‹ Le poëme de Lucrèce: morale - religion - scienceChapitre 32 sur 88 · III · texte numérisé non relu

III

sixième livre de l'Enéide, c'est que Virgile, s'inspirant de Platon, fait régner la justice aux enfers1, punit les crimes et les vices, les sentiments dénaturés, l'avarice, l'adultère, la perfidie, et fait pénétrer un rayon de lumière dans le chaos moral des croyances païennes.

La vie future apparaissait à l'imagination populaire tantôt comme une morne contrée où tout n'a que les apparences de la vie, tantôt comme un lieu peuplé de monstres fantastiques, tantôt, et le plus souvent, comme une noire région dont on ne sait rien si ce n'est qu'on est plongé dans la nuit, où l'on souffre sans être puni, où l'on rencontre, non pas des lois divines, mais des épouvantes inexpliquées; enfin, pour employer le langage de Job, bien conforme ici à toutes les croyances antiques, on avait peur d'aller « sans espérance d'aucun retour, en cette terre de misère et de ténèbres où habite l'ombre de la mort, où tout est sans ordre, et dans une éternelle horreur2. » Mer cette vie future, c'était rassurer les âmes, et non les désespérer.

Cependant, comme, en si grave et si délicate matière, il ne faut rien omettre de ce qui peut faire connaître l'état des âmes, hàtons-nous d'ajouter que les anciens, au milieu de ce discrédit des fictions religieuses ou malgré la terreur qu'elles inspiraient, ne pouvaient se résoudre au néant. Il en est de la

i. « Discite justitiam moniti. » Mneid., VI, 620. 2. Job, X, 21.

croyance à une vie future comme de la croyance en Dieu ' -, elle tient à l'âme, elle en fait si bien partie, que la science la mieux armée a de la peine à l'en arracher. De là vient que les plus grands esprits, les Cicéron, les Sénèque , imaginèrent une autre immortalité, noble et pure, à laquelle on ne peut rien reprocher, si ce n'est qu'elle n'était réservée qu'à l'élite de l'humanité. De là vient aussi que le vulgaire, après avoir accepté les leçons d'incrédulité, leur devenait infidèle, se dérobait, pour retourner à l'antique religion. Les philosophes du temps s'étonnent sans cesse de la peine qu'ils sont obligés de se donner pour persuader aux hommes que la mort, l'entier anéantissement, n'est pas un mal. Leur étonnement témoigne de la résistance qu'ils rencontraient. Pline, qui n'est pas suspect, puisqu'il est épicurien, constate cette résistance par ce beau mot plein d'ironie et de dédain : « Notre mortalité est avide de vivre sans fin; avida nunquam dcsinere mortalitas*. » Sénèque marque plus nettement encore les sentiments de ses contemporains : « Ils ont peur d'être aux enfers et peur de n'être nulle part ; xquetimentneapud inferossint, quam ne usquam 3.» Plutarque, qui semble un peu se contredire, qui

1. Les anciens mêmes l'ont dit : « Non levé momentum habet consensus hominum aut timentium inferos aut colentium. » Sénèque, Lettres, 117. « Permanere animos arbitramur consensu nationum omnium. » Cicéron, Tuscul., I, 16.

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