‹ Le poëme de Lucrèce: morale - religion - scienceChapitre 11 sur 88 · Sénèque, De vita beata · texte numérisé non relu

Sénèque, De vita beata

EPIGURE. 15

principes, qui n'avaient plus la pudeur de leurs vices depuis que la philosophie paraissait les avoir justifies. Les faux épicuriens compromirent l'école en tout temps, et font excuser les stoïciens. L'épicurisme, en passant de la Grèce à Rome, arriva précédé de sa mauvaise renommée. On sait quel étonnement il causa aux vieux Romains. Tout le monde a vu dans Plutarque le tableau de ce souper où l'ambassadeur de Pyrrhus, le GrecCinéas, expliquait la doctrine d'Épicure, quand tout à coup Fabricius, surpris de ces propos étranges, l'interrompit en s'écriant : « Plaise aux dieux que Pyrrhus et les Samnites conservent de pareilles opinions tant qu'ils nous feront la guerre ! » Plus tard, vers la fin de la république, quand Rome fut à la fois polie et corrompue, le système fut adopté par le monde élégant et prôné par tous ceux qui tenaient à couvrir et décorer leur corruption d'un nom philosophique. Ce n'est pas qu'il n'y eût à Rome de très-honnêtes épicuriens mettant en pratique les "vrais préceptes du maître et se renfermant dans les limites qu'Épicure avait lui-même fixées. Il suffit de rappeler ces amis de Cicéron qui, dans ses dialogues, soutiennent leur doctrine avec tant de force et d'urbanité, et surtout Atticus, le modèle accompli de toutes ces vertus prudentes que l'école recommandait, pauvre citoyen, mais excellent homme, qui traversa les guerres civiles de Maiius et de Sylla, de César et de Pompée, d'Octave et d'Antoine sans encombre, eut l'art sinon de bien vivre, du moins de vivre.

rendit de bons offices à tous, ne se mêla de leurs sanglants débats que pour protéger quelquefois leurs victimes, et prouva enfin par un exemple mémorable, mais non pas digne en tout d'être suivi, que le détachement politique, l'indifférence, la bienveillance universelle sont en effet, comme l'assurait Épicure, le plus solide fondement de la sécurité.

Mais à côté de ces hommes aimables, dont les faibles vertus n'étaient pas sans charme, les ambitieux, les corrompus, tous ceux à qui l'ancienne morale pesait comme un joug, cherchaient à se persuader qu'ils étaient les disciples d'Épicure. Cetélat d'esprit de quelques Romains a été dépeint parCicéron avec beaucoup de finesse et d'ironie dans son discours contre Pison, un autre Verres, qui avait pillé la Macédoine, et qui dans sa jeunesse s'était rendu célèbre par Téclat de ses désordres. Le grand et malin orateur suppose une conversation entre le jeune Pison et un Grec qui lui expose naïvement le système d'Épicure : « Notre jeune étalon n'eut pas plus lût entendu dans la bouche d'un philosophe un éloge si absolu de la volupté, qu'il n'examina plus rien. Il sentit tous ses appétits se réveiller, et, hennissant aux discours de ce Grec, il crut avoir trouvé en lui, non un précepteur de vertu, mais un maître de débauche. Le Grec de vouloir d'abord distinguer, expliquer le véritable sens de la doctrine. Mais notre homme de retenir, sans y rien changer, ce qu'il a entendu, a C'est bien cela, dit-il, j'y souscris, «j'adhère, je signe; il parle à merveille, votre Épi-

« cure.» Le Grec toujours complaisant et homme du monde n'a pas voulu soutenir trop obstinément son opinion contre un sénateur du peuple romain '. » Scène charmante, digne des Provinciales, plaisante collusion de la grossièreté romaine et de la servilité grecque! Plus d'un philosophe directeur, attaché, selon l'usage d'alors, à quelque grande maison, a dû faire ainsi fléchir les principes, et par politesse, par égard, n'a pas repoussé trop rudement des interprétations de la doctrine qui faisaient tant de plaisir à son riche protecteur.

C'est précisément pour avoir bien démêlé cette disposition des esprits que Gicéron a si souvent réfuté et même insulté Épicure. A voir la vivacité, la persistance de ses attaques, quelquefois l'injustice et la mauvaise foi de ses reproches, on est tenté de croire qu'il ne parle pas seulement en philosophe qui discute des opinions, mais en homme d'État qui veut épargner à sa patrie de dangereuses nouveautés. En effet, l'épicurisme, en prêchant la volupté, en ruinant la croyance à des dieux bienfaisants ou terribles, menaçait la morale publique, qui, à Rome surtout, reposait sur la religion. Aussi les politiques, qui avaient besoin des suffrages du peuple et qui devaient ménager l'opinion, n'osaient pas toujours avouer qu'ils étaient disciples d'Épicure, et Gicéron laisse voir quelles étaient alors les préventions contre cette doctrine mal famée, quand

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