‹ Le poignard de cristal Jules LecomteChapitre 12 sur 16 · CE QUE CHERCHAIT OTBERT · texte numérisé non relu

CE QUE CHERCHAIT OTBERT

Qnclqdf groic apparailra, qui saura prévoir dans les sphères célestes iiuc révolution salutaire k l'humanité ! Les mondes moraux auront aussi leur Christophe Colomb. V

Vers le même temps, Otbert reçut de Bruschall, avec lequel il continuait d’être en correspondance, une lettre dont il suflit, pour répandre la clarté necessaire sur' les différentes parties de notre récit, d’extraire le passage suivant :

« Au reste, c’est toujours à mon idée que je reviens, et

quand vous voudrez, je ferai la demande, bien que vous ne répondiez jamais à cette proposition. Que la mère et l’enfant soient à deux pas de moi, et d’après ce que j’apprends chaque jour de votre vieille comtesse-orgueil, je crois pouvoir répondre du succès. Par ailleurs, rien de nouveau. Les Bastiglia D’ont pas remis le pied à Venise depuis... ce que vous savez. Quant au public, il n’y comprend rien, et, bien qu’il devine vaguement quelque chose, il enrage de ne pouvoir rien préciser; mais il se consolera en inventant. Le comte et la comtesse ne reçoivent personne à Camporoale, sinon le marquis Durazzo, lequel a fait récemment une excursion à Vienne. D’après ce qu’il m’écrit, je crois comprendre qu’on sait en cour pourquoi tout ce qui avait été annoncé est interrompu. En tout cas, dans le projet qu’à mon tour je caresse, les obstacles ne viendraient pas de là, et s’il est vrai que le comte Alvise ait été tué dans un duel à Trieste, par un officier hongrois, ce qui expliquerait l'empressement de l’empei’eur à se

rendre aux désirs de la vieille comtesse, tous les moyens possibles qui se présenteront de remédier au mal seront acceptés. En résumé, aux yeux de la cour, un digne et loyal enfant du Tyi’ol autrichien doit valoir tous les Dalmates possibles, surtout lorsque le premier a déjà pris les inscriptions que vous tenez. Si j’avais en avance six mois de mon revenu, j’irais faire un tour à Vienne, a8n de flairer ce qui s’y passe. En attendant, soyez heureux que votre vieille comtesse-entêtement n'ait pas mis la diplomatie en jeu pour vous apprendre ce qu’il en peut coûter à se laisser rejoindre par les descendants des doges.

» Le renvoi des diamants, heureux scrupule de votre délicatesse, aura, en tout cas, servi à prouver que l’amour peut rendre excusable en vous ce que tout soupçon de calcul eût rendu odieux...

» Je crois, mon jeune ami, qu'il serait bien temps que vous daignassiez m’apprendre quelle est cette fameuse découverte qui vous a sauvé du désespoir dont vos inquiétudes de l’avevir empreignaient toutes vos lettres pendant le premier mois de votre mariage. Est-ce que vous avez trouvé le secret de la cristallisation du carbone, ou celui de la transmutation des métaux? Faire de l’or ou du diamant, peste ! c’est fort adroit. Si l’affaire est aussi bonne que me le pourrait faire supposer votre enthousiasme, pensez donc un peu à votre vieil ami, et associez-lè dans les alambics et les matras, car sa rente est modique, et il adore le tabac d’Orient et le vin de France. Ah çà, Otbert, Yesprit des nerfs n’est pour rien dans tout cela, au moins? C’est que vraiment vous me faisiez, dans votre dernière lettre, une étrange tirade sur les délires de la révélation. Que diable est cela? Faites-vous encore de l'incantation, ou plutôt est-ce le vil métal que vous manigancez? J’aimerais mieux cela. Mais, prenez garde ! Faust s’y est brûlé les doigts, car c’est le diable qui soufQe ordinairement sur le

réchaud, et, un beau jour, le creuset vous sautera à la tête et emportera la cervelle... dans certaines régions où nous avons poursuivi la vôtre en courant infatigablement les Alpes, sous prétexte de chasse. Je voudrais bien voir tout cela, et mettre tant soit peu le nez dans vos œuvres ou dans vos projets. Si, par hasard, c’est un perfectionnement de la race humaine que vous rêvez (vos grsmds mots ne peuvent pas me permettre de supposer peu), rappelez-vous, avant de faire le Prométhée, que les vautours auraient le bec crochu et ardent sur les monts de Fiesole, autant que sur le Caucase ! D’ailleurs, Prométhée, suivant ce que dit Platon dans son Protago^ ras, je crois, eut un collaborateur dans la personne d'Ëpiméthée... S’il y a vraiment quelque chose de bon à inventer, je demande donc instamment à être le vôtre. Comme l’homme est déûnitivement créé, et que je ne suppose pas qu’ayant auprès de vous la belle Morosina, vous songiez à parodier Pygmalion, je dois croire que, revenant à Yesprit des nerfs, vous vous assurez, dans le délire de vos révélations, le moyen de faire parcoimir au premier venu toutes sortes d’espaces aériens dans un vol sublime. En ce cas, mon très-cher Otbert, je vous confesse que je ne serais pas fâché de jouir, après que vous les aurez fait essayer, d’une bonne paire d’ailes, qui ferait niche à mes rhumatismes; je pourrais même confesser aussi que cela contrarierait fort quelques velléités de goutte dont il est, je crois, question, et me permettrait de sauter à mon aise de notre Martinswald, ce rocher d’inspruck d’où l’empereur Maximilien n’a pu descendra qu’avec le secours de prosaïques échelles, ce qui, je me le rappelle, nous inspirait un fort grand dédain pour hii, au temps où vous étudiiez Swendenborg et Van-Helmont.

» EnQn, quoi qu’il en soit, je tiens à savoir par suite de quels procédés lumineux vous comptez retenir ainsi à l’avance votre place pour l’immortalité, et, en attendant, jeter

des tapis de Turquie dans tous les chemins des Apennins ou de la Toscane, où roulera le char qui transportera madame Erichsen. C'est pour le coup que je me sentirai fort dans ma démarche auprès de la vieille comtesse-obstination ! surtout si j’arrive avec des ailes droit par la fenêtre du balcon , sans avoir besoin de me faire annoncer à l’antichambre ! Pourvu que , dans son vol majestueux , votre Mercure ne laisse pas tomber sa perruque I Enfin, nous arrangerons tout cela pour le mieux ; mais, par saint Jacob-Bœhm ! ne lardez pas davantage à m’apprendre le mot de délire des révélations ! sans quoi, mon jeune et bientôt immortel ami (toujours jeune alors!), j’arrive, traînant le pied, en attendant mieux, à votre ermitage de Fiesole, si haut perché qu’il soit dans les régions où l’on attrape au vol les belles pensées, les sublimes révélations dans lesquelles votre front se noie... Adieu! A bientôt, si, d’ici à peu, je ne sais pas tout ce qui se passe en vous et chez vous. »

Maintenant que le lecteur nous parait éclairé sur ce qui semble se passer aux divers points où ne sont pas nos héros, nous croyons qu’il est temps de jeter un coup d’œil dans la partie restée la plus obscure, laquelle est aussi la plus indéchiffrable de ce récit, c’est-à-dire la pensée, les projets, les espérances d’Otbert.

On sc souvient, sans doute, que vers le’ temps où celui-ci se sentait le plus écrasé sous le poids de la grave responsabilité d’avenir qui reposait désormais sur lui, et alors que l’état de son marasme et ses étranges méditations donnèrent, sur les tendances de sa situation mentale, quelques inquiétudes à ses amis de Parme et même à Adriana elle-même, on sc rappelle, disons-nous, que, vers celte époque, la lecture d’un fragment de journal, dans lequel il était question des éléments à l’aide desquels était formée la langue anglaise, devint pour lui l’objet d’une préoccupation nouvelle, trahie par

quelques phrases peu encouragées, du reste, par Adriana, qui s’alarma de l’extravagance d'idées qui les faisait naître. Dès ce jour, Olbert, comme tous les monomanes convaincus, s’était promis, peut-être aussi un peu par amour-propre, de ne plus parler du nouveau sujet de ses méditations, que ses amis eussent tenté de contrarier, et dont l’objet lui était pourtant apparu, à la suite de douleurs et d'inquiétudes excessives de la pense'e, comme la révélation supérieure qui devait sauver et illuminer son avenir. N’étaient les prédispositions que notre héros avait déjà eu occasion de manifester relativement aux plus dangereuses exaltations, le peu qu’on a pu comprendre jusqu’à présent de l’idée d’Otbert n’avait rien de si extravagant qu’on dût la condamner sans en entendre les développements. L’idée d’une langue universelle peut être un rêve d’une réalisation aussi difficile que les séduisantes et ingénieuses conceptions de Fourier, mais cette idée peut, comme toutes les questions phalanstériennes, supporter une constitution théorique. Là où serait l’extravagance, ce serait peutêtre dans la prétention d’en arriver sur-le-champ à la pratique.

Si, avant de dire dans quelles aberrations l’imagination ébranlée d’Otbert s’était élancée, en s’emparant de l’idée ici mentionnée, nous jetons un coup d’œil nécessaire sur la matière, nous devrons espérer que le lecteur reconnaîtra avec nous que la nature étant une dans toutes les manifestations intelligentes ou matérielles, il ne serait pas impossible de faire l'application de ce principe générateur à l’élude des langues, en les rattachant toutes à un sommet commun, et en constatant leur conformité d’origine et leur identité primordiale. Et, en effet, cette identité n’est-elle pas un corollaire de l’unité de l’espèce humaine, laquelle a dû d’abord puiser à une source unique le même mode d’expression de ses besoins, de ses passions, de scs sentiments, de scs idées, et cela, à l’aide des mêmes organes ?

L’homme a donc d’abord parlé à sou semblable, qui l’a compris; autrement, de quelle valeur eût été celte faculté, qui seule constituait la supériorité de l’homme sur la matière, et qui lui assignait son rang dans l’échelle des êtres ? Sans cela, qu’eût été la parole enfin, ce suprême don du Créateur à la créature?

Mais pour couper court ici avec toutes les considérations qui se présenteraient en suffisante abondance pour remplir des volumes, nous demanderons si ce ne serait pas là une des idées les plus séduisantes pour l’intelligence, que celle qui permettrait aux nations les plus désunies par leur idiome de goûter, ainsi que le disait Olbert, tous les grands écrivains, les poètes et les moralistes du monde, comme elles peuvent, dès aujourd’hui, s’enivrer du génie de Beethoven, de Mozart, de Cimarosa, de Rossini et d’Hérold? Le voyageur quittant les glaciales forêts de la brumeuse Norwége, et traversant dix nations pour arriver sous le climat brûlant des Indes, sans avoir changé de langage pour demander sa route! Une seule chaire de moreilc et de prédication poiu* toutes les nations civilisées ! Si c’est une utopie , avouez qu’elle est séduisante! Si c’est un rêve, confessez qu’il est beau!

Un des grands obstacles, le plus grand peut-être qu’il y ait pour la fusion des idées entre les nations généreuses, c’est l’idiome. Sans cette barrière immense, la France de Charlemagne s’étendrait peut-être jusqu’à Gibraltar, tandis que celle de Napoléon finit aux Pyrénées. Saint-Pierre de Rome aurait Sainte-Sophie de Constantinople pour succursale, et la Chine elle-même s’éclairerait sur les extravagances du bouddhisme, aux nobles enseignements de Fénelon et de Chàteaubriand... Mais revenons au principe de l’idée, sans tenter d’en poursuivre davantage les conséquences.

Nos langues vivantes ont entre elles, pour la plupart, une analogie frappante : l’allemand, l’anglais, le français, l’cspa-

gnol et l’italien, surtout. Si l’on y ajoute le latin plutôt que le grec, comme type de langue ancienne et base de la plupart des nouvelles, nous avons déjà l’ensemble d’une sorte d’unité primordiale. Les langues du Nord ont aussi entre elles leurs affinités, non moins que les idiomes orientaux. Trois grandes divisions marquent donc le vaste ensemble des diverses formules de la parole humaine, comme le Nord, nos nations centrales et l'Orient sont partagés par leurs climats, leurs mœurs, leur religion même, peut-on dire.

Et, procédant du centre* pour ce qui est des langues germaniques, il semble suffisant de remonter à l’allemand, qui, avec le latin, cette langue mère de dix autres, offrirait le point de départ le plus divergeant en apparence, bien que l’ensemble montre des ressemblances comme des dissemblances relatives. Ces langues étant les plus usuelles, il reste à établir le rapport qu’elles présentent avec l’hébreu, le sanscrit, le celtique, le saxon et le russe. Nous ne parlons pas de l’étrusque, car on ne possède plus de nos jours que Talphabet de cette langue, qui s’écrivait de droite à gauche, comme tous les idiomes sémitiques. Quant au russe, c’est une langue harmonieuse et complète qui n’attend qu’un Dante ou un Corneille pour prendre la première place parmi les langues parlées; en ce moment, elle marche vers l’Orient pour obtenir un jour sa prépondérance, comme l’hébreu, le sanscrit, le grec, le latin et le français ont tour à tour eu la leur.

Maintenant, quelle langue fournirait l’Orient dans celle sorte de congrès linguisticiue? A ce propos, il faudrait déterminer si celle que le genre humain parla la première, alors que les hommes, peu nombreux encore, étaient placés dans les mômes conditions de climat, de mœurs et de besoins, fut bien, comme le prétendent Klaprolh et Eich Hoff, le sanscrit et non pas plutôt l’hébreu, en faveur duquel beaucoup d’autres opinions se sont prononcées, et qui a pour sa primordia-

lité l’épreuve de la philologie, qui la désigne comme la génératrice de toutes les langues mortes et vivantes.

C'est de ces idées , moins abstraites et infiniment plus séduisantes qu’on ne serait tenté de le croire au premier abord, qu’Otbert était parti pour essayer de bâtir son monument de langage unitaire. Sans doute, il lui eût fallu, avant de pouvoir espérer de donner la forme d’une proposition à l’extension de ces idées, posséder lui-même la majeure partie des langues dont il rêvait la fusion, comme on faisait autrefois l’airain de Corinthe en jetant dans la fournaise dix sortes de métaux plus ou moins précieux. A défaut d’une académie entière de linguistiques pour en obtenir d’innombrables rapports sur chaque branche ou spécialité de la question, il eût fallu que notre héros possédât l’immense science philologique de ce cardinal Mezzofanti, qui parla, y compris les dialectes, trente-deux idiomes, c’est-à-dire dix de plus que n'en savait Milhridate, et qui eût conséquemment été l’homme le plus précieux du monde, comme interprète, au temps du fameux imbroglio de la tour de Babel. Mais, dans son exaltation, Otbert ne s’aiTêta point à un si misérable obstacle, et il prit bientôt son vol infiniment plus haut. Le petit livre recouvert de basane rouge qui avait souvent inquiété Adriana, et qu’elle finit par saisir à Fiesole, une nuit que son mari dormait, était une singularité typographique imprimée dans l’ile des Mékitaristes, ou moines arméniens de l’ile Saint-Lazare, près Venise. Ce livre offrait la répétition, en vingt-quatre langues et dans leurs caractères spéciaux, d’une oraison en vingt-quatre versets. Ces langues, ainsi représentées avec leurs physio- Qomies particulières et réunies pourtant par une pensée commune vei's l’adoration suprême, étaient l’arménien, l’arabe, l’éthiopien, le chaldéen, l’hébreu, le grec, le persan, le syriaque, le turc, le chinois, le russe, le polonais, l’illyricn, l’allemand, l’italien, le hongrois, le gaulois ou français, l’anglais.

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l’espagnol, le hollandais, le suédois, le ccKique et l’indou

Otbert, à force de méditations, était parvenu, aidé, du reste, en cela, par la connaissance de deux ou trois langues vivantes, et du latin qu’il possédait bien, à retrouver les expressions, les paroles de l’oraison dans la presque totalité de ces vingt-quatre idiomes, et ce n’avait pas été chose aisée pour ce qui était de l’arménien, du turc, du persan, de l’éthiopien, et surtout du chinois, langue d'abréviation, dans laquelle un seul signe est parfois l’hiéroglyphe d’une phrase. Pourtant l’obstiné s’était à peu près assuré de la valeur de son étude, en retrouvant le mot reproduit sur plusieurs points pur les mêmes signes. C’est ainsi qu’il eu était arrivé à reconnaître l’incontestable prépondérance des larï^es orientales sur toutes les autres, et de là son imagir^ion, entravée dans la poursuite d’études matérielles, base inévitable de la fusion qu’il rêvait, s’élança dans ces zones mystiques, attrait secret, pente naturelle de son esprit, vers lesquelles toute exaltation cérébrale devait inévitablement le faire revenir. L’air des montagnes aiguise, dit-oh, les organes... aussi, vers le temps où nous trouvons les deux époux si amoureusement installés dans leur petite maisonnette de Fiesole, Otbert en était-il presque arrivé à bâtir complètement, dans son imagination, le monument linguistique sur lequel il pensait échafauder sa gloire et sa fortune. Son imagination en travail avait fait comme les oiseaux de proie qui décrivent en l’air de grands circuits, embrassant beaucoup d’espace et tournoyant longtemps autour

> Ce livre, véritable curiosité typographique, ne manque pas d'être emporté par tous les voyageurs intelligents qui visitent l’ile des Arméniens de Venise. Le fameux imprimeur Bodoni de Parme, si protégé par Napoléon, en a composé un plus complet encore, puisqu’il renferme cent. vingt idiomes ou dialectes; mais c’est par son luxe typographique, et conséquemment par son prix, une curiosité de bibliophile.

de ce qu’ils veulent saisir, puis s’y abattent enfin. Par malheur, la proie du génie d’Otbert n’était pas sur la terre, et c’est dans l’air même que, l’entourant de ses évolutions, U l’avait ensuite saisie ! Mais sa confiance dans son œuvre était telle, que son intention était de commencer bientôt sa carrière de foi-tune et de gloire, en lisant au prochain congrès scientifique de Florence, c’est-à-dire au milieu de l’élite des savants européens, un mémoii e dans lequel serait exposé le résultat des révélations de son génie, et la première et immanquable conséquence de l’éclat qu’il allait produire était l’allocation d’un des prix que le grand-duc avait proposés en récompense de la découverte ou au perfectionnement le plus utile à l’humanité. Le fait est que le savant Milanais, avec sa nouvelle invention de pomme de terre, et le docte Véronais, avec ses mollusques , et enfin 'tant d’autres poursuivants plus ou moins ingénieux des deux mille francesconi grands-ducaux, feraient une bien piteuse figure lorsque Otbert produirait le seul titre de son œuvre ! Quant à l’autre prix, il pensait qu’il revenait de droit au docteur Borili, pour son art de deviner et de préparer l’homme dans l’enfant. Borili et lui, l’enthousiaste, devaient être les deux soleils de ce congrès, dominant de toute l’incommensurable hauteur des astres toutes les pâtes et tremblantes lumières terrestres représentées par les divers concurrents de cette épreuve solennelle , arène de science, joute du génie, tournoi humanitaire, qui allait avoir toute l’Europe pour spectatrice.

La confiance qu’Otbert avait en la réussite lui avait rendu, on le conçoit, toute son aptitude à jouir du bonheur de sa situation d’épouX et de père. Moitié par amour-propre, ou parce qu’il croyait à la dignité du génie, qui ne peut s’exposer aux sarcasmes de ceux qui ne le comprennent pas, moitié aussi par le désir de produire quelque grand coup théâtral, Otbert ne parlait plus, depuis longtemps, de l’incessant objet de scs

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méditations. Si parfois il lui était échappé d’en dire quelque chose, c’était plutôt aün de faire pressentir les résultats glorieux et fructueux qui en ressortiraient, que pour rien révéler de la chose elle-même. Cette grande affaire des sacritices que la jeune patricienne avait faits à leur amour, et qui, dans l’exaltation de ses premiers chagrins, le préoccupait aussi vivement que l’inquiétude de l’avenir, allait obtenir des dédommagements tels, que ce qu’elle avait perdu serait de beaucoup dépassé par ce qu’Otbert allait lui taire acquérir. Leur nom, obscur aujourd’hui, rayonnerait demain plus brillamment à la tête des bienfaiteurs de l'humanité, et mieux vaudrait cent fois s’appeler madame Erichsen que madame Magellan ou madame Colomb ; car ces navigateurs n’avaient doté le monde, l’un que d’un passage nouveau pour aller dans l’Océanie, l’autre que d’un continent inconnu; tandis que lui, Otbert, douerait le monde matériel d’un monde moral I Morosini le Péloponésiaque, avec sa Morée, qu’il n’avait pas môme découverte, mais conquise seulement, n’était plus que bien peu de chose, en comparaison de ce que l’époux de la dernière descendante allait devenir ! Pour ce qui était de la gloire, c’était donc une chose arrangée ; Otbert l’avait dit un soir : l'humanité entière devait redire son nom à toute <heure et par des millions de bouches; car chaque pensée que tout être civilisé voudra émettre sera, dans sa formule, un hommage rendu à la gloire de celui qui aura ainsi réuni en une seule communauté toute la grande famille humaine ! Quant à la fortune, c’était bien la moindre des choses. L’Angleterre a promis un million à celui qui enverra à son amirauté les preuves claires et positives de la découverte du mouvement perpétuel. Otbert pensait qu’en comparaison de ce qu’il méditait, le mouvement perpétuel et la quadrature du cercle même, ce rêve d’Archimède, n’étaient que des trouvailles bonnes à mettre au rang des inventions de mort aux rats.

Chaque nation en était donc au moins pour son million, et c’est le prix qu’Otbert pensait pouvoir mettre à chaque exemplaire de la grammaire qu’il comptait produire après avoir donné l’éveil aux populations civilisées par sa première révélation au congrès. Au lieu même où se perchait la maisonnette de Fiesole, il élèverait le portique d’une villa fabuleuse, d'un temple pélasgien, cyclopéen, qui aurait la montagne pour piédestal ; au fronton de marbre, des lettres d’or colossales feraient lire , de Florence même , ces mots : Filla Adrianimne, nom euphonique de la nouvelle langue, qui aurait eu son berceau sur ce sol même où l’idiome perdu des Étrusques s’était parlé, c’est-à-dire dans la première ville antique de laquelle sortit Florence, en descendant dans la plaine au bord de l’Arno Quant à la noblesse qu’avait abdiquée Adriana, qui pensa jamais à demander si Moïse était comte? et pour ce qui est de la Croix étoilée, dont elle eût été faite dame ou chevalière, en place d’une décoration, Olbert lui donnait une auréole. Bien modeste, suivant nous, fut le poète, de ne pas songer, pour la circonstance, à décrocher du firmament une de ses plus scintillantes étoiles !

Les choses en étaient à ce point, et la jeune épouse, en partie trompée par les fréquentes effusions d’Otbert, ignorait encore jusqu’où s’étaient envolées les rêveries audacieuses de son ami, lorsque arriva l’époque de la. réunion du congrès scientifique, dsms lequel ci'lui-ci comptait faire son apparition révélatrice aux yeux de l’Europe étonnée. Depuis quinze

• On sait que Fiesole, fondée par 1 m Étrusques, est l'antique berceau de Florence. Dante, en exil, a dit :

Di qucll’ in^rato populo maligno Clie discese da Fiesole ab antique E tien ancor del monte e del macigno.

Inf., cant. xv.

jours, le poêle passait de longues heures à rédiger un mémoire qu’il comptait lire à la docte assemblée. Le fait est,'^ entre nous, que les deux mille francesconi du prix grandducal seraient tombés à merveille dans le petit ménage, car Otbert, qui tenait l’escarcelle, ne possédait plus guère que quelques louis. Mais c’était la moindre de ses préoccupations, et son exaltation ne permettait point à son esprit de se rabaisser jusqu’à l’appréciation de pareils détails. Encore un jour, et, semblable au petit chien du conte de la Fontaine, qui, en ■ aboyant, secouait des perles, il allait voir chacun de scs mots acquérir le prix du diamant. Otbert écrivait donc du matin au soir, et Adriana, inquiète de celte recrudescence d’absorption, essaya vainement d’en suspendre la cause, car son intelligence ne put pénétrer le sens caché sous ces mélanges de langues, et parfois même de signes et de chiffres, qui recouvraient les feuillets sur lesquels se penchait le front pâle de son époux.

Et Florence voyait déjà ses hôtels envahis par la foule des étrangers accourus de tous les pays de l’Italie et de presque toutes les grandes capitales de l’Europe, soit pour faire partie du congrès, soit pour y assister seulement. Au milieu de cette vie indolente et douce que mènent les Florentins de nos jours, en opposition avec les passions profondes et farouches du moyen âge, la réunion de cette assemblée scientifique était un véritable événement. Si le vieux type toscan des treizième et quatorzième siècles a été graduellement effacé par la main des Médicis, en même temps que, plus récemment, la mansuétude du grand-duc actuel a achevé d’en polir les dernières aspérités, c'est toujours, pour ce qui est art ou littérature, la ville de Michel-Ange et de Dante. Aussi, la prochaine réunion de ce congrès, conquête nouvelle de l’esprit d’association sur les teiTeurs de certaines prudences politiques, était-elle l’objet de toutes les conversations comme de toutes les cxpecta-

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tives. La ville était pleine de savants étrangers et de curieux intelligents, qui erraient curieuscraenl dans les rues, souvent assombries par les masses crénelées des anciennes forteresses domestiques. Plus d’un de ces savants, en cravate blanche , dominé par le prestige des souvenirs, croyait peut-être qu’il allait coudoyer, à quelque angle de palais aux assises d’architecture rustique, Farinata, Cellini, Savonarole, Cavalcanti ou Alighieri lui-même. Les galeries de peinture, la chapelle Médicis et les églises ne désemplissaient pas. Otbert alla se mêler à celte foule d’étrangers de distinction, qu’il regardait comme Ovide dut regarder les Sarmates. Il se trouva un matin en compagnie du docteur Borili, tout récemment ai’rivé de Parme pour le congrès, dans la célèbre église de Santa Croce, ce panthéon du génie et du malheur florentin, comme le temple de San Giovanni e Paolo est le Westminster de l’héroïsme vénitien. Là reposent Dante, Machiavel, Galilée, Michel-Ange, AlQeri, et d’autres illustrations encore. En face des épitaphes, les unes simples comme il convient, là où il sufût d’un nom, les autres pompeuses comme une oraison funèbre, Otbert se mit à discourir d'une façon qui rendit à son compagnon les inquiétudes qu'il avait quelquefois ressenties à Parme, dans les derniers temps du séjour du poète. Sans doute, dans sa pensée, Otbert pesait toutes ces gloires, et leur comparait celle qu’il rêvait. Après tout, disait-il, Dante ne fut qu’un rêveur sublime, qui provoquait ses compatriotes à la guerre civile. Florence le bannit et fit plus, suivant Byron, car elle le condamna à être brûlé... Comme Scipion, il a refusé sa cendre au pays qui l’outragea, et, aujourd’hui, nous voyons sa statue sur un sépulcre vide!... Dante brille donc ici par son absence, comme Tacite a dit de Cassius; et, après tout, ce ne fut qu’un poêle, que la majorité de ses compatriotes ne comprennent plus de nos jours, a furia di commentil Quant à Machiavel, préjugé ou non, on a fait de son

nom un adjectif qui peint la duplicité, la fourberie, la mauvaise foi en matière politique... et sûrement ce n’est pas là un titre pour être appelé bienfaiteur de l’humanité! Galileo Galilei en fut quitte pour reconnaître la rotation de notre globe terrestre, et laisser sa fixité au soleil. Pour Michel- Ange,

il accumula les pierres, et façonna le marbre de certaine manière qui plaît à l’œil. Et Alfieri ne fut qu’un aristocrate et un égoïste, dont le vers n’a pas même le mérite de charmer l’oreille, et dont la pensée n’apporte nul bien à la société. Ou peut donc, en rendant au monde un service signalé, être plus grand, plus immortel que tous ces hommes, dont le marbre et des lettres d’or proclament ici l’illustration et le génie !

Et comme, en parlant ainsi et de bien d’autre sorte, Otbert et son compagnon étonné étaûênt arrivés, conduits par la masse des curieux, jusque vis-à-vis le monument de l’amie du comte-poëte, du Sophocle italien, comme on l’appelle en Italie , c’est-à-dire la comtesse Aloïse d’Albani , notre héros s’arrêta:

— Cette femme, dit-il, a pris rang parmi les célébrités du siècle pour avoir été aimée par Alfieri, pour avoir partagé ses exils et ses malheurs d’orgueil... Un jour, un monument cent fois plus somptueux s’élèvera sous les voûtes de San Giovanni e Paolo, à Venise, au milieu des restes des héros républicains et des doges, et, sur le marbre tumulaire, on lira le nom d’une autre femme, plus illustre que celle-ci par ellemême, et plus célèbre par celui qui l’aura aimée...

* Borili entraîna le poète hors de l’église, car déjà plusieurs étrangers qui visitaient les monuments fameux avaient témoigné leur étonnement lorsque, dans son exaltation, Otbert élevait la voix plus haut que ne le comportent la sainteté et le recueillement d’un temple. Borili fit ensuite son possible pour obtenir de l’époux d’Adriana la communication du manuscrit préparé pour le congrès ; mais Otbert sembla peu dis-

posé à céder à cette manifestation de curiosité, d’intérêt ou d’inquiétude... 11 remonta à Fiesole, et par une anomalie étrange de sa situation d'esprit, il se montra tout le soir si calme (sans doute par suite de ses résolutions fermement arrêtées et des espérances qu'il fondait en elles), qu'Adriana oublia pendant quelques heures les étranges papiers qu’avait griffonnés son époux, pour s’abandonner tout entière au bonheur de s’en voir tendrement aimée.

LE CONGHÈS.

ri&vTa K;aT^>ai(.

Solmigondi,

Le jour fut enân fixé pour l’ouverture solennelle de la riunione deqU scienziati ilaliani. Florence prit un air de fête qui rappelait les ovations des beaux joui-s de son histoire. Ce fut presque une résurrection, comme l’est la régala actuelle pour Venise. On ne rencontrait partout qu’équipages élégants, emportant de belles dames coquettement parées et des personnages revêtus de brillants uniformes. La ville des fleurs, qui doit son nom à l’odorante moisson de ses jardins prodigues, était envahie de curieux, encombrant les hôtels, et mettant à contribution toutes les hospitalités particulières. Adriana, malgré les vives prières de son mari, n’avait pas voulu consentir à descendre à la ville, qu’elle connaissait à peine autrement que par ce qui lui en apparaissait du haut du petit jardin où elle allaitait son enfant.

Otbert s’était inscrit au congrès dans la section de teclmo-

logic. 11 se mêla aux nombreux savants réunis au palais Riccardi, asile de la célèbre académie de la Crusca, ce tribunal grammatical qui a censuré le Tasse, comme TAcadéraie française a censuré (Corneille. Le congrès en masse, dans les rangs duquel brillaient les rubans multicolores de tous les ordres chevaleresques de l'Europe, se rendit à l'église de Santa Croce, entendre en face des tombeaux illustres une messe présidée par les plus hautes autorités florentines ; de là, le cortège scientifique se dirigea vers le Palaizo Fecchio, ce sombre et célèbre édifice qu'Arnolfo di Lapo éleva pour la seigneurie et qu'habitèrent les Médicis. La grande salle, dite des cinq cents, et ainsi appelée sans doute parce qu'elle contient six mille personnes, salle qui fut si rapidement élevée, que Savonarola prétendit que les anges en avaient été les maçons, avait été disposée pour la séance d'inauguration solennelle, présidée par le grand-duc de Toscane en personne. Là, les savants, setenziaft, entendirent le discours de circonstance, prononcé par le président général du congrès. Confiant dans l'issue que devait avoir pour lui sa participation aux travaux dont cette séance ouvrait la série, Otbert, indifférent aux phrases académiques, passa tout le temps que dura le discours à considérer les peintures dont le Vasari a recouvert les murs de cette salle, les statues de Michel-Ange et de Bandinelli, et surtout le singulier tableau de Jacques Ligozzi, qui représente la réunion des douze ambassadeurs florentins à la cour de Boniface Vlll *. La séance d’inauguration terminée,

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1 Les 'diverses puissances que la politique réunissait alors envoyèrent chacune un ambassadeur au pape Boniface VIII, pour le jubilé de 1300. Or, il se trouva que ces douze ambassadeurs étaient tous Florentins... Im pape, frappé d’une telle rencontre et de cette réunion de Florentins gouvernant l’univers, dit qu’ils étaient un cinquième Clément. La liste des États ou des princes dont ces Florentins étaient les ministres n’est pas moins extraordinaire que lé fait lui-

LE POIGNARD DE CRISl’AL il suivit les scienziati, qui accompagnèrent le grand-duc jusqu’au palais Pitti, par la galerie aérienne qui réunit les deux palais du pouvoir ancien et du pouvoir nouveau, en franchissant l’Arno, Puis, s'étant inscrit dans sa section, pour. parler un des premiers, Otbert revint chez lui aussi tranquille, aussi sérieux, aussi sûr de lui-même, enfin, que s’il se fût appelé Brongniart ou Gay-Lussac, et qu’il n'eût eu qu’à lire un rapport sur la quantité de matière saccharine que peut contenir une botte de foin !

Le lendemain, chaque section du congrès ouvrit ses séances sous la direction de son président spécial. Dans la partie technologique, il y eut un professeur étranger, membre de diverses académies de province, lequel commença un discours sur une réforme orthographique tendant à faire écrire les mots comme on les prononce. Tandis qu’il parlait, des exemplaires imprimés de sa méthode circulaient dans l'assemblée, et offraient l’application de l'idée. Nous citerons, en passant, la première ligne de ce factum :

Mésieul La vie de l’om et anproi à mil fléo et à mil mo moro ki non pa acé de par dan les ulil Iravo de kiconc se TOU os élud filantropic, etc.

Le président ayant facilement jugé, à l’attitude de l’assemblée, que ce discours n’avait pas le succès que s’était sans doute promis son ingénieux auteur, crut pouvoir l’interrompre, avec tous les égards que se doit à elle-même une réunion de gens supérieurs, et prétexter un des articles des statuts, qui imposait à tout orateur, qui ne parlait point sur un incident, de déposer préalablement, au bureau de sa section, une dé-

même : c’était la France, rAngleterrc, le roi de Bohême, l’empereur d’Allemagne, la république de Raguse, le seigneur de Vérone, le roi de Naples, celui de Sicile, la république de Pise, le seigneur de Camérino, le grand maître de Saint-Jean de Jérusalem, et... le grand kan de Tartarie !

claration explicite de la matière qu’il désiré traiter, ou le dépôt du mémoire ou du discours, si l’orateur ne devait pas improviser sur notes. L’article existait effectivement aux statuts du congrès, mais on ne l’appliquait guère, et il était là, de même que la férule accrochée à la chaire d’un maître d’école indulgent , comme pour rappeler que l’abus pouvait être réprimé. Le savant étranger se soumit d'assez bonne grâce, demandant que la parole lui fût promise pour un des jours suivants. On lui répondit que le secrétariat de sa section lui ferait savoir son tour d’audition, lorsque le comité aurait examiné s’il y avait lieu d’admettre le sujet qu’il avait traité.

— J’emploierai ce temps à perfectionner encore mon œuvre ! dit le savant. Otbert comprit que l’évocation qui venait d’être faite des statuts le frappait aussi. En sortant de la séance, désormais remplie par des travaux véritablement utiles et sérieux, il interrogea le secrétaire, qui lui indiqua la march'e à suivre. Lejeune homme rentra chez lui, et annonça à Âdriana, rongée d’une vague inquiétude, qu’il ne parlerait pas avant quelques jours, vu l’incident qu’il raconta, comptant faire le lendemain le dépôt préalable de son manuscrit. La jeune femme fut secrètement enchantée de cette détermination, qui lui sembla devoir sauver son mari de l’éclat d'une scène compromettante, dans le cas où, comme elle le craignait, sans avoir pu, malgré ses efforts, acquérir à cet égard une conviction, le travail d’Otbert n’eût pas toute la portée que lui attribuait l’exaltation et l’enthousiasme de celui-ci. Le soir, Borili vint les voir. Il avait obtenu un grand succès dans un rapport à la section médicale et zoologique, et le président, dans une réponse improvisée, lui avait fait de tels éloges, tout l’auditoire avait paru si frappé de l’ingénieux travail qui lui était soumis, qu’il y avait toute probabilité à ce que le savant phrénologue obtînt un des prix grands-ducaux. Le jeune docteur fit quelques instances nouvelles pour obtenir d’Otbert la

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communicatiôn de son manuscrit; mais ce fut vainement, Âdriana elle-même, qui, durant les absences de son mari, avait cherché le mystérieux palympseste, n'avait même pu réussir à le trouver. Olbert avait pris soin de l’enfermer dans le petit coffret de laque où étaient le poignard de cristal et les autres reliques d' Adriana ; la clef du meuble ne le quittait pas. Borili partit de Fiesole, bien décidé à intervenir de son mieux auprès du congrès pour empêcher son ami de courir les chances d’interruption dont avait été l’objet le plaisant réformateur orthographique, dans le cas oii, comme il le soupçonnait, l’œuvre d’Olbert n’eût été qu’une rêverie, le songe creux d’un homme qu’un immense travail de la pensée en souffrance a fatalement jeté dans une idée fixe, et qui, plein de sens et de présence d’esprit sur toute chose, déraisonne et délire lorsqu’il s’agit de son utopie !

La nuit suivante, Otbert ne put dormir. Adriana reposait une main étendue sur le berceau de son enfant ; il se leva, retira le manuscrit de sa cachette, passa dans une autre chambre, et se mit à feuilleter une à une ces pages singu- . hères qui portaient l’empreinte de ce qu’il croyait son génie. Nous profiterons de cette circonstance pour donner enfin un coup d’œil à cette œuvre inconnue par-dessus l’épaule de son auteur. Otbert, on le sait, s’était élancé d’un point de départ utopique peut-être, comme le serait, par exemple, le plan de la république de Platon, mais non pas absolument déraisonnable. En se heurtant contre les obstacles matériels que le poète trouva tout d’abord dans la mise en pratique de son idée, son imagination rebondit aussitôt vers le ciel. Ce qu’il ne pouvait accomplir en fait, il chercha à l’expliquer par des mots, comme font les mathématiciens de ce mouvement per~ pétuel dont il a déjà été parlé, se contentant d’exposer par des chiffres ce qui devrait être matérialisé par des rouages. Mais, pour Otbert, c’était la pente prévue. 11 ne s'effraya de

rien , et s'aveuglant d'autant plus qu'il s'enthousiasmait davantage, il eût, croyons-nous, afin de poursuivie la solution théorique de son problème, accompagné volontiers Dante et Virgile à travers les sept cercles du rêve magique, ou Curtius même dans le gouffre infernal qui s'est refermé sur lui!

Son manuscrit était donc presque semblable à celui d’Hébron ius, que le père Alexis lit avec les yeux clairvoyants de la foi dans Spiridmi. Ayant à exprimer des idées que son exaltation allait poursuivre jusque dans les zones extravagantes du mysticisme, Otbert, au souvenir peut-être d'Homère qui employait tous les dialectes, comme Bossuet tous les idiomes, s'était servi des diverses langues qu’il savait, lorsque la pensée lui semblait devoir revêtir telle forme plutôt que telle autre. Bien plus! dans divers cas, il avait appelé à son aide les nombres, de même que dans le livre de Moïse, et n'avait même point reculé devant la création de quelques mots nouveaux qui, comme échantillons de l’œuvre projetée, servaient en même temps de vêtement à certaines idées inexprimables avec les ressources actuelles de la philologie. C’était donc, on le devine, un étrange manuscrit, et non moins étrange que sa forme était sans doute son esprit. Otbert y débutait par cette proposition ; que tout homme porte en lui, dans les replis les plus intimes de son être, la tradition innée d’une langue dont se rapprochait sans doute celle qu’on parlait au temps de Jacob, et qui est, toute proportion gardée, entre l’essence divine de l’homme et l’abjection de la bête, ce que sont pour celle ci les cris, les murmures, les roucoulements, tous les s;jmplômes sonores enfin qui trahissent leurs désirs, leurs besoins, leurs passions. Celte langue innée, qui est comme l'instrument mis entre nos mains en même temps que la musique intcrieuie ou la pensée, est la seule qui puisse rendre, dans leur entier, nos plus subtiles sensations. Elle renferme des noms, des qualités, des épithètes que u’offre

aucune autre langue. Pour la parler, il suffit de penser, et les mots se dégagent du sein de l’homme, sans travail, sans recherche, sans erreur. Chacun de ces mots, d'une richesse inouïe, contient en lui l'expression des propriétés et la valeur des choses dont on parle. Les noms qu'elle donne aux gens résument leur natui'e. Ses caractères doivent s’allier à des nombres, qui sont comme l’illumination d’un sens complémentaire dans les profondeurs duquel il aide à pénétrer. En cela, Otbert était d’accord avec les systèmes numériques des temps primitifs, ces nombres sacrés dont les prophètes se servaient dans leurs combinaisons fatidiques, et Daniel entre autres, dans son ère mystique de soixante-dix semaines, sans parler des systèmes de Pythagore et de Platon, ce dernier ayant dit : « L’âme est inunortelle, elle a un principe arithmétique, de même que le corps un principe géométrique. » Ainsi, Otbert, en joignant les nombres aux mots, en augmentait la force, tout en se soumettant à cette grande loi de la nature, qui impose à toute chose l’ordre, la symétrie et la connexion. 11 avait tenté de prouver, dans une forme singulière, l’existence perdue de cette langue originelle de l’homme déchu, puissante à traduire les sensations de l’être intérieur, comme à peindre avec l’éclat du pinceau celles du monde extérieur ou matériel. Par quels moyens cette pauvre tête exaltée allait-elle tenter de donner une forme palpable à son rêve? C’est ce dont l’explication se pressent assez pour que nous croyions pouvoir en franchir l’exposé. Ayant abandonné , faute de trouver en lui les moyens d’exécution, l’idée primitive de la fusion des langues du Nord, du centre et de l’Orient, en trois idiomes synthétiques , bientôt jetés eux-mêmes au creuset d’une opération linguistique, dont le précipité devait former la langue unitaire, il s’est envolé sur les ailes de l’imagination dans les zones dangereuses où il s’était déjà perdu une fois.

C’est la déraisonnable et, le plus souvent, inintelligible exposition de ces idées, de ces projets, de ces rêveries plutôt, que le pauvre Otbert avait tracée dans ce manuscrit, bizarre même dans sa forme Cgurce ; telle est l’œuvre sur laquelle il avait, dans sa fatale monomanie, dans l’aberration exaltée de ses idées en travail, fondé, nous ne dirons pas l'espoir, mais bien la certitude de son avenir, de sa fortune et de sa gloire ! C’était en se sentant emporté dans ce courant d’idées d’un ordre extravagant, 'qu’il avait vu se dissiper peu à peu ses nobles inquiétudes au milieu de la grave responsabilité que lui avait imposée l’action décidée d’Adriana. C’est ainsi que, souffrant par un sentiment de dignité, peut-être exagéré, des sacrifices sociaux que lui avant faits son amante, il avait rêvé pour elle un rang plus illustre cent fois que celui des Laure et des Béatrix du moyen âge, car son nom devait être plus impérissable encore que celui de Pétrarque et d’Àligbieri. Son immense amour pour Âdriana, et son vif désir de la voir placée plus haut même qu’elle n’eût été, si elle n’avait point abdiqué son rang, lui avaient fait accomplir des rêves que sa pente naturelle à l’exaltation cérébrale avait ûni par lui faire croire réalisables, et de là, cette œuvre fatale, où l’illuminisme n’était que la folie tombée dans une tête soumise par fierté et par débcatessfl à tous les lancinants vertiges du désespoir et de l'impuissance matérielle pour en sortir I Et le lendemain, Otbert porta son manuscrit au secrétariat du comité de sa section, pensant qu’il n'avait plus qu’un jour ou deux à attendre pour être proclamé immortel I

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