Sermon sur la Mort, Ier point
repose partout sur un fonds commun. Tandis qu'en général, dans l'étude des divers systèmes de morale, on se plaît à mettre au jour ce qui divise les hommes, nous aimons à marquer ce qui les unit. Sans doute il y a dans le poëme de Lucrèce d'immenses erreurs : quelques-unes de ses négations sont aussi téméraires que la science physique qui leur sert de soutien est conjecturale. Mais quelques-unes de ses plus grandes vues peuvent être acceptées par tous. Quant à sa science morale, si on la dépouille de son enveloppe systématique, elle se rencontre avec toutes les doctrines, même les plus pures, ainsi que nous aurons plus d'une fois l'occasion de le remarquer. Ce qu'on peut appeler sa prédication est de tous les temps. Cette sagesse est incomplète, elle est courte, elle ne dit pas tout ce qu'il faut, mais ce qu'elle dit est vrai. On peut aller au delà, mais il faut commencer par elle. Cette loi, par exemple, si rudement proclamée parla nature, doit être le premier sujet des méditations sur la mort. Au-dessus de cette hase solide, vous pouvez élever et superposer de nouvelles assises plus hautes. Les stoïciens y ajouteront l'idée d'une providence ; les chrétiens, bâtissant plus haut encore, placeront au faîte l'idéede l'immortalité; mais quels que soient le nombre des étages et la hauteur de ces constructions morales, l'édifice, quel qu'il soit, aura toujours cette hase commune. Ne voyons-nous pas autour de nous que la vie future ne tente pas les âmes si elles ne se sont point, par de viriles réflexions, familiarisées avec celte nécessité de mourir? L'espé-
rance n'est la bienvenue que si elle couronne la résignation. Il faut avoir consenti au départ pour se réjouir de l'arrivée. C'est ce que comprend Bossuet, qui parle d'abord le langage de la nature, avant d'apporter les promesses de la foi. Gardons-nous donc de déclamer sans discernement contre les belles leçons de Lucrèce, qui sont incomplètes, sans être fausses. Si nous insistons souvent sur la solidité philosophique de ses vers, et si nous nous plaisons, chemin faisant, à montrer que ses plus grandes leçons trouvent place dans toutes les doctrines, c'est pour prouver par d'illustres exemples que la poésie doit surtout sa force et sa gloire à la vérité des sentiments et des pensées, et pour jouir aussi de cette douceur et de cette sécurité qu'éprouvent tous les esprits qui ne sont pas trop dédaigneux et trop pleins d'eux-mêmes à s'appuyer dans leurs admirations morales sur le consentement unanime des sages.
Après avoir exposé avec une véhémence dramatique la grande loi de renouvellement universel qui a besoin de la mort pour créer la vie et proclamé l'arrêt même de la nature, il importe à la doctrine épicurienne de dissiper l'horrible fantôme de la vie future, qui épouvantait plutôt qu'elle ne consolait l'imagination populaire. Ici nous rencontrons un morceau célèbre, qu'on a jugé entre tous hardi et détestable, et qui à tout lecteur connaissant l'antiquité paraîtra non-seulement innocent et simple, mais encore inspiré par le plus beau sentiment
moral. N'oublions pas que le poëte, en niant la vie future, ne va pas plus loin que la plupart des écoles antiques. Bien plus, sur ce point il est moins indiscret, moins léger que Cicéron et que Sénèque, qui se moquent des enfers du paganisme avec la plus étonnante liberté. L'incrédulité résolue de Lucrèce dédaigne de semblables railleries qui n'apprennent rien à personne. A ces fictions poétiques, où d'autres n'apercevaient que puérile ineptie, il fait l'bonneurde les discuter, il leur trouve un sens symbolique qu'il dégage non sans respect ou condescendance. Pour lui, ces supplices infernaux sont les images allégoriques des passions humaines, qui dans cette vie trouvent leur châtiment en elles-mêmes. L'imagination des poètes a transporté dans un autre monde les tortures qui sont la punition méritée et inévitable de nos funestes passions en celui-ci. Les illustres damnés célébrés par la Fable, ces royales victimes de la prétendue vengeance céleste, ne sont que des exemplaires éclatants qui nous apprennent que le crime se punit lui-même. Tantale tremblant sous un rocher suspendu, c'est le superstitieux qui craint sans cesse la colère divine ; ïityus déchiré par un vautour, c'est l'amoureux en proie à ses jalousies, et ainsi des autres. Ce qu'il faut redouter, ce n'est pas la noire vision des poètes, ce sont nos vices et nos égarements. Le supplice est en nous, la peine dans la folie, et l'enfer dans la conscience. A part la négation de la vie future, toute doctrine, si pure qu'elle soit, peut accueillir ces nobles vérités
exprimées par de si fortes couleurs et revêtues de tant de majesté morale :
Ces fabuleux tourments qu'on nous peint aux enfers, Dans la vie, aux regards, ils nous sont tous offerts ; Ce malheureux, qui lève éperdu son front pâle Vers un rocher sur lui pendant, n'est pas Tantale, Mais bien plutôt cet homme à qui la peur des dieux Fait voir dans tout hasard un coup tombant des cieux.
Non, il n'existe pas au fond d'un sombre empire
Un géant Tityus que le vautour déchire ;
Son corps, si grand qu'il soit, pièce à pièce emporté
Peut-il être fouillé durant l'éternité ?
Il couvre, nous dit-on, neuf arpents à la ronde ;
Mais quoi ! fût-il plus grand, et grand comme le monde,
Peut-il dans la douleur vivre éternellement,
Et servir aux oiseaux d'éternel aliment?
Non, le vrai Tityus, il est là sur la terre,
C'est l'homme que l'amour tient vivant sous la serre,
Sur qui fond nuit et jour tout un vorace essaim
De noirs soucis ailés qui lui rongent le sein.
Et ce Sisyphe encor que la Fable nous montre, Au Forum on le voit, c'est là qu'on le rencontre ; C'est l'homme qui, nourri d'ambitieux desseins, Va partout demandant hache et faisceaux romains, Et repoussé du faîte où son fier espoir monte, Morne, à l'humilité retourne avec sa honte. Mendier le pouvoir qu'on se voit refuser, S'épuiser en labeurs qu'il faut recommencer, N'est-ce pas ressembler au damné qui s'escrime A pousser sur les flancs d'un mont jusqu'à la cîme Un rocher qui retombe et revient à grands bonds Par les mêmes chemins dans les mêmes vallons?
Cet autre qui repaît son âme inassouvie,
Qui lui verse à longs flots tous les biens de la vie,
Et de toute saison recueillant le plaisir,
En submerge son cœur sans le pouvoir remplir,
Il souffre sous mes yeux les tourments qu'on raconte
De ces filles de roi dont l'éternel mécompte
Apporte l'eau sans fin à des vases sans fond
Qui, toujours inondés, jamais ne s'empliront.
Cerbère, Tisiphone et les noires déesses, Ces antres vomissant des flammes vengeresses, Ce pays sans soleil fait pour épouvanter, N'existent nulle part, ne sauraient exister ; De ce monde est la peine, et déjà dans la vie Par la peine et la peur tout grand forfait s'expie; Noir cachot, fouet sanglant, rouges lames de fer, Nous l'avons sous la main l'appareil de l'enfer. Dût le bourreau manquer, l'âme en ferait l'office ; Le remords saura bien se charger du supplice ; N'a-t-il pas sa vengeance et ses verges aussi ? Joignez à ces tourments cet autre long souci : Quand finira ma peur? Où donc est la limite? Vivant, je ne puis fuir le mal que je mérite, Mort, de plus grands malheurs je me sens menacé, Voilà l'enfer, il est au cœur de l'insensé1. (III, 976.)
1. Atque ea, nimirum, quseque Acherunte profundo Prodita sunt esse, in vita sunt omnia nobis. Nec miser impendcns magnum timct aërc saxuin Tantalus, ut fama est, cassa formidine torpens ; Sed magis in vita Divum metus urget inanis Mortales ; casumque timent, quem cuiquc fcrat fors. Nec Tityon volucres ineunt Acherunte iacentcm, . Nec, quod sub magno scrutentur pectore, quicquam Perpetuam a'tatcm possunt repcrirc profecto, Quamlibct immani proiectu corporis exstet, Qui non sola novem dispessis iugera membris
LA CRAINTE DE LA MORT. loi)
Qu'on oublie un moment les conclusions implicites du système contre la vie future, pour ne considérer que le sens moral de ces tableaux. On verra
Obtineat, sed qui terrai totius orbem,
Non tamen aeternum poterit perferre dolorem,
Nec prœbere cibum proprio de corpore semper.
Sed Tityos nobis bic est, in amore iacentem
Quem volucres lacérant, atque exest anxius angor,
Aut alia quavis scindunt cuppedine curse.
Sisyphus in vita quoque nobis ante oculos est,
Qui petere a populo fasces sœvasque secures
Imbibit, et semper victus tristisque recedit.
Nam petere imperium, quod inane est, nec datur unquam,
Atque in eo semper durum perferre laborem,
Hoc est adverso nixantem trudere monte
Saxum, quod tamen e summo jam vertice rursum
Volvitur, et plani raptim petit aequora campi.
Dcinde animi ingratam naturam pascere semper,
Atque explere bonis rébus, satiareque nunquam ;
Quod faciunt nobis annorum tempora, circum
Cum redeunt, fetusque ferunt, variosque lepores,
Nec tamen explemur vitaï fructibus unquam ;
Hoc, ut opinor, id est, sevo florente puellas
Quod memorant, laticem pertusum congerere in vas,
Quod tamen expleri nulla ratione potestur.
Cerberus et Furiœ jam vero, et lucis egenus
Tartarus, borriferos eructans faucibus setus,
Quid ? neque sunt usquam, nec possunt esse profecto :
Sed metus in vita pœnarum pro malefactis
Est insignibus insignis, scelerisque luella
Carcer, et horribilis de saxo jactu' deorsum,
Verbera, carniflces, robur, pix, lamina, taedae ;
Quœ tamen etsi absunt, at mens sibi, conscia factis,
Prœmetuens adhibet stimulos, tcrretque flagellis ;
Nec videt interea qui terminus esse malorum
Possit, nec quœ sit pœnarum denique finis ;
Atque eadem metuit magis, bœc ne in morte gravescant.
Hiuc Acberusia fit stultorum denique vita.
que cetle explication du châtiment est profonde, qu'elle est incontestable, conforme aux plus hautes doctrines, même à la morale religieuse. C'est l'idée de Platon disant que la peine est attachée au péché, que le vice se flagelle lui-même, que l'âme du coupable est couverte de hideuses cicatrices; G'est l'idée du platonicien Plutarque : « Ce n'est point aux vautours que sera livré le foie du méchant. » S'il est besoin de défendre ces vers contre la réprobation d'un lecteur chrétien, nous les plaçons sous le patronage de Bossuet, qui à son insu reprend les pensées du poëte, les tourne et les retourne, les trouve si précieuses, si dignes d'entrer dans une âme chrétienne, qu'il les y enfonce à coups redoublés d'éloquence, avec la crainte impatiente de ne pas assez persuader. L'idée de Bossuet, d'abord enveloppée d'images oratoires, peu à peu se dégage, jusqu'à ce que, d'effort en effort, d'audace en audace, elle arrive à la précision de Lucrèce. « Nous portons en nos cœurs l'instrument de notre supplice. Je ferai sortir du milieu de toi le feu qui dévore tes entrailles ; je ne l'enverrai pas de loin contre toi; il prendra dans ta conscience et ses flammes s'élanceront du milieu de toi... Le coup est lâché; l'enfer n'est pas loin de toi, ses ardeurs éternelles nous touchent de près, puisque nous en avons en nous-mêmes et en nos propres péchés la source féconde1. Comprends, ô pécheur, que tu portes
i. Sur la nécessité de la pénitence.
ton enfer en toi-même1. » C'est le mot de Lucrèce : Hic acherusia fit stultorum denique vila. (III, 1036.)
A ceux qui nous objecteraient que ce ne sont là chez Bossuet que de vagues métaphores, nous répondons par cette déclaration explicite de l'orateur sacré, qui cette fois d'une main résolue déchire les voiles de l'allégorie : « Passant plus outre, je dis qu'ils commencent leur enfer même sur la terre et que leurs crimes les y font descendre : car ne nous imaginons pas que l'enfer consiste dans ces épouvantables tourments, dans ces étangs de feu et de soufre, dans ces flammes éternellement dévorantes, dans cette rage, dans ce désespoir, dans cet horrible grincement de dents. L'enfer, si nous l'entendons, c'est le péché même2. » C'est ainsi que dans les plus lointaines profondeurs de la morale, le génie de Bossuet rencontre encore une fois celui de Lucrèce, en ajoutant, est-il besoin de le dire? que la blessure du péché est irrémédiable et que l'instrument de notre supplice nous suivra dans l'éternité; mais si on a compris la légitime répulsion du poëte en face des visions grossières du paganisme, si on consent à le juger avec équité, on reconnaîtra que ces vérités incomplètes sont du moins inspirées par le plus beau sentiment moral, et si pur est ce sentiment, si frémissant et si plein, qu'il
i. Sur la gloire de Dieu.