CICERON
Qui infinitas regiones qua nulla esset extremitas, mente peragravisset.
De Finibus, II, 31.
Omnes monstret vias. Ibid. I, 14.
Ut sine cura metuque vivamus.
Ibid. I, 15.
Gustare partem ullam liquida3 voluptatis Ibid. I, 18.
Mortis metu... multi parentes, multi aniicos, nonnulli patriam perdiderunt. Ibid. I, 15.
Perpetuo tamen id fore clam diffidere débet. V. Il, 55.
Nec miser impendens magnum timet
aère saxum l'antalus... III, 978.
Si voceru rerum natura repente Mittat... III, 929.
Quœ bene cognita si teneas, natura videtur
Libéra continue), donnais privata super bis... II, 1090.
Quanivis occulte fecerit, nunquam tamen conOdet id fore semper occultum. Ibid. I, 16.
Mors qure, quasi saxum Tantalo, semper impendet. Ibid. I, 18.
Hac exaudita quasi voce nature.
Ibid. I, 21.
Enfin Cicéron ne pense-t-il pas à Lucrèce, ne fait-il pas une allusion directe a un passage du poème, quand il s'élève contre la témérité impie des épicuriens : « Soleo soepe mirari nonnullorum insolentiam philosophorum, qui naturae cognitionem admiratitur, eju'sque inventori et principi gratias exsultantes agunt, eumque venerantur, ut deum : liberatos enim se per eum dicunt gravissimis dominis, terrore sempitemo. »
Tuscul. I, 21.
Pour expliquer ces ressemblances, faut-il penser que [es deux auteurs ont puisé à une source commune? Dans ce cas Lucrèce aurait emprunté à des devanciers latins, non-seulement des idées, mais des expressions poétiques. N'est-il pas plus naturel de croire que Cicéron, dans sa polémique contre l'épicurisme, avait présents à l'esprit les vers de Lucrèce? S'il ne l'a pas. nommé, ce silence lui était imposé par des convenances officielles. Il nous dévoile d'ailleurs son vrai sentiment, quand il dit de la doctrine épicurienne : « Un tel langage aurait plutôt besoin d'être réprimé par un censeur, que d'être réfuté par un philosophe. » De Finlbus, II, 10.
Page 2.'), ligne 5. — Un ennemi des dieux...
Lucrèce constate lui-même qu'on le soupçonnait d'impiété;
il repousse le soupçon, mais avec une si grande hardiesse de langage qu'il le confirme, I, 80.
Page 24, ligne 6. — Famille Lucretia...
Puisque tous les commentateurs se sont fait un devoir de recueillir sur cette famille les moindres vestiges historiques, je ne crains pas de faire part ici d'une bien petite découverte. Au moment même où, l'esprit occupé de notre poète, je passais à Molsheim (Bas-Rhin\ je vis sur les murs de l'ancien hôtel de ville, à la hauteur du premier étage, ces mots gravés qu'un ouvrier badigeonneur s'était amusé à peindre en noir : lvcret... roma... marcus. Ce sont les débris d'une inscription dont la pierre brisée aura fourni des moellons à la construction du bâtiment. On retrouvera peut-être un jour l'inscription entière sous le plâtre.
Page 38, ligne 13. — La paix, la paix!...
Liv. I, 40. Ce mot revient souvent; il se trouve trois fois en dix vers, VI, 69-78. — L'essence de la Divinité, c'est la paix, I, 45; III, 24; la vraie religion est dans la paix de l'âme, placida cum pace quietas, VI, 73 ; la science n'a qu'un but, c'est de nous faire tout considérer en paix, pacata posse omnia mente tueri, V, 1201. Le crime consiste à troubler la paix, fœdera pacis, V, 1 1 5Zi ; la prière est pour le matelot en péril unmoyen d'obtenir des dieux la paix, pacem Divum, avec la paix des vents, paces ventorum, V, 1228; les animaux mêmes, s'ils se sont soumis à la domestication, c'est pour échapper aux bêtes féroces, pour avoir la paix, pacemque secuta, V, 865.
Page 41, ligne 9. — // compare à un dieu...
C'est le ton de l'école. Velleius a de la peine à se défendre de révérer Épicure comme un dieu. De nat. Deor., I, 16. Pour Torquatus la doctrine est descendue du ciel : « Quasi dehipsacœlo régula. » De Fin. ,1, 19. Le sceptique Lucien luimême appelle Épicure: «Cethomme vraiment sacré, divin, qui, seul, a réellement connu la vérité et l'a transmise à ses disciples dont il est devenu le libérateur. » Alex., 61. Colotès
alla plus loin; il embrassa les genoux d'Épicure et voulut l'adorer. Plutarque ajoute qu'Epicure fut si flatté qu'il « eontre-adora » Colotès. et que rien ne fut plus plaisant que la scène où ces deux, hommes se prosternèrent l'un (levant l'autre. L'historiette est bien contée, mais suspecte. Contre Col.,\l.
Page 44, ligne 19. — Cette disette de mots...
Il recule môme devant une partie de son sujet, faute de termes :
rationem reddere aventem Abstrahit invitum patrii sermonis egestas. (III, 260.)
Voir encore liv. I, 830. Ces plaintes étaient légitimes surtout dans la bouche d'un poëte. La langue latine, même en prose, se sentait impuissante devant les idées grecques: elle n'était pas prête, elle avait été comme surprise par la subite introduction de la philosophie. Cicéron éprouve le même embarras : « In omni arte, cujus usus vulgaris communisque non sit, multaui novitatem nominum esse. De Fin., III, 4. Près d'un siècle plus tard, Sénèque voulant exposer un point de Platon, répète la plainte même de Lucrèce : « Quanta verborum nobis paupertas, imo egestus sit... » Lelt., 58.
Page 46, ligne 6. — D'un mol : Desipere est...
Lucrèce se livre à ce mouvement d'impatience quatre fois
en employant le même mot, III, 362, 803; V, 4 66, 1042. Remarquons aussi que si le poëte prend quelquefois des précautions, ce n'est jamais pour se couvrir lui-même contre le reproche d'impiété, mais pour rassurer son lecteur engagé avec lui dans une entreprise hardie : «Peut-être que. retenu encore sous le joug de la religion, tu regardes comme une impiété semblable à celle des Titans, etc. » V, 114. « Dire que c'est un crime d'attaquer cette croyance, c'est tout simplement de la folie, n V, 157. Il parle des scrupules du lecteur avec ironie et, sans se défendre, riposte avec l'insolence de la foi.
Page 46, ligne 4 2. — Le trépied d'Apollon...
Le fier Achille ne parle pas autrement, quand il dispute Iphigénie aux dieux et s'écrie dans Racine :
Les dieux auront en vain ordonné son trépas : Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas !
(Acte III, scène vu.)
Du reste les disciples donnaient le nom d'oracles à certaines sentences d'Épicure : « Quasi oracula edidisse sapientiae dicitur. » De Finib.} II, 7. Cicéron se mo^ue de l'air de confiance des épicuriens, « qui ne craignent rien tant que de paraître douter et parlent comme s'ils revenaient à l'heure même de l'assemblée des dieux. » De nat. Deor., I, 8.
Page 47, ligne 8. — Que le premier il apporte...
Il le dit lui-même avec joie :
Denique natui-a hase rerum, Ratioque reperta Nuper, et hanc primus cum primis ipse repertus Nunc ego sum, in patrias qui possim vertere voces.
Lucrèce pouvait parler ainsi, parce que ses devanciers. Amaûnius, Rabirius et Catius, étaient de pauvres écrivains : a Nulla arte adhibita , de rébus ante oculos positis vulgari sermone dispulant. » Acad., I, 2. — « Mali verborum interprètes.» Cicéron, Lell. fam., XV, 19. — « Inculta quœdam et horrida, de malis Graecis latine scripta deterius. » Do Fin., 1,3.
Page 47, ligne 8. — L'ardeur de son prosélytisme...
Le prosélytisme de Lucrèce emploie des expressions d'une vivacité singulière. Ce n'est pas seulement le poëte qui est ardent à persuader; il lui semble que les idées elles-mêmes ne peuvent se contenir, qu'elles brûlent de s'échapper pour s'offrir aux oreilles et aux yeux de Memmius :
iVuii tibi vehementer nova res molitur ad aures Accidere, et nova se species ostendere rerum. (II, 1023.)
Nous aurions pu relever d'autres sentiments qui entrent dans l'enthousiasme de Lucrèce, l'amour de la gloire, laudis spes magna, I, 923, la douceur qu'il trouve à faire des vers, lucida carmina, IV, 8, — suaviloquis versibus,
II, 528 et passùn, la compassion pour ceux qui errent, o miseras hominum mentes! II. 14, enfin, la plénitude de son espnt et de son cœur qui lui permet de verser des flots de vérités.
Usque adco largos haustus c fontibu' magnis Lingua meo suavls diti de pectore fundet. (I, 412.)
Page 50, ligne 2. — N'est-ce pas l'amitié...
La lettre de Cicéron à Trébatius offre l'exemple d'une conversion faite par un ami. Épicure avait toute une théorie sur la direction et l'art de convertir; il distinguait ceux qui vont tout seuls à la sagesse, ceux qui ont besoin d'un guide, ceux qu'il faut pousser et violenter, « quibus non duce tantum opus sit, sed adjutore'et, ut ita dicam, coactore. » Sén., Lett., 52.
Il paraît même que la doctrine avait des secrets et des mystères qu'on ne révélait pas à tout le monde. Cicéron reproche aux épicuriens de ne pas tenir le même langage en public et en particulier : « Sententiam, aliam domcsticam, aliam forensem, ut in fronte ostentatio sit, intus veritas occultetur. » De Fin., II, 24.
Page 6G, ligne IG. — D'une gravité chaste...
Il n'existe pas de plus beaux vers sur l'amour. Virgile lui-même n'a rien fait de plus ravissant. Que de nobles et pénétrantes expressions, et quel rhythme! « In gremio qui sœpe tuum se rejicit — aeterno vulnere — pascit — corpore sancto — circumfusa. » C'est le sublime dans la grâce. Montaigne relève quelques-uns de ces mots et s'en délecte.
III, 5. Hesnault, qui a donné de ce morceau une traduction en vers partout citée, méconnaît cette chasteté et semble faire de Mars un petit-maître entreprenant.
Page 67, ligne 10. — Deux sens, Van scientifique...
On a donné de ce morceau des explications bien bizarres dont il faut dire ici quelque chose, ne fût-ce que pour marquer les progrès de la critique. Creech lui-même s'est puérilement trompé sur le sens de celte allégorie, lui qui. dans tout le reste, est si précis, et si capable de saisir le sens dogmatique des vers. Nul critique, d'ailleurs, n'a été plus fidèle à son auteur et n'a donné de sa fidélité une preuve plus singulière. Comme il ne doutait pas du suicide de Lucrèce, il tint à honneur de faire comme lui. 11 avait écrit sur son manuscrit : « Quand j'aurai terminé mon commentaire , il faudra que je me pende , » et il se pendit. Voila un commentaire bien anglais et plus complot qu'il c'était à désirer. Eh bien , ce savant homme soupçonne que Lucrèce ici s'est moqué de Vénus en la montrant comme en conversation criminelle avec Mars. Ce beau tableau ne serait qu'un bon tour joué à une divinité par un incrédule, et une magnifique épigramme. Cela est bien peu sensé. Un autre critique, réfuté par Creech, pense que la Providence, pour confondre l'impie poé'te, lui a inspiré la pensée d'adresser un hommage à la plus mal famée des déesses, pour bien prouver qu'un homme qui s'éloigne de la religion ne peut avoir que des idées absurdes et honteuses. Ce n'est plus une malice du poé'te, mais une malice de la Providence. Une autre opinion, qui a fait fortune, est celle de Bernardin de Saint-Pierre qui croit que Lucrèce a voulu, au début, se montrer religieux parce que « on ne peut intéresser fortement les hommes, si on ne leur présente quelques-uns des attributs de la Divinité;... l'exorde de ce poome en est la réfutation. » Éludes de la Nature, étude vme. Mais si, pour avoir invoqué poétiquement Vénus, Lucrèce doit être regardé comme un dévot païen, il faudra donc décider que Bernardin lui-même est un païen, lorsqu'au début de ses Harmonies de In Nature, il fait cotte invocation à la même divinité : « 0 toi qui d'un sourire fis naître le printemps, douce Aphrodite, belle Vénus, sois-moi favorable... » On pourrait
répondre à Bernardin : Pour vous comme pour Lucrèce Vénus ne représente ici qu'une loi de la nature, et le porte n'est pas plus religieux, en empruntant ces images consacrées, que vous qui les reprenez à votre tour. Il n'y a donc pas d'inconséquence et cet hymne n'est pas la réfutation du poëme. Baylc a réfute d'avance l'opinion de Bernardin, qui était déjà ancienne, et ne veuf voir dans ce morceau qu'une allégorie de physicien. En un mot, pour conclure, Lucrèce, avec des formes plus poétiques, parle comme Butl'on qui, faisant aussi, à sa façon, un de rerum natura, s'écrie : « Amour, désir inné! âme de la nature.... puissance souveraine qui peut tout... cause première de tout bien, etc. a Voilà en prose le vrai sens philosophique de cette allégorie souvent si mal interprétée.
Page 67, ligne 2o. — La mère des Romains...
Je suis tenté de croire, que Lucrèce a reproduit un tableau ou un groupe de marbre connu des Romains et qui se trouvait peut-être dans un de leurs temples. Certaines expressions semblent peindre des formes plastiques, celle-ci entre autres : « la molle rondeur de son cou, tereli cervice reflexa. » Plusieurs monuments de la statuaire romaine nous montrent Venus essayant d'apaiser le dieu de la guerre. C'est sous cette forme allégorique qu'ont été souvent représentés les empereurs et les impératrices, Marc-Aurèle et Faustine, Adrien et Sabine. (Émeric David, Histoire de la sculpture.) L'impératrice, par un geste caressant, calme son terrible époux, lui demande une grâce et l'ait pensera ce vers :
Circumfusa super, suaves ex orc loquelas...
Il est vrai que, dans les groupes qu'on voit au musée du Louvre, les ligures sont debout; mais l'idée est la même que celle de Lucrèce, elle est traditionnelle et consacrée. On voit donc combien le tableau du poêle « st ingénieux et grand. Vénus, mère des Romains, âme du monde politique, est
aussi l'âme de la nature. Le début du poëme se comprend mieux s'il renferme une allusion à une image révérée des Romains.
Page 71 , ligne 6. — Par des dieux innombrables...
Hésiode pense qu'il y en a trente mille (Œuvres et jours, v. 2.:>2) ; mais Maxime de Tyr trouve que c'est bien peu et 'qu'il vaut mieux reconnaître que leur multitude est infinie. (Dissert., I.)
Page 71. ligne 19. — Du sommeil...
« Le sommeil même, qui devrait faire oublier toutes les peines, vous prépare de nouvelles terreurs.» Cic, de Divin., II, 72. Un personnage de comédie, Démonès, est exaspéré et s'écrie : « Que les dieux se jouent étrangement des humains!... ils ne nous laissent pas de repos, même quand nous dormons. »
Miris modis di ludos faciunt hominibus...
.Ne dormientes quidem sinunt quicscere. (Rudens, 501.)
Page 71 , ligne 22. — La prière...
Un de ces manquements se rencontre dans une scène tristement charmante d'Ovide. Quand Apollon eut percé de ses flèches les fils de Niobé l'un après l'autre, le dernier qui reste, ayant vu tomber tous ses frères sous les traits lancés par une main invisible, demande grâce aux dieux : « Dique ô!... Parcite. » Le pauvre enfant ne savait pas et ne pouvait savoir qu'il fallait n'invoquer qu'Apollon :
Coinmuniter omnes Dixerat, ignarus non omnes esse rogandos.
La prière fut inutile, n'ayant pas été faite dans les règles.
Page 72, ligne 2. — Les angoisses de sa piété...
Sur le dévot païen devenant athée par peur, voir Plutarque, de la Superstition, fin. Il faut lire tout le traité où
l'auteur, pourtant ami des dieux, peint ce qu'il appelle « cet ulcère de conscience, cette combustion d'esprit et cette servile abjection. »
Plutarque, si hostile aux épicuriens, préfère pourtant leur doctrine à la superstition: «Si quelqu'un pense que les atomes et le vuide soient les principes de l'univers, c'est une faulse opinion qu'il a, mais elle ne luy engendre pas d'ulcère, elle ne lui donne pas de flebvre, n'y luy cause point de douleur. » De la Supersl., 2. — Cicéron parle à peu près comme Lucrèce : « La superstition, il faut l'avouer, a enchaîné presque tous les esprits chez tous les peuples et subjugué la faiblesse des hommes... Qui parviendrait à détruire cette crédulité rendrait un grand service à ses concitoyens et à lui-môme. Mais qu'on m'entende bien : détruire la superstition, ce n'est pas détruire la religion. » De Divinat., II, 72.
Page 73, ligne 10. — // n'y a pas de science...
A Home surtout, tout homme qui hasarde une explication scientifique d'un phénomène naturel a l'air d'entreprendre sur le pouvoir illimité des dieux. Pour faire de la science, il faut avoir le courage d'une impiété déclarée. Voilà pourquoi les Romains sont restés si longtemps dans l'ignorance.
Pai:e 80. ligne 23. — Tenté de se faire athée...
Sed quum res hominum tan ta caligine volvi
Adspicerem, lsetosque diu florere nocentes,
Vcxarique pios, rursus labefacta cadebat
Relligio...
Abstulit hune tandem Rufini pœna tumultum
Absolvit que Deos (In Ruf., T, 12.)
C'est à l'opinion épicurienne que se range un moment Claudien disant : « Numina nescia nostri. » L'épicurisme était le refuge de ceux qui boudaient les dieux. Ces sentiments se retrouvent même chez nos poètes imitateurs des anciens. Malherbe a dit :
Le ciel est résolu de se justifier.
Oreste dans l' And ro m a que de Racine s'écrie: Je ne vois que malheurs qui condamnent les dieuv.
Page 82. ligne 19. — Leurs propres enfants...
« Ceux qui n'en avaient point en achetaient des pauvres, comme si ç'eussent esté des agneaux ou des chevreaux. » Plutarque, de la Super st., c. 13.
Sur les immolations de Marseille, voir Servius, Virg.. Énéid. 1. III. 57. — Dans la Grèce antique, Polyxène est immolée sur le tombeau d'Achille; douze captifs sont égorgés sur celui de Patrocle. Dans la suite, la religion continue à commander de ces sacrifices, mais elle n'est plus obéie; on élude ses ordres. Après un songe, Pélopidas est mis en demeure par les devins de sacrifier « une vierge rousse; » il se tire d'affaire en jouant sur les mots et immole une jeune jument qui avait « le poil rouge fort luisant. » Plutarque. Pëlop., 38 et 39. — Agésilas doit immoler sa propre fille. « ce qu'il ne voulut pas faire par avoir eu le cueur trop tendre. » Ibid. Il y a encore des Calchas. mais il n'est plus d'Agamemnon.
Page 83, ligne 15. — Un sénatus-consulte ...
« DCLVII demumanno urbis... senatus consultum factum es', ne homo immolaretur. palamque fuit in tempus illud sacri prodigiosi celebratio. » Pline, Hist. nat., XXX. 3. « Etiam nostra aetas vidit. » lbid., XXVIII, 3. Plutarque dit aussi que, de son temps, il y avait encore de ces sacrifices. « quelques secrets anniversaires qu'il n'est pas loisible de voir à tout le monde. » Marcellus, 3. Adrien crut les abolir par un édit célèbre ; ils subsistèrent.
Page 85, ligne 8. — Un instrument commode...
Épicure le dit formellement lui-même : « Si nous savions quelle est la véritable On des maux et des biens, l'étude et la spéculation de la physique nous seraient inutiles... Il faut
guérir son esprit des impressions ridicules des fables. « Diog., X, 10,41, 12.
Page 88, ligne 13. — Railler les dieux...
Bientôt on sera plus irrévérencieux encore. On mettra les dieux sur le théâtre, et Tertullien se demandera : « Utrum mimos an Deos vestros in jocis et strophis rideatis. » Apologie. Sous Dioclétien on donnera un mime intitulé: Le Teslamenl de défunt Jupiter.
Page 89, ligne 2. — Entre la foi et l'incrédulité...
Plutarque, Sylla, 27 et 62. Le libre Horace, pour avoir entendu le tonnerre dans un ciel serein, renonce à l'épicurisme, qu'il appelle une folle sagesse, insanientis sapientiœ. Odes, I, 34. L'empereur Titus, témoin du même phénomène naturel, est si effrayé qu'il prend la fièvre et meurt. Suétone, Titus, 10. Cicéron, qui s'était si bien moqué de la divination, s'indigne contre Antoine qui a tenu les comices un jour qu'il tonnait et que le ciel protestait par ses cris contre une pareille impiété, cœlesli cla/nore prohibente. Ve Pkilippique. Rien n'est plus commun que ces retours à la superstition. On croyait encore aux présages. Le désastre de Crassus chez les Parthes tenait, disait-on, à ce qu'il avait combattu malgré les auspices. Pompée est contraint de livrer la bataille de Pharsale parce que les présages sont favorables. A Philippes, Cassius, quoique épicurien, perd courage pour avoir vu un sacrificateur portant de travers sa couronne de fleurs. Appius Claudius dédie à Cicéron un livre sur le pouvoir réel de l'art augurai ; ses collègues, il est vrai, se moquent de sa crédulité.
La liberté d'esprit était chose assez rare, car Horace faitun mérite au sage de ne pas croire aux songes, aux revenants, etc.
Somnia, tcrrorcs magicos, miracula, sagas, Nocturnos lémures, portentaque Thcssala rides?
Page 90, ligne 16. — Pratiques monstrueuses de l'Orient...
L'épicurien Velleius disait : « Aux fables des poètes, ajoutons les folies des mages et celles des Égyptiens... Peut-on se défendre, après cela, de révérer Épicure comme un dieu? » Cicéron, De nal. Deor., liv. I, 16. Lucrèce lui-même semble avoir eu en vue la sombre terreur qu'inspiraient ces cultes étranges, quand il dit :
Unde ctiam nunc est mortalibus insitus horror
Qui delubra Deum nova toto suscitât orbi. (V, 1104.)
Il a peint la procession des fêtes de la Magna Mater en témoin qui observe l'horreur religieuse que ce spectacle produit sur la foule.
Horrifiée fertur divinae matris imago. (II, 000-625.)
Sept ans après la mort du poëte s'introduira à Rome l'abominable culte persan de Mithra. Parmi les initiés je trouve par hasard le nom d'un Lucrèce qui vécut au temps de l'empire, et qui fit peut-être à son dieu une immolation humaine; « Deo invicto Mithrae G. Lucretius Mnester. » Insc. lat. d'Orelli, n° 1908. Voilà un membre delà famille qui a dû peu lire le Poème de la Nature.
Page 94, ligne 9. — Révéler une puissance...
Il faut ici relever une erreur de M. de Humboldt qui dit dans son Cosnios : « Un tel argument en faveur de l'existence des puissances célestes, puisé dans la beauté et dans l'infinie grandeur des œuvres de la création, est un fait irès-rare chez les anciens. » Traduct., t. II, 15. Cela est, au contraire, assez commun. Sans parler de Xénophon, de Cicéron [De Divin., Il, 12,. qui ont recours à cet argument, Plularque dit exactement comme Lucrèce : « Les sages hommes anciens voyans qu'il n'y avoit rien que l'on sceust reprendre au ciel, ny négligence, ou désordre et confusion quelconque au mouvement des astres, ny aux saisons de l'année... ils ont à bon droict condamné de tout poinct l'impiété des
athéïstes. » De la Super 8 1., 12. Platarque dit ailleurs . « Nous avons doncques pris de là imagination do dieu. » Opinions des philos., I. 6. Manilius s'exprime comme un moderne :
Quis credat tantas operum sine numine moles Ex minimis, cœcoque creatum fœdore mundum.
{Astr., I, 481.)
Il faut bien que cet argument fût non-seulement connu, mais qu'il parût puissant, puisqu'il inquiète Lucrèce.
Page 95, ligne 6. — Par des allusions précises...
Lucrèce désigne ici clairement toutes les formalités de la prière romaine. Ailleurs il repousse avec dédain la divination étrusque qui était si fort en honneur chez les Romains et que les Grecs ne connaissaient pas. Liv. VI. 86 et 379. Delille se trompe en disant que Lucrèce « n'a pas osé attaquer le fond de la religion romaine. » Les trois Règnes, Disc, prélira. N'est-il pas évident qu'il en sape les fondements, quand il méprise la science des aruspices : « Auspiciis hune urbem conditam esse, auspiciis bello ac pace. domi militiaeque omnia geri. quis est qui ignorer? » Tite- Live, VI, 41.
Page 100. ligne o. — Athéisme déguisé...
Cela n'est pas certain. Le stoïcien Posidonius prétendait qu'Epicure n'avait admis des dieux que'pour se dérober à l'indignation publique, et Cieéron fait parler de même Cotta. De nul. Deor., I, 44; III, I . Mais d'autres n'étaient pas si affirmatifs, et Claudien ne sait à quoi s'en tenir sur ce point :
Qua? numina sensu Ambiguo vel mil la putat, vel nescia nostri. {In Ruf.. I, 10.)
Bacon dit. non sans raison : « On prétend qu'au fond Épicure ne croyait pas qu'il existât de dieu, imputation qui ne me parait pas assez bien fondée. » Il cite une phrase d'Épicure et ajoute : « Platon n'aurait pas mieux parlé.
Ennius iit un jour au théâtre une profession épicurienne et tout le peuple applaudit :
Ego Deum genus esse semper dixi, et dicam cœlitum; Sed eos non curare opinor quid agat humanum genus.
Peut-on penser que le vieil Ennius fut athée? Nous ne nions ni n'affirmons l'athéisme des épicuriens, mais nous pensons que c'est un problème non encore résolu.
Page 100, ligne 13. — Le consentement universel...
11 est remarquable que cet argument dont la philosophie a fat depuis un si grand usage ait pour auteur Épicure; le premier il l'a employé : « Solus enim vidit , primum esse Deos, quod in omnium animis eorum notionem impressisset ipsa natura. » De nat. Deor., 1, 16.
Page 101, ligne 5. — D'une plus fuie étoffe...
On a beaucoup ri de ces dieux au corps subtil et on a eu raison; mais il est juste de remarquer que tous les anciens, excepté Platon . n'ont jamais imaginé des âmes humaines ou divines qui ne fussent composées de matière plus ou moins subtile. Dans le christianisme primitif ces idées subsistent. Tertullien pense que nous verrions le corps de Dieu. si nos sens étaient assez fins. De Anima, 22. — Faute de mieux, Épicure spiritual isait, si l'on peut dire, la matière. Son impuissance peut paraître plaisante, mais non son effort. La substance divine, disait-il, n'est pas visible, mais intelligible : « Ut non sensu, sed mente cernatur. » Cicéron. De nat. Deor., I, 18.
Page 102, ligne 2. — L'idéal de la félicité...
La sagesse, selon Lucrèce, nous procure une vie semblable à celle des dieux :
Ut nihil impediat dignam Dis degere vitani. (III, 323.)
C'est à peu près ainsi que les Indiens, qui regardent l'entière inaction comme l'état le plus parfait, donnent au sou-
verain Être le surnom d'immobile* Montesquieu, Esprit des lois, XIV, 5.
Page 104, ligne 13. — Philosophique langage...
La première maxime est celle-ci: «Un être heureux ei immortel n'a point de peine et n'en l'ait à personne. » De nal. Deor., I, 31.
C'est ce que dit aussi Lucrèce :
Omriis enim per se Di\ ùm natura necesse est Immortali aevo summa cum pacc fruatur. (II, 645.)
L'homme pieux doit donc être sans crainte et sans espérance, puisque la Divinité
Nec bene promu ri lis capitur, oec tangitur ira. (II, 050.)
De là une adoration désintéressée : « Pie, sancteque colimusnaturam excellentem atque praestantem. » De nul. Deor., I, 20, et I, 17.
Lucrèce aussi s'arrête en extase devant celle paix divine :
Nam proh! sancta Deum tranquilla pectora pace. (II, 1093.]
D'autres écoles adoptent pour d'autres raisons ce quiétisme épicurien. Un néoplatonicien enthousiaste et plus ou moins mystique, Porphyre, dans sa lettre à Anébon, ne parle pas autrement qu'Épicure : « Les dieux sont impassibles ; c'est donc vainement qu'on pense les concilier, les fléchir par des invocations, des expiations, des prières... ce qui esl impassible ne peut être ni ému, ni contraint. »
Toute la philosophie antique, celle même qui attaque vivemenl Épicure, est, en religion, épicurienne à demi; car si elle reconnaît la bonté des dieux, elle ne veut pas croire ii leur justice vindicative : « Hoc quidem commune est omnium philosophorum... numquam nec irasci Deum, nec nocere. » Cicér., De Offic, III, 28. L'épicurismc, on le voit, n'était pas si hardi qu'on pense et répondait à l'opinion générale fatiguée et désabusée du paganisme.
Page 108, ligne 7. — Une décision tranquille...
« Épicure avait voulu mettre fin à toutes les disputes subtiles dont les dieux avaient été l'occasion. » Plutarque. Fragments, S. Pythagore, Platon, les stoïciens discutaient sur la nature des demi-dieux, des démons. « Épicure ne reçoit rien de tout cela. » Idem, Opinions des phil., I, 8. Épicure était aussi le seul philosophe qui n'admît pas la divination. Cicéron, de Dicinul., I, 3.
Page 110, ligne 17. — Épicure seul...
A la divination par le vol des oiseaux et les entrailles des victimes il faut ajouter celle qui se faisait par les sorts, par l'évocation des ombres, par l'eau, par le feu, par les plantes, par les noms, etc. Voir Cicéron, de Divinat., II, 72 et passim. Cicéron, qui se moque si bien de ces préjugés en philosophe, lorsqu'il parle en citoyen est d'un autre avis : « Je pense qu'il y a une divination et que c'est réellement une partie de cette science que l'art d'observer les oiseaux et tous les autres signes. » De Leg., II, 13. L'obligation qui est imposée à Cicéron homme politique de soutenir la divination prouve que la polémique épicurienne n'était pas inutile.
Page 1 16, ligne 29. — Par d'inutiles peintures...
Il ne s'agit pas seulement de peintures poétiques. A Rome, dans les temples ou ailleurs, il y avait des tableaux représentant les supplices infernaux, comme nous l'apprend un esclave de Plaute :
Vidi ego multa ssepe picta, quse Acherunti fièrent Cruciamenta.. . (Captifs. V, ï, 1.)
Ces tableaux faisaient peur. Nous savons par Cicéron qu'au théâtre, quand un héros tragique échappé des enfers disait d'une voix caverneuse : « Adsum alquc advenio Acherunle... » les femmes et les enfants tremblaient. » Tuscul., I, 16.
Page 118, ligne 10. — Des espérances confuses...
On peut dire des anciens, si occupés de politique et de plaisirs, ce que Bossuet disait de ses contemporains affairés : « Nous ne désirons même pas l'immortalité ; nous cherchons des félicités que le temps emporte. » Cela peut s'appliquer aux Romains, si actifs, si peu rêveurs, surtout sous la république. Au temps de l'empire, les sentiments changent; la désoccupation politique et le malheur donnent alors du prix à l'idée de l'immortalité.
Page 121, ligne 22. — Et non pas de l'espérance...
Cicéron pense que c'est la croyance à la vie future selon la Fable qui fait craindre la mort : « Idcirco mortem censés esse sempiternum malum. » Tuscul., I, 5.
Sénèque, pour consoler Marcia, une mère qui avait perdu son fils, croit pouvoir calmer sa douleur en lui apprenant qu'il n'est pas de vie future et que, par conséquent, le cher défunt jouit d'un parfait repos : « Cogita nullis defunctum malisaffîci; illa quae nobis inferos faciunt terribiles, fabulam esse; nullas imminere mortuis tenebras, nec carcerem, nec flumina flagrantia igné, nec oblivionis amnem, nec tribunal ia, et reos, et in illa Iibcrtate tam laxa ullosilerum tyrannos. Luserunt ista poeta3, et vanis nos agitavere terroribus... Excepit illum magna et aeterna pax. » Consol. ad Marcia/n, 19. Pour oser donner une pareille consolation à une femme, à une mère qui pleurait un fils plein de jeunes ver tus, ami des dieux, et qui par la pureté de ses mœurs avait mérité d'entrer encore enfant dans un collège de prêtres : « hacsanctitate morumeffecit, ut puer admodum dignus sacerdotio videretur. » 24, il fallait bien que la vie future offrît peu d'espérances el qu'elle fût un objet d'horreur môme pour les âmes pieuses et les plus méritantes.
Plutarque va jusqu'à dire que le superstitieux qui croit aux enfers envie l'athée : « Il aimerait bien chèrement, et trouverait bien heureux la disposition et condition de l'a-
théiste, comme une franchise et liberté. » De la Superstition, 3 1 .
C'est aussi le cri de joie du doux Virgile quand il a mis sous ses pieds ces craintes :
Atque metus omnes et inexorabile fatum Subjecit pedibus, strepi tunique Acberuntis avari.
Page 122, ligne 1. — Vidée de la rémunération...
On peut se figurer quelles devaient être chez les anciens les idées du peuple sur la vie future, en lisant les chants funèbres des Grecs modernes, qui en sont encore à Charon, et jamais ne parlent ni de peines, ni de récompenses. Le christianisme même, après tant de siècles, n'a pas pu faire pénétrer l'idée d'une rémunération dans ces imaginations demeurées païennes. Voir Fauriel, Chants popul. de la Grèce moderne.
Page 124, ligne 9. — Les apparences de la vie...
C'était le royaume des ombres.
De là ces mots ordinaires dans la poésie latine : « Umbrae tenues, graciles, silentes, pallentes, simulacra luce carentum, cava sub imagine formœ, domos vacuas et inania régna. » Ce triste lieu était peuplé de monstres. « Qualia poetœ inferna monstra finxere. » Sénèque, de Ira, II, 35.
Le plus souvent c'était une noire région ignorée et terrible : « Tenebrarum metus, in quas adductura mors creditur. » Sénèque, Lettres, 82. Ajoutez à cela que les fictions des poètes en avaient augmenté l'horreur : « Multorum ingeniis certatum est ad augendam ejus infamiam. Descriptus est carcer infernus et perpétua nocte oppressa regio. » Ibid. Dans une tragédie de Sénèque, Hercule a visité le sombre royaume et décrit ce qu'il a vu : « Vidi... noctis aeternae chaos. » Herc. fur., 610. « Chaos caecum, squalidao mortis specus. » Med.,li\. « Inane chaos. » Ovid., l<"asl., IV, 597. « Loca nocte silentia late. » Virg., Aïu., VI, 265. Plusieurs pages ne suffiraient pas à recueillir toutes les expressions
pareilles à celles-ci : « Descendere nocti, — loca plena timoris, — selernae caliginis, — nigra formidine, — silentem nocte perpétua domum. »
Page 126, ligne 5. — Ses plus douces espérances...
« La cupidité de toujours être, qui est le plus véhément de tous les désirs, surpasse en doux contentement cette puérile crainte des enfers. » Plutarque, Qu'on ne peut vivre heureux, 56.
ï 11 ne s'en faut guères, que je ne dise, que tous, tant hommes que femmes, voudraient plus tost porter l'eau en vaisseaux percés, comme les Danaïdes, que de périr du tout, afin de pouvoir seulement demeurer en estre. » lbid. On voit que ce n'est là qu'un argument de polémique que Plutarque lui-même hésite à employer. Ils sont bien rares, chez les anciens, les passages où la vie future, selon la mythologie, est regardée comme désirable.
Page 128, ligne 14. — Conserver un reste de vie...
Ceux même qui ne croyaient plus aux fables éprouvaient encore de vagues terreurs. « Sed restât miseris vivere longius. » Sénèque, Troyennes , 878. « La superstition fait sa peur plus longue que sa vie, et attache à la mort une imagination de maux immortels : et lorsqu'elle achève tous ses ennuys et travaux, elle se persuade qu'elle en doit commencer d'autres qui jamais n'achèveront. » Plutarque, de la Superst., 4. C'est pourquoi, dès le début de son poëme, Lucrèce dit si naturellement que les hommes ne seront tranquilles que quand ils verront un terme fixe à la vie et à leurs malheurs.
Si certam fi nom esse vidèrent /Erumnarum hommes.. .
Ils vivent dans les angoisses :
jEternas quoniam pœnas in morte timendum. Par le mot pœnas, il ne faut pas entendre un juste chàti-
ment réservé au crime, mais les misères dont la religion menace indistinctement tous les hommes. I, 10S-112; 111,44
Page 132, ligne 8. — Pas même devant le crime...
L'idée de Lucrèce est très-juste. La trop grande peur de la mort est corruptrice. Qu'on se rappelle à quelles extrémités se sont portés les païens pendant, la peste d'Athènes elles chrétiens pendant la peste de Florence. Thucydide l'a dit : « On pensait qu'il fallait tout donner à la volupté... La crainte des dieux ne retenait personne... avant d'être frappés, il leur semblait naturel de jouir de ce qui leur restait à vivre. « Boccace, dans le Décamêron , fait les mêmes observations sur la peste de Florence, et Manzoni, dans les Fiancés, sur celle de Milan. Voir l'excellente étude de M. Jules Girard sur Thucydide, où ces descriptions sont comparées.
Page 432, ligne 47. — Sans espérance et sans justice...
La doctrine chrétienne elle-même condamne la peur sans espérance et sans amour de la justice : « Tant qu'on est touché par la seule terreur des supplices, s.ins aucun commencement d'amour de la justice, on n'est jamais converti comme il faut. » Bossuet, Avert. sur le livre des Réflexions morales, § 22.
Page 133, ligne 4. — Faute de faire ces distinctions...
Les chrétiens disent avec Lactance {Inst. div., III, 47) : « S'il n'est pas de vie future, volons, tuons, rapiamus, necemus ; » Lucrèce, au contraire, prétend que c'est la crainte de la vie future qui pousse au vol et au meurtre. D'où vient cette différence étrange? C'est que les chrétiens, espérant en la justice divine, n'ont pas à se disputer les biens de ce monde, tandis que les païens, en face d'un avenir qui sera horrible, qu'ils aient été justes ou non, se jettent en désespérés sur les biens présents. Faute de connaître les idées antiques, on ne comprend rien au raisonnement de Lucrèce,
qui n'est pas faux, bien qu'il aille, pour ainsi dire, à rebours.
Page 135, ligne 20. — Que la mort n'est rien...
« Nil igitur Mors est, ad nos neque pertinet hilum. » III, 842. Voici la pensée d'Épicure : « Tant que nous vivons, la mort n'est point encore ; quand elle est survenue, nous ne sommes plus rien nous-mêmes. » Diogène Laërce, X. 244. — On a fait là-dessus ce distique concis :
Pourquoi contre la mort tant de cris superflus? Je suis, elle n'est point; elle est , je ne suis plus.
Bayle, dans son Dictionnaire (art. Lucrèce), relève fort bien le sophisme des épicuriens : « Us ne peuvent pas nier que la mort n'arrive pendant que l'homme est doué encore de sentiment. C'est donc une chose qui concerne l'homme, et de ce que les parties séparées ne sentent plus ils ont eu tort d'inférer que l'accident qui les sépare est insensible... L'amour de la vie est tellement enraciné dans le cœur de l'homme que c'est un signe qu'elle est considérée comme un très-grand bien; d'où il s'ensuit que de cela seul que la mort enlève ce bien, elle est redoulée comme un très-grand mal. A quoi sert de dire contre cette crainte : Vous ne sentirez rien après votre mort? Ne vous répoudra-t-on pas aussitôt : C'est bien assez que je sois privé de la vie que j'aime tant9» Bayle ne fait que développer ici, à son insu peut-être, cette courte et vive réfutation de Lactance : « Quam argute nos fefellitllpicurus ! Quasi vero transacta mors timeatur. quiajam sensus ereptus est, ac non ipsum mori, quo sensuseripitur.;. mors misera non est, aditus ad mortem est miser. » Jnstit. rftt>.,III, 47.
Page 136, ligne 7. — Reste de vie dans le tombeau...
« Sub terra censebant reliquam vitam agi mortuorum. » Cicéron , Tuscul., I, 16. Lucien, qui se moque de cette croyance, fait parler un mort répondant à son père qui le pleure : « Peut-être ce qui t'atllige, c'est de penser aux
ténèbres qui m'environnent, et tu crains que je n'étouffe enfermé dans mon tombeau. » Sur le deuil, 18, trad. de Talbot.
« En sorte qu'un mort qui n'a laissé sur la terre ni ami, ni parent, est réduit à ne point manger et condamné à une faim perpétuelle. » Lucien. Sur le deuil, 9. « Vous figurez-vous que ce vin filtre jusqu'à moi? » Ibid.. 19. « Combien n'ont pas été jusqu'à immoler sur des tombeaux, dés chevaux, des concubines, des échansons! » Ibid., 14. Voir Plutarque, Qu'on ne peut vivre heureux. 56. — C'est sans doute par allusion à ces croyances païennes que les livres chrétiens répètent : « Les bienheureux n'auront ni faim ni soif. »
Page 136, ligne 18. — Qui jusque dans la tombe...
Il subsiste encore dans notre langue religieuse des vestiges de ces croyances antiques : « Ici repose, etc.; que la terre te soit légère ! » Chez les anciens cela se prenait à la lettre. Cicéron. Tuscul.. III, 44.
Martial a fait, non sans grâce, ces vers sur la mort d'une jeune fille :
Mollia non rigidus cespes tegat ossa. née illi. Terra, gravis fueris : non fuit illa tibi. (V, 35 )
Contre un ennemi on faisait cette imprécation :
Gravisque tellus impio capiti incubet.
(Sénèque, Hippolyte, 1280.)
Voir sur ces sentiments et ces usages le beau livre de M. Fustel de Coulanges: La cite antique, ch. I.
Page 140, ligne 10. — A dû fortifier le cœur...
Le stoïcisme cherche aussi à dissiper la crainte d'une mort sans sépulture : «. Utrum projectum aves différant, an consumatur.... quid ad illum'?... Nuîlî reliquias meas.COmmendo : ne quis insepultus esset, rerum natura prospexit. » Sénèque, Lettres, 92. Le stoïcien rend hommage sur ce
point à la sagesse épicurienne et cite ce vers de Mécène : « Nec tumulum euro; sepelit natura reliclos! » lbid. Voir Lucain, Vil, 208.
Page 148, ligne 15. — Un poète contemporain...
Les beaux vers de Lamartine paraissent avoir été inspirés par Sénèque : « Si luinc naturam vocas, Fatum, Fortunam, omnia ejusdem Dei nomina sunt, varie utentis sua potestate. » (De Benef., IV, 9.)
Page 152, ligne 4. — Loi universelle.
Rem gigni patitur nisi morte adjuta aliéna.
(Lucrèce, I, 264.) Non périt in tanto quicquam (mihi crédite) mundo, Sed variât faciemque novat, nascique vocatur.
(Ovide, Métam., XV, 254.)
M. de Lamartine reconnaît la même loi dans le monde moral :
On sent à ce travail qui change, brise, enfante, Qu'un éternel levain dans l'univers fermente... Que le temps naît du temps, la chose de la chose, Qu'une forme périt afin qu'une autre éclose, Qu'à tout être la fin est le commencement, La souffrance, travail, la mort, enfantement.
{Jocelyn, 3e époque.)
Page 161, ligne 15. — C'est le péché même...
Bossuet revient sur la même idée : « Si vous voulez voir, chrétiens, des peintures de ces gouffres éternels, n'allez pas rechercher bien loin ni ces fourneaux ardents, ni ces montagnes en soufrées qui vomissent des tourbillons de flammes, et qu'un ancien appelle des cheminées de l'enfer, « ignis « inferni fumariola. » (Tertull.) Voulez-vous voir une vive image de l'enfer et d'une àme damnée, regardez un pécheur. » Plus loin, il appelle les pécheurs « les damnés vivants. » 2' serm. sur l'exaltât, de la sainte croix.
Je ne sais si Bossuet est ici bien orthodoxe. Le quatrième
APPENDICE. 3~i5
concile de Latran, en 121o, a condamné un certain Amalaric, docteur de Paris, « qui docuit infernum non esse locum specialem; sed... eum, qui in statu peccati mortalis versatur, in se ipso habere infernum. » Liebermann, Instituliojies Iheologicœ, t. V.
Il est vrai que sur ce point Bossuet tient souvent un tout autre langage qui n'a plus rien de commun avec celui de Lucrèce.
Page 164, ligne 10. — User la crainte en usant la surprise...
L'idée de Lucrèce se retrouve partout sous des aspects divers. Balzac, au xvue siècle, disait : « Il n'y a que la première nuit, non plus que la première mort, qui ait mérité de l'étonnement et de la tristesse. » Le calme que demande le poëte se trouve dans ce beau mot de Descartes à ses amis qui assistaient à ses derniers moments : « Ètesvous donc étonnés de voir mourir des hommes? » De plus, dans toute société où il existe une grande inégalité de conditions, l'idée de l'égalité devant la mort sera bien reçue. De là ces lieux communs d'Horace : « Pallida mors aequo puisât pede pauperum tabernas, regumque turres. » C'est aussi le fond des Dialogues des morts de Lucien. La Bruyère dit avec raison : « Si de tous les hommes les uns mouraient, les autres non, ce serait une désolante affliction que de mourir. » Quant à l'énumération des illustres trépassés, on la trouve partout, dans de vieux cantiques de l'Église, dans les profanes rêveries du poëte Villon : « Mais où est le preux Charlemaigne! » Hamlet s'enivre de ces noires réflexions : « Alexandre est redevenu poussière, etc. » Sait-on pourquoi ce genre de consolation ne sera jamais abandonné? C'est qu'il n'en est pas beaucoup d'autres.
Page 167, ligne 1o. — Les ennuis, les divertissements...
Sénèque, dans son traité sur la Tranquillité de l'àmc, ch. 2, a peint avec force cet ennui romain, ce dégoût de soi-
mémo et cette inconstance furieuse qui selon les moralistes de tous les temps ne peut ôtre fixée que par une foi philosophique ou religieuse. « Omnis stultitia hiborat fastidio sui. » Sénèque, Lettres, 9. — « Non contingit tranquillitas, nisi immutabile ccrtumquejudicium adcptis. » 2o. — « 0 homme, où courez-vous d'affaire en affaire, de distraction en distraction, de visite en visite, de trouble en trouble? vous vous fuyez vous-même. » Bossuet. « De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le remuement. » Pascal.
Page 171, ligne \. — Deux moitiés d'éternité...
Lucrèce parle exactement comme Pascal, qui dit : « Quand je considère la petite durée de ma vie, absorbée dans l'éternité précédant et suivant... je m'effraye. » (Édit. Havet. XXY. 16.) Seulement le poè'te ne s'effraye pas, il voit, au contraire, dans la tranquille éternité qui nous a précédés, l'image séduisante de l'éternité tranquille qui nous suivra :
Respice item quam ail ad nos ante acta vetustas Temporis œterni fuerit, quam nascimur ante. Hoc igitur spéculum nobis natura futuri Temporis exponit post mortcm denique nostram.
Il semble répondre d'avance aux angoisses de Pascal :
Numquid ibi horribile apparet. num triste videtur...
(III, 970.) Page 174, ligne 3. — La volupté...
Proposer le bonheur pour fin dernière de la philosophie n'est pas absolument une erreur. Tout dépend du sens qu'on attache à ce mot. Varron, qui n'était pas épicurien, disait : « Nulla est homini causa philosophandi. nisi ut beatussit. » Lorjistor. de phil., § M édit. de M. Chappuis, 1868). Montaigne : « Toutes les opinions du monde en sont là, que le plaisir est nostre but, quoyqu'elles en prennent divers moyens : aultrement on les chasseroit d'arrivée; car qui escouteroit celuy qui. pour sa fin, establiroit nostre peine et mesaise? Les dissensions des sectes philosophiques en ce
sens sont verbales... quoy qu'ils disent, en la vertu mesme, le dernier but de nostre visée, c'est la volupté. Il me plaist de battre leurs aureilles de ce mot qui leur est si fort à contre-cœur, etc. » Liv. I, 19. Le christianisme lui-même déclare résolument par la bouche de Bossuet que « toute la doctrine des mœurs tend uniquement à nous rendre heureux. Le maître céleste commence par là. » Médit, sur l'Évang., Xe jour. Où placera-t-on le bonheur? Là est la question.
Page 175, ligne 5. — Oter leur frein aux passions...
Delille, après avoir fait le tableau des mœurs abominables de Rome, ajoute : « A cette époque, un poëte qui venait, sur les pas d'Épicure, annoncer aux Romains l'indifférence des dieux pour les choses humaines, recommander la jouissance du présent, traiter de fable un avenir vengeur... devait, escorté des passions pleinement affranchies, arriver rapidement à la faveur publique, et se faire lire avec plaisir par une génération avide de crimes et d'impunité. » Les trois Règnes, Disc, prélim. C'est de la pure déclamation. La morale de Lucrèce, au contraire, contient, condamne, flétrit les passions contemporaines. Le poëte n'est si éloquent que pour être si irrité contre elles. Le P. Tournemine va plus loin : « Il n'y a que l'envie d'apaiser les remords qui fasse écouter- Lucrèce. » Remarq. sur Lucr. Voilà un jugement qui est fait pour nous inquiéter et nous humilier, nous qui tâchons ici de faire écouter Lucrèce.
Page 176, ligne 20. — Une morale sévère...
« Cet homme que vous dites esclave de la volupté, Épicure vous crie qu'il n'est pas de bonheur sans sagesse, honnêteté, vertu. » De Fin., I, 18.
Voir dans le poëme rémunération des vices qu'Épicure est venu combattre : « superbia, spurcitia, petulantia, luxus, etc. » V, 45. Aussi l'empereur Marc-Aurèle ne s'est point faii scrupule de fonder à Athènes une chairo d'épicurisme en y
attachant un traitement de dix mille drachmes. Du reste, lui-même raisonne souvent en épicurien.
Page 177, ligne 3. — Leur enchaînement fatal...
Lucrèce parait réfuter ici les stoïciens, qui étaient fatalistes et disaient : « Causa pendet ex causa, privata ac publica longus ordo rerum trahit. » Sénèque, de Provid., 5. Cette force fatale était appelée par eux Dieu ou Providence. Cicéron a raison quand il trouve ridicule cette « chimère de la déclinaison des atomes ». De Falo, 20. Mais Épicure devait tenir beaucoup à établir sur n'importe quel principe la liberté humaine pour répondre indirectement aux religions, aux doctrines philosophiques, aux poëtcs, qui mettaient l'homme entièrement sous la main des dieux ou du destin. Heconnaîlre que l'homme est libre, c'était enlever quelque chose au pouvoir divin. Yoy. Diogène L., X, -134.
11 est singulier qu'Épicure, étant donné son système physique, ait si hautement proclamé le libre arbitre ; peu de philosophes ont été sur ce point plus fermes et plus nets : « La liberté que nous avons d'agir comme il nous plaît, dit-il , n'admet aucune tyrannie qui la violente ; aussi sommes-nous coupables des choses criminelles, de môme que ce n'est qu'à nous qu'appartiennent les louanges que mérite la prudence de notre conduite » Diogène Laè'rce, liv. X, § 433, Lettre à Mènécêe. Épicure repoussait le fatalisme et disait : « La nécessité du destin n'existe pas. » Nous venons de dire pourquoi.
Page 182, ligne 3. — 5e détacher des affaires.
« Quid est beata vita? securitas et perpétua tranquillitas. » Sénèque, Lettres, 92 ; de Vit. beat., 3. Sénèque dit de répicurisme et du stoïcisme : « Utraque secta ad otium di versa via miltit. » De Otio sap., 30. — Faut-il donner ici les formules par lesquelles les Grecs désignaient toutes les nuances de ce bonheur et les divers états de l'âme arrivée à ce parfait repos recommandé par les doctrines? On aspirait
à Y apathie, à Yathaumasie, à Yalaraxie, à Yeuthymie, à Yaponie, à Yaochlësie, à Yathambie, à Yatyphie, à Yacalaplexie. Il ne faut pas se laisser effrayer, comme le personnage de Molière, par ces mots grecs qui désignent, non des maladies, mais les biens de l'âme. Tout cela veut dire la tranquillité dont on tenait à distinguer et à nommer toutes les délices. Bien des anciens ont composé des traités sur ce sujet ; tout le monde connaît ceux de Sénèque et de Plutarque. C'était le fonds de tous les livres de morale pratique.
Page 183, ligne I. — Fuyaient les honneurs...
Ainsi fit Lucullus : « Il quitta soudainement toute entremise du gouvernement des affaires de la chose publique, pour ce qu'il veist qu'elle avoit desja pris coup , et qu'il estoit trop mal aisé de la retenir qu'elle n'allast en précipice. » Plutarque, Lucullus, 78.
Ce fut aussi le sentiment d'Atticus : « Quod neque peti more majorum, neque capi possent conservatis legibus... neque geri e republica sine periculo, corruptis civitatis moribus. » C. Nepos , Alticus. — Salluste pense de môme : Magistratus et imperia, postremo omnis cura rerum publicarum, minime mihihac tempestate cupiunda videntur, etc. » Jugurtha, 3.
On désespérait de l'État : Bien des gens pensaient ce que les partisans de César osaient dire tout haut. A Cicéron qui demandait où en était la république, Curion répondait : «Quam rempublicam ?... nullam spem reliquam. » Lelt. à Atlic., X, 4. — Dolabella engage Cicéron, son beau-père, à ne pas rester attaché a un fantôme. Ad divers., IX, 9. — «La république n'est plus qu'un nom, appellationem sine corpore, » disait César, fort intéressé à le dire. Cicéron lui-même est souvent incertain, dégoûté, découragé.
On en vint à ne plus se soucier que de la cité universelle, c'est-à-dire, selon les stoïciens, des choses divines et humaines. « Huic majori reipublicœ et in otio deservire possumus. » Sén., de Otio sap., 31. Virgile parle en épicurien
quand il méprise les luttes de la liberté, insanum Forum, quand il déclare que rien n'émeut le sage, ni les affaires de Rome, ni le Dace descendant de l'Ister conjuré,
. . . Non res romanse perituraque régna, Aut conjurato desceadens Dacus ab Istro.
On n'a plus même de patriotisme. Cette indifférence générale explique le succès de la doctrine épicurienne.
Page 186, ligne 4. — Professions île foi...
Indiquons le sens philosophique de certaines expressions : « vera ratione » signifie la vraie, l'unique sagesse, c'est-àdire l'épicurisme. Voy. encore liv. III, v. 46. — « Vivere parce... neque penuria parvi, » grand principe d'Épicure qui disait, par exemple : « Je suis plus avancé que mon ami Métrodore; je n'ai besoin pour vivre que d'une demi-obole, tandis qu'il lui faut encore une obole entière. » Sénèque, Lettres, 18. — o Parère quietum, » autre principe épicurien sur l'indifférence et l'abstention politique.
Voir sur la morale, liv. II, 37-54; III, 70-78; V, 1425- 1433; VI, 9-34.
Page 193, ligne 22. — Le bien le plus précieux...
L'image de Lucrèce, suave mari macjno... est peut-être empruntée à Épicure qui « mettait, dit Plutarque, le souverain bien en un profond repos, comme en un port couvert de tous les vents et de toutes les vagues du monde. » — Du reste, l'idée du poëte est bien simple et chacun a eu l'occasion de l'exprimer. Qui de nous n'a dit comme un poêle grec : « Il est doux de contempler la mer du rivage? » La Phèdre de Racine
Pensait toujours du port contempler les orages.
Quand les vents au dehors faisaient rage, le voluptueux Tibulle s'écriait dans son lit :
Quam juvat immites ventos audire cubantem!
Bernardin de Saint-Pierre nous dit pourquoi : « Dans le mauvais temps, le sentiment de ma misère humaine se tranquillise en ce que je vois qu'il pleut et que je suis à l'abri... Je jouis alors d'un bonheur négatif. » xne Étude de la nat. A son insu, Bernardin explique bien le bonheur de Lucrèce, qui est précisément le bonheur négatif recommandé par sa doctrine.
Page 198, ligne 2. — Saisir les allusions...
Bien que ces peintures soient toujours très-générales, les allusions y sont sensibles. En écrivant ce vers et les suivants : a Certare ingenio, contendere nobilitate, » II, 11, le poé'te pensait évidemment aux luttes de Rome, à la fin de la République, à l'ardente rivalité des hommes nouveaux et des patriciens. — Cet autre vers : « Ad summas emergere opes rerumque potiri, » II, 13, résume l'histoire de Marius et de Sylla, qui sera celle de Pompée et de César et de tant d'autres. Plus loin, cette brillante description : « Si non aurea sunt juvenum simulacra per aedes..., » II, 23, qui semble au premier abord une description de fantaisie, peint une opulente maison romaine. Ces vers, je le sais, sont traduits d'Homère, Odyssée, VII, 1 00, mais n'est-il pas naturel de penser que plus d'un amateur romain, en un temps où on était si fort épris du grec, mettait de l'érudition dans son luxe et sç plaisait à reproduire dans son appartement les magnificences vantées du palais d'Alcinoiis? On sait jusqu'où l'empereur Adrien poussera ce luxe archaïque. N'avons-nous pas à Paris une maison de Pompéi ? Marc-Aurèle constate ce luxe en déclarant qu'il ne veut pas « de ces flambeaux soutenus par des statues ». I, 17.
Il est encore plus facile de sentir sous la broderie poétique le tissu de la doctrine. Tout ce magnifique début, « suave mari magno... » renferme un précepte sur l'impassibilité épicurienne , Yalaraxie. Nous ne parlerons pas des vers purement philosophiques, où chacun peut reconnaître les formules de l'école. Mais la peinturo même des plaisirs
champêtres a une valeur doctrinale, « attamen inter se prostrati in graminc molli....» II. 29. Épicure recommandait la campagne comme le vrai séjour de la sagesse et du bonheur simple, epiXa-|'pr'aEiv, Diogène. liv. X, 120. De là ces mots : o Non magnis opibus. » Les commentateurs ne remarquent pas que les mots « inter se » sont une allusion aux douceurs de l'amitié dont Épicure faisait une des principales joies de la vie.
Page 200, ligne 18. — A la tyrannie de la passion...
Nous ne croyons pas devoir exposer longuement la trop simple et bizarre psychologie d'Épicure. Selon lui, toutes nos idées nous viennent du dehors. Les objets extérieurs laissent échapper des simulacres, des images, des enveloppes légères qui parcourent les airs avec une rapidité merveilleuse et pénètrent en nous par la porte des sens. L'atmosphère est remplie de ces simulacres qui assiègent nos organes, voltigent autour de nous, entrent en nous et produisent toutes les opérations de notre esprit. Dans la veille ils nous font voir les objets, dans le sommeil ils se glissent en nous à notre insu et en se mêlant font naître des visions fantastiques. C'est alors, pourrions-nous dire aujourd'hui, le pêlemêle d'un kaléidoscope. Ce sont de pareilles images de beauté et de fraîcheur qui excitent en nous l'amour et que l'on fait bien de brouiller par une savante inconstance pour qu'elles ne s'impriment pas en nous. La même théorie explique l'origine des idées, les effets de l'imagination et les troubles du sentiment. Liv. IV, 1003.
Page 202, ligne 14. — Dépenser en folies..
Ce tableau est bien romain, surtout la longue énumération des dépenses. A Rome la trop grande dépense en amour était regardée comme une honte. Voyez, dans les comédies de Plaute, les jeunes amoureux au milieu de leurs transports; au moment de s'engager dans une passion ils n'ont qu'un scrupule : Quoi! compromettre ma fortune, mon
crédit, mon bien ! Le seul danger, c'est la dépense ; le seul déshonneur, c'est la dépense. On ne supporterait pas chez nous, sur la scène, un amoureux calculateur. Pour Plaute, ces jeunes gens sont les sages. Ce que Plaute nous fait voir avec une vérité comique, Lucrèce nous le montre avec une tristesse amère et une grande élévation poétique. Nous faisons ces remarques parce qu'un lecteur moderne risque fort de ne pas sentir ce qu'il y a dans ces vers de mépris romain et d'indignation.
Page 206, ligne 14. — Railler un ami...
C'est ici une allusion à des plaisanteries romaines. Je m'étonne que les commentateurs n'aient point rapproché de ces deux vers ceux d'Horace qui nous dépeint une scène de ce genre. Odes, liv. 4, 27. Dans un festin, des jeunes gens se disputent et en viennent aux mains. Horace les ramène à la paix et à la joie par une proposition enjouée. Il fera raison aux convives à condition que le plus jeune de la troupe, un adolescent timide, lui dira le nom de sa maîtresse. Celui-ci hésite et finit par se laisser arracher son secret. Comme il était sans doute en proie à une courtisane dangereuse, Horace s'écrie : «Ah! miser ! » Cette petite scène de mœurs romaines est un joli commentaire des vers de Lucrèce.
Page 208, ligne 28. — De la comédie nouvelle...
Cependant les vers de Lucrèce ne sont pas empruntés à une comédie. A y regarder de près, les mots grecs que Lucrèce a semés dans ce morceau semblent plutôt appartenir à un poëme écrit en vers hexamètres ou en distiques. Peut-être avait-il sous les yeux une épigramme délicate comme on en trouve dans les Anthologies.
Page 209, ligne 14. — Euphémisme de la tendresse...
On pourrait faire l'histoire de cette idée : « Ne dites-vous pas du nez camus qu'il est joli, de l'aquilin, que c'est le nez royal? et quel autre qu'un amant aurait comparé la pâleur à
la couleur du miel ? » Platon, Républ., liv. V. Horace, qui paraît se rappeler les vers de Lucrèce, voudrait qu'on s'abusât de même dans l'amitié et qu'on donnât un nom honnête aux défauts de ses amis. Il recommande ces euphémismes qui partent d'un bon cœur et qui rendent plus doux et plus aimable le commerce de la vie. Salives, I, 3, 48.— Ovide, en rusé corrupteur, enseigne comment on peut faire son profit de ces mensonges pour obtenir des faveurs. Ars am., II, 660. Le simple La Fontaine, qui ne voit pas même le mal, écrit bonnement et sans façon : a Pour peu que j'aime, je ne vois dans les défauts des per-onnes non plus qu'une taupe qui aurait cent pieds de terre sur elle. » Lettres.
Page 216, ligne 21. — Cette mutuelle concession.
Si on veut voir un de ces heureux mélanges de doctrines, il faut lire les Lettres de Sénèque. Quand elles ne nous offrent que l'idéal du sage stoïcien, elles sont insupportables par leur mépris fastueux pour tous les biens de la vie. Mais lorsque Sénèque, qui estimait fort Épicure. lui emprunte son esprit et ses maximes et fait une part aux besoins légitimes delà nature, il devient raisonnable et persuasif. Son stoïcisme en s'amollissant prend du crédit et du charme.
Page 218, ligne 16. — Non l'école, mais l'ëiable...
Le mot est de Cicéron s'adressant à Pison : « 0 le nouvel Épicure! Epicure noster, ex hara producte, non ex scola. » Disc, contre Pison, 16. Hara est une étable ii porc. Cela rappelle le mot ironique d'Horace : « Epicuri de grege porcum. « Epit.j I, 4. Celaient là des aménités romaines que les stoïciens lançaient à leurs adversaires et quelquefois non sans raison.
Page 224, ligne •>. — Un cadran...
Schoell. Ilist. de lu lit t. romaine, t. II. — « Non congruebant ad horas cjus lincoc : paruerunt tamen cis annis undecentum. » Pline, Ilisl. nat., VII, 60.
Voir sur l'introduction des cadrans solaires les réflexions spirituelles d'un parasite qui se plaint de cette exactitude nouvelle et désolante qui fixe l'heure de se mettre à table, tandis que dans son enfance on ne consultait que son estomac, le meilleur des cadrans; venter erat solarium. Fragm. d'Aquilius, Ribbeck.
Page 225, ligne 9. — Alexandre...
Alexandro Magno rege inflammato cupidine animalium naturas noscendi, delegataque hac commentatione Aristoteli, aliquot millia hominum in totius Asiae Grœciaeque tractu parère jussa, omnium quos venatus, aucupia, piscatusque alebant, quibusque vivaria, armenta, alvearia, piscinae, aviaria in cura erant : ne quid usquam genitum ignoraretur ab eo... quinquaginta ferme volumina illa praeclara de animalibus condidit. » Pline, Hist. nat., liv. VIII, 47. — Athénée, liv. IX.
Page 225, ligne 15. — Aristote.
« Son Histoire des animaux est peut-être encore aujourd'hui ce que nous avons de mieux fait en ce genre... Il les connaît peut-être mieux et sous des vues plus générales qu'on ne les connaît aujourd'hui... » Buffon, 1er Disc, sur l'hist. nat.
Page 227, ligne 5. — Fidélité de l'interprète...
C'est surtout à la physique que s'appliquent ces mots de Lactance : « Epicuri sunt omnia quae délirât Lucretius. »
Page 233, ligne 3. — // s'est trouvé avoir des mains.
'ÀMaça^opa; [*èv cùv cpYiat ^ià to x^poc; e/.E'.v çp ov<jj.wTa7&v sivat tûv Çtjjuv KvSposrov. Plutarque, Amitié frai., 2. — A cela le judicieux Plutarque répond : « L'homme n'est pas le plus sage des animaux, pour autant qu'il a des mains: mais pour ce que de sa nature il est raisonnable et ingénieux, il a aussi de la nature obtenu des utils qui sont tels. » Ibid.
Page 235, ligne 1. — De la dent d'or...
Le bruit courut qu'en Silésie une dent d'or avait poussé à un enfant. Aussitôt les savants de prendre la plume. L'un dit que cette dent est envoyée de Dieu pour consoler la chrétienté affligée par les Turcs; d'autres conGrment ou réfutent cette opinion. On fait là-dessus des volumes. « 11 ne manquait autre chose à tant de beaux ouvrages, sinon qu'il fût vrai que la dent était d'or... On commença par faire des livres, et puis on consulta l'orfèvre. » Fontenclle, Hist. des oracles, IV.
Page 235, ligne 16. — Pline...
« Gallinaceorum cristae terrent. » Hist. nat., VIII, 19; Plutarque parle plus d'une fois de cette peur du lion. De l'Envie, 4.
Page 236, ligne 16. — Singulière ignorance...
« Épicure, postérieur à Eudoxe et à Platon, était resté dans la première enfance de l'astronomie. » Bailly, Hist. de l'astron., liv. VIII. Il faut remarquer, du reste, que, dans l'antiquité, les connaissances astronomiques ont eu de la peine à se répandre. Ainsi plusieurs Pères de l'Église, savants d'ailleurs, demeurent fidèles aux plus anciennes idées cosmographiques.
Page 239, ligne 11. — Cette indifférence...
Sur les corps célestes Épicure n'approuvait et n'improuvait aucune opinion des philosophes. « Il s'en tient, dit Plutarque, à son: il peut être. » Opin. desphil.,\, 14. Cicéron, qui se moque souvent de cette négligence indifférente d"Épicure, dit qu'il a l'air d'un homme qui fait de la philosophie en bâillant : « Qunc oscitans hallucinatus est. » De nat. Deor., I, 26. « Omnes istas esse posse causas Epicurus ait. » Sénèq., Questnat., VI, 20.
Page 239, ligne 22. — Les taches qu'on observe dans la lune...
Voici l'opinion de Démocrite selon Plutarque : « Et quant à ceste face qui nous apparoist en elle, tout ainsi comme ceste terre, sur laquelle nous sommes, a de grandes sinuositez de vallées, aussi est-il probable que celle-là est ouverte et fendue de grandes fondrières et baricaves, es quelles il y a de l'eau, ou bien de l'air obscur, au fond desquelles la clarté du soleil ne peut pénétrer, ains y default, et en renvoie icy bas la réflexion. » De la face de la lune., 21. — Cicéron dit, avec raison : a Épicure suit presque en tout Démocrite, et quand il change quelque chose, il me semble que c'est toujours en mal. » De Fin., I, 6.
Page 267, ligne 18. — Ce qu'il voit et ce qu'il invente...
D'Alembert dit, avec justesse : « La philosophie qui fait le mérite du poëte n'est pas celle qu'il peut arracher par lambeaux de certains livres; c'est celle qu'on trouve chez soi ou nulle part. Lucrèce en est un bel exemple. Quand est-il vraiment sublime? Est-ce quand il se traîne tranquillement sur les pas des autres? C'est quand il pense et sent d'après lui-même, quand il est peintre et non l'écolier d'Épicure. » Réflex. sur la poésie. — Voilà pourquoi, dans toute cette étude, nous cherchons surtout à deviner ce qui appartient en propre à Lucrèce.
Page 269, ligne 14. — Peindre l'infini...
I, 1002. — On ne peut faire comprendre l'espace infini et l'éternité qu'à l'aide de pareilles images. « Élevez, dit un prêtre bouddhiste, une vaste enceinte de murailles, qu'elle ait des milles de circonférence et des centaines de mètres de profondeur ; remplissez cette enceinte de grains de sable et qu'une fois, tous les dix mille ans, un ange enlève un seul grain de ce sable ; quand tous seront enlevés, vous ne serez qu'au commencement de l'éternité. »
Page 273, ligne 27. — Que la science soit, nouvelle...
Chénedollé, l'auteur du Génie de l'homme, pense, au contraire, que pour chanter la science il faut qu'elle soit déjà bien avancée. Il écrivait avec candeur sur un exemplaire de son livre : « J'avais eu, en faisant cet ouvrage, une grande pensée, c'était d'appliquer la poésie aux sciences; mais je crois que les sciences sont encore trop vertes, trop jeunes pour recevoir un pareil vêtement, etc. » M. Sainte-Beuve relève cette idée si peu juste: « Non, la poésie de la science est bien à l'origine; les Parménide, les Empédocle, les Lucrèce en ont recueilli les premières et vastes moissons. Arrivée à un certain, âge, à un certain degré de complication, la science échappe au poëte, le rhythme devient impuissant à enserrer la formule et à expliquer les lois. » Chateaubriand, t. II. — Voir Alex, de Humboldt, Cosmos, t. II, Guill. de Humboldt, Fréd. Schlegel.
Page 277, ligne 25. — Théorie des soulèvetnents...
« Quant aux rochers et croppes des montagnes, Empédocle estime qu'ils aient esté poulsez contremont, et soustenus dessoubs par la violence d'un certain feu bouillant, qu'il dit estre aux entrailles de la terre. » Plutarque, du Froid, 19. Voir Henri Martin, Timée, p. Il 2.
Page 280, ligne 4. — Chacun de ces éléments...
« Empédocle est d'opinion que devant les quatre éléments il y a de très-petits fragments, comme éléments devant éléments, de semblables parcelles, tous ronds. » Plutarque, Opin. des phil., ï, 13 et 17.
Page 280, ligne 17. — Propriétés hostiles...
C'est ce qu'Horace appelle concordia discors. Epist., I, 12. Claudien a dit :
Ncctit amicitiis quidquid discordia solvit.
(In Mail, cons., 72.)
Empédocle dit lui-môme, en parlant de ses éléments : a Quelquefois l'amour les réunit tous en un seul corps; d'autres fois la discorde se met entre eux et les divise. » Pseudo- Plutarque, sur Homère, 99.
Page 280, ligne 27. — Que de rapports...
Quoique nous n'ayons d'Empédocle que 450 vers épars, mutilés, un examen attentif y fait découvrir des traces visibles d'imitation. Remuons un peu cette poussière poétique. On y trouve des fragments de passages que Lucrèce a dû traduire pour les réfuter, par exemple, sur les monstres, liv. V, 876. Il adopte quelquefois des idées bizarres de son devancier sur les premiers essais de la création , sur les êtres incomplets, liv. V, 835. On rencontre çà et là des expressions communes aux deux poètes. Les quatre éléments sont appelés Ts<x<japa ptÇùaara, les atomes, radiées, — fy-ëpoç, l'eau, imber ; — fâvea 6npâ>v, secla ferarum ; — gxoto;, les ténèbres de la vie, qualibus in lenebris vitœ. — Il y a des vers entièrement traduits: 7vupi à' aùçâveraiTrùp... atôspa^'aîÔTÎp. « Ignem ignés procudunt, œtheraque œther. » — Les deux poètes comparent la verdure et les feuilles aux poils et aux plumes des quadrupèdes et des oiseaux ; ils appellent la mer la sueur de la terre. Le religieux Empédocle annonce qu'il va parcourir sa carrière sur le char de la piété ; Lucrèce monte aussi sur un char, mais ce n'est point celui-là : « institui conscendere currum. » Nous n'insistons pas ici sur ces imitations qui intéressent plus la littérature que la morale et la science. Plutarque Opin. des phil., I, 24 et 30.
Page 282, ligne 21 . — Il suivit ses élans...
Par exemple, la pieuse exclamation d'Empédocle sur les hommes qui, pour une faute, sont déchus de leur condition céleste : « 0 race malheureuse dos mortels, de quels désordres, do quels pleurs vous êtes sortis! » devient, chez Lucrèce, une exclamation impie sur les misères qu'enfante la religion. « 0 genus infelix humanum... » Liv. V, 1192.
Page 283, ligne 2. — Est le hiérophante...
A l'enthousiasme de Lucrèce je ne trouve à comparer, dans les temps modernes, que celui de Kepler, après qu'il eut découvert la loi du mouvement des planètes : « Depuis dix-huit mois, j'ai vu le premier rayon de lumière; depuis trois mois j'ai vu le jour, enfin j'ai vu le soleil de la plus admirable contemplation. Je me livreà mon enthousiasme, je veux braver les mortels, etc. » Voy. les Fondateurs de l'astronomie, par M. J. Bertrand. Kepler rend grâces à Dieu, Lucrèce au divin Épicure, voilà la différence, mais le langage du poè'te est plein de ce qu'il appelle lui-même a divina voluptas atque horror. »
Page 285, ligne 10. — Intitulé Ciris...
M. Patin a déjà montré que l'auteur de ce petit poëme pensait à Lucrèce ; il a aussi délicatement recueilli les souvenirs de Virgile.
Page 288, ligne 12. — Ovide...
Liv. I, 287. — De tous les poètes latins, c'est Ovide qui a le plus ouvertement vanté le Poëme de la Nature:
Carmina sublimis tune sunt peritura Lucreti,
Lxitio terras quum dabit uua dics. (Amor., I, 15, 23.)
II en parle même aux dames, il est vrai pour les engager à ne pas le lire. Trist., II, 26.
Page 289, ligne 21. — Célébration de la physique...
Nous pourrions ajouter d'autres poètes à ceux que nous avons cités. Dans le petit poëme sur l'Etna attribué à Lucilius, l'ami de Sénèque, on trouve la même curiosité enthousiaste, et l'auteur semble penser à Lucrèce quand il se demande « si cette immense machine est assujettie par un lien éternel. » C'est la question que se fait Lucrèce. Liv. V, 1215.
Page 292, ligne 4. — Le cinquième livre...
Nous recommandons un excellent et commode commentaire sur ce cinquième livre, publié récemment, en 4 872, par M. E. Benoist, un de nos plus savants latinistes.
Page 296, ligne 13. — Paraissent prodigieux...
Nous devons ici laisser parler un physicien dont le jugement en ces matières aura plus d'autorité que le nôtre : « Virgile montre d'abord la matière disséminée dans l'espace, ensuite se réunissant et s'agglomérant pour former les astres et le globe de la terre lui-même à l'état naissant... Le poëte passe très-fidèlement des époques cosmologiques aux époques géologiques, car il nous montre ensuite le sol se consolidant, la mer se séparant des continents, le soleil éclairant la terre pour la première fois et les nuages disséminés dans l'atmosphère, laissant tomber la pluie d'en haut. Plus tard, les végétaux apparaissent, puis les animaux qui errent en petit nombre sur des montagnes encore sans nom. Enfin, le poëte passe à la naissance de l'homme... On voit que rien ne manque à la succession des événements. La théorie que Virgile développe ici en style poétique ferait grand honneur à l'antiquité, si elle eût été généralement adoptée; mais à côté de l'école, quelle qu'elle soit, qui professait cette belle doctrine, il en était d'autres... Le secret de ces rencontres merveilleuses (avec la science moderne) et du peu d'estime qu'on en a fait, c'est que la Grèce et l'antiquité ont tout dit, mais qu'elles n'ont rien démontré. » Babinet, Études, t. IV. Ces derniers mots font comprendre pourquoi la science des anciens est si flottante. Chez eux il n'y a pas, comme chez nous, des résultats acquis et reconnus. Virgile luimôme peut servir d'exemple. Ici il célèbre la physique de Lucrèce, dans l' Enéide il célébrera celle de Platon. Bossuet a fait là-dessus des remarques bien sévères : « Ainsi voit-on dans Virgile le vrai et le faux également établis... il a contenté l'oreille; il a étalé le beau tour de son esprit... C'est assez à la poésie; il ne croit pas que la vérité lui soit néces-
saire. » De la Concupiscence, 18. Paroles rigoureuses de théologien qui possède la vérité fixée une fois pour toutes. Mais Virgile ne cherchait pas à étaler seulement le beau tour de son esprit, il prenait n'importe où de grandes idées, sans avoir la force de se montrer toujours conséquent. Sans être indifférent à la vérité, il empruntait, selon ses études du moment, à tous les systèmes; il se sentait libre, précisément parce que, selon ces mots si justes, rien n'était démontré.
Page 300, ligne 12. — Sur l'origine de l'inégalité...
Rousseau a disséminé dans son discours la substance des vers latins. Seulement il faut les avoir présents à l'esprit pour saisir partout les traces de cette imitation clandestine. Il a le cinquième livre sous les yeux, il s'en occupe pour le suivre souvent ou pour le réfuter. Il faudrait plusieurs pages de citations pour en donner les preuves. Voyez ce qu'il di de la force des premiers hommes, des causes qui amenèrent des mœurs plus douces, de la propriété, de la découverte du fer, etc. Tel retour de Lucrèce sur les mœurs de son temps inspire à Rousseau une déclamation contre son siècle. Ce n'est pas que fje prétende qu'il eût besoin de modèles pour se livrer à un accès de misanthropie. Il y a même quelques expressions qui trahissent une étude familière : « Les portes de la mort » « Janua lethi. » — « Je vois l'homme se rassasiant sous un chêne, se désaltérant au premier ruisseau. »
Glandiferas inter curabant corpora quercus... At sedare sitim fluvii...
Nous ne faisons ces remarques que pour montrer que les idées de Lucrèce ont une valeur plus que poétique, puisqu'un philosophe moderne ne les a pas trouvées indignes d'être étudiées et discutées.
Page 306, ligne 3. — De pierre, de bronze, de fer... Voir liv. V, 128. Cette vue n'est pas commune, car Sénèque
(Quest. nat., I, 47) dira plus tard : « Le fer est le premier métal dont on se servit. » Peut-être Lucrèce fut-il mis sur la voie par un vers d'Hésiode où il est dit que le cuivre fui découvert avant le fer. Il pouvait d'ailleurs se rappeler que, dans Y Iliade, les armes des héros sont ordinairement d'airain, et que les Gaulois qui attaquèrent Rome n'avaient que des épées de bronze. Il paraît même savoir que le cuivre et le plomb, se rencontrant quelquefois à l'état de lingot (concreta videbant, V, 122o), devaient d'abord attirer les regards, tandis que le fer échappe à la vue, parce qu'il ne se trouve qu'à l'état de minerai.
Page 306, ligne 44. — De sa beauté...
« Les Éthiopes et les Indiens, élisants leurs roys et magistrats, avaient esgard à la beauté et procérité des personnes... Platon désire la beauté aux conservateurs de sa république. » Montaigne, liv. II, 17.
Page 311, ligne 26. — Bien repus...
C'est une idée antique que la musique et la danse doivent suivre le repas ; Homère est de cet avis. Amyot, traduisant Plutarque, dit, dans son langage spirituellement enfantin : « De la panse, comme l'on dit, vient la danse. » Les causes naturelles, 21. Le mot est de Villon.
Page 313, ligne 4. — Juste sentiment de la nature...
Voir sur ce sentiment chez les anciens le bel ouvrage de M. De Laprade, une thèse délicate de M. Gebhart, 1860, et une vive dissertation de M. Secretan, Lauzanne, 1866.
Page 324, ligne 18. — Fin prochaine du monde...
Lucrèce réclame hautement pour l'épicurisme la gloire de cette découverte : « Nova rcs miraque menti... insolitam rem. » Liv. V, 97-100. Il est assez curieuxde voir que la doctrine qui prétendait en tout calmer les esprits les ait livrés à cette peur. Lucrèce était amené là par le désir de rcnver-
ser une certaine croyance religieuse qui attribuait aux corps célestes une- substance divine et, par conséquent, éternelle. Il parle ici à peu près comme Salomon : «Ils ont pensé que le feu ou les cercles des astres, ou les lumières du ciel étaient des dieux qui gouvernaient le monde. » Sagesse, xm, 2. — Pour détruire une superstition assez innocente, les épicuriens en établissaient doctement une autre bien plus accablante.
Page 326, ligne 20. — Un hasard malheureux...
Quidvc mali fuerat nobis non esse creatis? (V, 170.) ... Quid obest non esse creatum? (V, 180.)
Lucrèce semble dire comme Lamartine :
Si l'on m'eût consulté, j'aurais refusé l'être.
Page 326, ligne 23. — Des créations nouvelles...
Ces idées de Lucrèce ont frappé André Chénier, Dans son Hermès, dont il se proposait de faire une sorte de « de rcrum natura, » et qui est à peine ébauché, il place en note, comme pierre d'attente, cette pensée : « La terre est éternellement en mouvement. Chaque chose naît, meurt et se dissout. » 11 ajoute, en républicain : « Cette particule de terre a été du fumier, elle devient un trône, et, qui plus est, un roi. » Plutarque avait dit : « Ne plus, ne moins que l'imager d'une mesme masse d'argille peut former des animaux, et puis les confondre en masse, et puis derechef les reformer et derechef les reconfondre ; aussi la nature d'une mesme matière a jadis produit noz ayeulx et puis après consécutivement a procréé nos pères, et puis nous après et de nous par tour en engendrera d'autres et après d'autres de ces autres. » Cons. à Apoll., 20.
Page 329, ligne o. — Une sombre peinture...
Nous ne citons pas les morceaux connus de Pline et de Buffon. — Bossuet dit : « Nous saluons tous, en entrant au monde, la lumière du jour par nos pleurs, et le premier air
que nous respirons nous sert à pousser des cris. » Orais. fun. de Gornai. — « Infantia a fletu orditur hanc lucem. » Saint Augustin, Cité de Dieu, XXI, 14. — « Primam vocem plorationis edimus, merito quidem, utpote vallem plorationis ingressi. » Saint Bernard, Sermon sur la Passion. — « Aspice nudura et informem inter vagitus et lacrymas nascentem, etc. » Pétrarque, de Contemptu mundi. — Les beaux vers de Lucrèce se sont emparés des âmes les plus religieuses.
Mais tous ces écrivains trouvent des raisons de se consoler. En revanche, le pauvre Léopardi, accablé par deux maladies mortelles, condamné par les médecins à vivre sur la croupe désolée du Vésuve, adhérait avec un douloureux enthousiasme à l'acte d'accusation de Lucrèce contre la nature : « Ah! qu'il vienne donc ici celui qui exalte le sort de l'homme et qu'il voie combien nous sommes chers à la nature aimante!... Mais il est un noble cœur, celui-là qui ose soulever ses yeux mortels contre la destinée commune,... qui rejette la faute sur la vraie criminelle, la nature mère des hommes par l'enfantement, marâtre par la volonté. » Trad. de M. Marc Monnier. L'allusion à Lucrèce est évidente :
Mortales tollere contra Est oculos ausus, primusque obsistere contra. (I, 66.)
Page 331, ligne 1. — D'accord pour réfuter...
Pline dit de l'homme : « Flens animal cœteris imperaturum. » Hist. nat., VII, 1 .
Montaigne discute longuement, en les citant, les vers de Lucrèce. Essais, II, 12.
Plutarque répète ce qui a été dit par Platon, Euripide, etc. — Lucrèce n'a pas pensé qu'il allait bientôt se contredire en peignant dans ce même cinquième livre la civilisation naissante et les progrès de l'homme, de son industrie, de ses arts.
Bossuet, en plus d'un endroit, attache une extrême im-
portance à montrer la supériorité de l'homme sur les animaux.
Page 331, ligne 27. — Tient la nature sous sa main...
Il y a dans Bossuet, sur ce sujet, des papes admirables et peu connues que nous signalons parce qu'elles étonnent, venant d'un orateur sacré qui se plaît à humilier l'homme. Pour abréger, il nous faut mettre cette éloquence en poussière : « Je ne puis contempler sans admiration ces merveilleuses découvertes... Il serait superflu de vous raconter comme il sait ménager les éléments, après tant de sortes de miracles qu'il fait faire tous les jours aux plus intraitables, je veux dire au feu et à l'eau, ces deux grands ennemis, qui s'accordent néanmoins à nous servir... .Quoi plus! il est monté jusqu'aux deux... il a appris aux astres à le guider dans ses voyages... Pour mesurer plus également sa vie, il a obligé le soleil à rendre compte de tous ses pas... Notre âme supérieure au monde n'a rien à craindre que de son auteur. » Sermon sur la Mort. Le religieux Sophocle avait aus<i célébré le génie de l'homme dans un beau chœur qui se termine par ces mots : « Contre la mort seule il n'a pas d'asile. » Antigone.
Page 332, ligne 28. — Pour qu'on ne nuise pas à euxmêmes...
Et; to p.vi pXaTTTc-.v àxXiiXouç u.r.Sk P'/.oc-TEdôai. Diog. Laërce. X. 150; formule épicurienne que Lucrèce traduit: « Nec lœdere nec violari » correction de Lachmann, V, 1018. Horace soutient cette théorie contre les stoïciens :
Atque ipsa utilitas, justi prope mater et œqui.
(Sat.,I, 3,98.)
C'est celle de nos écoles dites positivistes, qui repoussent aussi l'idée du droit comme entachée de métaphysique.
Au contraire les stoïciens, d'accord en cela avec les platoniciens, disent : « Avant la loi écrite, il y avait une loi naturelle non-seulement plus ancienne que les peuples et
les cités, mais contemporaine du Dieu qui régit le monde; la loi véritable et primitive est la raison même de cette suprême intelligence. » Cicéron, de Legibus, II, 4.
Page 333, ligne 11. — Revanches du droit...
Voir le regret de l'épicurien Cassius disant à Brutus avant la bataille de Philippes, où il allait mourir : «Je voudrois qu'il y eust des dieux, à fin que nous eussions confiance, non-seulement en si grand nombre d'armes, de chevaux, de navires, mais aussi à leur secours , attendu que nous sommes autheurs et défenseurs de très-beaux, très-saints et très-vertueux actes. » Plutarque, Brutus, 45.
Page 334, ligne 5. — Rien ne le touche...
« Cum Epicuro quiescere. » Sénèq., de Brevit. vit., 14. — « Quœ maxima Epicuro félicitas videtur, nihil agere. » De Benef., IV, 4.
« 0 la grande félicité, dont jouissent ces gens là, s'éjouïssant de ce qu'ils n'endurent point de mal! N'ont-ils pas bien occasion de s'en glorifier en s'appelant égaux aux dieux immortels! » Plutarque, QiCon ne peut vivre heureux, 15. — Les épicuriens disaient qu'on devait imiter les animaux, dont toute la prudence consiste à fuir la douleur ; Plutarque, là-dessus, les réfutait avec une bonhomie charmante :.« Quant aux animaux qui sont un peu plus gentils, et qui ont plus d'esprit, la fuite du mal n'est point le comble de leur bien : car quand ils sont saouls, ils se mettent aucuns à chanter, les autres à voler, et à contrefaire toute sorte de voix et de sons, en se jouant de guayeté de cœur, pour le plaisir qu'ils y prennent, monstrants par là que après qu'ils sont sortis du mal, la nature les incite à chercher et poursuyvre encore le bien. » Ibid., 16.
De là l'ennui : « In angusto inclusse cupiditates, sine exitu, se ipsse strangulant; inde mœror marcorque.» Sénèq., de Tranq., II, 8. « In villa, aut in lecto suo, in média solitudine, quamvis ab omnibus recesserunt, sibi ipsi molesti
sunt. » De Drevit. vit., II. — « ^Egerest; immo mortuus est. » Ibid.j 13.
Lucrèce, III, 943-945.
Page 334, ligne 24. — Le charme de la mort...
Un docteur de l'école cyrénaïque, laquelle a de grands rapports avec l'école épicurienne, Hégésias avait fini par enseigner que même la volupté n'est rien, que les maux l'emportent sur les biens, et prêchait avec tant d'éloquence que le roi Ptolémée lui interdit la parole publique, parce que plusieurs de ses auditeurs s'étaient donné la mort. Tascul., I, 3&.
La doctrine d'Épicure était plus vaillante, et disait : a Ridiculum est currere ad mortem laedio vitae.» Sén., Lettres, 24. Ailleurs Sénèque, racontant la mort volontaire de Diodore, ajoute : « Negant ex decreto Epicuri fecisse.» De Vil. &eafv19.Mais ces mots prouvent que la doctrine sur ce point n'était pas très-explicite.