‹ Le poignard de cristal Jules LecomteChapitre 1 sur 16 · Le poignard de cristal Jules Lecomte · texte numérisé non relu

Le poignard de cristal Jules Lecomte

Le vieux Bruschall et le jeune Otbert quittaient Inspruck pour la quatrième fois depuis quinze jours. Le vieil employé s’était juré qu'il sauverait du mal moral qui l’envahissait l’imprudent jeune homme, le neveu du pauvre Tübingen, son ami, mort depuis quelques mois, pauvre et calomnié. Fidèle à son plan, Bruschall emmena son client chasser des aigles (ou du moins c’était le prétexte) dans le Stelvio, montagne située sm’ la droite de l'Ortler-Spitz, dont les glaciers s’élèvent à près de quinze cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Après deux grands jours de marche, les deux Titans 6dpestres et leur guide se trouvèrent sur un certain endroit du Stelvio, que l’on désigne communément comme le point

le plus dlcvé qui soit en Europe pour le passage des voitures : là se touchent les frontièi’es du ïyrol, de la Suisse et de la Lombardie.

Si les voyageurs n’y trouvèrent point d’aigles, au moins découvrirent-ils de ses hauteurs des points de vue et des perspectives sublimes. Le vieil employé, esprit positif qui poursuivait bien moins dans ces ascensions aériennes les beaux aspects de la nature, que des fatigues salutaires à son ami, tolérait fort peu les exaltations admiratives de celui-ci. Otbert n’en faisait pas moins tous ses efforts pour entraîner son prosaïque compagnon dans des contemplations qui ennuyaient le bonhomme; le froid de ces monts couverts de neige le trouvait infiniment plus sensible que tous les prétextes d’enthousiasme que lui énumérait Otbert. Brnschall reconnut alors que la poésie est sœur intime du mysticisme et par conséquent un danger presque aussi réel ; la Charybdc de cette autre Scylla. 11 s’efforça donc de ravir son impradent compagnon à l’éther de ses pensées, en lui proposant une ascension jusqu’à une maisonnette, perchée comme une aire, sur uu des pics du Stelvio, et sous le toit protecteur de laquelle il serait plus aisé qu’en plein vent de préparer les aliments dont était chargé le guide. Le jeune homme et le vieillard attaquèrent donc résolûment la montée.

De cette éminence on découvrait une foule de monticules secondaires, d’où jaillissaient, comme de l’Ida d’Homère, de petits torrents, mais dont pas un n’eût motivé la description floréale que 1e poète fait du Pélion. Tous étaient, au contraire, coiffés de couches de neige çà et là percées par les lignes sombres des sapins, ou les épais fourrés de stéiiles bruyères et de câpriers épineux. Plus bas, la vue s’étendait jusqu’aux tristes vallées de la Neve et du Diroccamento, la première ainsi nommée parce qu’elle est enveloppée de neiges éternelles, la seconde tirant son nom d’une foule de rochers dé-

Digilized by Googlc

tachés par les éboiilemcnts, qui font île ses cavités une sorte d’archipel de glace et de blocs granitiques. En tournant le dos à la Sponda-Lunga, qui s’engage dans les Alpes suisses, on apercevait, grimpant aux flancs du Stelvio, la route postale qui amenait de la vallée de l’inn les voyageurs se dirigeant vers la Lombardie.

Après s'être bien réchauffés et réconfortes dans la masui-e qui servait d’abri à quelques douaniers en vigie sur cette triple frontière, Bruschall et son compagnon se décidèrent à descendre dans la vallée, pour éviter d’être surpris par le mauvais temps, qui menaçait de l’ouest, en roulant des turbans de nuages sombres au front des pics les plus hauts. La crainte des avalanches les avait déterminés à prendre la grand’route, qui devait du reste leur faire descendre en cinq ou six heures ce qu’ils avaient mis deux jours à gravir par les petits sentiers. Us partirent donc, le fusil sur l’épaule, le couteau de chasse à la ceinture, décidés à prendre gîte, le soir même, sous le toit où les attendaient bon repas et excellent lit, deux choses que le poète commençait à apprécier on ne peut mieux.

Les deux amis, le jeune et le vieux, tantôt suivis, tantôt précédés du guide, qui portait le sac aux provisions, avaient déjà parcouru plus de la moitié du chemin, devisant de chose et d’autre, mais nullement de magnétisme ni d’incantation, lorsque, d’un détour que faisait la route au flanc de la montagne, ils aperçurent, d’abord un équipage, puis bientôt un second, qui gravissaient péniblement la côte, à un mille environ au-dessous d’eux. Comme ce passage est celui que fréquentent habituellement les voyageurs qui viennent de Munich, cette rencontre n’avait rien que de fort ordinaire. Quelques instants après, Otbert et son compagnon entendirent derrière eux un bruit de clochettes qui annonçait l’approche d’un muletier suisse. Un quart d’heure s’étant écoulé, les

deux équipages, le muletier et nos deux piétons se trouvèrent presque sur le même point de la route : les voitures plus bas, montant lentement, les mulets au milieu, descendant d'un trot bruyant et ayant dépassé nos deux amis, qui dominaient la scène d'une trentaine de pas.

La route, sur ce point, se trouvait taillée en gouttière au flanc de la montagne. Des bornes de granit, réunies par des barres de bois, marquaient sa limite vers l'abîme, au -fond duquel roulait, parmi les pierres écroulées, le petit torrent de Fredolfo. Une des voitures, une ample berline noire, s'avançait, soigneusement fermée; le second équipage qui suivait était un coupé, par les glaces baissées duquel on entrevoyait des toilettes de femmes. L’un et l'autre des deux trains étaient attelés de quatre chevaux, renforcés chacun d'une paire de bœufs, ainsi que cela se pratique bàbituellement dans ces montagnes. Au moment où le muletier allait croiser la lourde berline, un des bœufs, effrayé par les bruyantes clochettes des mules et par le tapage du fouet de leur conducteur, fit un brusque écart vers le côté dangereux de la route, et ayant, dans son effroi, porté un violent coup de corne à son voisin, tous deux dévièrent avec fureur du droit chemin, et entraînèrent les chevaux vers la fragile barre de bois qui servait de parapet sur le précipice. Le postillon, par ses cris pour ramener les chevaiix, effraya davantage les stupides bêtes à cornes, et celles-ci, éperdues, se jetèrent si violemment à droite, que tout le train y fut porté. Une des roues d'avant brisa au prenaier choc la rampe pourrie ; les chevaux, surexcités, tirèrent tous en sens contraire, et la conséquence presque inévitable de ce terrible désordre semblait devoir être la chute de tout l’équipage dans le vide... lorsque Otbeft, s’étant élancé devant le train, abattit d'un coup du feu un des bœufs ; puis, se jetant résolûment dans ce chaos , il coupa lestement les cordes qui tenaient à l’équi-

Digilized by Coogle

page le second animal fm'ieiu. Celui-ci, débarrassé de toute entrave, fit deux ou trois bonds etTrayants, et ayant perdu pied au milieu des débris de la rampe brisée, il tomba dans l’abime, dont les postillons, guidés par le courageux sangfroid d’Otbert, eurent bientôt écarté la berline mystérieuse...

A peine Téquipage, qui avait ainsi failli rouler dans le torrent, fut-il hors de danger, qu’une femme s’élança du coupé suivant, et piétinant dans la neige, sans prendre le temps de s’envelopper du manteau tombé de ses épaules en sautant brusquement à terre, elle courut vers Otbert, et saisissant une de ses mains : — Merci! merci, monsieur! s’écria-t-elle avec élan, et en dardant sur le jeune homme un incisif regard; vous venez de sauver... ma mère... et un autre bien...

La jeune fille ne put achever : accablée par l’émotion, par l’effroi que lui avait causé cette scène, elle s’évanouit. '

Une femme de chambre accourut du coupé. — Voyez madame la comtesse !... ouvrez à madame la comtesse! criait la femme de chambre, qui, relevant la jeune fille avec l’aide de Bruscball, la transporta dans le coupé d’où elle était si brusquement descendue.

Le domestique, encore tout troublé par l’effroi, était resté immobile sur la route baignée du sang de l’animal si heureusement abattu. Sur l’observation d’Otbert, il se décida enfin

à ouvrir la berline, dans laquelle se trouvait une femme d’un certain âge et en grand deuil, évanouie à côté d’un cercueil de bois précieux, posé sur des coussins de velours noir frangés ' d’argent; tout l’intérieur de la voiture était aussi drapé de noir...

A cet étrange spectacle, Otbert resta frappé de surprise. Pourtant il se fit aider du valet de la comtesse pour sortir celle-ci de la voiture; il l’assit en plein air, sur quelques carreaux enlevés au siège, et se mit à lui frotter le front et

los mains avec de la neige. Le grand air et le froid qui la saisirent, tout contribua à faire promptement reprendre ses sens à l'inconnue. Elle rouvrit enfin les yeux, et ayant jeté autour d’elle des regards effarés :

— Où suis-je? s’écria-t-elle. Mon fils... où est mon fils?

— Votre fille est là, madame... répondit Otbert,qui croyait avoir mal entendu, en montrant le marchepied du coupé où se trouvait la jeune fille entourée de Bruschall et de sa femme de chambre.

— Oui... je vois celle-là... reprit la dame, mais mon autre enfant?...

. — Je n’di vuici que cette jeune personne, dit Otbert étonné.

Mais la comtesse s’étant retournée avait aperçu sa berline.

— Ah! s’écria-t-elle, sans s’expliquer davantage. Conduisez-moi, Peppo... conduisez-moi!

Le valet de chambre s’empressa de soutenir sa maîtresse. Otbert blessé de cette singulière façon d’agir, de la part d’une femme qui, sauvée par lui d’une mort presque certaine, n’avait eu ni un regard ni un mot pour son libérateur, la laissa se diriger seule vers l’objet incompris de sa sollicitude. Dans ce moment une troisième voiture franchit le coude de la rouie et s’arrêta bientôt devant le singulier S|)ectacle qu’offrait la halte des deux premières. Plusieurs pei’sonnes s’en élancèrent, suivies des gens qui garnissaient les cabriolets extérieurs.

— Au nom du ciel ! qu’est-il donc arrivé ? s’écria un jeune homme plus lestement parvenu que les autres sur le lieu de la scène.

— Cet équipage a failli rouler dans le précipice , et ces dames se sont évanouies, répondit simplement Otbert.

Comme l’interrogateur avait aussitôt rejoint la vieille dame de la berline, son libérateur s’avança vers le coupé. Mais déjà les nouveaux venus l’entouraient. Bruschall vint à la rencontre de son ami.

— Nous ne sommes plus necessaires ici, dit-il ; si vous m’en croyez, nous reprendrons noire route pour arriver au gîte avant la nuit.

— Mais... cette jeune ûUe?

— Elle n’a nul besoin de nous... la voilà maintenant entourée des siens. Gloire à vous, jeune homme! vous faites courageusement les choses! sans vous cette vieille comtesse et son enteiTcment roulaient dans le torrent, comme un quartier de roche. La jeune fille est bien jolie!

— Et nous parlons si vite ! exclama Otbert les yeux tournés vers le coupé. L’ex-employé ne répondit que par \m geste, pour montrer la nuit qui se levait du nord.

— Les belles filles sont encore dans leur genre une poésie, comme les points de vue et les montagnes, se dit-il, la journée sera rude pour le cerveau de mon malade ! Et comme les deux voyageurs alpestres, l’un par parti pris, l’autre faute d’oser résister, s'éloignaient du théâtre de cette étrange aventure, la femme de chambre courut après eux :

— Messieurs! messieurs! s’écria- t-elle, ma jeune maîtresse demande qui vous êtes ; elle veut savoir votre nom !

i — Dites Otbert Ërichsen, étudiant à InspruckI répondit le jeune homme d’une voix émue. Et elle?... qui est-elle? ajouta- t-il par inspiration.

— Monsieur l’étudiant l’apprendra sans doute bientôt! répliqua la soubrette en s’éloignant.

Cent pas plus loin la route tournait. Otbert s’y arrêta un instant, apercevant le voile noir de la jolie inconnue, qui flottait au-dessus d’un des groupes. Bruschall prit le bras du jeune homme sous le sien. Deux heures apres, ils étaneut assis auprès d’un bon feu, en face d’une table copieusement, servie.

Mais Otbert ne mangeait pas...

Page 1