait de vous des impies*. » En effet, le mol épicurisme aurait voulu que la nature lui eût d’avance préparé un lit de repos; la loi du travail lui paraissait une oppression et une iniquité. Le stoïcisme, plus juste et plus vaillant, trouvait sa sérénité dans son optimisme religieux et sa gloire dans la nécessité de la lutte.
Non-seulement le monde est mal fait, mais il va de mal en pis; il dégénère. Cette grande machine s’use à la longue et déjà nous sommes témoins de sa vieillesse. Lucrèce va nous peindre en vers désespérés cette décrépitude progressive de la nature :
1. Entretiens d'Épiclèlr , traduction Courdavoaux,l,6. — En revanche, le pauvre Léopardi, accablé pa- deux maladies mortelles, condamné par les médecins à vivre sur la croupe désolée du Vésuve, adhérait avec un douloureux enthousiasme à l'acte d’accu«ation de Lucrèce contre la nature : > Ah! qu'il vienne donc ici celui qui exalte le sort de l'homme et qu’il voie combien nous sommes chers à la nature aimante I... Mais il est un noble cœur, celui-là qui ose soulever ses yeux mortels contre la destinée commune,... qui rejette la faute sur la vraie criminelle, la nature, mère des hommes par l'enfantement, marâtre par la volonté. » L’allusion à Lucrèce est évidente :
Mortales tollere contra
Est oculos ausus, primus que obsisterc contra. (I, 66.)
Elle n’enfante plus, cette mère vieillie,
Que d’animaux chétifs une race affaiblie,
Elle qui sut former tous les êtres vivants Et les corps monstrueux de ses premiers enfants.... De même ses bienfaits, les belles moissons blondes Et les prés plantureux et les vignes fécondes,
Tous ces dons qu’elle offrait d’elle-même aux mortels Sont à peine le prix de labeurs éternels.
Il faut que le bœuf s’use et meure à la charrue,
Que sur le sol durci le laboureur se tue,
Le fer même s’émousse à cette dureté,
Et lo fruit diminue à l'effort augmenté.
De co vieux laboureur entends le long mécompte; Secouant son front chauve, il soupire et raconte Que de fois son sillon retourné sans repos A mal payé le prix de ses rudes travaux ;
Et, comparant son siècle à des temps plus prospères, Il se plaît à vanter le bonheur de ses pères Et ces antiques jours où les hommes pieux, Également comblés par la terre et les dieux,
Chacun sur son domaine étroit, mais plus fertile, N'avaient qu’à recueillir une moisson facile.
Naïf étonnement! Cet homme ne voit pas Que tout marche à la mort, lentement, pas à pas,
Que sous le poids des ans la nature succombe,
Et, comme nous mortels, s’achemine à sa tombe ’.
De pareilles idées sur le désordre et sur la dégénération du monde devaient jeter le poëte dans une certaine affliction d’esprit. On en peut juger par l’aigreur de ses plaintes. Les doctrines modernes qui ont quelque analogie avec celle de Lucrèce admet-