‹ Le poignard dans le dos; notes sur l'affaire MalvyChapitre 50 sur 55 · LE DISPENSE DE LA DÉGRADATION CI- VIQUE · texte numérisé non relu

LE DISPENSE DE LA DÉGRADATION CI- VIQUE

LE DISPENSE DE L'INTERDICTION ÉDIC- TÉE PAR L^ARTICLE 19 DE LA LOI DU 27 MAI i885;

LE CONDAMNE AUX FRAIS ENVERS L'ÉTAT LIQUIDÉS à I 535 fr. 65 CENTIMES PLUS 39 FRANCS POUR DROITS DE POSTE; INFIXE AU MINIMUM LA DURÉE DE LA CONTRAINTE PAR CORPS S'IL Y A LIEU DE L'EXERCER;

ORDONNE QUE LE PRÉSENT ARRÊT SERA IMPRIMÉ, PUBLIÉ, AFFICHÉ PARTOUT OU BESOIN SERA;

ORDONNE QU'IL SERA NOTIFIÉ SANS DÉLAI A L^ACCUSÉ PAR LE GREFFIER DE LA COUR.

Une puissante leçon se dégage du procès Malvy, comme de celui du Bonnet Rouge et de Bolo, comme de l'inculpation et de l'arrestation de Gaillaux, comme de toutes les affaires similaires. Cette leçon apparaît, si l'on considère parallèlement la suite des événements militaires, depuis le 3 août 191 4 jusqu'à maintenant, d'une part, et, de l'autre, la suite des événements politiques en France pendant la même période. J'ai appelé cette leçon : synchronisme des deux branches de la guerre totale (guerre à l'Allemand, guerre à ses auxiliaires à l'intérieur). En voici le très simple schéma :

Début de la guerre : Viviani, ami de Malvy, soufflé par le clan Gaillaux et les socialistes, cède à l'ennemi 8 kilomitres de territoire sans combat. Période trouble et marche des Allemands sur Paris. La capitale est menacée.

Première partie de la guerre : du 26 août 191 4 au mois de janvier 1910. Le clan allemand, c'est-à-dire Gaillaux, Malvy, Almereyda, surpris par le sursaut national devant l'agression allemande, rentre sous terre. Gaillaux revêt un uniforme de trésorier aux armées ; Malvy fait la noce à Bordeaux, ayant installé à Arcachon sa maîtresse, la fille Béryl; iVlmereyda, pris

de peur, a mis une sourdine à son antipatriotisme à }3ase de « rapprochement IVanco-aliemand ». L'État est représenté par le Président Foincaré, le Gouverneur Gailieni et le nouveau ministre de la Guerre Millerand, qui font tranquillement et fermement ce qu'ils ont à faire. Les généraux ont les mains libres. Pas de Chambre pour brouiller les cartes. Résultat : la victoire de la Marne, coopération magnifique de Joffre, de Foch, de Gailieni et de Maunoury. Avec de faibles moyens industriels, des prodiges sont réalisés dans le domaine de l'armement.

Deuxième partie de la guerre : de janvier 1916 au 22 juillet 19 17. Le clan CaïUaux-Malvy-Almereyda, le clan allemand, a repris ses intrigues et manœuvres criminelles. Les divers gouvernements qui se succèdent, Viviani, Briand, Ribot, Painlevé, moitié par aveuglement, moitié par débilité d'esprit et peur du chantage, n'osent pas empêcher les agissements du sinistre trio, qui dispose d'un quotidien, le Bonnet Rouge, cherche à acquérir le Journal, et mène, dans les Chambres revenues, une véritable campagne d'intimidation. On eonnaîtra un jour les dessous de cette campagne, sur laquelle champignonnent les Turmel, les Loustalot, les Bolo pacha, les Landau, les Du val, les Guillaume Desouches et quelques autres qui ne sont pas encore sous les verrous. Almereyda est le véritable préfet de police de Paris. Les espions et les agents de l'ennemi pullulent. Les fonctionnaires patriotes sont brimés à tous les niveaux de l'administration. Le président Monier, personnage indigne, trifouille les séquestres au gré du caillautisme, dumalvysmeet de l'almereydisme. Cette période est le paradis des agents boches, qui ont leurs entrées partout, obtiennent la suppression du deuxième bureau de la place de Paris, le départ de l'admirable général Glergerie, de ses fidèles auxiliaires le commandant Baudier, le colonel Bourdeau, leur remplacement par un incapable, le colonel Goubet, et un individu louche, le boursier capitaine Ladoux. Les

services de la Sûreté- générale et de la préfecture de police sont à la merci de deux misérables, embocîiés jusqu'à la garde, Leymarie et Maunoury.

Aussi, pendant cette période, quels que soient les talents des chefs militaires et la valeur des combattants, nos offensives n'aboutissent pas, la guerre se traîne, la Russie se disloque, puis s'effondre, les Alliés n'arrivent pas à faire converger leurs efforts. La Chambre, incompétente et turbulente, entasse comités secrets sur comités secrets. A mesure, les agents de Caillaux, de Malvy et d'Almereyda communiquent à l'ennemi le compte rendu de ses séances, prétendues secrètes. Guilbeaux travaille peur les Boches en Suisse, Routier en Espagne. Zucco, Rabbat, Du val, Marion, Landau, Turmel, Goldschild font la navette entre la place Beauvau et les consulats allemands en pays neutre. Un grand soldat, devenu ministre de la Guerre, le général Lyautey, est contraint de donner sa démission, remplacé par l'incapable Painlevé, jouet de salons suspects et soumis à Caillaux. C'est la sarabande da défaitisme, du bolclievikisme et de la trahison, aboutissant à l'échec combiné de l'offensive d'avril 1917 et aux mutineries militaires, bientôt à la trahison russe. Le général Nivelle, le général Mangin sont mis au rancart. L'alliance anglaise est sapée savamment. Le pays court à sa perte.

Troisième partie de la guerre : du 22 juillet 191 7, date du discours historique de Clemenceau à maintenant. Arrestation d'Almereyda, disparition du Bonnet Rouge, chute du cabinet Painlevé, Malvy s'envoie luimême en Haute-Cour, après une série de débats parlementaires, où le ridicule le dispute à l'odieux^

Clemenceau prend le pouvoir dans des circonstances tragiques. Il va, le premier, pratiquer la guerre totale. Inculpation puis arrestation de Caillaux et de Charles Humbert, sénateur, vice-président de la commission Je l'armée. Procès et condamnation à mort de Bolo. Procès du Bonnet Rouge et condamnation de Leymarie,

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de Landau, etc., condamnation à mort de Duval. Procès^ de Paix-Séailles, condamné à un an de prison avec sursis. Inculpation du « capitaine » Ladoux. Pendant ce temps la trahison russe a permis le renforcement des armées allemandes, débarrassées du front oriental par la paix allemande de Brest-Litovsk. Offensive Ludendorfî du 2 1 mars. Poche de Picardie. Unité de commandement accordée par l'intelligence et la générosité britanniques. Clemenceau nomme Foch généralissime, rend son commandement à Mangin, réparc de son mieux les fautes effroyables et les crimes de son prédécesseur. Offensive Ludendorff du 27 mai. Poche de la Marne. Gela, c'est le reliquat inévitable de trois années de crimes, d'erreurs, de trois années de caillautisme et de malvysme.

Le II juin, le général Mangin arrête l'offensive ennemie sur le plateau de Méry-Courcelles. C'est le début du relèvement, magistral et soudain, de la situation.

Le 16 juillet, le procès Malvy vient devant la Haute- Cour et le procureur général Mérilîon inculpe Malyy de complicité de trahison. Le 19 juillet, pendant l'interrogatoire de l'accusé, la nouvelle parvient de la victoire française, qui commence le dégagement de Paris et inaugure l'ère des offensives de libération. LA CONDAMNATION DE MALVY POUR FORFAITURE A CINQ ANS DE BANNISSEMENT COÏNCIDE AINSI AVEC LA SECONDE VICTOIRE DE LA MARNE. Il y a là mieux qu'un hasard. Il est d'ailleurs facile de comprendre que les armées allemandes, privées de leur appui Gaillaux-Malvy à l'intérieur et combattues par des armées désentravées de la trahison, que vient renforcer l'effort américain, n'ont plus les mêmes avantages qu'en 19 17.

Du i3 juillet aux derniers jours d'octobre, le synchronisme continue, au grand navrement des caillaumalvystes qui escomptaient la défaite des Alliés, la chute du cabinet Clemenceau, l'acquittement de Malvy et la

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mise en liberté de Caillaux. La préférence accordée aux créatures de rAUemagne amèrie logiquement à préférer l'A-llemai^nc à la France.

II nous faut examiner maintenant plus en délai! quelques compartiments de ce schéma.

L'aveuglemeat des conducteurs politiques de la France quant à la pénétration allemande chez nous était, a la veille de la guerre, aussi complet en 191 4 qu'en 1870. Le parallèle entre Tannée 1869 et l'année iQiS serait, à ce point de vue, bien curieux. C'est en mars 191 3 que j'ai publié à la Nouvelle Librairie NationoJe de notre éminent aaii, le lieutenant Valois, mou ouvrage V Avant-Guerre, synthèse des articles parus sur ce sujet dans l'Action Française depuis le 21 septembre 191 1. A l'exception du seul Rappel, tous les journaux républicains ont traité ce volume — simple recueil de chiures et de précisions — d'invention romanesque et de pamphlet.

C'est qu'à ce moment-là l'homme le plus agissant et le plus intrigant de la majorité parlementaire était Joseph Calliaux. Il est bien entendu que d'autres hommes politiques réagissaient contre cette tendance au a rapprochement franco-allemand » — sous les injures et les menaces du gouvernement impérial — et contre cet aveuglement systématique. Mais ils n'étaient guère écoutés. On les traitait de (t badernes » et de u Dérouîède »,

Caillaux avait plusieurs lieutenants, au premier rang desquels Malvy. Il entretenait au moment de la déclaration de guerre, au moment du procès de sa femme (laquelle venait d'assassiner Galmette» directeur du Fifjaro), une bande d'hommes de main et

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d'escarpes, parmi lesquels Almereyda. Il y a des indices que, dès cette époque, Almereyda était vendu à l'Allemagne par l'intermédiaire d'agents allemands, établis à la frontière espagnole et qu'il fréquentait sous un faux nom.

La déclaration de guerre surprit Gaillaux et ses amis comme elle surprit les socialistes. Edmond Laskine a raconté l'ambassade à Paris, au i^"" août 191 4, du député au Reichstag Millier, lequel vint affirmer aux camarades de /Humanité que la sozialdemokratie allemande ne voterait pas les crédits de guerre. Il prononça textuellement la phrase suivante : « Dâss mann fur die kriegskredite stimmt, halte ich fiir ausgeschlossen. » Ce qui signifie : Je considère comme exclue l'hypothèse du vote des crédits de guerre. On sait ce qu'il en résulta. Viviani, perdant la tête et cédant aux suggestions de Jaurès et de son groupe, influencés eux-mêmes par les kamarades allemands, se laissa entraîner à donner à l'Allemagne et au monde cette preuve de non agressivité bien dangereuse, qui est consignée au Livre Jaune : l'abandon, par nos troupes de couverture, d'une bande de territoire de huit kilomètres, sur toute l'étendue de la frontière. Nul doute que le grand État-Major allemand avait soufflé cette preuve de non agressivité, cette funeste mesure, au socialisme allemand et que Muller venait en contrôler l'exécution. Nous devions apprendre, à nos dépens, que la guerre n'est pas une démonstration sentimentale et se prête mal aux mouvements chevaleresques. On peut dire que l'erreur initiale de Viviani nous faisait amorcer, de nos propres mains, l'occupation et la dévastation du pays.

Quoi qu'il en soit, la victoire de la Marne fut, pour

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les Allemands et leurs créatures, une désagréable surprise. Les uns et les autres n'avaient plus qu'une chance de salut : la stagoation de la guerre, qui leur permettrait d'essayer un décollement des alliés, en commençant par le point jugé le plus faible, moralement parlant : la Russie. Mais, pendant qu'on procédait à la dissociation intérieure de l'empire des tsars, rien n'empêcherait de commencer, contre le moral français, une campagne intérieure du même genre, soutenue par la presse et la finance, ces deux leviers de l'opinion.

L'Allemagne acheta d'abord le Bonnet Rouge, puis le Journal. Elle acheta le Bonnet Rouge et ses succédanés la Tranchée Républicaine, V Agence Républicaine, V Agence Primo, par Marx de Mannheim et Ratibor, ambassadeur allemand à Madrid. Elle acheta le Journal, d'abord par Lenoir et Desouches, puis par Bolo-pacha.

L'Allemagne tenait Gaillaux, lequel maniait Malvy, lequel subventionnait Almereyda et Sébastien Faure et était tenu par Almereyda. C'est ce qu'on a appelé fort justement a la chaîne » . Consortium redoutable et qui a pesé d'un poids terrible sur les trois premières années de la guerre. L'historien de l'avenir devra en tenir compte largement, s'il veut dépasser les molles apparences, dont se satisfait un Hanotaux par exemple, et atteindre les dures réalités. Les coquins complets, même en temps de guerre, sont encore assez rares. En revanche les peureux sont légion à l'arrière, étant donné que les meilleurs et les plus courageux sont aux armées. Le moyen de terrorisation employé par la bande (par la maffia, disait avec justesse notre vaillant confrère Berthoulat, directeur de la Liberté) était le chantage. Je n'eu-

blierai jamais l'expression de visage effrayée du monumental Charles Humbert, lors de l'unique conversation que nous eûmes ensemble au Journal en 1916, quand il me demandait : <( Gomment faitesvous pour secouer tous ces insectes malfaisants P » Je lui répondis : <( Je prends un plumeau et je tape dessus. )) J'appris depuis qu'il subventionnait de temps en temps Almerejda et Landau. C'est qu'il était mêlé à trop d'affaires ténébreuses pour se moquer de leurs menaces. Les archives du ministère de l'Intérieur et de la Préfecture de police leur étaient ouvertes et ils y puisaient comme ils voulaient.

Charles Paix-Séailies, directeur du Courrier Européen — (toutdévouéà Caillaux et où l'on insultait l'État-Major français à la veille de la guerre) — a été condamné à un an de prison avec sursis, pour avoir livré, à son ancien secrétaire de rédaction Almereyda, des documents secrets concernant l'armée de Saionique. Mais le directeur du Bonnet Rouge, familier du ministère de l'Intérieur et de la Sûreté générale, eut certainement dans les mains — et livra aux Boches contre argent comptant — bien d'autres pièces coniidenlielles,. ^intéressant grandement la Défense Nationale. Celles-ci traînaient dans le bureau de Marion, dans les poches de Landau et de Duval. Rien de plus honteusement comique que l'indignation des groupes caillautiste et socialiste de la Chambre, quand le général Lyautey exprima, en termes trop modérés, sa juste méfiance des comités secrets. Le sauveur du Maroc dut donner sa démission, à la grande satisfaction du gouvernement allemand, et j'imagine que les vertueux indignés durent bien rire entre eux de leur feinte colère. Je pourrais citer plus

d'un caboulot de Paris et de la banlieue, où lecture était faite, tous volets fermés, de telle séance de comité secret... de Polichinelle. Gela non pas une fois, mais trois fois !

Un des grands arguments que l'on m'a opposés, quand j'ai parlé de la livraison à l'ennemi du plan d'offensive du Chemin des Dames, a été celui-ci : (( Il n'y a pas de secret, ni de surprise militaire dans la guerre actuelle )) . Les événements du printemps et du commencement de l'été de 1918 ont prouvé depuis que le secret et la surprise étaient au contraire les deux n*ojens importants de l'offensive allemande. On s'en doutait, mais, pour qu'il n'y eût pas de trahison, il fallait qu'il n'y eut pas de secret, ni de surprise. C'est pourquoi les défenseurs de Gaillaux, de Malvy et d'Almereyda, avaient rayé l'une et l'autre de l'art militaire.

Je ne sais rien de plus tragique que l'exposé des menées par lesquelles furent éliminés le général Clergerie et son second le commandant Baudier. Avec des moyens ridiculement petits, ces deux hommes, au commencement de la guerre et dans le courant de 1916, avaient littéralement traqué l'espionnage ennemi. Tellement que l'Allemagne s'émut et donna la consigne à ses agents de détruire cette surveillance à tout prix. Les débats de la Haute-Cour ont relaté cette longue lutte entre les officiers sans peur et sans reproche et les auxiliaires du gouvernement allemand. Je m'en doutais de longue date, d'abord par la lecture du Bonnet Rouge, ensuite par quelques paroles échappées au comédien directeur Lugue Poe, que je rencontrais quelquefois, et qui rendait au deuxième bureau, par patriotisme, de réels services. Le pauvre garçon était

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en butte à toutes sortes de menaces et de persécutions de la part de la bande. Sa présence gênait bien des co.nbinaisons. Je tiens à lui rendre ici cet hommage public.

Du jour où le général Clergerie eut mis la main au collet de Desclaux, ancien chef de cabinet de Caillaux, sa perte fut résolue par la maffia. Le commandant Baudier avait osé rédiger un rapport sur la société Maggi Kub, défavorable à cette société, et traquer la Victoria zu Berlin. Quels crimes ! Le surprenant, c^est que le gouvernement d'alors n'opposa pas son veto aux manœuvres de Caillaux, de Malvy et de leurs hommes. Il s'inclina devant leur volonté (( d'avoir . la peau du général Glergerie et du commandant Baudier », comme on disait place Beauvau. Oui, mais les misérables avaient en même temps la peau de beaucoup de soldats français, poignardés dans le dos par les Lombard, les Sébastien Faure, les Garfunkel, les Rabbat et autres protégés du ministère de l'Intérieur. Si les choses avaient continué ainsi, ils auraient eu la peau de la France.

La police de la trahison eût dû être faite avec d'autant plus de zèle que la guerre, devenue chronique, et menée, hélas! sur notre territoire, mettait en communication, par les voies les plus diverses, les civils de l'arrière et les combattants de la zone des armées. Cette situation n'échappait pas à l'Allemagne, qui n'eut qu'un plan après sa première défaite de la Marne : corrompre l'avant par l'arrière. Je ne reviens pas sur le processus de cette corruption, que j'ai longuement étudié dans la Guerre totale. Les deux dépositions du lieutenant Bruyant prouvent qu'au Grand Quartier général on

se rendait compte du danger et qu'on cherchait à y parer. Mais comment réagir, quand le point de dcjiart de la pourriture est au centre de ce qui devrait être l'antisepsie I

J'ai écrit dans l'Action Française, de janvier 19 15 à juillet 1917, une centaine d'articles sur le thème suivant : Nos alliés n auront la victoire que le jour où le gouvernement se décidera à poursuivre et châtier l'Inexplicable... c'est-à-dire l'influence allemande s'exerçant, en France et en Russie, par les créatures des Allemands. En France, l'Inexplicable s'appelait Gaillaux et Malvy. Il s'appelait, en Russie, Sturmer et ProtopopofiF. La malheureuse Russie n'a pas trouvé son Clemenceau. Voilà toute l'histoire. Il faut, pour gagner la guerre, que ceux qui conduisent la guerre soient à la hauteur des événements de la guerre. Une lutte de géants ne saurait être victorieusement menée par des nains. Les élections de 191 4 avaient peuplé la Chambre de tels nains. C'est le Sénat qui a réagi.

J'ai toujours pensé qu'il réagirait, d'après l'accueil en somme sympathique, qu'il avait fait aux cuisantes révélations de M. Gaudin de Villaine, et à son discours de 19 16. M. Gaudin de Villaine est un homme âgé et souffreteux, qui a un grand nez, une figure ravinée, des yeux perçants, sur lesquels il passe fréquemment une longue main nerveuse. C'est un brave, chez qui l'âge n'a point diminué la flamme patriotique et doué de cette vertu politique : l'obstination. Il lui revient le rare mérite d'avoir porté, le premier, le fer rouge dans la plaie purulente. Le sénateur Riou lui aussi, dès avant la guerre, s'était préoccupé de l'influence allemande et de l'espionnage allemand en France. Le suffrage

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restreint est plus perspicace que le suffrage universel. Seuls à la Chambre, Jules Delaliaye et Maurice Barrés ont compris l'importance de la guerre totale.

Alors qu'est-il arrivé.»^ Ceci que, de janvier 1916 à novembre 19 17, l'Allemagne nous a fait une guerre de voyante à aveugles. Elle connaissait nos desseins par ses agents. Nous ne connaissions pas les siens. Elle savait nos points faibles, militairement, politiquement, et où il fallait appuyer. Nous ne découvrions les siens que très lentement et à tâtons. Quand un de nos officiers supérieurs la gênait par son initiative, ou son habileté, ou son ascendant, ou sa réputation, elle le faisait saper, à Paris, dans les salons à sa dévotion, dans les feuilles soumises à son influence, dans les officines à sa solde. Ainsi de Glergerie, de Lyautey, de Nivelle, de Mangin.

Les conséquences s'enchaînent, dans cette immense crise, avec une rigueur quasi mathématique. L'Allemagne viole la neutralité belge; conséquence : l'entrée en guerre de l'Angleterre. Cette entrée en guerre de l'Angleterre accule l'Allemagne au blocus. Pour réagir contre cette terrible menace du bloc-us, l'Allemagne fait la guerre sous-marine. Le déchaînement de la guerre sous-marine sans restrictions amène nécessairement l'entrée en lice de l'Amérique. C'est une des perspectives de la lutte.

Une autre perspective, et qui nous intéresse directement, est le synchronisme de la guerre totale. Première phase : influence allemande, à l'intérieur, assoupie ou dominée ; socialisme parlementaire contraint au silence ; Caillaux hors d'état de nuire, Malvy absent de Paris, Poincaré, Joffre et Millerand

menant la guerre : Victoire de la Marne. — Deuxième phase : Caillaux, ministre de l'Intérieur sous le nom de Malvv, président du Conseil et Garde des Sceaux sous le nom de Yiviani, ministre de la Guerre sous le nom de Pain-levé : période de stagnation et de déboires militaires. L'Allemagne reprend courage, détache la Russie de l'Entente par la Révoliilion et semble toute proche de gagner la partie. — Troisième phase : Ministère Clemenceau, Caillaux bouclé, Malvy condamné et exilé. Foch généralissime d^s armées alliées. Victoire sur toute la ligne. Refoulement de l'ennemi. L'Allemagne passe de l'offensive à la défensive et de la confiance au désespoir. C'est concluant.

Bien des gens légers, ou ayant leurs raisons pour ne pas aller au fond des choses, se sont imaginé d'abord que ce synchronisme était une vue de l'esprit, une fantaisie de romancier, une chimère. La lecture des journaux allemands et de la très significative Gazette des Ardennes aurait dû les détromper. Car ces feuilles boches n'ont cessé de manifester une rage et une préoccupation croissantes devant les preuves que V Action Française apportait quotidiennement d'une concordance si exemplaire entre les hauts et les bas de la courbe de trahison et de l'espionnage, et les hauts et les bas des opérations militaires. C'est donc que l'ennemi attachait une importance considérable à cette constatation et qu'il eût préféré qu'elle ne fût pas faite. Il nous dictait notre devoir, qui était d'insister, contre vents et marée, jusqu'à ce que fût obtenu un retournement complet de la situation.

Sans doute, il n'est pas agréable de se dire qu'un certain nombre de politiciens français, attachés à

l'Allemagne, pour diverses raisons, avant la guerre, ont continué, pendant la guerre, à servir les intérêts de l'Allemagne et contribué ainsi au massacre de leurs concitoyens et à la dévastation de leur pays. Mais ce sont là, en somme, de monstrueuses exceptions, dues à quarante ans d'affaissement moral et de pénétration ennemie, que rachètent, et au delà, les sacrifices inouïs de tant de héros.

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