UN INCIDENT
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Cbe ricordarti del tempo lelice Nella miscria ... «
Samte, Inf., cant. v.
Durant tous les jours qui suivirent celte nouvelle scène du triste drame domestique en train de s’accomplir dans la maisonnette solitaire de la montagne, tout Florence se régala, aux Cascines, à la Pergola, partout enfin, de la piquante nouvelle qu’il y avait une comtesse Morosini cachée à Fiesole. On se souvient de l’imprudente sortie faite par Adriana, dans son désespoir de mère, en présence du médecin de village; ce fut nécessairement là l’origine de cette révélation. La nouvelle avait été descendue en ville dès le lendemain matin, par le facteur de la poste aux lettres, qui fit si bien son métier de maison en maison, que la chose éclata dans chaque salon le môme soir, et qu’à toutes les portières des carrosses arrêtés aux Cascines, dans toutes les loges du théâtre enfin, on ne parla que de cela. Les plus perspicaces se rappelèrent que plusieurs mois auparavant, un élégant barbu avait parlé de la rencontre qu’il avait faite d’une comtesse cherchant de l’ouvrage chez les lingères; on courut donc à lui pour l’inlerr(^er de nouveau; mais le dandy crut devoir désormais affecter un air de réserve et de discrétion qui ne laissa pas que de faire naître des soupçons dont profita sa fatuité. Mais comme par ailleurs les suppositions allaient leur train, il y eut des gens qui portèrent la supposition jusqu’à sa dernière puis-
sance, c’est-à-dire l’affi! malion, de sorte qu’on entendit circuler sur le fait les versions les plus saugrenues. Tantôt cette comtesse avait été enlevée par un gondolier de Venise dont elle s’était amourachée, et qui la battait du matin au soir, après avoir croqué tous ses diamants; ailleurs, on donnait comme certain que c’était une intrigante qui s’était provisoirement retirée là, en attendant quelque prince étranger qui, pris au piège du mystère et de l’incompris, allât lui offrir un hôtel, des chevaux, etc. D'autres enfin affirmaient que c’était une vi’aie comtesse, une formelle Morosini, laquelle, contrariée dans ses affections de cœur, était venue se ï éfugier là dans une grotte, où elle ne vivait que de racines, comme cette Geneviève de. Brabant dont ailleurs a parlé Bruschall... ou la Madeleine qu’a peinte Corrége !
Le résultat le plus fâcheux de toutes ces suppositions, inquisitions, versions et inventions, ce fut qu’à dater d’un certain jour, la promenade de Fiesole devint à la mode, et que l’on abandonna pendant une semaine les allées neigeuses des Cascines pour diriger les équipages vers l’antique berceau de Florence. La belle route neuve que le grand-duc Léopold a eu l’ingénieuse idée de faire construire aux frais de ceux qui étaient disposés à payer ainsi leur aggrégation dans une noblesse nouvelle qu'il leur accorda *, se vit littéralement couverte d'équipages à la recherche, les uns de la grotte où se morfondait la moderne Madeleine, les autres chargés de curieux braquant leur lorgnette sur toutes les croisées des
1 Florence a en effet aujoiml'hui une noblesse de Fiesole, c’est-àdire formée de personnes qui ont souscrit pour une certaine somme à la construction de cette route, fort belle du reste, et qui, mise à contribution sur la vanité, n’a rien coûté à l Etat. Il y eut des souscriptions de chevalier, de baron et de comte, suivant le taux d’amour-propre qu’on y mettait et le nombre d’écus qu’on y versait...
maisons éparpillées à portée du chemin. Dans l’espace d’une semaine, les mieux guidés, armés d’on ne saurait dire quel prétexte, tirent résonner cinquante fois la sonnette de la petite ban’icre, qui, du reste, ne s’ouvrait jamais. Puis il arriva à Florence une belle dame russe, avec dos équipages nationaux, flanqués de grands gaillards demi-valets, demi-cosaques, et cela fit tellement fureur, qu’on oublia bien vite la vraie ou fausse comtesse de Fiesole , pour se faire présenter chez la belle Moscovite, attendu qu’elle inaugurait son établissement à Florence par. un grand bal qui mettait déjà toute la ville sur pied !
Ce fut donc un bonheur pour h pauvre Adriana, que cet incident, qui vint détourner d’elle et de sa retraite une curiosité non-seulement importune et pénible, mais même dangereuse, car sa conséquence la plus simple devait être de faire parvenir à Venise des révélations qu’elle avait un triple intérêt de dignité, de prudence et d’amour-propre à étouffer. Il faut comprendre surtout combien cette féroce curiosité du monde désœuvré était plus pénible encore pour la jeune femme, en raison du douloureux événement qui venait de la frapper comme mère. Le vieux Castellano avait fait rendre à la petite Otbertinc les devoirs funèbres, et Adriana s’était vue contrainte de redoubler d'assiduité et de patience, pour trouver dans son travail le produit nécessaire à faire face aux dépenses, légères pourtant, de la sépulture de son enfant. Quant à l’insensé, il était resté deux ou trois jours comme frappé d’une stupeur nouvelle, plus effrayante encore que les divagations de son esprit égaré; puis, un matin, en se réveillant, il avait regardé fixement sa femme, et lui avait dit :
— Adriana... je suis fou, n’est-ce pas?
— Olbert, répondit la jeune femme, avec un indéfinissable accent de désespoir et de pitié, que me dis-tu là?
— Non... réponds-moi ! Je suis fou, hein? Je déradsonne?...
Tous ces calculs que je fais là... ce sont des extravagances?...
et ces raillions ?...
— Tu es le seul être que j'aime au monde ! interrompitelle. 11 ne me reste que toi !
— Ah oui !... notre enfant... je sais bien !...
Adi'iana prit la main de son ami et la porta à ses lèvres ; elle pleurait, et, à travers ses larmes, elle regardait Otbert d’une manière à déchirer le cœur.
— J’ai froid ! reprit le fou, sur lequel semblait avoir plané un éclair de lucidité, il fait froid ici... Nous aussi nous mourrons de froid !...
La pauvre femme alla remuer avec un vieux couteau les cendres qui cachaient quelques charbons dans une jatte de terre, et elle traîna cette ombre de foyer auprès de son mari. Le vieux Timoteo rangeait sur la table les modestes apprêts d'un déjeuner d’ascètes. Otbert ne disait plus rien, et restait les yeux Axés sur le berceau vide, que la pauvre mère avait placé auprès de la fenêtre où elle travaillait, comme pour se repaître de sa douleur, avec cette cruauté envers eux-mêmes qu’ont parfois les êtres qui mettent la passion dans tous leurs sentiments.
— Signera ! dit le gondolier, en s’approchant de sa maîtresse, qui avait essayé de reprendre son minutieux ouvrage, le docteur de Parme me l’avait bien dit !
— Que t’avait-il dit. Tco ? demanda la jeune femme à demi-voix, en jetant sur le bonhomme un regard cpii témoi- . gnait plus de sa complaisance à le laisser parler, que de sa curiosité de l’entendre.
— Il m’avait dit, padronina mia, que si monsieur éprouvait quelque grande émotion, il pourrait bien raisonner juste !... et la perte de ce cher enfant...
— Que dis-tu là? interrompit Adriana étonnée... Expliquetoi mieux...
— Oui, enfin, quelque secoüsse un peu forte... il a dit ça... moi je ne saurais vous expliquer comment j mais le jour où il apporta ce paquet de papiers que vous lui avez pris, il me dit, quand j'allais le conduire à sa voiture : « Peut-être que l'émotion que je lui aurais causée en lui parlant franchement aurait pu amener quelque crise salutaire... » De là j'ai compris que c'était une forte émotion qu'il fallait, et qu'il pourrait en résulter, comme dit le docteur, quelque crise...
Mais Adriana, brusquement frappée de cette idée, n'écoutait déjà plus : elle s’était levée, et s’approchant de son mari :
— Otbert , lui dit-elle , que me disais-tu donc tout à 1 heure?
— Que j'ai froid ! répondit instinctivement le fou, obéissant à une sensation.
— Mais avant cela, cher?...
— J'ai dit que j’avais froid! reprit-il.
— Fol espoir! se dit la jeune femme. Elle se remit à son ouvrage, mais évidemment absorbée par des idées nouvelles.
L’hiver était d'une rigueur à laquelle ajoutait incontestablement la position élevée de la maisonnette. La seule pièce qui eût une cheminée était la cuisine, située à côté de la petite salle où l'on se tenait ordinairement , et qui, depuis les froids, servait à la fois de chambre à coucher, de salle à manger et d'atelier de travail pour Adriana. Celle-ci, qui voyait son ami souffrir du froid sans y pouvoir apporter remède (elle avait dépensé tout ce qu’elle possédait pour le vêtir chaudement), se décida à s’établir avec lui dans la cuisine que la cheminée permettait de chauffer plus aisément. Timoteo passa ime pai’tie de ses journées à chercher dans la campagne des débris de bois, qu'il augmentadt en cachette de quelques branchages dont il émondait le jardin. Peu de jours après cette nouvelle installation, ayant terminé quelques travaux.
Adriana descendit en ville, et s'étant fait donner chez la lingere l’adresse d’un des premiers médecins de Florence, clic s’y présenta.
— Monsieur, lui dit-elle, depuis sept ou huit mois mon mari a perdu la raison... J’ai vaguement entendu dire qu’une forte émotion pourrait la lui rendre... est-ce possible?
Le célèbre praticien, surpris, fit à ce propos une foule d’interrogations à celle qui le consultait sur une question aussi nouvelle. La manière dont Adriana lui répondit, les façons, la figure de la jeune femme, l’excentricité du cas, tout inspira au médecin un vif intérêt. Ayant longuement questionné et pris des notes, il dit à l’inconnue :
— Je n'ose vous donner de solution d’aucune sorte en ce moment, madame... mais la nouveauté du cas me frappe, et le désir de vous obliger m'anime; je vais faire de ceci l’objet d’une conférence avec ceux de mes confrères que je dois croire les plus aptes à en raisonner savamment... je consulterai aussi le directeur de la maison des aliénés, je ferai tout mon possible, enfin, pour répondre à votre confiance ; ainsi, veuillez revenir dans huit jours...
Adriana remonta à Fiesole animée d’un courage singulier. Otbert, depuis l’installation dans la nouvelle pièce, ne se plaignait presque plus du froid ; il avait repris ses étranges travaux sans issue, et y mêlait, on ne saurait dire par quel extravagant entraînement d’idées, d’informes essais de composition musicale. 11 ne parlait pas. Deux ou trois fois seulement, lorsque sa femme allait poser sur son front pâle de tristes baisers, il lui était échappé de dire ;
— Patience ! patience ! pour cette fois ils ne diront pas : Nonhasenso!
Adriana examina les feuilles que son ami empilait avec complaisance, et qui coûtaient plus à la dépense de chaque jour que le pain du ménage : elle n’y vit qu’un assemblage
informe de notes de musique, de mots sans suite, de chiffres et de caractères singuliers...
— Oui, mon bon ami... patience! répondit -elle, en mettant la main de l’insensé sur son coeur.
Adriana continuait à travailler chaque nuit jusqu’à quatre ou cinq hetures du matin, profitant du moment où son mari s’endormait dans la pièce chauffée tout le jour par la cheminée, pour revenir dans celle où elle ne courrait pas risque d’ètre surprise par quelque réveil du dormeur, et ayant soin de fermer la porte de communication entre elle et lui.
Elle posait dans sa jatte de terre pleine de cendre les dernières braises du foyer, s’entortillait d’un vieux manteau d’Otbert, duquel ne sortaient que ses mains actives, et penchée sur son minutieux ouvrage, elle brodait des coins de mouchoirs, des chiffres et des couronnes pour les pratiques aristocratiques de la lingère qui lui donnait à gagner ainsi quelques francs pour la semaine. Le ménage n’avait absolument plus rien dont on pût faire argent. Son dé d’or, un étui garni de turquoises, et quelques autres débris d’une opulence passée que le ha.sard avait mêlés au peu qu’elle avait emporté du palais Bastiglia, s’étaient trouvés vendus à mesure que l’insufüsance de scs premiers gains en avait imposé la nécessité. Le cercle d’or du portrait de son fi ère et une partie de son linge même avaient dû éprouver le même sort, à l’époque où le Turc-Livomnais l’avait, par ses prétentions, contrainte à renoncer aux broderies orientales. 11 ne lui restait donc absolument rien, sauf la robe qu’elle avait sur elle, un chàlc noir de voyage qui lui servait pour descendre en ville, et quelques menus objets sans valeur matérielle : les souvenirs inclus dans le coffret de laque, c’est-à-dire le petit crucifix de Brustolon, le cachet de malachite, la madone en émail, tous souvenirs d’allèction de ses parents ou de ses amis, et enfin le poignard de cristal longtemps porté par le doge Francesco
Morosini^ et signalé dans ses mémoires comme ayant failli deux fois faire pénétrer dans son sein, à Taide de son tranchant aigu, le terrible poison coulé dans sa lame couleur d’émeraude...
Peu de jours après sa visite chez le célèbre médecin de Florence , et ayant installé Otbert à la table de son œuvre fantastique, Adriana allait se mettre elle-même à son aiguille, lorequ’on flt violemment résonner la clochette de la barrière qui, de la route, donnait accès dans le jardin. Timoteo venait de partir pour son travail dans une ferme voisine; Adriana avait coutume de.ne faire nulle attention à ces tentatives d’invasion , souvent répétées depuis l’imprudente parole qui lui était échappée en face du médecin de campagne dans le délire de son désespoir de mère. Elle laissa donc sonner et se mit à compter les iils de son ouvrage ; mais bientôt elle crut entendre parler, et, un moment après, la porte s’ouvrit, et le vieux gondolier, se montrant à demi, fit à sa maîtresse un signe d’intelligence. Surprise, mais voyant qu’Otbert, absorbé dans son travail, ne faisait attention à rien, elle se leva et passa dans la chambre où l’on semblait l’appeler... elle s’y trouva face à face avec le marquis Durazzo !
— Teo ! dit-elle en sc tournant vers le gondolier sur lequel elle lança un regard de colère.
— Ne lui en voulez pas, mademoiselle... dit aussitôt le marquis, c’est moi qui, ayant à vous faire d’importantes communications, ai violé sa consigne...
— Pardonnez-moi, monsieur... dit Adriana en faisant un mouvement comme pour retourner vers la porte qu’elle venait de franchir, il m’est impossible de vous entendre...
— Mademoiselle 1 de grâce ! si vous saviez quelles intentions m’amènent!...
— Je ne suis plus demoiselle, interrompit Adriana avec dignité, je suis madame Erichsen !
— Eh bien... madame... je ne vous demande 'que dix minutes d’entretien, en présence de cet homme même, si vous le désirez...
— Dix minutes... soit! reprit la jeune femme, par un reste de concession envers un homme qu’elle ne pouvait se refuser d’entendre sans manquer à sa mère, dont il était peut-être l’envoyé...
Le marquis avança pour Adriana un des deux sièges qui , avec un misérable canapé de coutil et la petite table à ouvrage nocturne d’Adriana, formaient tout le mobilier de celte triste chambre. 11 s'assit en face, mais pourtant assez loin d’elle : Timoteo était sorti sur un signe de sa maîtresse , qui ne voulait pas faire aü Daimate le plaisir de lui faire supposer qu’elle le craignît.
— Madame, dit le marquis, lorsqu’il vit que la jeune femme attendait qu’il s’expliquât, je ne viens pas avec une mission de madame la comtesse Bastiglia, votre mère, mais j’ai tout lieu d’être persuadé que si vous daignez agréer les conseils que je vais avoir l’honneur de vous offrir, vous reprendrez bientôt une position qu’elle est désolée de vous avoir vu abdiquer...
— J’ai promis de vous écouter dix minutes, monsieur...
— Aussi vais-je abréger, madem... madame!
Le Daimate St une pause, durant laquelle, profitant de ce qu’Adriana avait les yeux baissés à terre, dans une sorte d’attitude résignée, il se mit à l’examiner avec des yeux s’enflammant peu à peu de la simple observation jusqu’à une admiration effrénée. C’est qu’Adriana, amaigrie par les veilles et ses doubles souffrances de mère et d’épouse, avait reçu l’auréole d’une nouvelle beauté. Ce n’était plus cette riche nature aux lignes voluptueusement dessinées, dont les contours secrets entraînaient l’imagination dans des idéalités irritantes... Adriana avait perdu cette fraîcheur de son premier épanouissement; le rose ardent de ses lèvres, sur lesquelles éclatait
l’émail de ses dents, avait pâli, et le ton purpurin qui, se fondant autrefois sur ses joues, ajoutait encore au scintillement inconcevable de son regard, avait disparu sous les teintes plombées de la fatigue , à laquelle ses yeux empruntaient le voile d’une langueur singulière. On devinait, sous la stricte étoffe noire qui emprisonnait son buste jusqu’au col, que les merveilleuses épaules des bals de Venise avaient maigri, et l’ensemble de ce corps avait acquis en lascivité, sans rien perdre en élégance. Telle qu’elle s’offrait alors, Adriana était une de ces femmes dont la beauté porte une empreinte de fatigue voluptueuse qui irrite cent fois plus l’imagination de certains hommes, que ne le ferait le plus florescent éclat de la fraîcheur et de la santé. Le marquis rafla, pour ainsi dire, toutes les observations que nous venons de faire, d’un seul coup d’œil jeté du haut en bas de la jeune femme. Puis, il s’exprima ainsi :
— Vous devez suffisamment connaître madame la comtesse *
votre mère, pour être persuadée que les choses restant ce qu’elles sont, vous n’avez rien à espérer ni de son pai’don, ni...
— Monsieur, interrompit la jeune femme, la vie que je mène aujourd’hui prouve que je n’attends rien de personne... pas même la remise d’une faute que je n’hésiterais pas à commettre encore, dussé-je en connaître d’avance toutes les conséquepees... Ceci vous explique suffisamment ma situation d’esprit... Je vous prie donc de vouloir bien m’épargner tout ce qui pourrait être pénible à entendre, aussi bien qu’inutile à dire I
— Pourtant, madame, j’avais cru trouver, avec M» le comte votre beau-père, un moyen de vous rendre à votre passé, aux espérances fondées sur vous, à la vie enfin dont votre rang et votre naissance vous rendent digne.. Je n’ai ni le temps ni le vouloir de faire des insinuations ni des périphrases; avec une femme telle que vous, d’ailleurs, c’est inutile...
— Veuillez donc en finir, monsieur... mon mari est là... il , pourrait s’apercevoir...
— Eh bien, au fait, madame : Le comte et moi nous avons appris, dans une excursion faite à Venise (car la comtesse s’est obstinée à passer l’hiver à Camporeale), nous avons appris, dis-je, non-seulement le lieu de votre retraite, mais une partie des malheurs qui vous ont frappée... Ces nouvelles, apportées de Florence par un voyageur, m’ont sur-le-champ décidé, d’après l’avis de votre beau-père, à tenter une démarche auprès de vous... Je suis donc arrivé ici, j’ai de suite interrogé le médecin du village, lequel, paraît-il, a pénétré ici dans une crise bien pénible... j’en ai appris la confirmation de ce qu’on nous avait assuré à Venise... celui que vous avez épousé a perdu la raison...
— Enfin, monsieur !... s’écria Adriana, émue, oppressée à entendre ainsi retentir à son oreille ce résumé de ses doulem’s,
— Eh bien, madame, s’il est vrad, conune on le dit, que l’état de... celui qui est près de vous est sans espoir... reprit le marquis avec chaleur, et jetant sur la jeune femme d’ardents regards, s’il est vrai que tout le bonheur que vous aviez pu vous promettre de cette union est désormais compromis, brisé, perdu... ne pouvez- vous profiter d’un événement cruel, sans doute... mais comme providentiel, et qui peut vous rendre à la liberté?...
Adriana, dont la pâleur et l’émotion s’étaient accrues en écoutant la toimniire que prenait le discours de Durazzo, sembla vouloir se lever... mais une force inconnue la retint sur sa chaise. Scs lèvres tremblaient, son sein se soulevait convulsivement...
— Ne pouvez-vous pas, reprit le marquis fort animé, rentrer en grâce auprès de votre mère, en vous séparant d’un malheureux pour lequel le long sacrifice de votre jeunesse, de votre vie même, ne pourra plus rien!... Ce mariage est
des plus attaquables dans ses formes... Sur votre demande, il serait extrêmement facile d’en faire prononcer la nullité... On prendrait à l’égard de cet homme les mesures ^que commande l’humanité... mais vous, vous, Adriana, vous seriez sauvée ! continua avec chaleur le Dalmate, votre mère vous rendrait toute l’affection qu’elle vous doit, et il vous serait encore possible d’atteindre à cette haute position que l’empereur avait consenti à vous faire... car... il est un homme... qui nom-rissait pour vous la passion la plus vive, et pourtant la plus respectueuse... cet homme oubliera l’injure de vos refus, de vos dédains passés... il consentira à arracher du livre de votre existence et de la sienne propre ces pages cruelles où vous avez écrit impitoyablement la condamnation de ses légitimes et plus chères espérances... car il vous aimait... il vous aime encore cet homme... A votre vue, un nouveau délire s’est emparé de ce cœur que vous avez si cruellement déchiré... eh bien, il oubliera tout : abandon, honte, scandale, jusqu’à vos caresses à son rival... tout enûn, pour vous rendre un amour généreux, ardemment réchauffé dans son sein à votre vue... Adriana! le voulez-vous, dites? Comtesse Morosini, l’empereur et votre mère pardonneront... et moi... moi, s'écria le marquis, en essayant, à demi agenouillé, de saisir une des mains de la jeune femme muette d’indignation, moi, je vous adore toujours, et c’est à mon dévouement que vous devrez votre grâce, votre réhabilitation sociale !
Au dernier geste du marquis Durazzo, Adriana bondit de son siège comme si un serpent l’eût piquée. Elle lança sur l’homme presque tombé à ses pieds, un regard terrible, un de ces regards qui, comme un projectile décoché de l’ardente prunelle, arrive et blesse ! C’est ainsi que, recevant les coups du balancier dans la poitrine, le templier de l'histoire dut regarder Philippe le Bel, son royal bourreau, qui, ne pouvant supporter ce rayon visuel, quitta la place foudroyé...
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— Sortez! dit enfln la patricienne, lorsque ses lèvres tremblantes purent articuler un mot, auquel se joignit l’expression de son geste, d'une énergique et irrésistible noblesse.
— Madame... balbutia le Dalmate... vous réfléchirez... Prenez garde! la haine est quelquefois l’amour, la passion aigrie dans le cœur!...
Timoteo, qui, sans doute attentif à ce qui se passait dans cette chambre, avait entendu l’explosion du courroux de sa maîtresse, parut par la porte du jardin.
— Reconduisez monsieur! dit la jeune femme au gondolier, en disparaissant par la porte qui conduisait dans la pièce où était resté Olbert, lequel, absorbé dans son bizarre travail, n’avait par bonheur rien entendu.
Le marquis sortit furieux. Arrivé à la porte du jardin :
— Cent souverains d’or pour toi, dit-il au vieux gondolier, si tu consens à m’aider dans mes projets... J’agis au nom de la comtesse Bastiglia... c’est pour le bonheur de sa fille!
— Sans doute que le bonheur de ma maîtresse est de faire ce qu’elle fait... donc je ne veux obéir qn’à ce qu’elle commande...
— Deux cents, trois cents louis pour toi... le poste de concierge général à Camporeale...
— Monsieur le marquis m’offrirait la place du Scorpion dans le zodiaque, que je ne pourrais accepter!
— Va-l’en au diable, alors!... fit le marquis outré, en franchissant la porte.
— Monsieur le marquis connaît le chemin ! dit le bonhomme, par forme de conclusion, en refermant la barrière.