‹ Le poëme de Lucrèce: morale - religion - scienceChapitre 15 sur 88 · Séaèque, De la tranquillité de l'âme, ch. 1 et · texte numérisé non relu

Séaèque, De la tranquillité de l'âme, ch. 1 et

dont on ne sait rien, si ce n'est qu'il tous accable, celte inconstance impuissante qui, pour fuir sa misère, change sans cesse de lieu et la porte toujours avec elle : on ne parvient pas à s'échapper, dit-il, on reste comme attaché à soi-même, c'est-à-dire à son supplice, on se prend en haine. Il n'y a qu'un remède à "cette maladie, c'est la connaissance de nous-mêmes et de l'univers, une philosophie dont les principes sont certains, la doctrine de la nature, en d'autres termes, l'épicurisme, pour lequel il faut tout quitter et renoncer au monde :

Jam rébus quisque relictis Naturam primum studeat cognoscere rerum. (III, 1069.)

N'est-il pas permis de penser ici que Lucrèce se rappelle d'anciennes misères qu'il a traversées et qu'il fait la confession involontaire de ses troubles passés? Assurément, la sombre couleur des tableaux, le ton résolu du conseil avertissent que le poëte ne traite pas ce sujet avec indifférence. Aurait-il, à propos de l'ennui, recommandé, avec une gravité impérieuse, de renoncer à tout pour embrasser l'épicurisme, s'il n'avait su par expérience combien cette maladie, en apparence frivole, peut empoisonner la vie? Lucrèce parle en adepte enthousiaste, qui se félicite d'avoir trouvé la fin de ses inquiétudes dans une doctrine imperturbable, et qui vante aux autres l'asile où il a trouvé le repos.

Sans doute, il est toujours téméraire d'affirmer qu'un philosophe a nécessairement passé par tous

les états de l'âme qu'il décrit, et, dans ce domaine de la conjecture, on risque de provoquer bien des objections; cependant, quand, de nos jours, nous lisons les conseils éloquents d'un moraliste chrétien qui, revenu des erreurs du monde, dépeint, avec une science passionnée, les tourments d'une raison en proie au doute, et promet la sécurité dans la foi religieuse, nous ne faisons pas difficulté de croire que lui-môme a connu les souffrances du mal et l'efficacité du remède. Ainsi, selon nous, c'est pour fuir le monde de la politique et des affaires qui l'épouvante et le consterne, c'est pour se fuir encore luimême, que Lucrèce s'est précipité sans retour dans l'épicurisme, qui n'est pas, comme on le dit, la doctrine de la volupté, qui mériterait un nom plus honorable et devrait être appelé la doctrine du renoncement, de l'indifférence et de la quiétude.

En général, on ne se rappelle pas assez, en lisant les philosophes anciens, ceux surtout qui appartiennent à la fin de la république et à l'empire, que les doctrines morales n'étaient pas seulement un sujet de curiosité scientifique, mais qu'elles offraient aussi des refuges où les consciences troublées, les âmes que la vie avait blessées allaient chercher le repos, un soutien, une foi. Les écoles étaient devenues des sectes et quelquefois de petites églises qui avaient leur propagande active, leur prédication journalière et passionnée, leurs adeptes et leurs prosélytes. Tous les hommes qui avaient quelque goût pour la per-

fection morale, des jeunes gens dont l'âme était généreuse ou pure, des politiques émérilcs ou désabusés, les victimes de leurs propres passions ou des passions d'aulrui allaient demander, selon les besoins, à l'une ou l'autre de ces sectes des lumières, un appui ou des consolations. Les maîtres se chargent des âmes, les éclairent, les dirigent ou les fortifient. Par un singulier renversement de ce qui se passe dans nos sociétés chrétiennes, ce sont les philosophes qui, dans l'antiquité, remplissent quelquesunes des fonctions morales qui sont réservées chez les modernes aux ministres du culte. Tandis que chez nous les âmes tourmentées ou froissées vont d'ordinaire de la philosophie à la religion, les anciens, par les mêmes motifs, allaient de la religion à la philosophie. Pour peu qu'on y réfléchisse , on en saisit tout de suite les raisons. Les prêtres du paganisme n'étaient que de simples fonctionnaires politiques qui présidaient à des cérémonies. Ils n'avaient rien à enseigner, et à Home, par exemple, ils ne comprenaient pas même le vieux formulaire en langue barbare dont ils avaient à réciter les paroles. Le paganisme lui-même n'offrait aucune lumière aux esprits ni aux consciences. 11 ne renfermait pas un idéal moral auquel on pût conformer sa vie. Quant aux besoins d'une raison non satisfaite ou d'un cœur troublé, c'étaient là de ces choses qui échappaient entièrement à la compétence de l'Olympe. On pouvait bien demander aux dieux, au nom de leur toute-puissance, la richesse, la santé

et tous les biens extérieurs, leur faire, comme à des princes, la cour pour en obtenir des faveurs, les rendre même les complices de ses passions et leur adresser quelquefois des prières intéressées et coupables qu'on aurait eu bonté de laisser entendre par des hommes ; les biens de l'âme, on n'allait pas les chercher dans les temples, mais dans les écoles de philosophie. Diverses doctrines répondaient aux différents besoins des esprits à la recherche de la perfection morale. Le stoïcisme recevait les âmes fortes, portées à l'action, prêtes aux combats de la vie, qui voulaient tremper leur courage et s'armer de constance. L'épicurisme d'ordinaire, qui n'était pas, je le répète, une école de corruption, mais une doctrine triste, sévère aussi, indifférente aux luttes de la vie, recueillait les âmes timides, prudentes ou découragées, et pour apaiser leurs passions et leurs craintes, leur offrait l'asile d'un quiétisme païen.

Si jamais Romain morose et fatigué s'est jeté avec un complet abandon dans le sein de la philosophie, c'est assurément le poëte qui en a si bien chanté les calmes délices. Qui ne se rappelle ces beaux vers où Lucrèce, retiré du monde, dont les horribles spectacles l'épouvantent, et réfugié sur les hauteurs de la sagesse, contemple l'arène où les hommes s'agitent et fait un retour sur la paix intérieure qu'il a trouvée dans la doctrine? Par quelles grandes images il peint le bonheur de la sécurité dont il jouit! Il se compare à un homme qui, de l'immobile rivage, suivrait des yeux, sur la vaste mer, des

matelots battus par la tempête, ou bien encore à celui qui, sans aucun péril, verrait dans la plaine, à ses pieds, deux puissantes armées prêles à s'entrechoquer. Ce ne sont point là pour lui les plaisirs d'une curiosité inhumaine, mais les éclats de joie d'un homme à qui les dangers d'autrui font mieux savourer sa propre quiétude. Aucune éloquence plus haute n'a jamais célébré la joie philosophique d'un solitaire épris de félicité intérieure. Dans quel lointain et quelle, petitesse le conflit des passions humaines apparaît a. ce spectateur debout sur les sereines hauteurs d'une doctrine désintéressée1! La paix! la paix! Ce cri de Pascal est aussi celui de Lucrèce : la paix pour la république dont les terres et les mers sont sillonnées en tous sens par des armées et des flottes guerrières, la paix: pour son ami Memmius, pour lequel il compose son poème afin de partager avec lui les bienfaits de la doctrine, la paix enfin pour lui-même, placidam paccm. Cette paix ferme et constante, il ne la cherche plus, il l'a trouvée, il la possède, il s'en délecte, elle règne dans son esprit et dans son cœur, qui ne frémissent que pour la chanter ou la défendre, et tout d'abord se répandent en mâles actions de grâces adressées au fondateur de la doctrine.

Page 1