II. nuis en trestot son eage Tant que il del Graal sara
Que on en sert, ne k'il aura La lance qui saine trovée, etc.;
tandis que Gauvain
ist que son pooir fera De li secorre;
c'est-à-dire la demoiselle qui est assiégée
Au pui ki est sor Montesclaire, … + + + + + + …« (6084).
(1) Je pense que de plus en plus rares sont maintenant ceux qui, égarés par les idéologies mythico-bretonnes, croient encore avec Mile Weston (0p. cit., II, 221 et ailleurs) que « Perceval replaced Gawain as Grail hero... after the theme had become christianised ». C'est du reste l’aveu formel que si la légende est chrétienne à la racine, l’aimable paillard qu'est Gauvain perd Sa priorité et ne peut la reconquérir que dans l'imagination délurée de certains remanieurs du XIIe siècle. Le poème est, hélas! dans l'état actuel de sa transmission, bourré de ces inventions Cchoquantes, où tout, selon la mode du temps, est sacrifié à la bravoure chevaleresque et aussi à l’aimable indépendance morale des fantoches créés par l'imagination littéraire. :
Chrétien de Troyes a conçu la QUESTE du Gral.
et que Kaherdin se propose d'aller sur le Mont Douloureux, et Girflet
Devant le castel Orguelous.
Chaque chevalier s’assigne donc une tâche distincte, et celle de retrouver la lance reste étrangère à Gauvain.
Et ceci —- une fois de plus — me conduit à conclure que la séparation qu'on a cherché à établir entre les 10,600 premiers vers du Gral et la suite du poème ne repose sur quoi que ce soit de solide et de raisonné. Potvin s'était exagéré les variations de la suite, n'ayant connu qu'une faible part de la tradition manuscrite; Waitz, mieux informé pour les copies de Paris, a été indifférent au problème soulevé ici. En effet, lorsquon compare attentivement les manuscrits de Paris à cet égard, on n'a pas de peine à reconnaître que tous ont été copiés sur des modèles qui se rapprochaïient singulièrement et remontaient au même archétype. Par exemple, si je compare 12,576, qui est la meilleure copie, à 794 ou à Mons, je constate que sur dix vers, entre 10,500 et 11,000, il y en a huit semblables, ou qui ne comportent que les faibles variantes d'usage. Deux sont ajoutés ou retranchés de part ou d'autre, ou bien on s'est comme ingénié à en modifier le texte.
Par exemple, Paris 12576 a ces vers correspondant à Mons 10652-5 :
Si vos prie et mande sans faille Que ja le veigniez garantir :
Guiromelant vell desmentir Qui s’est de lui honir vantez:
Bien le vos di, si est vertez.
M. Wilmotte. — Comment
Paris 1450 a cette variante :
Si vos requiert.
Qu'il s'est.
S'il au dessus en puet venir.
Mons a très peu modifié les deux premiers vers; mais aux 3°, 4 et 5°, il a substitué celui-ci, évidemment abrégé :
Il s’est vanté de lui honir,
vers qui est, au moins, équivoque, Guiromélant, l’adversaire acharné de Gauvain, n'étant nommé ni ici, ni dans les vers précédents. De telles altérations sont fréquentes et faciles à expliquer; il serait absurde d’en déduire que les manuscrits, qui en portent la fâcheuse marque, ne remontent pas à une source commune (‘), et donc que Chrétien n’est pas celle-ci. La seule objection qui subsiste, c’est que ces altérations sont plus rares ou plus légères dans les portions antérieures de l'œuvre. Mais on vient de voir, par les observations relatives à un épisode où Gauvain est impliqué, que même là l’altération de l'original est déjà ancienne et profonde.
Il ne sera peut-être pas superflu, à propos des aventures de Gauvain ayant trait — soi-disant — à une mission sacrée, d'éclaircir un dernier point.
Les vers 6131-6132, cités plus haut, contiennent la mention du royaume de Logres. Déjà dans son Lancelot, que
(1) Certains prennent des libertés plus grandes, et le scribe de 1450, par exemple, n'hésite pas à ajouter 28 vers après Mons 11169 (si ce n'est pas Mons qui a abrégé ici), 32 vers après 11191 (en quoi 794, 1453, 12576, etc., l’imitent et donnent de l'autorité à l'addition, qui pourrait bien n’en être pas une, le passage étant excellent), etc. Mais les rimes communes, parfois en série, parfois par groupes de 2? ou de 4, nous avertissent qu’il y a altération, non divergence fondamentale.
Comment Chrétien de Troyes a conçu la QUESTE du Gral.
j'ai eu plusieurs fois à rapprocher du Gral, — tant les deux écrits sont mêlés de thème et d'inspiration, — le royaume de Logres désigne les États du roi Arthur ('). Auparavant, il n’en avait jamais été question chez Chrétien. C’est au vers 1310 que le nom apparaît pour la première fois. Le contexte indique qu’il a reçu des accroissements territoriaux, et il vaudrait la peine, si c'était le lieu, de rechercher dans l'Historia regum Britanniae, qui est ici la source — directe ou non, il n’importe — de notre auteur, à quels accroissements il se pourrait qu'il eût fait allusion. Plus loin l'identification avec la Loegria de Geoffroy de Monmouth est confirmée, car un chevalier
Del reaume de Logres nez . . . …. . + (1941)
déclare qu'il est
Del reaume le roi Artu.
Plus loin ce même personnage rencontre un « vavasseur » (?), qui lui aussi est Del reaume de Logres né
et qui vit dans les lieux où l’action nous transporte « en serre et en prison ». Ïl est donc captif, et son sort est partagé par beaucoup d'autres sujets d'Arthur (comp. 2969 sqq.), ce qui fournit, du reste, le prétexte de l’aventure formant, en partie du moins, le thème essentiel du roman.
(1) Le copiste du ms. A de Lancelot n’a pas compris; il écrit Londres (fin du XIIIe siècle; conservé à Chantilly). La même erreur est dans le ms. 1429 du Gral (fol. 48, vo, b), et 1a rime est : ongres (sic). Logres : ogres sont dans 1453, 12576-77; 1450 porte Zogres : assogres (sic).
(2) Est-ce hasard qu'il y ait un « VaVassor » dans le Gral interpolé? Voyez supra.
Comment Chrétien de Troyes a conçu La QuESTE du Gral. RE
Si j'ai cru devoir insister là-dessus, c’est que le rapport me paraît clair entre cette allusion prolongée et le début de notre poème. Là aussi nous apprenons qu'après Îla mort d’Uther Pandragon — que ce personnage soit sorti ou non de l'imagination de Geoffroy de Monmouth —
Les terres furent essilliees Et les povres gens avilliees
et que ceux qui voulurent échapper à la captivité n'eurent qu’un parti à prendre, celui de fuir (°).
Il serait téméraire de conclure quoi que ce soit de cette coïncidence, qui pourtant n’est pas occasionnelle, sinon que le sujet était familier à Chrétien avant qu’il composât le poème qu'il n’a pu achever. Sa connaissance de l'épopée arthurienne n'a rien qui étonne, puisque nous possédons d'innombrables manuscrits de Geoffroy et que le Brut de Wace, qui en est une version assez libre, avait paru depuis longtemps.
(1) Mons, 1641, sqq. On ne peut s’empècher d’en rapprocher un passage de l’Historia R. Br. (XI, VIII) :
Les terres furent essilliées Moxque depopulans agros, ignem Et les povres gens avilliées; cumulavit in finitimas quosque Si s’an foï qui foïr pot. civitates. Diffugiebant ergo Vostre peres cest manoir ot reliqui tantis cladis affecti..
Ici en ceste forest gaste. ad tutamina nemorum.….
Ne pot foïr, (1) car a grant haste En litière aporter se fist, Qu'aillors (2) ne sot où il foïst.
(Ms. 794, vers 427-34.)
(1) Ici les var. foisonnent. Montpellier, Paris, 12576-7, etc., ont mes en gr. h.; Berne, 854, idem.
(2) Var. Car il ne sot (Montp).
Les éléments d'histoire légendaire dans Chrétien de Troyes.
11 n’est pas plus surprenant de trouver au XIF siècle qu’au XFX° des romans à clef. Or, on sait que la Clélie et le Grand Cyrus, pour ne rien dire du Polexandre de Gomberville, cachaient bien des allusions personnelles. Elles ne sont pas rares dans l’Astrée, où l’on prétend que d'Urfé a dépeint les mœurs galantes de la cour de Henri IV.
Les siècles suivants, même le nôtre, n’ont ni ignoré, ni négligé une mode littéraire qui se justifiera toujours par le désir légitime d’exciter la curiosité du lecteur, mais qui, dans les siècles antérieurs, pouvait aussi bien être motivé par des ménagements d’amour-propre ou des craintes de représailles.
Si l’on s’est désintéressé de cet aspect des romans du XIT° siècle, c'est — naturellement — parce que l’époque est mal connue de nous et qu'avant de vouloir identifier tel ou tel personnage qui apparaît dans une œuvre de fiction, il faudrait avoir sur ce personnage des éclaircissements qui nous manquent.
On ne peut donc être aussi précis ni aussi affirmatif qu'on l'est, par exemple, pour tel caractère de La Bruyère, et qu'on cherche à l’être pour le prototype d’un Alceste ou d'un Tartufe.
Si mon attention a été attirée sur ce côté des études de littérature médiévale, c’est parce qu'ayant beaucoup vécu depuis de longs ans dans l'intimité de Chrétien de Troyes, l'ayant lu et relu, je me suis persuadé de voir en lui autre chose qu'un simple conteur à la verve facile et spirituelle. L’insistance qu’il met à portraiturer d’une certaine façon tel ou tel de ses héros, la fidélité soutenue qu'il apporte
M. Wilmotte. — Les éléments d'histoire légendaire
dans ses caractéristiques, certains détails de celles-ci, l'ironie impitoyable avec laquelle il traite et fait traiter d'assez grands personnages comme le sénéchal Keu, dont Geoffroy de Monmouth parle tout différemment et atteste les qualités chevaleresques, la faveur constante et la mort héroïque, tout cela a fini par m’'impressionner.
J'ai cité Geoffroy. Il ne faut pas avoir beaucoup lu Chrétien pour noter ce qu'il lui doit (°).
(1) Ce n'est pas le lieu d’énumérer les principaux emprunts que Chrétien à faits à l’Historia Regum Britanniae et aussi à la Vita Merlini, j'en parlerai ailleurs. Néanmoins on me permettra de citer un exemple caractéristique de sa méthode, assez libre à cet égard. Un des principaux épisodes de la Vita est le récit de la folie où tombe Merlin après la mort de ses frères. C’est Peredurus (songez que Peredur correspondra à Parcival dans l’un des « Mabinogion ») qui tente, en vain, de le consoler (vers 68-69). Il s’enfuit secrètement.
Et fugit ad siluas, nec vulit fugiendo videri, Ingrediturque nemus.….
Miratur feras pascentes gramina saltus.
Nunc has insequitur..
I1 est impossible de ne pas se souvenir, en lisant cela, du désespoir et de la folie d’Yvain, motivée aussi par une grande douleur : Et fuit par chans et par arées
Sel quierent la ou il n'est pas
Les bestes par le bois agueite
Si les ocit et les DE
Et bois et cers et biches diet (2807; 2813, 2824 sq.).
La suite a été directement imitée dans le Gral; les rimes mêmes d’Yvain y sont conservées :
Et tant conversa el boschage, Plorant s'en vint par le boscage : Com hom forsenez et sauuage, En quant il vint à l’ermitage Qu’une maison a un ermite Si se descent et Se desarme Trova mout basse et mout petite, A Et li hermites essartoit. puis si s’en entre ciés l’ermite;
2827, Sq.) En une capiele petite Trova l’ermite...
Gral (Potvin), 7711 sq.
Il semble difficile, après cela, de ne pas réserver à Chrétien, dans 1a
tradition du Gral, la propriété de cette scène, deux fois répétée dans son œuvre.
- dans Chrétien de Troyes.
Les principales figures de ses romans sont extraites de l'Historia Regum Britanniae; Arthur, Guenièvre, Gauvain, Keu, Béduier, etc. sont empruntés à cet ouvrage fameux, soit directement (traducteur d’Ovide, Chrétien est bon latiniste; il a lu et utilisé aussi Virgile), soit par l'intermédiaire de Wace.
Mais lorsqu'on veut bien confronter ses délicieux « contes » avec l’Historia, on est infiniment surpris du contraste qu'il y a entre eux et les parties de cet ouvrage où Arthur est mis en scène. Comme l’écrivait hier encore M. Faral, dans un livre dont je suis loin d'approuver toutes les déductions, « Geoffroy a conçu son histoire comme le prélude de l’histoire d'Arthur. Arthur était, dans son esprit, le héros dont la gloire devait rejaillir sur toute la Bretagne et sur tous ses rois ».
Que nous voilà loin du pauvre sire que nous trouvons dans les derniers ouvrages de Chrétien! Au début de sa carrière, celui-ci nous dépeint encore Arthur comme un roi majestueux, puissant, libéral; il insiste sur cette dernière qualité, comme Geoffroi l'avait fait (). Dans Cligès, Arthur garde encore ce caractère de haute dignité, et il semble même que Chrétien ait mis une certaine coquetterie à serrer de près son modèle. On sait que l’héroïque histoire du roi breton se clôt par la trahison et la défaite de Modred, son neveu, qui séduit la reine et abuse de la confiance royale. Lieutenant du royaume pendant l'absence d'Arthur, il essaie de se substituer à lui. Ce récit, qui emplit les chapitres CLXXVI-CLX XVIII de l’'Historia (), a évidemment impressionné le poète français. Il l'a donc
(1) «Erat autem Arturus.…. inauditae virtutis atque Jargitatis… largitate indulsit.. sed cui naturalis inest largitio cum probitate, licet ad tempus indigeat, nullatenus tamen Continua paupertas ei nocebit. Arturus ergo, quia in illo probitas largitionem comitabatur.… » (Éd. Faral, LIFE, 229). Comp. Erec, 6673 sq.
(2) Ed. Faral, p. 275 sq.
M. Wilmotte. — Les éléments d'histoire légendaire
utilisé dans Cligès et dans Lancelot, mais en laccommodant à sa façon.
Dans Cligès, c'est au comte Angrès de Guinesore que la Bretagne insulaire est confiée, et c’est lui qui trahit son maître et est châtié de ce crime comme il le mérite. Les analogies des textes ne sont pas négligeables, quoique Chrétien ait modifié profondément sa source (). Les Saxons, qui sont dans Geoffroi les alliés de Modred, sont omis par lui à cet endroit. Mais ils semblent avoir obsédé sa mémoire, Car il les fait reparaître plus loin, où ils viennent combattre, de façon déloyale, les Grecs qui ramenaient la fille de l'Empereur mariée à leur souverain (”). Et, quant à l'épouse adultère d'Arthur, le poète, qui lui assigne un rôle d’aimable entremetteuse au début de Cligès, a réservé à un autre personnage, Lancelot, le très discutable honneur de la détourner de ses devoirs. On voit tout le parti que cet habile homme pouvait tirer de quelques pages du chroniqueur latin.
Mais revenons au caractère d'Arthur. Dans Yvain, il n'est plus qu'au second plan; toutefois, rien n’y semble faire encore prévoir les désastres politiques et sentimentaux dont il sera accablé dans Lancelot et le Gral.
(2) Voici un rapprochement assez curieux :
Tot droit a l’entree d'oitovre Adveniente vero aestate, Vindrent message. nuntiatum est ei Modredum Au roi unes noveles dire cujus lutelae commiserat Qui moult là iroblent le courage Britanniam, ejusdem
Ce li ont conté li message diademate per tyrannidem
CR et proditionem insignitum esse.
Que cil Li voudra contrester Qui sa terre avoit comandee, etc.
La suite des événements coïncide des deux parts.
(3) Cligès, 4200 sq. Est-il indifférent que le sujet rebelle d’Arthur s'appelle Angrès et qu’il y aïît dans Geoffroy un Anguselus, frère de Loth et d’Urien, donc étroitement apparenté à la cour d’Arthur, mais qui, dans la guerre contre Modred, succombe dès la première rencontre?
dans Chrétien de Troyes.
Car, dès le début de Lancelot, il nous apparaît un bien pauvre sire, qu'on peut insulter en face impunément. C'est à Camaalot, où il tient sa cour. Un chevalier, complètement armé, se présente devant lui et le provoque de la manière la plus outrageante : J'ai dit-il, dans une geôle un grand nombre de tes sujets,
Mes ne t'en di pas les noveles Por ce que jes te vuelle randre, Ainçois te vuel dire et aprandre Que tu n'as force ne avoir
Par quoi tu les puisses avoir; Et saches bien qu'ainsi morras Que ja aidier ne lor porras.
À quoi Arthur de répliquer
… qu'il li estuet (faut bien) Sofrir, s'umander ne le puet (s'il n'y peut rien changer).
Ce qui est d'excellente philosophie, mais ne correspond guère à ce qu'on est en droit d'attendre d’un roi conquérant. Après quoi il se laisse enlever sa femme, que ce chevalier inconnu emmène sans coup férir, et celui qui va à sa recherche s’empresse de lui faire la cour et obtient aisément d'elle les suprêmes faveurs.
Dans le Gral, ce n’est guère mieux, ou plutôt, politiquement, c’est pis encore. Un chevalier étranger vient insulter Arthur à sa propre table sans que nul ne relève le défi, et il est heureux, pour son amour-propre, que le jeune Perceval, inconnu de tous, le venge d’uné façon qui, du reste, n’a rien de chevaleresque. Il en éprouve une joie qui serait puérile si elle n’était attristante.
Comment expliquer le contraste? Il est si criant qu'on est d'abord tenté de n’y voir qu’une fantaisie d'artiste, traitant les faits historiques (car alors nul ne mettait en
M. Wilmotte. — Les éléments d'histoire légendaire
doute l’historicité d’Arthur et de ses exploits) avec le sansgène que Dumas père apporta, par exemple, dans ses ingénieux travestissements de l’histoire de France.
Mais nous sommes en 1170-1180 et non en 1830. Chrétien écrit pour des princes. Il n’hésite pas — à quoi il a dû être autorisé par eux — à dire, au début de Lancelot, que la comtesse de Champagne, fille et sœur de roi,
matiere et san l'en done et livre,
c'est-à-dire qu’il lui doit le sujet de son roman et la façon dont il conçoit ses héros; et il ne s exprime pas autrement lorsqu'il dédie son Gral à ce puissant comte de Flandre qui joua un rôle décisif dans les affaires du royaume de France sous le faible Louis VIT. Ses œuvres portent, en quelque sorte, une estampille officielle. En tous cas, ce sont des produits de cour, destinés à plaire à un auditoire aristocratique, qu'il y a lieu de ménager aussi bien que d’intéresser. Cet auditoire ne pouvait être indifférent à la façon dont un souverain, fût-il même d’un autre temps et d’un autre lieu, allait être traité par l'écrivain. Qu'on se rappelle — en des temps d'opinion bien plus libérale — à quels scrupules se heurta Victor Hugo lorsqu'il voulut faire jouer Marion Delorme! Et ce n’était même pas un roi, c'était seule-
ment un ministre, tout-puissant il est vrai, que le poète
avait cru pouvoir mettre en fâcheuse posture!
Si donc Chrétien a si peu de ménagements pour un roi, s’il le couvre tranquillement de ridicule et du pire de tous, — puisqu'il le fait cocu et n’a pas un mot de blâme pour la trahison conjugale, — c’est qu'il savait ce qu'il faisait. Alors que Geoffroi de Monmouth est le féal sujet des rois de Grande-Bretagne, lui, il est sujet de leurs ennemis, en l'espèce de Louis VIT et du comte de Champagne. Or, il n'y a qu à consulter le premier historien venu pour savoir quelle était vers 1160-1170 ]a rivalité féroce entre les mai-
Se
“ | dans Chrétien de Troyes.
- sons de France et d'Angleterre. Si, comme j'ai essayé de | le montrer ('), le Gral fut composé peu avant le 14 mai TE (date du pacte de Gisors), c’est au moment critique où
« Henri II, déjà maître de plus de la moitié de la France, convoite l’autre moitié » (LucHA1rRE, Histoire de France d'E. Lavisse, III, 1; p. 84). L’hostilité tantôt latente, tantôt ouverte, entre les deux nations, n'avait jamais été plus âpre.
Or, ne pouvant — ou ne voulant — mettre directement en cause Henri IT, l'ennemi de Louis VII et de son successeur encore enfant (Louis VII meurt le 18 septembre 1180), le romancier avait beau jeu, en obéissant à la mode arthurienne, qui assurait le succès de ses gracieuses narrations, de ridiculiser le roi dont la nation rivale avait fait un héros type, une sorte de parangon de toutes les vertus chevaleresques, c’est-à-dire de la bravoure, de la légitime ambition, de la libéralité, du respect et de la protection des femmes... y compris la sienne. Il y a encore de tout cela chez l’Arthur français, surtout au début de la carrière de Chrétien, dans Erec et Cligès. Mais ou bien il s’efface (Yvain), ou il devient un roitelet sans autorité ni noblesse. Son sénéchal, lui, se couvre d’odieux ou de ridicule chaque fois qu'il paraît et intervient dans l’action. Est-ce simple coïncidence que Henri II s'était, en qualité de comte d'Anjou, fait octroyer, en 1158, le titre envié de sénéchal de France, titre qui avait blessé profondément l’amourpropre français, et dont il avait immédiatement abusé pour «À mettre définitivement la main sur Nantes » (LUCHAIRE, op. cit., p. 34)? Il y aurait bien d’autres rapprochements à faire, mais celui-là m’a semblé amusant, sinon décisif.
Un autre, plus général et plus démonstratif, s'impose à nous. L'empire d'Arthur correspond très exactement,
(1) Voyez p. 21.
M. Wilmotte. — Les éléments d'histoire légendaire
chez Chrétien, à celui de Henri II. En effet, dans Erec, on lit ceci; c’est lors du couronnement, précisément à Nantes, d’Erec et d'Enide :
De mainte diverse contrée
I ot contes et dus et rois, Normanz, Bretons, Escoz, Irois; D'Angleterre et de Cornouaille I ot mout riche baronaiïlle,
Que des Gales jusqu'en Anjou Ne el Maine ne en Peitou
N'ot chevalier de grant afaire Ne gentil dame debonaire
Que les mellors et les plus gentes Ne fussent à la cort à Nantes
Si con li rois les ot mandez.
L'allusion me semble assez directe pour n'être pas négligée (°).
L’est-elle moins dans un autre endroit, où c’est le protégé du comte de Flandre qui se trahit, et un protégé sin-
() 11 y aurait tout un mémoire à écrire sur la conception géographique que le poète se fait du royaume d'Arthur. Elle est beaucoup plus raisonnée et exacte qu’on ne serait d’abord disposé à le croire. Toutefois, il en a puisé les principaux éléments dans Geoffroy. C'est là qu’il a trouvé, non seulement les noms de pays, et aussi de régions plus ou moins délimitées politiquement (Britannia, Cornubia, Catanesia, ce dernier utilisé par lui dans Guillaume d'Angleterre, Orcanie (Orcades), etc., mais lisé par lui dans Guillaume d'Angleterre, Orcanie [Orcades], etc.), mais aussi beaucoup de noms de cités. Nantes qu'il nomme Carnant (Kaer +Nantes d'après Zimmer) dans Erec, 2315; comp. 6553 et Gral, 12478, 12936: Londres, Canterbury, Lincoln, Bristol, Oxford, etc. Des trois sièges principaux où Arthur tient sa cour, il en est deux familiers à Geoffroy, Caerleon et Cardueil (si toutefois Cordubal équivaut à ce nom difficile, sur lequel On a beaucoup polémiqué). En tout cas, C’est à Caerleon (Urbs legionum) qu'Arthur est choisi comme roi et couronné: c’est là qu'il réunit Ses vassaux après la conquête de la Gaule, et c'est, enfin, là, dans un cloître, que se réfugie Guenièvre après la défaite de Modred. Dans Guillaume d'Angielerre, on trouve bien d’autres précisions sur la vie maritime et commerciale de l'Ile; mais hic non locus…
dans Chrétien de Troyes.
gulièrement averti de la vie politique du coté, avec ses troubles civils, l'indépendance naïissante de ses communes, riches et prospères et supportant impatiemment n'importe quel joug? Veuillez donc avec moi vous reporter à cette partie du Gral que nul critique — heureusement — n’a songé à refuser à Chrétien de Troyes.
Dans l'épisode de Guingambrésil et de sa sœur, dont j'ai montré qu'il avait été altéré dans les meilleurs manuscrits pour préparer les visites de Gauvain au château du Gral, il est un très curieux passage, qui dénote, en effet, un artiste témoin d'événements dont la Flandre n’a pas cessé d'être le théâtre du XIF au XV° siècle. Gauvain et la sœur de Guingambrésil sont fort occupés à échanger de doux propos, lorsqu'un vavasseur, qui les a épiés, alerte le menu peuple de l'endroit contre l’homme, qui a, dit-il, traîtreusement tué le père de cette jeune fille. Le sujet est traité avec un réalisme si précis, et dans des termes si peu ambigus, que, dès la première lecture, je me suis senti en Belgique. Le poète semble avoir trouvé spirituel de travestir l'épisode à la mode de chez nous. On est bel et bien en Flandre, et non plus en Galles; les autorités du lieu sont un maire et des échevins (vers 7312 sq.) et ces honorables bourgeois ont le tempérament des communiers, qui devaient un siècle plus tard, à Courtai, faucher impitoyablement la brillante cohorte des chevaliers français aux éperons d'or. On dirait que le génial écrivain a eu la divination d'un antagonisme qui devait mettre en face les représentants de deux sociétés encore plus que les fils de deux races. Écoutez plutôt :
Tantost s'est li maires levés,
El tuit li eskievin après;
De prendre Gauvain sont engrès.
Qui (”) prendent haces et gisarmes. :
(1) Ed. Potvin. Lisez cil. Le passage est ici altéré.
ve?
M. Wilmotte. — Les éléments d'histoire légendarre D D sn
Cil prent un escu sans enarmes, Et cil un huis, l’autres un van; Li criières crie le ban,
Et trestot li pules aüne.
Sonent cloques de la quemugne; N'i a si mauvès qui ne pragne Fourque u flaiel u pic u mace.….
(7812 sq.)
C'est peut-être le seul tableau littéraire qui nous soit resté —- et cela dès 1180 au plus tard — d’un soulèvement populaire de chez nous. Comme pour ajouter au réalisme, que le poète mêle si ingénieusement à ses récits de fantaisie, Chrétien nous montre le seigneur du lieu — le comte de Flandre dans l'espèce — s'excusant d'un manquement aux usages courtois, du traitement brutal infligé par la vilenaille « à un noble chevalier ».
De çou qu'il en est avenu M'anoie moult et poise fort,
dit-il (Porun, 7452-3), et la sœur de Guingambrésil, tout enflammée d'amour pour l’audacieux Gauvain, ne met pas tant de ménagement dans l'expression d'une indignation qui, chez elle, est intéressée :
La damoisele s’aparelle |
De lui (Gauvain) aidier comme hardie
Et à la kemugne s’escrie :
Hu! hu! fait-ele, vilenaille,
Chien enragié, putes servaile,
Quel diable vos ont mandés?
Quel maufé si tost amassés?
Que ja Dex joie ne vos doint!
Se m'aït Dex, n'en menres point
Del chevalier ki est çaians :- | us (7330, sq.)
dans Chrétien de Troyes.
Jamais peut-être la haine des classes, au moyen âge, n'a inspiré des accents aussi énergiques, et ce n'est pas céder, je crois, à un entraînement imaginatif que de supposer que Chrétien, hôte et protégé de Philippe d'Alsace, avait en Flandre été témoin d’un de ces mouvements populaires, dont le recommencement perpétuel — à Gand et à Bruges, comme à Liége — est partie intégrante de notre histoire politique (°). |
Ce qui ajoute encore à la vraisemblance de cette conjecture, c’est la comparaison de l'épisode dans Chrétien et dans Wolfram. Celui-ci l’a conservé; mais il l’a traité de façon toute différente. La vie seigneuriale, dont son œuvre est le reflet exact, ne lui permettait pas de concéder au populaire le rôle significatif qu'il joue, dès le XIF siècle, dans nos grandes communes. Chaque détail de son récit correspond au détail donné par Chrétien; pourtant rien n'est aussi dissemblable que sa version. Ni maire, ni échevin, ni « quemugne »; à peine une ligne pour dire que le peuple s’est attroupé, et ce peuple, ce sont les marchands autant que la « vilenaille » (?); le seigneur du lieu se conduit si mal à l'égard de Gauvain, que l’auteur se croit forcé de l’excuser auprès de son lecteur :
« Je regrette, dit-il, pour Gandin, le roi d'Anjou, que sa digne fille ait mis au monde un fils capable de traiter de la sorte un preux qu'il avait invité. De sa propre bouche, il engagea la vile multitude à redoubler d’efforts contre Gauvain » (°).
(1) De même est-ce hasard si Chrétien, voulant dire que dans tout l'Univers il n'y a pas de trésor qu’en lui offrant on détournerait Lancelot de se venger d’un ennemi, met ceci dans la bouche de ce héros :
Qu'avoir ne richesse nen a Des Babilone jusqu'à Gant Por qu'il laissast Meléagant (6442-4).
(3) Hie der ritter, dort der koufman (408, 1). (3) Perceval, trad. Grandmont-Donders, p. 268.
Les éléments d'histoire légendaire dans Chrétien de Troyes.
Si divers, si partiels et si peu cohérents que soient les quelques rapprochements que j'ai été amené à faire entre des sources pseudo-historiques et l’œuvre de Chrétien (*), j'ose croire qu'ils n'étaient pas totalement vains. La célébrité du poète qui, le premier en France, semble avoir popularisé les figures de Tristan et d’Yseult, d’Arthur, Gauvain, Lancelot et Perceval — pour ne rien dire de la reine Guenièvre — n'est pas simplement fondée, je le crois, sur la richesse de son imagination et la nouveauté d’un art de dire, où il entrait plus d'éléments psychologiques que de science verbale. Elle est aussi justifiée par sa connaissance des réalités politiques et sociales d’une grande époque. Dans la familiarité de plusieurs princes, comme au cours de voyages en Flandre, en Normandie et peut-être en Angleterre, on peut présumer que Chrétien, précurseur de Froissart, s’est intéressé à la vie générale, aux mœurs et aux besoins de peuples divers, et que cette contemplation intelligente ne fut pas inutile à son génie.
(:) Un épisode du roman de Guillaume d'Angleterre pourrait nous fournir, si C'était le lieu, un rapprochement analogue. Je l’indique brièvement. Il s’agit des vers 1822 et sq. où les fils du roi, dont la naissance est ignorée, franchissent à leur insu la frontière du territoire de la dame qui les a pris à son service et sont arrêtés par les gens du roi de Cathenasse. On veut les mettre immédiatement à mort, et le même danger est couru par le roi lui-même aux vers 2737 et 2739, ce qui Suggère un rapprochement avec les textes allégués dans son Jean de Salisbury par M. l'abbé Demimuid (p. 8, comp. p. 200) et d’où il résulte que les lois, déjà féroces, sur le droit de chasse établies par . Guillaume le Conquérant, avaient été renouvelées par Henri Ier, Mon
éminent confrère Henri Pirenne me signale à Ce sujet une étude de M. Petit-Dutaillis dans les Mélanges Bémont. Il en résulterait que certaines atténuations furent apportées à cet excès de rigueur. L'épisode, chez Chrétien, se dénoue d’ailleurs heureusement Chaque fois; mais il devait reposer sur des Vraisemblances historiques, sans quoi il eût choqué les aristocratiques lecteurs du romancier.