Tuscul., I, i
Horace ; mais un froid système ne se laisse pas déconcerter, il n'est jamais embarrassé pour répondre au langage du sentiment; c'est comme une souffrance pour le lecteur de voir ces grâces du cœur si vite refoulées par la dureté de la doctrine :
Mais tu ne verras plus ton cher foyer s'ouvrir,
Noble épouse à ta voix, beaux enfants accourir,
Aux baisers paternels à l'envi se suspendre
En inondant ton cœur d'orgueil secret et tendre ;
Clients, amis, parents ne retrouveront plus
Un tutélaire appui dans tes fortes vertus;
Malheur! dit-on, malheur! famille, honneurs, patrie,
Un seul jour t'enleva tous ces biens de la vie.
Mais on n'ajoute pas qu'une fois emportés
Ces biens par qui n'est plus ne sont plus regrettés.
Ah ! si, bien pénétrés de ces pensers suprêmes,
Les hommes y cherchaient un soutien pour eux-mêmes,
Ils auraient allégé bientôt leur faible cœur
De tout ce vain amas de crainte et de douleur.
Sache bien qu'endormi dans la mort, cet asile
Te recueille à jamais insensible et tranquille ;
Pour nous est le malheur, oui, pour nous qui vivrons,
Auprès du noir bûcher c'est nous qui pleurerons,
Et1e temps, qui peut tout, ne pourra nous défendre
D'un deuil inconsolé sur ta paisible cendre.
Mais pourquoi ce long deuil, tant de sombre appareil?
Car si tout se réduit au repos du sommeil,
Où donc est la raison qui veut qu'en l'amertume,
En un pleur éternel notre âme se consume *? (III, 907. ;
l. « At jam non domus accipiet te lœta, neque uxor Optima, nec dulces occurrent oscula nati Prœripere, et tacita pectus dulcedine tangent. Non poteris factis florentibus esse, tuisque Praesidium : misero misère, aiunt, omuia ademit
L'impassible doctrine a bien vite éteint un éclair de sensibilité; d'un mot, le poète étouffe ces cris du cœur qui le louchent et le gênent; il va droit devant lui et frappe comme un sourd qui ne veut rien entendre ; il nie le malheur des malheureux, n'ayant pas de consolations à leur offrir. C'est là, du reste, l'infirmité de toute la morale antique, qui n'a d'autre ressource que de faire de l'insensibilité une vertu, qui croit supprimer les larmes en les condamnant, qui discute doctement la légitimité des pleurs, comme si la douleur avait besoin de se fonder sur des raisonnements pour avoir le droit d'être la douleur. Épicure et Zenon sont d'accord pour retrancher à l'homme le cœur, faute de pouvoir le guérir.
Cette peur de la mort, que Lucrèce recherche et dépiste partout, paraît, selon lui, non-seulement dans les larmes que nous versons sur les tombeaux, mais encore dans certains éclats de joie insensée
Una dies infesta tibi tôt prœmia vitre. » Illud in his rebus non addunt : « Nec tibi carum Iam desiderium rcrum insidet insuper una. » Quod bene si videant animo, dictisque sequantur, Dissolvant animi magno se angore metuque. Tu quidem, ut es, leto sopitus, sic eris, aivi Quod superest, cunctis privatu' doloribus aegris : At nos horrifico cinefactum te prope busto Insatiubiliter deflebimus, œternumque Nulla dies nobis mœrorem e pectore démet. Illud ab boc igitur quaîrendum est, quid sit amari Tamtopere, ad somnum si res redit atquc quietem, Cur quisquam a;terno possit tabesecre luctu.
pendant les festins. Ces convives qui se hâtent de jouir et célèbrent l'ivresse ne sont, dans le vrai, que des hommes pusillanimes qui pensent à une autre vie où on ne boira plus, et qui se donnent un dédommagement anticipé à leurs privations futures ; explication qui a paru singulière, qui a plus d'une fois étonné, mais qui est évidemment une allusion à cette croyance que sous la tombe on éprouve encore les besoins et les désirs de la vie :
Non moins fol est le chant d'une riante troupe
Sur les lits des festins en chœur levant la coupe
Qui, le front sous les fleurs, s'écrie en longs refrains :
Rapide est le plaisir pour nous, pauvres humains !
Il passe et sans retour; hâtons-nous, que le sage
S'empresse de saisir ce moment au passage ! —
Eh ! ne dirait-on pas que ces buveurs peureux
Redoutent dans la mort la soif et tous ses feux,
Et que dans le tombeau leur âme misérable
Doive rester en proie aux soucis de la table1? (III, 925.)
Vers curieux parce qu'on y voit le véritable épicurisme, qui est triste et sévère, faire d'avance la leçon à cet autre épicurisme léger dont Horace est l'aimable et classique représentant. Le Carpe diem qui revient si souvent sous des formes diverses dans
1 . Hoc etiam faciunt, ubi discubuere, tenentque Pocula sœpe homines, et inumbrant ora coronis, Ex animo ut dicant : <i Brevis hic est fructus homullis : Iam fuerit ; neque post unquam revocare licebit ! » Tamquam in morte mali camprimis hoc sit eorum, Quod sitis exurat miseros atque arida torrcat, Aut alias cujus desiderium insidcat roi.
la poésie d'Horace, ces rapides allusions à la mort qui nous avertit de vivre, cette pointe de mélancolie que le raffiné convive de Mécène mêle au plaisir pour mieux l'assaisonner, toute celte grâce frivole que nous avons coutume de regarder comme la plus parfaite expression de l'esprit épicurien, tout cela n'eût paru à Lucrèce que profanation de la doctrine. Ces sortes de joies menteuses, où il entre de la peur, font pitié au grave génie de notre poëte qui les condamne avec un autre sentiment moral, mais avec non moins de mépris que ne le fait la Bible dans ces beaux passages mis eu vers par Racine :
Rions, chantons, dit celte troupe impie: De fleurs en fleurs, de plaisirs en plaisirs,
Promenons nos désirs, Sur l'avenir insensé qui se fie.
De nos ans passagers le nombre est incertain : Hâtons-nous aujourd'hui de jouir de la vie ; Qui sait si nous serons demain1?
On voit que Lucrèce a raillé la prétendue persistance de nos besoins physiques au delà de cette vie. On ne peut comprendre ses vers que si on se reporte aux opinions, aux croyances antiques qu'il combat. Il ne s'agit pas ici d'une vague déclamation poétique, c'est une réfutation aussi précise que tranchante ; mais on voit aussi quelle est la sécheresse
1. Athalie, acte II. — « Corouemus nos rosis antequani marcescant. » Sagesse, II, 8. — « Gomedamus et bibamus : cras enim moriemur. » Isaïe, xxn, 13, et lvi, 12. — Saint Paul, I" Épltre aux Corinth., xv, 3:2.
de cette doctrine, qui par un dédain superbe insulte aux plus légitimes douleurs, comme elle rabat les joies bien pardonnables par lesquelles les 'hommes cherchent si naturellement à s'étourdir à la pensée d'une mort sans avenir et sans espoir. Le véritable épicurisme ne cherche pas à consoler; assurément il ne nous leurre point par de douces paroles; il n'offre aucun palliatif, si ce n'est l'espérance d'un éternel sommeil.
N'ayant rien à opposer à la crainte de la mort, il en est réduit à la railler.
Les stoïciens du moins, qui nient le plus souvent, eux aussi, l'immortalité de l'âme, trouvent des paroles plus fortifiantes. Ils disent qu'en livrant notre être aux éléments, nous nous conformons à un ordre établi par les dieux; ils font appel à notre raison, à notre courage qui doit se plier à une loi universelle et divine. Ils font comprendre la nécessité de cette loi qui est, selon eux, une des pièces de l'ordre de l'univers, ils la font accepter, en exaltant nos meilleurs sentiments, en considérant notre soumission volontaire comme un acte de piété virile. Aussi les stoïciens se résignent de bonne grâce; ils diront comme Sénèque : « Je fais mieux qu'obéir à Dieu, j'adhère à ses ordres, je les suis de tout mon cœur et non parce qu'il le faut1. » Ils diront d'une manière plus touchante encore avec Marc-Aurèle : « Quand l'heure de la retraite sonnera, il faut se retirer pai-