C'est avec ironie que le poète parle de celui qui
Voit penser la matière et végéter l'esprit.
il a sans doute en viu^ les Broussais, les Cabanis, qui. dans l'enivremeut de leurs premières découvertes physiologiques. Iduihèrent tiaus un malérialisme immodéré. On prête à l'un deux celte dèlinition : « l.a pensi''e est la si''ci"èti(in du cerveau », <iui révèle un manque absolu île crili(pie et mèiue d'analyse.
« Insensé, diront ils, que trop d'orgueil abuse,
Regarde autour de toi : tout commence et tout s'use,
Tout marche vers un terme et tout naît pour mourir :
Dans ces prés jaunissants tu vois la fleur languir, co
Tu vois dans ces forêts le cèdre au front superbe
Sous le poids de ses ans tomber, ramper sous l'herbe ;
Dans leurs lits desséchés lu vois les mers tarir ;
Les cieux même, les cieux commencent à pâlir';
Cet astre dont le temps a caché la naissance, C3
Le soleil, comme nous, marche à sa décadence.
Et dans les cieux déserts les mortels éperdus
Le chercheront un jour et ne le verront plusM
Tu vois autour de toi dans la nature entière :o
Les siècles entasser poussière sur poussière,
Et le temps, d'un seul pas confondant ton orgueil.
De tout ce qu'il produit devenir le cercueil.
Et l'Iiomme, et l'homme seul, ù sublime lolie !
Au fond de son tombeau croit retrouver la vie, 75
Et dans le tourbillon au néant emporté.
Abattu par le temps, rêve l'éternilé! »
Qu'un autre vous réponde, ù sages de la terre ! Laissez-moi mon erreur : j'aime, il faut que j'espère^;
I. Lucrèce dit que les cieux secroulei-ont en désonire dans l'espace :
Flammanlia mœnia niundi
Fracln dabunl labein.
D'après le système de Laplace, généralement adopté aujourd'hui, les astres se consument lentement, « pâlissent )i et se refroidissent on passant jiar les états où se trouvent actuellement le Soleil, la Terre et la Lune.
'2 llypci'hole poétique; les « mortels « disparaîtraient avant le Soleil, manquant de la chaleur et de la lumière qui sont nécessaires à la vie.
5. Ce grave aveu que « la raison se tait » trouve sa contre-partie dans la réponse de « l'instinct ». C'est là une distinction très philosophique et non un artifice de raisonnement. On peut U'ès bien admettre
Notre faible raison se trouble et se confond. £0
Oui, la raison se tait; mais l'instinct vous répond.
Pour moi, quand je verrais dans les célestes plaines*
Les astres, s'écartant de leurs routes certaines,
Dans les champs do l'éther - l'un par l'autre heurtés.
Parcourir au hasard les cieux épouvantés ; ts
Quand j'entendrais gémir et se briser la terre;
Quand je verrais son globe errant etsolitaire.
Flottant loin des soleils, pleurant l'homme détruit.
Se perdre dans les champs de l'éternelle nuit;
Et (|uand, dernier témoin de ces scènes funèbres, fO
Entouré du chaos, de la mort, des ténèbres.
Seul je serais debout : seul, malgré mon effroi,
Être infaillible et bon, j'espérerais en toi.
Et, certain du retour de l'éternelle aurore,
Sur les mondes détruits je l'attendrais encore "' ! 93
que les connaissances limitées de l'homme ne lui permettent pas de comprendre quel pourrait être le mode de l'inimnrlalilé personnelle. :riais qu'une intuition l'avertit que c'est là la vérité : ainsi la loi morale nous est donnée d'inslinct avant que nous puissions la trouver d'aci'ord avec les lois du monde. Tout ôlre porte en lui ime parcelle de l'être universel, et c'est par la conscience instinctive qu'il prend de cette commune nature, qu'il pénétre le plus avant dans l'essence intime des choses.
1. Pour moi.... Comparer encore Alfred de Musset, l'Espoir en Dieu :
.Fe voudrais m'en tenir à l'antique sagesse Qui du sage Épicure a lait un demi-dieu.
Je ne puis
Une immense espérance a traversé la terre, Malgré nous, vers le ciel il faut lever les yeux.
2. Le mot élher désigne ici l'espace, vide de matière ponderahle, qiio traverse le rayonnomont des astres juscpi'à nous; ondulation ou vibration, on admet généralement que la chaleur et la lumière proviennent d'un mouvement dont le véhicule est une matière cosmii|ue nifiniment subtile, à laquelle on donne connniinément le nom d'étlicr
ô. Cette longue période est une des plus belles que puisse offrir la poésie française, et le mouvement lyrique, si spontané, si éclatant qu'il soit, y est conduit avec un art adinu'able. On pourrait dire que
Somciit, tu t'en souviens, dans cet heureux séjour
Où naquit d'un regard notre immortel amour,
Tantôt sur les sommets de ces rochers antiques.
Tantôt aux bords déserts des lacs mélancoliques,
Surl'aile du désir, loin du monde emportés, 100
Je ploMi^^^ais avec toi dans ces obscurités ^
Les ombres, à longs plis- descendant des montagnes,
Un moment à nos yeux dérobaient les campagnes;
Mais bientôt, s'avançant sans éclat et sans bruit,
Le chœur mystérieux des astres de la nuit, 103
Nous jendant les objets voilés à notre vue.
De ses molles lueurs revêtait l'étendue.
Telle, en nos temples saints par le jour éclairés.
Quand les rayons du soir pâlissent |)ar degrés,
La lampe, répandant sa pieuse lumière, 110
D'un jour plus recueilli rem[)lit le sanctuaire.
Dans ton ivresse aloi's tu ramenais mes veux
Lt des cieux à la terre, el de la teri'e aux cieux :
(I Dieu caché, disais-tu, la nature est ton temple!
L'esprit te voit partout quand notre- œil la contemple; 115
De tes perfections, qu'il cherche à concevoir.
Ce monde est le reflet, l'image, le miroir"';
Le jour est ton regard, la beauté ton sourire ;
Partout le cœur l'adore et l'âme te respire;
Lternel, infini. tout-pui=snnf et tout bon, 121)
ceît un « modèle », si de pnroils cliofs-d'œuvre comiinrl;iient l'imitation
1- Je ni'enfonçuis dans une niédilalioii dont l'objet était l'obscur problème de la destinée buniaine.
2. A /()«'/.'?;)//.<, ]>;u'ce qii elles s'étendaient sur la campagne comme ua voile.
5. C'est là l'idée favorite de Lamartine, elle est clairement exprimée à la fin du Cliâne :
Le ver trouve ton nom p-avé sons son écorce (celle de l'arbre). El mon d'il, dans sa ni:isse et son éterniié!
L'Dl MORTALITE "'■'
Ces vastes attribuls* n'acliévent pas ton nom;
Et l'esprit, accablé sous ta sublime essence,
Célèbre ta grandeur jusque dans son silence.
Et cependant, ô Dieu! par sa sublime loi, ii'j
Cet esprit abattu s'élance encore à toi,
Et, sentant que l'amour est la fin de son être,
(mpalienl d'aimer, brûle de te connaître. »
Tu disais; et nos cœurs unissaient leurs soupirs
Vers cet être inconnu qu'ai (estaient nos désirs- :
A genoux devant lui, l'aimant dans ses ouvrages, 1:0
Et l'aurore et le soir lui portaient nos bommagCo,
Et nos yeux enivrés contemplaient tour à tour
La terre notre exil, et le ciel son séjour.
Ab ! si dans ces instants où l'âme fugitive S'élance et veut briser le sein (pii la captive, 1:3
Ce Dieu, du haut du ciel répondant à nos vœux. D'un trait libérateur nous eût frappés tous deux; Nos âmes, d'un seul bond remontant vers leur source, Ensemble auraient francbi les mondes dans leur course ; A travers l'infini, sui' l'aile de l'amour, liO
Elles auraient monté^ comme un rayon du jour,
1. Les allributs de Dieu sont ou les déterminations fondamentales qui consiiluent l'Être absolu, ou les idées principales que nous nous l'iiisons diî s;i nalure. Ainsi, pour le panthéiste Spinoza, Dieu a deux attributs cdustitiUils: la pensée et l'étendue. Pour ceux qui croient à la personnalité divine, les attributs ne peuvent être que les Ibrmes sous lesquelles nous nous représentons l'essence divine : l'iufinitude, la toute-puissance, l'omniscience, la bouté, etc.
'2. C'est la pi-euve par l'instinct (vers 80).
5. Le verbe monter se construit, en effet, avec le verbe avoir quand il marque l'action, et c'est dans un autre sens qu'on le construit avec le verbe tire, quand il marque l'état. Exemple -.
Il est monté d;uis sa chamlire depuis une heure.
[Dict. de l'Acad.).
J'ai monté iiour vous dire, et d'un cœur véritable...
(Molière, le Jlisanllu'ope.)
Ce haut degré de stoïque lierté
Et. jusqu'à Diou lui-même arrivant éperduos,
Se seraient dans son sein pour jamais confondues!
Ces vœux nous trompaient-ils? Au néant destinés,
Kst-ce pour le néant que les êtres sont nés? ' ^^^
Partageant le destin du corps qui la recèle,
l)ans la nuit du tombeau l'âme s'engloutit-elle?
Tombe-t-elle en poussière? ou, prête à s'envoler,
Comme un son qui n'est plus va-t-elle s'exhaler'
Après un vain soupir, après l'adieu suprême? , q
l>e tout ce qui t'aimait, n'est-il plus rien qui t'aime-'?...
Ah ! sur ce grand secret n'interroge que toi !
Vois mourir ce qui t'aime, i:ivire, et réponds-moi!
Où n.iissant dans les Lois, j'ai tout d'abord monté.
(Alfred de Vi'riiy, Mort du loup.) Et le calme miroir de ce lac enchanté N'est plus qu'une onde impure où le sable a monté.
(Lamartine.)
I. C'est l-hypothése dite « de la lyre ., qu'examine Socrate avant de mourir (dans le dialogue de Platon intitulé le Phedon), et qui consiste ainsi que nous l'avons vu, à représenter l'âme comme une harmonie, un accord dos vibrations de l'inslrument (c'est-à-dire des fonc lions organiques). "
2. Dans le Lac, Lamartine avait posé la même question, mais pour I amour seul : ' ' i ""»
Eternité, néant, passé, sombres abîmes.
Que faites-vous des jours que vous engloutissez? Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes Que vous nous ravissez?
Ici il est plus exigeant : il ne lui suffit plus que le souvenir des « heures d ivresse ., soit gardé par la nature : il f-u.t que la personne même qui les a données et goûtées survive. C'est encore par la certiinde profonde du cœur, par l'autorité suprême de l'amour, par la foi philosophique et chrétienne tout ensemble, qu'il résout la question dans le sens de res])oir.
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