‹ Le poignard de cristalChapitre 25 sur 26 · DE £94931 L · texte numérisé non relu

DE £94931 L

wdide/J^ revendra Ja p$<$ <te vingt fçaacs -avec w Moéfce4ft [uâtre sous? Le change, l'accn^i^ea^f^l^i^oDpol^ nfesi-ca »as-làaus4(4ajç|yiï -,} . f- : f/ .. Mi <r.(,.-. ... :.,r, #^ ..

— Je ne prétends pas \ë amt*ak»J¥icft*r, màfc quel patiê$p ique entr^pentotu g^GhaudcfiÉwit? * ' i * n - i •>•'■ '1

— Le nôtre, Maurice. Et distingue^ en outre i : flous îie jounni mis uniquement pour jouer/ pour avoir dël'ôr'poiir de l'or. Une ipération colossale est Conçue par nous ;;pour là réalise^ il nous àut de l'argent, beaucoup d'argent; noîis'en raanquons^ui hotitf 'avancera? Le gouvernement? cercle vicieux : il emprunte; lomment prêterait-il? Les banquiers? l'intérêt dévorerait le cantal : c'est chasser avec le lion* /

Aie recours aux hommes d'argent, et l'usure rongera le gain le l'opération; nous serons ruinés le jour même où nous auron3 •éussî. D'ailleurs, entré la consoihption de l'usure et la fou-? Iroyante décision Au jeu, je préfère* le jeu qui enrichit plus vite, ît qui, s'il ruine, ne prend pas du moins de commission. Reaoncera-t-bn à une entreprise utile au pays, de ce que l'unique moyen devoir les fonds nécessaires à son exécution est de recourir au jeu de la Bourse? Quelle oëuyre,quand elle se présente lussi va&e que la nôtre^ n'absout pas d'avance la série die causes iont elle est résultée? Je lisais hier dans ton journal, Maurice^ lue Paris ne serait là métropole du monde que lorsquede toutes îes portes xles chemins de fer partiraient pour rayonner sur la, surface de la France. Très-judicieusement, selon moi, il ajoutai^ îu'il ne fallait pas espérer ce progrès de la part du gouvernément, toujours' retenu par la crainte, peut-être raisonnable au fond, d'établir trop de communications entre les peuples, en tre* Paris et les départements, déjà assez moralement unis. Aux for-, tunes particulières, aux dévouements des citoyens, il appartient,1 rffirmait ton excellent journal, de prendre l'initiative dansJ l'exploitation des chemins de fer. Je te montrerai ce passage/ Maintenant revenons au plus pressé. Dix maisons nous restent ï acheter à la Chapelle; une fois achetées, le côté entier de la' rue est à nous. Ou le chemin de fer nous sera concédé, ce qui wt plut probable que le lever du soleil demain matin, ou nous, ^tiendrons, en notre qualité de détenteurs des propriétés, ce ni'il rious plaira, pour que le chemin s'effectue sans nous. Tu \s entendu : dix maisons seulement à acquérir, et l'affaire est iu sac

17B, LJfi NOTAIRE

— Mais où prendre, Victor, ces trois cent grill* fonts qu'on demande pour ces dix maisons?

— Où les prendre? mais partout. Où n'y a-rt-|l pas trois cent mille francs? Sans cet infernal revirement des rentes, nous ne penserions plus à ces maisons. Puisqu'il ne nous a pas été favorable, voyons, as-tu là cent mille écus disponibles?

— Disponibles?... non.

— Le motif?

— C'est qu'ils ne m'appartiennent pas ; je les garde en dépôt.

— Tu as donc cent mille écus? Nous sommes sauvés -7 donne!

— Y songes-tu? Avec quelle légèreté! Une pareille somme! et si...

— Et si quoi? Nous n'allons pas les jouer à la roulette, j'espère; nous les plaçons sur hypothèques; et quelles hypothèques! D'atord sur des maisons qui représentent quelque valeur, et ensuite sur une opération. .. la plus belle opération de l'époque.

«— Cependant...

-r- Ne sers-tu pas l'intérêt à tes. clients? Cet intérêt, on le prends-tu?

— Jk m'arrange, je dissémine mes dépôts avec précaution, je fais des placements sûrs.

— Quoi de plus" sûr que ce que je te propose? D'ailleurs, Hauriee, le moment est pressant ; il s'agit de pousser à fin on de laisser là l'affaire. As-tu ce dernier courage extravagant? Pas d'autre alternative. Abandonner, revendre à perte, nous ruiner dans l'opinion, ou se hâter de mener l'entreprise à pleines voiles dans le port. N'hésitons pas, car chacun de nos retards aplanit le chemin aux concurrents qui nous épient, ouvre les veux aux propriétaires des dix dernières maisons, plus difficiles d'heure en heure. Je devrais être déjà sur les lieux pour en finir avec eux. Qu'est-ce donc que ces billets de banque?

— Un dépôt qui vient d'être fait.

Yictor avait aperçu les trois cent mille francs d'Edouard.

— Celui-là comme un autre, y consens-tu?

— Je ne puis : c'est d'un ami...

— De quel dépôt disposera-t-on si ce n'est de celui d'un ami* C'est un merveilleux placement que cet ami te devra, Maurice. S'il y avaU quelque danger à celui que je te propose, assurément c'est le dernier argent auquel il faudrait songer ; mais puisque le profit est clair, — clair comme le jour, — que la préférence soit pour ton ami. Ne sois pas ingrat. «

DE tiHANTlLLY. 170

-~ Croà-tu çu'cffi trouverait en <*as de gêne dé l'argent sur notre opération? demanda Maurice en hésitant; car, Je te l'avoue * là garantie des maisons que nous achèterons, ainsi que celle des maisons que nous avons déjà achetées, ne me parait pas aussi solide qu'à toi, Victor.

— Veux-tu cinq cent mille francs dans vingt-qualre heures sur ces maisons? mais, par exemple, à la condition de divulguer le projet auquel ils seront appliqués; — veux- tu? — Réponds; mais dépêchons-nous! Tout perdre, ou ces cent mille écus.

Victor s'était jete\ avec la précipitation d'un homme destiné à avoir du courage pour deux, sur le tas de billets de banque, et les comptait.

— M'accompagneras-tu à Paris, Maurice?

—-Non, je suis trop fatigué.

— À ton aise. -^ Dix — vingt — trente. — Où est Léonide f Je ne l'ai pas vue en entrant.

— Elle est au jardin, sans doute.

— Quatre-vingts •** cent — cent dix. — y a-t-il du nouveau en politique, Maurice?

— Des troubles dans le midi; des assassinats en Vendée.

-*- Misérables ! — Deux cent trente -neuf — deux cent soixantetrois. — On dit que nous sommes infestés de réfractaires qui rôdent autour de nos campagnes. Il m'a été assuré qu'hier au soir un d'eux, — celui-là est hardi! a osé se montrer au bal de Senlis, où il y avait au grand complet toutes les autorites du département, et qu'on l'a, comme de raison, arrêté à la pastourelle. — Trois cents. — Voilà qin est fait.

Juste ! trois cents billets de mille ! on dirait qu'ils nous attendaient. La Providence les avait comptés. »

Midi sonne : il n'y a pas une minute à perdre , Maurice. Je pars. Adieu donc! A trois heures je serai chez le notaire, où notre contrat de vente avec les propriétaires des dix maisons de la Chapelle est dressé.

Victor enferma les billets dans son grand portefeuille, et il tendit la main à son beau- frère, auquel il semblait dire : — Humilie-toi devant mon imagination.

— Au revoir, Maurice. Bonne chance pour nous! Selon toute apparence, je serai de retour ici vers minuit. Attends-moi; nous causerons de ce qui se sera passé chez le notaire. La démarche est décisive.

— Sois prudent, je t'en conjure, Victor, tîet argent est sacré*.

1 — Tout argent est sacré» Maurice. J'aurai soin de celui-ci comme du mien propre.

Resté seul, Maurice essaya de continuer son rêve de béatitude domestique, interrompu par l'arrivée de son beau-frère ; l'effort fût inutile.

La Table-du-Roi est une large meule de pierre élevée à quatre pieds du sol au milieu de la forêt de Chantilly. Elle est le centre de douze routes qui, à des distances différentes, deviennent à leur tour des ronds-points d'où partent d'autres rayons : ainsi à l'infini. Le grand Condé , dans une halte de chasse royale, y donna un déjeuner à Louis XIV, qui l'a immortalisée, comme tout ce qu'il a touché.

Par deux routes convergentes s'avancèrent lentement, sur le tapis de feuilles roulées et rougies par l'hiver, Edouard, enveloppé dans son manteau, M. Clavier, portant une de ces boîtes dont la forme révèle le contenu.

Us arrivèrent presque en même temps au bord de la Tabledu-Roi. M. Clavier y déposa ses pistolets, Edouard deux épées. Le manteau de celui-ci fut jeté sur les armes; la prudence exigeait cette précaution; la nuit n'était pas venue : quelques bûcherons attardés se montraient encore entre les allées, à travers les massifs éclairés par l'automne : et des rouliers allant à Sentis éveillaient par intervalle la solitude du carrefour.

Edouard s'approcha de M. Clavier et le salua.

Le vieillard inclina légèrement la tête.

Us étaient face à face.

— Ce que cache votre manteau, commença M. Clavier, prouve que nous ne nous sommes mépris d'intention ni l'on ni l'autre. Notre rencontre d'hier a impérieusement déterminé pour tous deux celle d'aujourd'hui : elle était donc nécessaire, monsieur.

— J'en conclurai simplement avec vous, répondit Edouard du ton le plus respectueux, que les événements, encore plus que notre volonté, ont fait que nous nous joignons ici dans les dispositions où nous sommes. Cette pensée nous rassure d'avance sur des résultats que nous n'aurons pas absolument provoqués : il y entre de la fatalité,

D*«èftÀ»*IÉlÎY. £81

^À*ètretogei^]fe flèsîHÊljue te mien, et je vous en félicite, je raisonnais ainsi; je n'avais tort qtie lorsque je le voulais l>i<»J/3Sdirfto23qaaP9^tetifë^i^â^iss je dé 'Mm pas de votre av&^muifréiiôA^ tbasonï raves fait

naître, c'est moi qui l'ai subi. Vous représentez l'outragé, moi la réparation. Vous voyez que la question est très-personnelle. C'est un compte à régler d'homme à homme.

— Puisque vous le désirez, monsieur, j'accepterai le sens le moins favorable aux intentions que j'avais en venant ici. Je dema&&*ai seulement àtosMyer*iôe è«pli1^oW\itf*vt5^ràtson eala«:^ci)titaraxfet ctaipïfchéra^tfê^r^ *"■•- UV cij'rl^ i'",i*t'

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— Je suis proscrit. >- ; ' ^ i> w- "•- >>i! ,j - iil!t- » ' • ' '

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— Obligé de me cacher chez un àmi;.:1 kl '' ' ° ; "x '" "']' *—> Histoire de toutes 1er victimes pfolitiquësV: th ennemi eut

pour moi H& même* générosité : c'est? jllus ','beall;' c*ést âùs'si banal» Artivttsy monsieur; Là nuit Ivtent.' u I,!',M''81

— r Getîam% poureuivft Édoua*dya«unèfënihiè. Mll ''- ,;

— L'ennemi qui* mWvit «un «siie^n- àrflaituné at^ài. délais jeuaejf. ellei iéUîl beite : jfcous- ailes 4^«ti"rtc6ittfer aiitarif.11 Je' l'aimai et ne ladiéslwn«iJat^i^ert^|JàH»tott^ VôWèPronïâtn1?

Edouard fut inteddit.î u r»ivi;i;» tf '»h jo^/km*/-* bu^^i

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dçoas préeédcaatsdantrigw®. Le^ea^e^l'malfehttM^ *tf*jë<suis peu prôpre à» écouten dq telles1 cohfidendes.' fLaittftnS tcrtitèS les femme»; oocupûès^nous d'une se^ je^tois^prié^ *' :k")s '■

— Comment parlerai-je de l'une, monsieur, sans conrnfericèr parJ'auteer,! * .-•■;,•, •,,>• : ,/i, ;,r,?-.-..\<-.u:. u *..l ,,i-.« ,nH

— Sajsrje, t-~ paj? qui Faurais-je^prtst ^qilë Lind&èmoiselle deM^iiban étak;dan^ fet- mêlée d^îvds borniez fbîiunes ? Caroline n'était cqnHioe rivale jivotré temb»r^Fttiindtibé assez. Parle^jmoi maintenant de votre awi.' ' >' ' Jjl

— De rironie, monsieur! Que mon ami tfeâte eh dehors de

nos débats; je l'exige et vous en conjure. Votre pénétration va ' trop loin, et ce n'était pas la peine de m'interrompra pour me "^ provoquer à dire ce qui n'est point.

— Soit, monsieur; trêve à votre ami, à sa femme, à tout le monde. N'éclaircissons rien; décidons , cela vaut mieux.

Le conventionnel saisit le coin du manteau jeté sur les armes, exprimant par ce geste qu'il renonçait à toute explication qu'il lui faudrait entourer de tant de ménagements.

Edouard replaça le manteau tel qu'il était d'abord.

— Je n'ai donné, dit-il, reprenant la conversation de plus haut, aucune rivale à mademoiselle Caroline de Meilhan. La scène du bal fut de ma part la conséquence d'une faiblesse et non d'une complicité. Au péril de la réputation de la femme que j'accompagnais, j'ai dû la défendre, s'il ne m'a pas été permis de la venger.

— Dites plutôt au péril de votre vie. Monsieur, votre conduite fut courageuse, noble; j'en fus témoin. J'aime mieux, au moment où je vous parle, que la loi, très-juste en vous frappant, ait été frustrée, que d'avoir vu un homme de cœur trahi dans son dévouement. Enfant des révolutions et des armées, je ne tolère le sang qu'au milieu de la bataille ou dans la rue, quand la bataille s'y livre. Après, c'est l'affaire du bourreau... Bien! très-bien, monsieur; vous étiez serré de près : seul contre six, seul contre tous. Vous n'avez pas pâli; je vous regardais. Vos deux coups de pistolet dans la glace m'ont ravi l'âme; j'ai battu des mains et me suis dit*: Sauvé ! c'était mon vœu... et si vous eussiez crié : — A moi! un ancien proscrit se fût levé, et vous eussiez vu...

D'un commun élan, Edouard et le conventionnel se tendirent la main, séparés par la distance de la Table-du-Roi, leurs bras retombèrent sur leurs épées.

— Voilà qui nous rappelle à notre devoir, ajouta M. Clavier.

— Encore un instant, monsieur. Ce cri, échappé à mademoiselle de Meilhan, vous a sans doute instruit de l'attachement qui s'est formé entre elle et moi. Cet attachement, que les malheurs de ma situation ont fait mystérieux, il est dans votre druit de le blâmer, de le trancher d'un coup d'épée, si le sort vous favorise; mais je me laisserai plutôt tuer sur place que de chercher à justifier en moi l'homme qui a menti dans sa fidélité i Caroline*

— Je ne suis point ici pour vous adresser des reproche* »fc

femme; je leur abandonne le privilège de vous décerner ou de vous refuser à leur tribunal le prix de constance. Je vous accuse, moi, €t je viens essayer de vous punir pour avoir troublé l'existence de mademoiselle de Meilhan; pour l'avoir séduite : oui ! car vous vous êtes fait aimer, — triomphe facile sur le cœur d'une enfant,— et pour l'avoir lâchement trompée en la nourrissant d'illusions sans but. Quel était le vôtre? — De l'épouser, monsieur.

— Mensonge ! Votre tête est proscrite, votre nom rayé de la société. A tort ou à raison, vous n'êtes plus qu'un criminel. Devant quel magistrat, au pied de quel prêtre porteriez- vous votre demande en mariage? Celui-là vous lirait votre sentence, celuici, la prière des morts! Jeune homme, il vous est permis d'avoir du courage pour vous-même, de jouer votre vie au milieu des folies d'un bal, de vous rendre au fond d'une forêt où, sur un coup de sifflet, un ennemi moins généreux que moi rassemblerait autour de vous tous les gens de la justice; mais il vous est défendu de faire partager vos funestes témérités à une femme, à une épouse. Risqueriez- vous votre mère, votre sœur, à cette chance? Est-ce aimer une femme, dites, que de lui réserver pour toit l'exil, pour protection la hache du bourreau, et le titre de veuve aussitôt que celui d'épouse?

— Je m'étais dit tout cela, monsieur; mais j'espérais en des temps meilleurs où, les haines politiques assouvies, je reprenais mon rang dans le monde. La sainteté des serments traverse, chez une âme sincère, les circonstances difficiles de la vie. Nos ennemis ne régneront pas toujours; peut-être se lasseront-ils de proscrire. Enfin on compte un peu sur la justice de Dieu, quand même on n'espérerait plus dans celle des hommes.

— C'est-à-dire, monsieur, que pour épouser mademoiselle Caroline, vous comptez sur une révolution, pas à moins; sur un changement de dynastie. Savez-vous que c'est plus long à attendre que la mort d'un oncle?

— J'avais des espérances moins difficiles à réaliser, et que j^étais disposé à répandre dans vos mains, continua Edouard, si vous m'eussiez écouté avec plus de sang-froid.

— Vous comptez sur votre grâce, je vous entends; espérance des dupes du parti. Une grâce! La mort commuée en lâcheté, vous appelez cela une grâce; triste équivalent de ceci : « Moi, homme de parti, jke me repens; moi, souverain, je vous pardonne* » Notre grâce , à nous qui combattions la trahison sous

la république, et le despotisme sous l'empire, c'était un couteau qui tombât d'aplomb, avec ses trois cents livres, entre la tête et les épaules; c'était une balle qui allât droit au cœur.#

— Non, je n'attends pas de grâce! se récria Edouard. Par pitié, monsieur, soyez plus généreux dans vos paroles ! J'aime la vie: je n'ai pas vingt-huit ans; mon cœur, comme le fut le vôtre, est plein de pensées d'avenir; mais, de même que j'ai déjà sacrifié à la sainte cause qui m'anime la moitié de ma fortune, ma liberté et ma vie, je sacrifierais encore l'espoir, cette seconde vie, cette dernière ressource des proscrits, s'il me fallait ravoir tous ces biens au profit de ma grâce. Gathelineau n'en demanda pas : c'était un paysan ; il a montré l'exemple à de plus nobles. Point de grâce! celle de Dieu exceptée.

— Enfant, vous méritez de mourir, car une longue vie glacerait cette résolution sublime. Oui : vous êtes du sang qui plaît aux révolutions, qu'importe la cause; de celui que versent leurs martyrs. Vergniaud, Danton, Charrette, trois grands morts: Vergniaud, la tête d'une révolution; Danton le bras, Charette le cœur : ce sont les pasteurs de l'humanité, de tels caractères. Ils vont au devant du troupeau ; ils tombent les premiers, dans la nuit où ils marchent, si un précipice s'ouvre sur leurs pas; mais les premiers ils ont vu l'étoile, si l'on arrive. Les hommes ne valent que par ces temps de lutte qui les retrempent. 11 y a des races, et j'ai la fierté d'en descendre, condamnées à combattre pour les droits de l'égalité sur la terre, jusqu'à ce qu'elle soit établie; il en est, au contraire, et vous en descendez aussi, faites pour troubler ce niveau par des couronnes. Mais le monde a commencé par deux frères : il faut qu'il finisse par là.

Cette intimité d'enthousiasme rapprochait, par l'attrait de la conviction, ces deux représentants d'opinions si opposées. Une seconde fois le conventionnel s'était vu prêt à presser dans sa main la main du jeune royaliste; mais une seconde fois sa colère lui était revenue en rencontrant les armes déposées sous le manteau.

La nuit venait ; la teinte pâle d'une soirée d'automne bordait l'horizon. A l'orient sombre, abandonné depuis longtemps par le soleil, nageaient des vapeurs, îles de nuages, entre lesquelles sortaient, comme du fond d'un lac, des baguettes rouges, expirante végétation de la forêt. A travers cette claire-voie, et dans la zone vive où la transparence de l'air n'avait pas perdu

sa pureté, luisait déjà la ciselure indécise de quelques étoiles froides et polies comme le diamant. Par la condensation progressive du brouillard, les distances diminuaient dans le prolongement des allées. À vingt pas de chacune des douze routes, l'espace était cerné autour du rond-point de la Table, en ceinture nuageuse. La coupole du ciel semblait assise sur cette rotonde, et l'éclat en était plus vif du fond de cet entonnoir vaporeux.

— Utilisons les faibles clartés que nous laisse la fuite du jour, reprit, après la diversion qui s'était faite , le vieux conventionnel; celui de nous qui ne doit pas rester ici aura assez de peine, si nous ne nous hâtons, à retrouver la sortie du bois.

Il s'empara ensuite des deux épées et les présenta à Edouard, afin qu'il choisît celle qui serait le plus à sa main.

Je suis fort indifférent, ajouta M. Clavier, sur le choix des armes que vous et moi avons apportées. Je vous dois cependant cet aveu, que si je n'ai jamais été assez adroit ni assez exercé pour être sûr de tuer mon adversaire, je n'ai jamais été assez mal avisé non plus pour m'ex poser à ses coups, dépourvu de toute expérience dans les armes. A une époque de ma jeunesse où je pouvais sans orgueil émettre mon opinion sur la moralité du duel, je pensais que l'extrême adresse mettait la victoire au niveau de l'assassinat, qu'il fallait laisser une place au doute, afin que la conscience y trouvât un refuge après la mort d'un ennemi.

— Monsieur, répondit Edouard, qui répugnait à se servir d'une épée contre un vieillard, et qui cherchait à éterniser les prétextes pour que la nuit arrivât et rendît impossible cette lutte disproportionnée, monsieur, sur le champ où nou sommes, les révélations de la nature de celle que vous venez de faire ne sont, entre gens décidés, ni de la fatuité ni de la peur. J'userai de la même franchise, avec moins de droit que vous à être cru. Vous m'y autorisez : prenez d'avance mon avis pour ce qu'il vaut. Ma force à l'épée est supérieure; mon adresse à cette arme est même malheureuse. Je suis presque toujours revenu seul d'une rencontre. Contre vous je manque donc de ce doute qui fait que la conscience ne s'impute jamais le succès d'un duel à crime : vous voudrez m'en épargner un.

— Soit, dit en frémissant M. Clavier, indigné en lui-même d'avoir employé contre son adversaire un argument à deux fins. Je vous remercie de la franchise, — son poignet froissait

la garde de son épée, — bien que je m'en fusse passé, je vous l'avoue. Ah! vous êtes fort àl'épée; c'est quelque chose, le complément d'une bonne éducation. — Ses paupières blanches suivaient le coup d'oeil aigu qu'il lançait à Edouard. — Mais que n'attendiez- vous, pour m'apprendre votre adresse à cette arme, jusque après notre duel? Vous prétendez n'être presque jamais sorti du champ du combat accompagné de votre adversaire: c'est possible, oui! très-possible.,, l'avertissement est humain ; mais beaucoup en ont usé comme moyen d'épouvante sur leur ennemi. Tenez, — le vieillard ne se contenait plus, — je ne vous crois pas; je ne vous croirai qu'après quelques passes... Êtes- vous prêt?

La pointe de l'épée du conventionnel s'abaissa devant la poitrine d'Edouard.

— A ne pas me battre avec vous, voilà à quoi je suis irrévocablement prêt, répondit Edouard en brisant son épée sur la Table-du-Roi.

— Je ne m'attendais pas à cette action héroïque, s'écria M. Clavier, dont la colère, sans s'éteindre, descendit à la raillerie. Vous êtes, cela se voit, homme de cour et plein de procédés chevaleresques. Mais apprenez-le de moi, monsieur: pour répandre de si haut la générosité d'âme, il faut avoir la supériorité dans l'offense et l'avantage sur le terrain. A défaut, cette magnanimité n'est qu'une parade de théâtre: nous n'avons personne ici pour applaudir. Vous vous êtes trop hâté, jeune homme, de m'épargner : vous pourriez vous en repentir dans un instant. Choisissez de ces deux pistolets. A cette arme, une générosité pareille à celle dont vous venez de faire usage ne sauverait rien ; car si la balle du jeune homme s'égare, la ball^u vieillard tue.

— On n'y voit plus qu'à dix pas, répondit Edouard.

— A dix pas donc. Chargeons nos armes l'un devant l'autre : donnez-moi ma balle; choisissez la vôtre. Comptons les pas.

— Un dernier mot, dit Edouard.

— J'écoute, monsieur. — Le vieillard arma son pistolet.

— Dites-moi clairement, comme le juge au condamné, entre tous les torts que j'ai envers vous, celui pour lequel vous exigez que je meure, si je ne vous donne la mort. Avant de sortir de ce monde, ou en m'en allant tout seul de cette forêt, que je sache l'énormité de ma faute et que je m'en repente mentalement.

— Votre faute,— M. Clavier se rapprocha d'Edouard,— n'est as d'avoir sans mon consentement aimé Caroline, — tort de sune homme que cela. — Votre faute n'est pas dans la rivalité ue vous lui avez infligée, — je vous crois assez puni, si vous 'aimez, par l'état où vous l'avez plongée hier ; votre faute n'est •as dans l'impossibilité où vous paraissez être de ne l'épouser amais. Vous ne sauriez que trop démentir mes prévisions et nés menaces en m'écrivant, de l'Angleterre ou de la Hollande, [ue mademoiselle de Meilhan est à vous.

— Où donc est-elle, ma faute, monsieur, vous qui allez, avec les paroles de pardon, au devant de tout ce dont je m'étais tccusé avant de me soumettre à votre autorité pour la fléchir?

— Votre faute, répondit le vieillard, est dans la pureté même le vos intentions. Vous aimez mademoiselle de Meilhan, et vous ispérez l'épouser. Eh bien, j'aurais préféré que vous fussiez un ibertin follement aimé d'elle, que le jeune homme religieux ians sa parole; j'aurais préféré, oui, — que vous l'eussiez abusée par vos promesses, que de vous savoir prêt à partager avec îlle votre nom et vos titres.

— Je ne vous comprends pas, s'écria Edouard exaspéré. —Vendéen, vous ne comprenez pas un républicain ; le chouan

ne devine pas le bleu? Caroline n'est pas ma fille: elle est mieux que cela; elle est ma conquête; la seule palme que j'aie arrachée dans mes sanglantes luttes avec les vôtres. C'est la dernière branche d'une race noble que j'ai coupée à un tronc qui n'en poussera plus, grâce à moi! Et tu viens, quand j'ai tué tous les aïeux de cette enfant, quand j'ai volé sa mère, à qui je l'ai volée, tu viens, toi, avec tes châteaux, tes titres, ton nom, tes préjugés, mêler ta sève abondante et impure à cette sève pour la perpétuer; tu viens planter des nobles là où j'ai préparé le terrain pour la moisson plébéienne ; tu viens greffer des comtes où j'attendais le rameau roturier qui, de ses larges feuilles, aurait ombragé ma vieillesse. Et qui donc me payera? les enfants que tu auras de Caroline? mais ils me maudiraient pour avoir tué leurs aïeux. Je veux pour ma mort, monsieur, le repos que je n'ai pas eu pour ma vie. 11 a été assez chèrement acheté pour que j'en sois jaloux. Ah! vous ignorez les nuilg maudites que passe un homme de parti qui a travaillé à une révolution. Parfois je doute sur mon oreiller; parfois j'ai peur: si je m'étais trompé ! Alors je me lève sur mon séant, j'appelle, Je crie, mes cheveux blancs se dressent sur ma tête, et je ne

m'apaise que lorsque Caroline, cet ange de mes nuits, parait à mon chevet , ses blonds cheveux répandus sur ses épaules nues, une lampe à la main: « Dormez bien, me dit-elle; car vous avez sauvé ma mère. » Et je dors. Et vous m'enlèveriez mon sommeil? Mais cette enfant, c'est mon pardon peut-être: qui sait? Elle ne sera qu'à l'homme dont mes convictions et mes serments n'auront pas à rougir. Devenue votre femme, elle ne serait plus ma fille, mais mon ennemie; elle se retremperait dans votre fanatisme. Démentez-moi, si vous l'osez. Et vous me laisseriez seul avec le doute ! plutôt la mort. Il faut donc que je vous la donne ou que je la reçoive de vous. Maintenant vous m'avez compris: préparez-vous, monsieur, tirez!

Le conventionnel s'était placé à cinq pas en face d'Edouard, la nuit ne permettant plus de se battre à une distance plus éloignée.

— Monsieur, cria Edouard, nous sommes seuls, sans témoins. Les lois considéreraient votre mort comme un assassinat que j'aurais commis.

— N'êtes-vous pas déjà condamné à mourir? Serez- vous tué deux fois?

— Mais vous, monsieur, si vous survivez, de quelle excuse vous servirez-vous devant le juge qui vous demandera compte de ma mort?

— Cette forêt est somlfre, monsieur : trois lieues de silence nous enveloppent. Vous mort, je me retirerai à pas lents, sans soupçon, sans poursuite. Demain, quand on vous relèvera, la justice n'attribuera votre mort qu'au résultat de la lutte où vous vous serez engagé pour échapper à ses gens. Votre sentence sera exécutée.

— Assassinez-moi, monsieur; je ne me battrai pas sans témoins.

Le vieillard déposa son chapeau sur la Table, se mit en ligne et ajusta : le coup allait partir. Un bruit se fait entendre dans l'une des allées; il est suivi d'un autre bruit; ils semblent concertés pour envahir le rond-point. M. Clavier abaisse son arme, il écoute : ces bruits se rapprochent toujours sous un double écho. On dirait un cheval ou plusieurs cbevaux qui se hâtent d'arriver.

— C'est la gendarmerie I se confient avec terreur les deux adversaires.

— Je suis poursuivi!

— On vous cherche !

— Ils vont m'arrêter !

— Vous êtes perdu! Tenez, monsieur, faites feu avec ces deux pistolets, si Ton vous découvre sous la Table où je vous ordotine de vous cacher. Cachez-vous!

Un seul cheval pénétra, fumant de sueur, dans le carrefour, et si violemment, que ses deux jambes portèrent sur la Table d'où jaillirent des étincelles. Le cavalier fut renversé sur le sable. Une femme se releva pâle et la joue ensanglantée.

— Seul ! monsieur. Vous l'avez donc tué ?

— Madame Maurice ! vous ! c'était donc vous ! le bal de Sentis... M. Clavier ne put en dire davantage.

— C'était elle ! dit une autre voix plus étonnée encore. —Caroline ! que venez- vous faire ici? Sortez donc, monsieur;

ce ne sont que des femmes, et elles vous connaissent assez toutes deux, j'imagine, pour ne pas être effrayées à votre aspect. Paraissez ! venez les rassurer.

' Edouard se montra à Léonide et à Caroline.

Il s'écoula un temps assez long' avant qu'aucune des quatre personnes présentes à cette scène osât ouvrir une explication.

Assise sur le bord de la Table, Léonide laissait pendre ses bras le long de son corps, étouffée par son émotion, toute chargée de peur, d'amour et de mépris.

Les bras jetés autour du cou de M. Clavier, Caroline cachait sa tête blonde sur la poitrine du vieillard qui, la serrant de sa main gauche, fit signe à Edouard, de la droite, de reprendre la place qu'il occupait d'abord.

— Qu'allez- vous faire? s'informa Léonide.

— Reprendre nos différends où nous les avions laissés quand vous êtes venues. Vous ne prétendez pas vous y opposer?

— Mademoiselle de Meilhan! on va tuer M. Edouard : ne le souffrons pas! défendons-le; est-ce que nous sommes ici pour le voir mourir ? C'est vous qu'il aime, vous le savez bien, ce n'est pas moi. C'est la vérité, mademoiselle. Aidez-moi à le sauver; et vous, fuyez, Edouard! La forêt est pleine d'hommes irmés qui vous cherchent ; la gendarmerie est depuis hier à rotre poursuite. Oh! mon Dieu! parlez-moi. Vous vous taisez :ous.. Éloignez cette arme, vous, monsieur. Rien, ni l'un ni 'autre. Vous voulez donc mourir, vous, Edouard? vous voulez lonc qu'on le tue, vous, mademoiselle? C'est pour vous que je >arle; faîtes-moi écouter: joignez-vous à moi. Priez aussi.

|90 LJE NOTAIRE

— Vous l'aimez donc, madame? dit en montrant un côté de sa figure inondée de larmes, Caroline qui restait toujours attachée autour du cou de M. Clavier.

-v- Je l'aime... non pas comme vous, mademoiselle, d'amour, mais comme sa mère, sa sœur, comme tout le monde; cela n'est pas un crime. 11 est notre ami. Je vous l'ai conservé; conservezle-nous à votre tour; vous nous devez quelque reconnaissance. Vous ne l'aimez donc pas, vous à qui il faut tant en dire ? Si j'étais votre rivale, j'aurais votre froideur, votre mépris, votre silence ; si nous l'aimions également toutes deux, nous le laisserions périr : ce serait bonne vengeance; mais puisque je ne lui suis rien, que ce soit celle qui l'aime le plus qui le sauve ! aidez-moi, à l'arracher d'ici, ou vous ne l'aimez pas.

— Pardon, murmurait tout bas, en pleurant sur l'épaule de M. Clavier, mademoiselle de Meilhan; pardon, monsieur, si je vous ai caché cette passion à laquelle s'attache aujourd'hui tant de honte pour moi, tant de colère pour vous. Je vous afflige bien. Venez, je vous dirai tout ; partons. Je ne veux pas regarder le visage de cette méchante femme, de ce... je ne le nommerai plus, je ne le verrai plus, je vous le promets, et ce sacrifice est grand, monsieur, car je l'ai aimé. Mais éloignons-nous, je souffre.

M. Clavier se tournant vers Edouard ;

— Partez, monsieur! Cette dame me fait pitié pour vous. Partez avec elle. Elle vous aime tant qu'il y aurait de la cruauté de votre part à ne pas la suivre. Enfin , monsieur, vous l'ave» i trouvé ce prétexte que vous cherchiez depuis deux heures) pour ne pas vous battre. Vous avez du bonheur. Vous mei trompiez donc lorsque vous m'assuriez que vous étiez tou-i jours revenu seul d'une rencontre ? A la suite de la nôtr& vous ne prévoyiez pas qu'une charmante femme vous accomp* gnerait jusque chez vous. Voulez-vous accepter, le manteau d mademoiselle de Meilhan pour vous garantir du, froid de la nuit

— Taisez-vous, monsieur, taisez-vous 1 car vous m'avez ii* suite jusqu'à la joue : elle est brûlante de vos outrages. Débat rassez-vous de cette enfant qui vous cache la poitrine. Montre! moi votre poitrine et mourez!

— Feu! donc! dit le sauvage régicide en exhalant un criui joie féroce, et en rejetant Caroline sur le gazon.

— Que sommes-nous ici? demanda Wonide en arrêtant bras du conventionnel.

Sur le geste de mort qu'avait répété Edouard, Caroline, relevée précipitamment de sa chute, s'était placée devant le pistolet de celui-ci, les bras ouverts.

— Vous êtes nos témoins, répliqua avec ironie le conventionnel; M. Edouard en voulait deux; vous êtes deux. Il est satisfait, que je le sois !

— Adieu ! Caroline, adieu 1 murmura Edouard avec tristesse, un mot de pitié, un signe de pardon pour qui ne vous a jamais trahie : non, jamais !

— Vous me trompiez donc, moi? Reprit Léonide en abandonnant le bras de M. Clavier pour se jeter .entre Caroline et Edouard. Je ne croyais pas dire si vrai en assurant tantôt à mademoiselle, pour vous sauver, que vous ne m'aimiez pas. Ah I c'était la vérité. Dites aussi, — car c'est aussi la vérité, — que vous veniez prendre sur mes lèvres tous les baisers qu'il vous était défendu de prendre sur les lèvres de Caroline. Caroline, c'est un infâme, il vous mentait dans vos promenades au bois, la nuit, dans ses lettres, toujours et partout. Nous sommes sœurs, allez, dans ses trahisons; une fois, il s'est trompé, il m'a appelée de votre nom.

Edouard ne répondait plus : il était devant ses juges, face à face avec deux femmes qu'il avait trompées, et entre lesquelles un pistolet s'avançait menaçant.

Tout à coup le cheval de Léonide se mit à hennir et à ruer avec tant de violence, qu'il cassa la bride qui le retenait à l'une des barrières. Les oreilles droites, les naseaux ouverts, il s'élança dans un massif poursuivi par une terreur soudaine. Léonide court après lui, l'arrête et le ramène. Mais pendant ce temps une place était restée découverte sur la poitrine d'Edouard. ' M. Clavier ajuste.

Une détonation se fait entendre; tous les échos de la forêt la répètent; deux cris de femme y répondent.

Lea deux hommes sont encore debout.

M. Clavier n'a pas déchargé son arme.

— La gendarmerie l

— C'est la gendarmerie qui a tiré, se répètent avec épouvante les quatre personnes.

— Elle nous a découverts ! elle va nous arrêter, Edouard ! Elle va vous tuer, monsieur, ajoute, d'un ton où ia pitié

avait remplacé une seconde fois la colère, le vieux conventionnel. Voilà à quoi ont servi vos retards. Qu'allons-nous faire?

Fuir? on Tient de tous côtés. Rester? c'est pour vous la mort, pour nous la complicité.

— Partez ! répond Edouard en suppliant ces deux femmes qui, une minute auparavant, désiraient presque sa mort, et qui maintenant n'avaient plus que des vœux pour lui sur les lèvres, que des larmes pour lui dans les yeux ; qui étaient devenues deux mères pour le défendre, au lieu de deux rivales pour le déchirer; partez tous trois, gagnez cette allée ! La forêt est libre pour tout le monde; vous vous promeniez, vous avez été surpris par la nuit. Mais partez ! partez ! vous dis-je. Encore une minute, et il ne sera plus temps. Vous ne pouvez ni me sauver ni me défendre en restant.

Les supplications, les réponses, les prières, les refus, les adieux couraient, entrecoupés, du jeune homme aux deux femmes, des deux femmes à M. Clavier, quffroissait sa poitrine et frappait la terre du pied. On ne décidait rien, on se mourait d'indécision.

Les douze routes de la forêt étaient de plus en plus envahies par le bruit.

Et, pendant cette rumeur, folles de désespoir, les deux femmes rôdaient, à perdre haleine, autour du carrefour, à l'extrémité des douze routes, comme deux biches cernées par des chiens, pour distinguer, tantôt Foreille à terre, tantôt au vent, de quel côté ne venaient pas les hommes à cheval afin de ménager une fuite à Edouard. Us venaient de partout, le bruit était partout : sur la route de Senlis et sur ses deux moitiés, sur la route des Étangs et sur celle de Paris. Quand Léonide et Caroline revenaient à la Table rendre compte de ce qu'elles avaient entendu, leurs rapports se contredisaient; et, tandis qu'elles retournaient ensemble pour rectifier lents indications, les chevaux et les hommes avaient gagné un quart de lieue. Ces pauvres femmes déliraient. Léonide avait un aspect d'autant plus singulier d'épouvante, qu'elle traînait avec elle par la bride son cheval qui caracolait et tournait aveuglément comme un cheval de meule. Aux derniers moments d'effroi, lorsque les gendarmes n'étaient plus qu'à la portée du pistolet, lorsqu'on entendait le reniflement des chevaux, lorsqu'on voyait luire, dans l'atmosphère de vapeur qu'ils soulèvent l'hiver autour d'eux, les plaques de cuivre et les poignées de sabre, Léonide se trouva brisée, sa tête tomba et flotta sur sa poitrine, ses jambes fléchirent; sa main, déchirée et enflée par la pression de la bride, ne la tint

plus que machinalement. Elle était traînée par son cheval bien plus qu'elle ne le guidait.

Caroline était debout sur la Table-du-Roi, immobile comme un naufragé sur recueil que va couvrir la marée.

— Ce cheval, madame, ce cheval! donnez-le donc; et vous, monsieur, montez-le l cria M. Clavier. Prenez ces armes, cette épée, ces pistolets au poing, mon manteau, ma bourse; et précipitez-vous dans cette allée : c'est la route du Connétable; on la répare, personne n'y peut passer à cheval, passez-y! Sauvezvous!

— Adieu, Edouard ! crièrent les deux femmes. Dieu vous sauve!

— Adieu, monsieur! ayez pitié des proscrits ! lui cria M. Clavier en piquant du tronçon de l'épée d'Edouard le ventre du cheval.

Le cheval partit, s'abattit, se releva, s'élança enfin dans l'allée du Connétable.

Quatre coups de fusil partirent dans la direction de cette allée; les balles passèrent en sifflant sur la tête des trois personnes restées dans le carrefour.

Le cheval d'Edouard s'abat encore.

— Mort peut-être !

On ne voit rien, mais on entend de nouveau le galop du cheval et une voix qui crie : Vive le roi ! Trente gendarmes à cheval pénètrent dans le carrefour.

— Où est-il?

— Qui? s'informe froidement M. Clavier.

— Le condamné? le Vendéen?

— Nous ne savons ce que vous voulez dire.

— N'avez-vous pas vu un homme à cheval ?

— Pardon, messieurs.

— 11 a pris cette allée, n'est-ce pas, celle du Connétable

— Non, messieurs, il a gagné celle-ci.

— Sur votre honneur.

— Sur mon honneur.

M. Clavier mentait; —il sauvait une vie.

Le mariage est un sanctuaire antique; la faute en ferme les portes ; le simple soupçon, précurseur de la faute, voile le soleil du tabernacle. Mots sonores et vides, le pardon et l'oubli sont des dieux domestiques qui n'existent pas dans le cœur : la faiblesse les a élevés sur un socle d'argile; mais elle seule les a invoqués, parce qu'elle seule avait besoin d'y croire. En ménage, celui qui, après une irrégularité commise, a eu recours à l'oubli, a emprunté usurairement à la conscience de Vautre. Vient le jour, le moment où tous ces faux répits s'escomptent, où il faut payer. Les raccommodements, les pardons mutuels sont dans le mariage autant de semences de discorde répandues. La paix conclue aujourd'hui est la preuve de la guerre d'hier, la messagère du combat du lendemain. 11 n'est de bien soudés que les corps qui ne sentent pas leur union; ceux-là résistent. Malheur au toit sous lequel la vie n'a pas sa monotonie sans fin, où elle ne se mire pas dans une eau unie; où la douleur et la joie, tissues avec une égale patience, n'offrent pas une trame simple à la résignation qui la supporte avec légèreté. Dignité, bonheur facile, au contraire, à ces familles saintes, inconnues, cachées, dont Dieu seul sait la demeure pour y veiller; dont les hommes n'ont pas aperçu le seuil pour le salir de leur boue. Quelle religion intelligente de la condition de l'homme et de ses espérances, que celle dont le doigt jaloux a séparé une femme entre toutes les femmes, un homme du milieu de tous les hommes, un champ de la vaste étendue du monde, un point du ciel du centre de ces univers, pour oonsacrer ensuite le pacte de l'amour et de la reproduction, pour Fenchaîner à la propriété, pour le ratifier plus tard dans le ciel où tout est éternité et possession. Admirables partages, sublimes exclusions, qui constituent le» races, la patrie et l'avenir.

C'est cet ensemble si simple et si fort qui parle haut à l'oreille de ceux qui, dans les douleurs du moment, maudissent la captivité du mariage, pour n'en sortir que comme d'un combat, morts ou meurtriers. L'infraction à ces lois immuables, quelque petite quelle soit, ne se produit jamais sans atteindre aux grands cercles régulateurs. Jetez une pierre dans l'Océan.

chaque goutte d'eau aura sa vibration : jetez une erreur dans le monde moral, une faute dans le mariage, l'agitation ira loin; elle ira en frémissant gagner les bords de la circonférence. Reste à maudire Dieu et la société : impuissance l Voyez comme le ciel est haut!

Maurice et sa femme éprouvaient, mêlée à des peines considérables, une tristesse sourde. Quelque complet qu'ils s'efforçassent de se peindre l'éclaircissement de l'après-midi, celui-là avait gardé la pointe du doute dans le cœur; celle-ci sentait sa chute et son abaissement sous sa victoire même. Au milieu de la lutte, sans qu'ils s'en fussent aperçus, l'anneau conjugal était tombé à terre et s'était faussé : c'est qu'il n'appartient pas au raisonnement, ce juge partjgl, de remplacer la paix et la conscience, cette raison du cœur. -

D'ailleurs, un incident, dont diverses particularités se nouaient mal pour Maurice, le ramenait malgré lui, par des voies souterraines où il s'enfonçait de plus en plus avec terreur, à ses premières défiances sur la liaison de Léonide avec Edouard. Pourquoi Edouard, après les explications qu'il avait eues avec lui, n'avait-il voulu partir que le lendemain, et n'avait-il pas accepté d'être accompagné de son meilleur, de son seul ami?

Il eût bien désiré dissiper ces épaisses ténèbres en interrogeant Léonide; mais il craignit de trouver encore, dans l'embarras de nouvelles réponses, la confirmation de ses terreurs. 11 avait peur de recommencer une scène où, plus puni que dans la*précédente, il resterait sans excuse en remportant l'affront d'une victoire.

Léonide n'avait plus que ce courage hébété qui s'empare des femmes aux moments désespérés ; moments où elles sont enfin décidées à dépenser de l'énergie comme pour une bonne cause. Peut-être l'instinct de leur soumission naturelle les pousse-toi à tendre la joue, sachant, si elles sont lâches, qu'un soufflet déshonore sans tuer; ou à livrer leur poitrine, si elles sont braves, sachant aussi qu'un coup de poignard tue et ne déshonore pas. Placées entre ces deux alternatives extrêmes de lâcheté et de courage, au delà desquelles il n'y a plus rien, leur parti est pris; leur choix est arrêté.

Léonide et Maurice étaient assis auprès du feu qui sifflait et moirait de ses ondulations leurs pieds alors séparés de toute la longueur du foyer. Au dehors, les giboulées de mars remuaient et roulaient la forêt comme un fagot de bois. Tantôt des bouf-

fées de neige blanchissaient la pelouse, et tantôt des irrigations abondantes effaçaient ce tapis et le dissipaient en une fumée dont l'odeur froide allait à travers les fentes des portes glisser le frisson. Triste soirée d'hiver.

On sonna.

— Qui donc ce peut-il être? réfléchit Maurice.

— Mon frère, probablement.

— Il n'est que dix heures; et Victor m'a dit qu'il ne serait pas ici avant minuit.

On avait ouvert à M. Clavier; il entra dans le salon, laissant après lui une longue trace d'eau; son chapeau et son manteau bleu étaient affaissés sous la neige. Il était plus défait que de coutume. #

— Vous, chez moi, à cette heure! monsieur Clavier.

— Moi-même, monsieur Maurice.

— Mais vous êtes inondé; approchez-vous du feu, approchez-vous. Si vous aviez à me parler, que ne me faisiez-vous appeler, monsieur Clavier?

— Je n'ai pas songé à toutes ces précautions.

— Mais comme vous êtes ému !

— Un peu, je l'avoue.

Léonide se leva et sortit; Maurice ne la retint pas.

— Monsieur Edouard de Calvaincourt est en route pour Paris; je ne vous apprends rien, n'est-ce pas, Maurice?

Maurice faillit être renversé de surprise à ces premières paroles de M. Clavier.

— Vous connaissez ! vous connaissez monsieur Edouard de Calvaincourt?

Il recula sa chaise.

— Depuis hier.

— Et où l'avez-vous connu ?

— Au bal de Senlis, et j'ai achevé la connaissance ce soumême dans la forêt, à la Table-du-Roi.

Si M. Clavier n'eût parlé avec tout son sang-froid ordinaire, Maurice l'aurait cru fou. Edouard au bail Un rendez-vous dans la forêt!

— Dans ce moment, continua M. Clavier, il traverse les bois qui sont entre Chantilly et Paris. S'il est à Paris avant le jour, ainsi que je l'espère, il aura évité d'être pris par la gendarmerie.

-r Mais où donc l'avez-vous quitté, et pourquoi étiez-vous avec lui?

— La circonstance qui nous a mis face à face, lui et moi, dans la forêt, ne vaudrait guère la peine d'être divulguée si elle n'expliquait ma présence chez vous à cette heure. Monsieur Edouard et moi avions une affaire d'honneur à vider. Nous avons été dérangés au milieu de la partie par des gendarmes qui le poursuivaient.

Un rocher se détacha de la poitrine de Maurice. La dernière obscurité de la conduite d'Edouard s'évanouissait; Edouard ne s'était obstiné à retarder son voyage de Paris qu'afin de ne pas manquer à ce duel : cela devenait évident. 11 osa interroger M. Clavier.

— Et pourquoi fe duel?

— Je répondrai à votre question par un reproche, Maurice. Quoi! vous cachiez ce jeune homme chez vous, vous mesuriez ses pas; il n'avait pas une pensée qu'il dût naturellement vous taire, et vous ne m'avez pas averti.

— Le pouvais-je? Ce matin seulement, son amour pour mademoiselle de Meilhan m'a été révélé.

— De qui le tenez-vbus, Maurice, cet aveu?

— De lui-même, forcé qu'il était à'éclaircir devant moi le. motif qui s'opposait à ce qu'il partit sur-le-champ de Chantilly, lorsque je l'exigeais.

— Voilà qui se déroule à merveille, pensa de son côté M. Clavier. La scène du bal aura été rapportée à Maurice; une explication foudroyante s'en sera suivie entre lui et sa femme ; la conclusion aura été le départ immédiat de M. de Calvaincourt. Maurice sait tout; mes restrictions seront comprises.

— Ce jeune homme, poursuivit-il, résume en lui la bravoure et l'ignominie de sa caste.

— N'êtes-vous pas trop dur pour lui?

L'adoucissement parut étrange à M. Clavier dans la bouche de

Maurice.

— Trop dur! quand il a détruit pour jamais le repos de mademoiselle de Meilhan, le mien. Que va-t-elle devenir, dites?

— Nous étoufferons avec prudence, rassurez-vôus, l'éclat de cette faiblesse; cela [n'est ni impossible ni difficile. Personne ne connaissait ici monsieur Edouard. Par quelle conjecture s'élèverait-on à la supposition de leur intimité?

Tristement, et en secouant les pans de son manteau, où la neige commençait à fondre^ M. Clavier répondait après une pause :

— Le mal est plus grand que nous ne pensons. Mademoiselle de Meilhan aime ce jeune homme; elle l'aime beaucoup et de tout l'attachement dont elle n'a pu se défendre pour un proscrit, beau, d'un rang surtout qui le rehausse à ses yeux. 11 y a un caractère de tristesse incurable dans rabattement de son visage, depuis la scène du duel de ce soir...

— On lui a donc imprudemment appris ce duel? coupa d'un mouvement brusque Maurice.

— Elle s'y trouvait.

Ici la voix de M. Clavier s'éteignit, et, par degré, étouffée pai la douleur, elle ne fut presque plus distincte. La secousse de cette si fatale journée avait vieilli de dix an^e conventionnel: ses derniers éclats d'énergie s'étaient consumes dans son entrevue avec Edouard. Verdi par le froid, fatigué de sa course dan> la forêt, anéanti par le découragement, le corps et l'âme brisés, à peine eut-il la force de prendre la main de Maurice et de lui exprimer, par une étreinte muette, le coup dont il était frappe. Des larmes glacées coulaient de ses joues sur ses vêtements souillés.

— Ceci me tuera, Maurice.

Après bien des minutes écoulées, lorsque le feu pâlissait, lorsque les lumières ne répandaient presque plus de jour dans l'appartement, Maurice osa faiblement lui dire :

— Pourquoi ne les marieriez-vous pas?

— Jamais! avec cet homme; jamais !

— Et pourquoi ce refus de fer? Posséderiez-vous sur ce jeune homme la connaissance de quelques particularités qui justifieraient votre réprobation? Je dois vous détromper, ou, en toute sincérité, il faut que vous me communiquiez vos répugnances. Il a un caractère élevé, de la fortune...

-— Il est noble, interrompit sèchement M. Clavier; vous n'avez donc pas lu mon testament?

— Non! aucun motif ne m'y obligeait.

— Vous y auriez vu, Maurice, que mon dernier soupir est la dernière expression de ma colère contre la race maudite d'où sort monsieur de Calvaincourt. Dans ce testament, je me sub dépouillé de tous mes biens en faveur de mademoiselle de Meilhan; mais, sous peine de se voir déshéritée par le même acte, je lui ai interdit le mariage avec tout homme de naissance.

— Revenez, il en est encore temps, revenez, monsieur Clavier, sur cette détermination de haine. Vous en avez le droit; ayez-en

la courageuse volonté. N'altérez point le cours d'une belle vie par une tache de fanatisme politique.

— Je ne mentirai point, Maurice, à la plus fidèle énergie dont j'aie soutenu ma carrière. Ceci n'est point une vengeance, c'est de la fermeté; ce n'est point une erreur, c'est la conclusion d'une inflexible direction de pensées. Puisque les hommes n'ont pas osé nous condamner ou nous absoudre, c'est à nous de nous juger. Revenir sur le passé pour le détruire, c'est nous annuler; et nos principes ne sont pas de ceux dont on fait deux parts ; Tune consacrée à l'action, l'autre au repentir. Le régicide qui donne sa fille au noble contracte avec la royauté.

— Oui, mais Caroline n'est pas votre fille, monsieur! et vos maximes ne l'atteignent pas.

— Elle n'est pas ma fille! — jamais elle ne m'a dit cela. Vous êtes cruel, Maurice. Elle n'est pas ma fille ! et tout ce que Dieu a déposé d'amour dans mon cœur a été pour elle; et tout ce que j'ai eu d'espérance sur la terre a été pour elle. Enfant je l'ai bercée; jeune tille, je lui ai mis des trésors de vertu dans l'âme; femme, je lui lègue ma fortune, et la pose si haut, qu'elle pourra voir de sa couche nuptiale plus de châteaux et de terres que ses parents ne lui en ont laissé. Que fait-on pour ses enfants, que je n'aie fait pour elle? Elle est ma fille ? — Que suis-je donc pour elle?

— Tout, excepté son père. Et le fussiez- vous, la loi brise votre testament. La loi ne s'associe point à ces restrictions dont vous accompagnez le legs de mademoiselle de Meilhan. La justice ne ratifie point les mille bizarreries de la haine. Homme, je vous ai blâmé ; magistrat, je vous condamne. Votre testament est nul.

— Et à qui passeront mes biens, à défaut de l'exécution de mon testament?

— Qui peut le prévoir? Après d'éternels procès, à l'État peutêtre.

— A l'État X répéta sourdement M. Clavier; à l'État!

Le coup l'avait étourdi.^'or, péniblement amassé, de cinquante ans de vengeance se tournait en feuilles sèches. Peu appris des choses de ce monde , il n'était que l'homme des révolutions. Son idée fixe avait été une erreur. Il n'eût pas été plus triste de la mort de Caroline; il eût été moins triste; n'était-ce pas la perdre doublement que de la voir devenir le gage fécond d'une race abhorrée? —Le vieux lion baissa la tête et se tut.

JOO LE NOTAIRE

Positif comme un chiffre, et, par caractère comme par état, ne laissant jamais une conséquence en suspens, Maurice qjouta :

— Vous avez eu peut-être tort, monsieur, de considérer l'exhérédation qui frapperait mademoiselle de Meilhan, comme l'infaillible moyen de la ramener à votre volonté. Elle aurait renoncé, soyez-en sûr, à l'héritage, pour se marier à son gré.

— Vous n'imaginez donc, s'écria M. Clavier, aucun moyen de me tirer de là?

— Aucun.

— Quoi! céder! mentir, se rétracter, lorsqu'on touche au terme! Apostasier au tombeau! Avoir vaincu les préjugés et l'opinion, et s'arrêter et se heurter, et se meurtrir et périr à rencontre d'un fétu de loi! La révolution ne l'a donc pas vue, cette loi qui réduit la puissance paternelle à rien ?

— C'est une loi de la révolution.

— Stupide! murmura le conventionnel; n'importe, ces propriétés ne seront pas à lui, non! ni à elle. J'en brûlerai les titres : personne ne les aura. Au premier passant je lègue tout. Ne me parlez plus de cela.

— Soit, répondit Maurice, je me tais; j'allais cependant tenter de vous persuader combien monsieur de Calvaincourt eût rendu heureuse mademoiselle de Meilhan par la loyauté de son caractère et la générosité de son cœur.

M. Clavier eut peine à réprimer l'expression ironique de son sourire à cette opinion si bienveillante de Maurice; il ne fut pourtant pas assez maître de lui-même pour ne pas répliquer :

— Lui! la rendre heureuse! vous croyez... En avez-vous la certitude? la ferme certitude?

— Mais!... oui... On supposerait que vous avez des raisons meilleures que les miennes pour ne pas me croire; le connaîtriez-vous mieux que moi!

Sous le regard fixe de M. Clavier, Maurice était passé, sans le sentir lui-même, du ton de la conviction à celui de la défiance. De toutes les clartés sinistres dont jjpwait été blessé pendant la journée, celle-là l'offensa le plus. La parole de M. Clavier était aiguë. Maurice avait rougi de honte.

— Et moi je vous assure du contraire, Maurice; monsieur de Calvaincourt a des passions plus partagées que ses principes, croyez-le; mais nous n'avons pas à nous occuper de lui autrement ; passons.

Maurice s'arrêta à cette insinuation de M. Clavier; il fut pé-

triflé. — Il imagina qu'il était déjà de notoriété que sa femme l'avait perdu dan* l'opinion. La voix publique se trahissait par la bouche de**M. Clavier; et aussitôt la scène du caveau, le départ d'Edouard, l'entrevue du cabinet, revinrent à son esprit pour s'expliquer dans le sens de ses premières impressions.

— Oui, répondit-il machinalement, ne nous occupons plus de cet homme. Enveloppons de silence le malheur qu'il a attiré sur votre maison. Le bruit né répare rien. Nous consolerons mademoiselle de Meilhan ; son enfant sera élevé avec mystère , loin d'ici. On en a caché dans des positions plus difficiles.

M. Clavier se leva tout d'un trait. •

— L'un de nous se trompe. De quel enfant parlez-vous? 4

— De celui que porte mademoiselle de Meilhan, et duquel vous auriez pu compromettre la vie, par l'effroi causé par votre duel.

— Un enfant! un enfant! Âvez-vous toute votre raison, Maurice?

— Et pourquoi donc ce duel, si vous ignoriez l'événement que j'ai l'air de vous apprendre?

— Oh! je ne l'ai pas tué! — Qui me vengera maintenant? qui me vengera?

M. Clavier et Maurice, par un mouvement spontané, quittèrent leurs places, laissant dans son coin Léonide qui, rentrée depuis quelques minutes, semblait écrasée sous les éclats d'une double malédiction. Son regard jaillissait de dessous ses longues paupières, et plongeait dans le feu.

Se prenant sous le bras, les deux offensés se promenèrent en silence.

Maurice conduisit M. Clavier près de la fenêtre.

11 se fit longtemps violence , il se combattit avant de s'abandonner à la complicité qui allait lier sa haine à la haine de M. Clavier, avant de s'ouvrir au vieillard. La dblère, l'indignation, un reste de respect pour l'opinion publique, fantôme toujours debout devant lui au moment d'agir ; plus impérieux que ce respect, le besoin de se montrer homme devant un homme, celui de se grandir à la noblesse de mari outragé, quand un vieillard s'exaltait comme un père pour l'honneur d'une femme qui n'était pas sa fille, précipitaient, enchaînaient les mots prêts à sortir de la bouche de Maurice. M. Clavier prêtait une oreille avide. Quelque violente que fût la résolution de Maurice, il était disposé à la partager, cela était écrit sur son visage, pourvu

qu'elle fût une vengeance. Il semblait craindre de mourir pendant l'indécision dont il attendait la fin. Parlez! criaient ses nerfs agités, ses muscles en contraction, ses genoux tremblants.

— Parlez! mais parlez donc!

— J'ai, à côté, dit enfin Maurice, en désignant son Étude...

— Quoi? à côté?

— Des papiers...

— Eh bien, ces papiers ?

— Il m'y a forcé, mon Dieu!

— Oui! il yous i insulté comme moi, dit amèrement le vieillard ; c'est connu. Mais ces papiers? ces papiers?...

^ — C'est connu, dites-vous !

— Je ne prétends pas cela; mais achevez, ces papiers contiennent... Que contiennent-ils?

— Un plan complet pour attaquer, ruiner, exterminer la Vendée et tous ses habitants en un mois.

— Et M. de Calvincourt ira en Vendée, Maurice?

— Oui! oui! et tout ce qu'il possède est là.

— Ah ! s'écria le vieillard , pourpre d'une affreuse joie, continuez.

— Je sais qu'il est à la tête de cette conspiration , qui éclatera tel jour, tel endroit, telle heure. L'heure, le jour, l'endroit, tout est dans ce plan de campagne. C'est un plan de campagne. Comment Fai-jeeu? qu'importe? Je l'ai. Voulez-vous le voir? Tous seront traqués, tous seront tués; on les prendra au piège qu'ils tendent. 11 faut qu'ils s'y prennent, qu'ils meurent baignés dans leur sang, étouffés sous leurs chaumières et leurs châteaux en feu.

— Il mourra, ajouta M. Clavier, et lui avec les autres, avec ses frères. La fatalité me jette encore sous les pieds cette poignée de serpents mal écrasés par nous autrefois, dans leurs marais. Je croirai? en Dieu, Maurice, rien qu'à de tels signes de prédestination. Qu'allons-nous faire maintenant?

— Je cours chercher ces papiers. — Je vous les remets.

— Oui!

— Vous partirez demain pour Paris.

— Oui!

— Arrivé à Paris, vous irez, sans délai, les porter au ministre de la guerre, qui fera le reste.

— Allez! Maurice, et que je parte sur-le-champ t

—Ils ne sont plus ici ces papier», monsieur, dit Léonide, qui,

ans bruit, était venue se placer derrière son mari pour enten- Ire sa conversation avec M. Clavier.

Les deux hommes furent épouvantés.

— Qui les a donc volés, madame?

— Moi!

— Et qu'en avez-vous fait; madame? Parlez !

— Je les ai remis à celui dont ils pouvaient causer la ruine it la mort.

— A cet infâme CalvainCourt! madame, \ous avez commis à une action odieuse. C'est une trahison domestique, c'est plus: rous avez lâchement prostitué à une satisfaction personnelle les papiers, et vous le saviez, qui auraient sauvé l'État. Vous ivez, pour un caprice, avili, mis plus bas que la boue, la confiance dont la société me croit digne. Dès ce moment, je me considère comme cloué au poteau où l'on attache ceux qui vendent les secrets d'autrui pour en avoir les profits défendus. Le criminel n'est pas vous, ce sera moi! le notaire de Chantilly!

D'un accent glacé et avec l'assurance d'une femme qui ne craint plus de se dévoiler, même devant un témoin, — car M. Clavier avait apporté peu de ménagements à faire comprendre qu'il savait tout, — Léonide, par un miracle de mémoire dont la colère n'eût pas été capable, répéta mot pour mot les paroles de son mari, qui, ainsi que M. Clavier, fut terrassé par cette foudroyante répétition.

— Monsieur, vous alliezjcommettrel à une action odieuse. C'est une trahison domestique; c'est plus, vous projetiez lâchement le prostituer à une satisfaction personnelle, des papiers, et vous le saviez, qui auraient sauvé l'Etat. Vous vouliez, pour un caprice, avilir, mettre plus bas que la boue, la confiance dont la société vous croit digne. Dès ce moment, je vous considérais léjà comme cloué au poteau où l'on attache ceux qui vendent ies secrets d'autrui pour en avoir les profits défendus. La crinineUe n'est pas moi, vous l'avez dit; le criminel c'est vous, le lotaire de Chantilly !

Léonide se retira à pas lents.

Jamais hommes ne furent plus profondément percés de leurs propres armes que M. Clavier et Maurice.

— Adieu! dit M. Clavie* en partant, adieu! Vous avez là une emmel...

— Et un AaU<„ répéta ttauricQ Wû foia seufa un état !...

Maurice n'était plus cet hommç flottant entre mille opinions sur la moralité de sa femme, et se rattachant toujours, par pureté de caractère, à la plus consolante, au risque de s'arrêter à la plus faible. M. Clavier lui avait soufflé une irrévocable conviction, quoiqu'il n'eût pas ouvertement parlé. Depuis ces insinuations involontaires entre sa femme et Edouard, en récapitulant au fond de sa mémoire les raisons qu'il avait seul à seul débattues auparavant pour douter de tout ce qui s'était passé, il éprouvait que ces mêmes raisons lui suffisaient à l'heure présente pour croire résolument à la faute de Léonide. Sa certitude ne l'enorgueillissait pas. On a remarqué par quels efforts sur lui-même, emporté hors de sa clémence, il avait enfin obéi à la dignité de sa position outragée, en s'associant pour moitié à la vengeance de M. Clavier. Mais l'effort avait été accompli; il en avait fini avec les attermoiements de sa faiblesse. De sa part le simple soupçon n'eût été désormais qu'une lâcheté. Il lui fallait recourir à une détermination qui, sans appeler le scandale du dehors, le protégeât contre la honte assez répandue dont se couvrent beaucoup de gens qui, après être parvenus à la connaissance d'une vérité déshonorante, se résignent, s'habituent à vivre avec elle. Malheureusement Maurice n'atteignait point à la fermeté dont sa délicatesse le rendait capable, sans se ressouvenir qu'il avait disposé des trois cent mille francs déposés chex lui par Edouard. En vain se persuadait-il qu'il n'avait fait usage de cette somme que dans un moment où tout soupçon sur M. de Calvaincourt s'était évanoui; sa conscience blessée regrettait amèrement la nécessité pour lui d'être reconnaissant envers l'homme qui aurait introduit l'adultère dans son ménage. Cet homme était toujours en droit de considérer l'emploi illicite de son argent comme une compensation à la souillure qu'il avait commise. A défaut de sa part d'un aussi odieux raisonnement, le monde s'il était jamais instruit de leurs rapports, — et ne finit-il pas par tout savoir? — s'obstinerait à voir un marché en règle dans le trafic de ce dépôt. Alors Maurice frémissait jusqu'à la moelle des os; il se livrait aux blasphèmes les plus durs contre la Providence qui ne lui avait découvert

l'abîme que lorsqu'il n'était plus temps de l'éviter; car Victor avait assurément déjà ménagé une destination aux cent mille écus d'Edouard ; ils étaient déjà lancés sur la haute mer où voguent à pleines voiles les vaisseaux de la fortune. Oh ! si Maurice eût pu les retirer, ces trois cent mille francs, fût-ce du fond d'un volcan, fût-ce au prix de dix ans de sa vie; s'il eût pu les sentir sous sa main pour courir les enfermer à triple clef, il eût été soulagé de la plus douloureuse partie de ses maux présents. Il eût alors dominé l'injure domestique qui l'atteignait; il se fût soumis avec fierté à la puissance aveugle de la fatalité. Mais le mal était sans doute accompli. Chaque minute rapprochait Victor de Chantilly; il devait être rendu à minuit, et il était deux heures.

Sous le long joug de ses pensées qui se livraient bataille dans sa tête, Maurice brûlait sur son siège. Il allait à la croisée pour écouter, dans les intervalles de l'orage, s'il n'entendait pas venir le cabriolet de son beau-frère. Le feu delà cheminée était presque éteint; de loin en loin le vent passait sur les lampes et en couchait les clartés mourantes. Il s'accouda sur le marbre de la cheminée, et sa figure pâle, et ses yeux caves, et son front dont les pensées décourageantes semblaient aussi se réfléchir, se reproduisaient dans la glace placée devant lui.

— Que dira-t-on? que j'étais ruiné, que j'avais joué à la Bourse, et que mon inconduite m'avait mené là, à recevoir de l'argent de l'amant de ma femme? On dira tout cela.

Maurice avait posé le doigt sur son front avec une enrayante énergie.

— Non ! cela ne se peut, cela ne se doit pas. Qu'on meure quand on est seul, c'est permis; on ne laisse derrière soi que des moralistes bavards dont le métier est d'arranger, d'après quelques philosophes qui se sont empoisonnés, deux ou trois phrases ronflantes contre le suicide; mais se tuer pour ne pas faire banqueroute, c'est un vol de grand chemin; c'est un choix avantageux entre le procureur du roi et un pistolet ; c'est la détermination d'un bandit : il n'y a là ni philosophie ni athéisme. Et je suis, moi, dans une alternative encore plus poignante que le débiteur fripon qui trompe le garde du commerce, et la contrainte par corps, au moyen de deux gros d'arsenic. Ma mémoire et mon cœur sont le sanctuaire de cent familles qui n'ont vécu, qui n'existent que par moi; leurs confidences de toutes les heures m'ont uni, comme par le sang, aux pères,

m LE NOTAIRE

aux enfants, aux petits-enfants, aux maîtres, aux serviteurs, à tous. Moi mort, où vont-ils? La Justice arrive, fouille, déchire, éparpille, lit, confond mes notes, mes dépôts, mes papiers; des révélations sacrées deviennent des propos de journaux. Que de larmes délayées dans le sang!

C'est pourtant, — je n'y avais jamais sérieusement songé,— une mission de martyr que celle de répondre corps pour corps, faibles comme nous le sommes, de tant de gens qui ont peur eux-mêmes de leur fragilité. Économes, ils nous supposent plus économes qu'eux; honnêtes, ils s'en remettent aveuglément à notre honnêteté; intelligents, ils ne se dirigent que d'après nos lumières. Nous sommes donc meilleures que tout ce monde-là? qui Ta dit? qui le prouve? qui le veut ainsi? Oh! c'est une tyrannie d'une nouvelle espèce, celle de nous croire si infaillibles, que nous ne pouvons presque manquer de succomber.

Il est donc vrai alors, pensa Maurice avec une lucidité que les circonstances ne lui avaient jamais donné lieu d'exercer, que nous sommes épiés dans nos moindres actions par ceux dont nous sommes chargés de mener la vie et la fortune. Oui, on calcule nos dépenses, on pèse nos paroles, on suit nos traces. Malheur au sou prodigué en public, c'est un vol; c'est une trahison; malheur à la démarche faite dans l'ombre, c'est une subornation!

Qu'avons-nous pour nous payer de tout cela? quelle récompense?

— Holà! hé! Personne ne viendra donc m'ouvrir? voilà six fois que je sonne. 11 est bien agréable d'attendre ainsi au vent et à la neige !

Maurice appela pour qu'on allât recevoir Victor.

— Percé jusqu'aux os! mon cher; la route est un vrai torrent. Je croyais ne jamais arriver au Mesnil-Aubry; les chevaux ont refusé : j'ai été obligé de prendre un supplément à la poste ; mais enfin me voici ! 11 paraît que tu dormais comme le reste delà maison. Ni feu ni lumières ici, mais je gèle moi 1 — Voyons! du bois! Joseph, mettez de l'huile dans ces lampes.

— Je donnais, en effet, répondit Maurice; le froid m'a gagné, le sommeil m'a surpris. Veux-tu prendre un bouillon?

-— Rien, assieds-toi là; l'affaire est terminée.

— Tu as donc disposé des trois cent mille francs?

— Et quoi donc? les aurais-je joués à la roulette? Tu as l'air tout étonné !

— Moi! non, je trouve seulement que tu es allé très-vite..,

— Trop vite?

— Je dis très- vite.

— Comment l'entends-tu? N'étions-nous pas d'accord que je me hâterais d'acheter les dix maisons de La Chapelle, afin d'être possesseur du côté entier de la rue par où doit passer le chemin de fer de Saint-Denis ?

— J'en conviens, Victor; mais j'étais loin de croire que tu terminerais avec tant de promptitude.

— J'avoue, Maurice, que j'ai déployé quelque activité à traiter avec les^propriétaires, gens tenus de plus en plus sur leurs gardes par nos achats précipités; ladres tentés, à mesure que nous devenions plus forts acquéreurs, d'élever leurs chenils à dm prix fous. Ils s'imaginent tous qu'il y a des trésors enfouis dans leurs caves, dès qu'on entre en marché avec eux. La joie de vendre leurs maisons trois fois leur valeur les pousse, en même temps que le regret de ne pas en tirer un meilleur parti les retient; ils se font courtiser, les misérables, autant que s'ils nous les cédaient pour rien, — Combien de millions espérezvous gagner avec nos maisons ? disent-ils en vous regardant jusqu'au fond des yeux. — Eh ! eh ! vous ruminez sans doute quelque projet d'or, monsieur? associez-nous : nous n'en dirons rien. — C'est un si beau quartier que le nôtre; c'est un véritable Paris. — Le roi aurait-il l'intention d'y venir demeurer? s'informent-ils sérieusement. C'est que nos maisons décupleraient de valeur; dame! vous vendre nos maisons, ce serait pour nous un marché de dupe. Si l'on rit en soi de leur extravagance, on les rend encore plus défiants, ils résistent. Si l'on garde le sérieux, ils se confirment pareillement dans la supposition qu'on les trompe. Quelque visage enfin que Ton emprunte, ils découvrent toujours dans vos discours des raisons pour estimer qu'on veut les voler. Ma foi! tu as raison, au fond, Maurice, d'être surpris de mon habileté de m'être rendu favorables ces corsaires-là.

— Ainsi, Victor, toutes les maisons de La Chapelle nous appartiennent?

— Toutes, comme au roi de France.

— Il ne reste donc maintenant que la réalisation du projet ?

— Rien que cela. J'ai vu à ce sujet notre protecteur; il m'a assuré que le chemin de fer nous serait adjugé dans moins d'un mois. Terre! Maurice, nous touchons au port.

— Il n'y a plus d'obstacle, pense-t-il? •

— Aucun, Maurice.

— Est-ce un homme solide? S'il traitait sous main avec quelque autre qui l'avantagerait plus que nous ? J'ai parfois des ombrages.

— Folie ! j'ai prévu tout, en lui promettant un prix inaccessible aui séductions.

— S'il perdait son emploi ?

— Supposition monstrueuse! Ces gens-là ne se compromettent jamais.

— Si...

— Si! si! si le gouvernement était renversé, n'est-ce pas? comptes-tu beaucoup d'affaires manquées par la chute d'un trône? c'est placer un peu haut son désespoir; mais je ne t ai jamais vu si timoré, Maurice...

— C'est que, Victor, je n'ai jamais aventuré si témérairement la fortune d'un de mes clients.

— Tu lui escompteras l'intérêt de son argent. Est-ce que cela n'est pas établi de toute éternité? Les clients ignorent-ils que tu roules sur leurs fonds? N'est-ce pas la vie de l'argent, la circulation? Qui saurait mauvais gré d'imprimer à l'argent son mouvement naturel, sans compromettre les droits de personne?

— Sans doute, mais sans compromettre personne.

— Qui dit le contraire? N'es- tu pas toujours prêt à restitution, à toute heure? T'en vas-tu aux Indes avec leurs dépôts, leurs fonds ? dilapides- tu pour ton plaisir ? Quelle compensation aurais.tu aux soucis de la responsabilité, si tu n'avais aucun des bénéfices de ta charge ? Tes clients ! Tranquilles par toi, sois riche par eux : c'est le moins. Qui est-ce qui en souffrira? N'es-tu pas jaloux, d'ailleurs, puisque cette solidarité te pèse, de la secouer au plus vite? Connais-tu, pour te créer en peu de temps une fortune indépendante, un moyen meilleur que celui que nous employons? On n'a pas deux fois dans sa vie, surtout avec ton caractère, Maurice, l'occasion de s'enrichir. Profite! Crois-tu que je te compromettrais jamais? Ma réputation m'est chère aussi; et, je l'avoue, j'aspire, sans mauvaise renommée, à m'associer à toute la prospérité dont tu es digne : je prends exemple sur toi ; ta femme est ma sœur. Maurice baissa la tête.

Je voudrais même, s'il était possible, me régler de plus près sur ta conduite.

• Bonne ou mauvaise, Maurice, il faut une fin à la jeunesse;

le célibat ne vaut rien pour s'établir. On se méfie des hommes qui n'ont aucune racine dans le sol. Juges-en; sans toi je n'aurais pas un liard de crédit; et si tu n'étais pas marié, tu serais exactement dans la même position que moi. Le mariage est un excellent endosseur.

— Tu penses donc te marier? interrompit Maurice avec ironie.

— Oui; pourquoi non?

— Et tu me consultes?

— Mais oui... tu as l'air de trouver cela bien étrange?

— Au contraire !

Ce mot fut dit par Maurice si péniblement, que Victor y sonda l'aveu d'une douleur conjugale, dont il ne pouvait décemment, frère de la femme de Maurice, demander la cause.

Sans trop peser sur la remarque, Victor reprit :

— Je comprends avant d'entrer en ménage les chagrins domestiques comme un autre ; les ennuis de l'habitude, les caprices d'une femme; les fautes même où elle tombe quelquefois...

— Victor! ma femme pourrait entendre 11 n'y a pas

longtemps qu'elle est rentrée dans son appartement.

Les deux beaux-frères se turent.

Après une pause :

— Mais c'est de toi qu'il s'agit. En quoi Crois-tu utile de me consulter, Victor, sur une matière où je n'ai pas plus de lumières à t'offrir que beaucoup d'autres?

— Je ne suis pas doué, Maurice, d'une organisation assez complète, pour attendre le mariage comme la conclusion d'une passion impérieuse; et, à mon sens, quand on ne se marie pas par amour, il est de raison de île s'engager qu'à la condition d'être heureux sous d'autres bénéfices-

— Tu rêves, reprit Maurice, un mariage d'argent?

— Un bon mariage.

— Ce sont deux choses.

— Passons sur les subtilités, Maurice, aide-moi.

— Comment t'aider?

— Tu es tout-puissant sur une famille de Chantilly. J'ai distingué, dans cette famille, une jeune fille douce, simple, et j'oserai dire, très-riche, — du moins c'est le bruit général. J'ajouterai, pour que mes prétentions ne te surprennent fafi fcilort, que ta femme n& encouragé, — car c'est du ressort des femmes, le mariage, — à persister dans mes espérances. Ma sœur a même,

je crois, mis la jeune personne dans la confidence. Ce qui me reste à obtenir, ce qu'il t'est facile de m'assurer par ta bonne intervention, c'est le consentement de M. Clavier, dont tu guides la volonté en toutes choses.

— 11 s'agit donc de mademoiselle de Meilhan , Victor ! de Caroline?

— D'elle-même, cela t'étonne encore?

— Beaucoup. Renonce à ce projet, tu n'as rien à espérer. Et ma femme! ma femme, pensa-t-il, qui conduisait cette

intrigue ! marier sa rivale à Victor, pour se débarrasser de sa rivale ! Marier Caroline à Victor, pour acheter la complicité de son silence! Le frère saurait-il tout?

Maurice regarda son beau-frère, qui, s'apercevant du trouble que causait sa demande, tenta de frapper à côté de la question pour Téclaircir sans l'irriter.

— Après tout, Maurice, je me suis troj5 flatté peut-être. Il n'est pas impossible que la fortune de mademoiselle de Meilhan soit au-dessous des exagérations accoutumées de l'opinion; peutêtre aussi ne m'a-t-elle pas attendu pour disposer de sa main; peut-être...

— Aucune de tes conjectures, Victor, n'est, je présume . réellement fondée; il est mal de les multiplier sans nécessité.

— Soit, Maurice, permets-moi seulement de m'ouvrir en ton nom à M. Clavier; quel danger y vois -tu?

— Un très-grand danger. Il attribuerait à mes conseils, j mes indiscrétions sur sa fortune, ta démarche auprès de lui. pour solliciter la main de mademoiselle de Meilhan.

— 11 m'avoue donc malgré lui qu'elle est riche, pensa Victor: le reste arrivera,

— Mais cependant, Maurice, s'il faut qu'elle se marie, il ut de rigueur que celui qui la désirera pour femme s'adresse à M. Clavier.

-^ J'en conviens, mais je n'y serai pour rien.

— Préférerais-tu que je m'autorisasse du nom de Léonide?... Voici le piège, réfléchit tristement Maurice. 11 va me battre

avec les armes de tantôt. Ma femme est encore évoquée. H se sent sûr de me vaincre par la menace de ma femme, l'âme dt: cette conjuration. Décidément, je suis la victime d'une trahison domestique tramée dans l'ombre depuis longtemps autour de pris. Edouard, ma femme et Victor tenaient le filet où je m moi.

— Léonide ne vaut rien pour une telle recommandation, Victor. M. Clavier n'aime pas Fembarras des femmes en affaires. Soutenue par la mienne, ta cause serait complètement perdue, comme elle l'est d'ailleurs dans tous les cas; ainsi, renonce à te servir de Léonide. Si tu tentais de l'employer, je m'y opposerais de toutes mes forces ; je suis franc, Victor.

— Je te remercie, Maurice, de ta sincérité, quoique bien dure pour moi, pour un ami qui n'a, réclamé que les moindres pro~ fits dans des relations où tu n'as pas jusqu'ici, que je sache, mal engagé ni ton temps ni ta fortune ; sincérité bien dure pour un frère qui admet cependant, sans se plaindre, ton refus de le servir dans l'acte le plus important de sa vie ; mais qui ne comprend pas, je l'avoue, ton obstination à lui taire quelques paroles d'éclaircissements. En un mot, Maurice, si tu as assez fait pour soutenir jusqu'au bout ta ferme résolution à ne point m'aider, il te reste à m'expliquer, ne fût-ce que par convenance, les motifs de ce déni d'amitié.

— Toujours des gens qui me versent leurs secrets et toujours des gens qui m'assiègent pour me les voler. Ceci me lasse, ruine ma vie où tout le monde prend, excepté moi. Victor, tu me reproches d'être sourd à l'amitié parce que je n'ai pas le droit de t'imposer comme mari à mademoiselle de Meilhan ; tu me rappelles ce que tu as sacrifié pour m'élever à ma position actuelle ; eh bien, crois-moi, s'il était en ton pouvoir de me faire redescendre tout le chemin que j'ai gravi avec toi, pour me reléguer de nouveau dans ce coin d'obscurité, d'oubli, de médiocrité, où je végétais quand je te connus, sois-en sûr, je te devrais encore plus de reconnaissance pour cela que pour tout ce que tu as fait d'utile à ma fortune. Je me le répétais ce soir encore; je ne suis pas assez fort pour le titre de notaire dont le poids m'écrase ; je péris sous lui. Que de terreurs autour de moi ! veiller, garder, sceller, être le prêtre, le coffre de fer, la langue du muet, l'esprit divin du conciliateur, l'ami, le parent, [a sentinelle du monde, et n'avoir devant soi aucune puissance modératrice, si ce n'est, entre mille moyens de l'éluder, une om bre de justice, qui ne nous effraye jamais. Royauté dangereuse, meurtrière, que la mienne! Qui m'en débarrassera? Zeci est une réponse à tes reproches de m'avoir fait ce que je »uis. Sois raisonnable, Victor, ne me parle plus de ce projet de nariage. . «

— Je t'aurai fatfc jp^jjae malgré toi, Maurice; c'est un crime

dont quelques-uns m'absoudront peut-être; je désire que tu trouves des appréciateurs aussi indulgents de ta conduite à mon égard.

-— Mais, malheureux, s'écria Maurice dont les accès de colère, plus fréquents depuis qu'on avait aigri son caractère, compromettaient toujours l'impénétrabilité, et Victor le savait bien, mais, malheureux, es-tu un enfant pour me forcer à dire, pour que tu ne sentes pas qu'il y a entre Caroline de Meilhau et toi, Victor, des obstacles insurmontables, d'airain?

— Bah ! le vieux M. Clavier, dans son puritanisme républicain, n'excepte guère, entre tous ceux qui peuvent aspirer à mademoiselle Caroline, que les gentilhommes; et je ne suis pas gentilhomme, Dieu merci !

— Qui t'a dit ça? interrompit Maurice avec épouvante. On a donc lu... ce serait un crime abominable!

Maurice porta précipitamment la main à la poche où il cachait la clef de son secrétaire.

— Je n'ai rien lu,Maurice, calme-toi; quelles idées as-tu? Mademoiselle de Meilhan m'a appris car je la vois, je lui parle,

je lui écris depuis quelques mois. Le service que je te demandais n'était qu'une démarche de convenance à faire auprès de

M. Clavier je t'aurais mis d'abord au courant de mes relations

avec mademoiselle Caroline, si je n'avais été intimidé par ton air fâché, quand, sur mes paroles mal comprises, tu as imaginé, et rien n'est plus faux, que Léonide m'avait ménagé des intimités.

— Et mademoiselle de Meilhan t'aime l toi! tu en es sûr, Victor, bien sûr?

Maurice, en interrogeant son beau-frère, n'avait plus une figure de ce monde.

— Être aimé est un avantage, Maurice, je te le répète, qu'on avait quelquefois le tort de ne pas sentir. Si je l'ai obtenu, je n'en suis fier que pour te convaincre de ce qu'il y avait de naturel dans mes prétentions, si monstrueuses à t'entendre.

Indigné des paroles de Victor, Maurice, poussé à brait, s'écria :

— Mais sais-tubieri?... Qu'allais-je dire?Et si c'était lui?...

après tout Mais Edouard pourtant qui m'a révélé l'état de

Caroline ?.... Les aurait-elle écoutés tous les deux? Il parait que le monde est ainsi fait, mon Dieu!

Sur l'exclamation délirante de Maurîcè, Victojr.ayait pénétre comme par une brèche dans un amas de térôtegs. Toutes les

réticences de son beau-frère, rapprochées avec une lucidité diabolique, commentées, forcées, éclaircies l'une par l'autie, lui avaient donné le vrai sens de la pensée que Maurice tenait à cacher le plus soigneusement.

— Ecoute, Maurice, lui dit-il en se jetant sur sa pensée comme an tigre sur un enfant endormi, écoute, nous sommes encore assez jeunes tous deux pour nous comprendre et pour nous excuser. Mademoiselle de Meilhan ne s'appartient plus.

— Je ne pensais pas que ce fût là ton secret, Victor, le tien propre.

Sans afficher la moindre émotion, Victor répondit avec un indéfinissable son de voix : — C'est mon •secret!

Qui sait quelle blessure intérieure se fit ce jeune homme en avançant ce mensonge.

11 sourit ensuite avec fatuité.

Et que de choses passèrent à travers l'imagination de Maurice en un instant!

M. Clavier n'a donc plus à récriminer contre Edouard; à défaut, il rabattra la moitié de sa colère sur Victor; mademoiselle de Meilhan a eu deux amants : Edouard et Victor. Quel est le père de l'enfant qu elle porte? 11 se noie dans cette bourbe. — Enfin Maurice m s'arrête à cette conclusion, qu'il vaut mieux, dans le doute, que Victor soit le mari de mademoiselle de Meilhan qu'Edouard, par la raison que M. Clavier consentira plutôt à accepter l'un que l'autre ; à tout prendre, mademoiselle de Meilhan aura un parti ; et son beau-frère parviendra à la plus haute réalisation de ses vœux d'ambition. A quoi bon dire à Victor dans un pareil moment : Edouard est aussi l'amant te mademoiselle Caroline, et il m'a fait la même confession que toi.

— Tu seras présenté par moi à monsieur Clavier, puisqu'il în est ainsi, Victor, lui dit Maurice, excédé par les surprises lont il avait été si rudement heurté, et sans respirer uu initant, depuis son entrevue avec le conventionnel.

— A la bonne heure, Maurice ! Dieu soit loué ! j'ai enfin rerouvé un frère en toi! Tu seras de la prochaine noce, j'espère »en.

— Je le pense.

— Et le parrain de l'enfant. Vois! tu seras mon associé, mon «aurfrère, mon témoin, mon ami et mon compère*

Sur ce mot de compère, Maurice chercha si ce n'était pas une raillerie que Victor lui envoyait au visage.

Victor ne raillait pas le moins du monde, sa joie était sérieuse.

Il fut cependant impossible à Maurice de s'associer avec une effusion sincère au contentement de Victor, quand celui-ci lui exprima sa satisfaction dans tous ses détails domestiques et champêtres. 11 habiterait Paris, mais il aurait sa maison de campagne à Chantilly. Caroline de Meilhan, sa femme, deviendrait la sœur d'adoption de Léonide. On coulerait d'heureux jours. Tout cela valait bien quelques orages à traverser. On ne pèche pas les perles sans se mouiller, dit Victor en prenant un flambeau pour se retirer. Adieu, Maurice; est-ce que tu ne vas pas te coucher aussi?

— Dans un instant; je te suis.

Maurice consuma une partie de la nuit à écrire à Jules LeforL

Vers l'aube, il s'endormit sur sa chaise.

C'était la première fois depuis son mariage qu'il passait la nuit hors de l'appartement de Léonide.

Quand il s'éveilla, il avait la poitrine inondée de larmes.

Il avait pleuré en dormant.

Deux mois s'étaient écoulés depuis la crise qui avait agité si profondément deux familles. Chantilly commençait à se parfumer de l'odeur végétale des bois en floraison. Mars répandait ses belles matinées. Entre les troncs d'arbres, le jet des jeunes pousses était déjà assez fourni pour adoucir la nudité des branches dépouillées par l'hiver; et sur l'amas des feuilles jaune» de l'arrière-saison courait l'ombre claire des feuilles nouvellement venues. Sous les eaux moins pesantes, moins vaseuses des étangs, les poissons, revêtus de leurs écailles neuves, renvoyaient au soleil les reflets qu'ils lui empruntaient; dans l'air, une élasticité pleine de mollesse se faisait sentir.

On a déjà tenté de fixer, au début de cette histoire, la disposition particulière des maisons de Chantilly; celle de M. Clavier ne s'était plus que très-rarement ouverte depuis deux mois, de-

puis la fatale nuit d'explication chez Maurice. Derrière les grilles vertes du jardin, des volets avaient été glissés, afin d'empêcher les passants de pénétrer par leurs regards dans Tintérieur du logis, si visible autrefois aux oisifs dont Chantilly abonde. Si d'assez osés collaient un œil furtif aux fentes survenues aux volets par la sécheresse du bois, ceux-là n'étaient guère récompensés de leurs peines. Déjà, sous la puissante action du printemps, des arbustes non émondés jetaient leurs bat* guettes au hasard, échappant aux formes gracieuses auxquelles plusieurs années de soins et de culture les avaient soumis ; beaucoup de pots de fleurs, chassés par les derniers vents de l'automne, gisaient dans les allées où ils avaient roulé avec leurs géraniums. De petits oiseaux chantaient sur leurs ruines. Déteint sous la pluie, l'arrosoir se balançait à une branche morte ; des touffes d'herbe cachaient les dents du râteau comme pour l'insulter. On ne distinguait plus, tracés avec une grâce inspirée par le superbe voisinage du château, les dessins si variés des parterres, si corrects et si beaux à la fois; le régulier jardin de M. Clavier, le joli jardin de Caroline, n'offraient plus que l'aspect d'un cimetière. Au milieu de cette désolation, la serre-chaude seule s'était maintenue avec avantage, malgré d'énormes filets de gramen qui en fouettaient les carreaux ; à travers leur transparence, de jour en jour plus contestable, on apercevait quelque vigueur de verdure. Entre les dalles du perron intérieur, soulevées par des efflorescences de mousse, et les portes d'entrée, de petites fleurs bleues et jaunes avaient poussé à plaisir en si grande abondance, que, pour ouvrir ces portes, l'office du jardinier eût élé aussi nécessaire que celui du serrurier. Ce qu'il y avait de tria le encore, c'était l'absence de l'écriteau de location, certificat de négligence qui explique h la rigueur le délaissement momentané d'une propriété. La maison n'était pas à louer. Un sillon de rouille avait coule le long du mur auquel était fixé le fil de fer de la sonnette,

M. Clavier était malade; il gardait le lit depuis deux mois. Il ne se levait que pour écrire des lettres et eu si grand nombre que la fatigue était excessif pour lui, dont la main tremblait à la moindre émotion; sa correspondance paraissait lui en causer beaucoup.

A chaque réponse qu'il recevait, il priait Caroline, elle autrefois sa lectrice chérie, de le laisser seul. Caroline pleurait et se retirait. A peine était-elle partie, qu'elle entendait s'ouvrir,

2t* LE NOTAIRE

et au bout de quelques minutes se fermer le coffre-fort de l M. Clavier. Si la douce enfant n'était pas tyrannisée, elle n'était ) plus aimée avec la même tendresse. Le père éiait encore là avec ses regards attentifs, sa sollicitude silencieuse, mais Fami avait disparu. 11 embrassait Caroline de loin en loin, mais au front et plus sur les joues, quelque effort qu elle fît pour se glisser à cette faveur. La disgrâce de toute lecture s'était étendue aux journaux, qui n'étaient plus même dépouillés de leurs bandes. {

Tranquille sur le sort de ses affaires d'intérêt réglées dans le cabinet de Maurice, indifféreut sur sa santé, M. Clavier se renfermait dans ses souvenirs et en abaissait ensuite le couvercle. Il vivait en lui, au fond de ses vieilles convictions, sous la voûte haute et noire de sa vie, rattachant à sa fatalité d'homme politique, avec une obstination que les événements avaient pris à tâche de justifier, les derniers malheurs dont il avait été frappé dans son enfant d'adoption, Caroline de Meilhan. Le serpent de l'aristocratie, mal tué, s'était retourné et l'avait piqué. 11 mourait de la blessure, et il mourait sans vengeance; sans vengeance! après avoir si bien calculé la sienne! Caroline avait déjà retrempé sa race; et, sans un double meurtre, il n'était plus permis à l'éternel destructeur de cette race de réteindre. A cette pensée, M. Clavier se raidissait, il se dressait sur son lit de malade; furieux, agité, pâl^, il se$oulevait de foute la force de ses poings nerveux, et il semblait apostropher face à face, comme à la tribune de la Convention, un adversaire invisible. Son doigt fiévreux le désignait, le marquait au front, l'écartait, le découvrait dans quelque coin, et de là le ramenait à ses pieds. Ses cris plaintifs l'interrogeaient alors comme si, pour s'en faire entendre, il eût fallu pousser la voix jusqu'au fond d'un abîme ouvert à ses côtés. 11 s'épuisait tellement, que sa têle, pesante de colère, retombait sur son oreiller. 11 restait dans cet état jusqu'à ce que Caroline vînt doucement le relever et lui rendre quelque calme à force d'air et de précaution.

— Caroline, dit-il un jour au sortir d'une semblable agitation, vous ferez venir le jardinier, demain si c'est possible; il tracera mes buis, il taillera ma vigne à Italienne. Je vous charge de lui commander tout ce que vous jugerez nécessaire aux réparations du jardin.

A la première parole prononcée par M. Clavier, Caroline croyait avoir regagné l'amitié du vieillard. Des larmes lui voi-

lèreat les yeux; c'est bien ainsi qu'il en usait autrefois avec elle, sans prière, sans autorité, adoucissant sa voix. Caroline se rapprocha davantage du lit afin de ne pas voir tarir à sa source ce premier épanchement d'indulgence dont elle était altérée. Quelle joie pour elle s'il lui eût même fait des reproches! elle savait que le pardon les suivrait. Il en avait toujours été ainsi autrefois. Sa triste et jolie tête penchée sur celle de M. Clavier, elle attendit qu'il parlât encore.

— J'ai jugé aussi ique vous deviez reprendre la direction de la maison. Il est mal qu'elle soit négligée plus longtemps; trèsmal, — je l'ai mieux compris depuis, — qu'elle paraisse dans cet état d'abandon aux étrangers.

— Mais pourquoi, se hâta de répondre Caroline, toujours tremblante de laisser mourir l'entretien , mais pourquoi ne me l'avoir pas exprimé plus tôt? Vous savez, monsieur, que j'aurais mis mon bonheur, mon devoir, à reprendre mes fonctions ici; et peut-être n'ont-elles pas toujours été inutiles. Rendez-moi cette justice, monsieur, de convenir que rien n'aurait été négligé si vous ne m'eussiez pas ordonné de suspendre mes travaux. Mais je les reprendrai, dites-vous. C'est qu'il est temps. Par exemple, le jardin, — pauvre jardin ! il est dans un abandon ! je le regarde quelquefeis de ma fenêtre ! c'est douloureux; des branches brisées, des vignes rampantes. Oh ! vous le verrez ! ou plutôt n'y descendez que lorsque le jardinier y aura travaillé pendant quelques jours. — Ce n'est pas seulement au jardin qu'il faut songer : les appartements du bas sont pleins d'humidité; les dernières pluies ont pénétré dans le salon d'été; je crois bien qu'il sera nécessaire de changer le papier de la tapisserie. N'ètes-vous pas de cet avis?

Joyeuse de parler, de rompre le silence dont elle avait si longtemps souffert, Caroline s'échappait, ainsi qu'une hirondelle retenue tout un jour dans une cage. Il y avait de l'ivresse dans sa parole nombreuse, brisée et pour ainsi dire de retour d'u%long voyage,

M. Clavier reprit, mais du même ton de voix que s'il n'eût pas été interrompu :*

— Voici la clef de mon secrétaire, qui renferme les autres clefs de la maison. Elles y sont toutes, celle du jardin aussi.

En présentant cette clef, M. Clavier ne regarda pas Caroline. D'ailleurs, il l'aurait pu difficilement; sa pose horizontale lui permettait tout au plus d'apercevoir la cime de la forêt, entre

3)8 LE PQTAIRÇ ^

les pans de rideaux de l'alcôve. Il n'avait tenté aucun effort pour changer d'attitude, tapdis que Caroline parlait au-dessus de sod (roflt. Ses paupières ne s'étaient pas relevées.

Rpmu^nt à peine les lèvres, il ajouta, eu tenant toiyoursk ç\ef du secrétaire ;

- Comme j'ignore combien de temps ma maladie me retiendra ajx Ut, j'aj dû, afin de ne pas laisser dépérir une maison qui ne m'appartient pas, vous prier de repreudre la direction que WW SB WM autrefois.

Bien qu'il n'y eût rien entraînant dans la voix de M. Clavier-, la simple faveur qu'il accordait à Caroline de la replacer à la tête de la maison avait suffi à celle-ci pour s'abandonner à toute sa jpta, Elle fut sur le point d'appuyer ses lèvres sur le front de M, Clavier* Elle osa seulement lui dire :

— f Croyez-le, monsieur, j'essayerai d'avoir le même zèle; peut-être en récompense me rendrez-vous l'affection qui me payait si bien de tant de soins devenus pour moi un plaisir, k vous ai souvent donné lieu de vous plaindre de mon étourderie; le service n'a pas toujours été aussi régulier que vous l'eussiei désiré; souvent je me suis levée trop tard. Oh ! je me suis dit eek sans que vous ayez besoin de me le reprocher, monsieur: on se corrige avec l'âge; votre bonté m'a rendue sévère pour moi-même; vous verrez maintenant combien je serai plus attentive, plus soumise. C'est que je ne suis plus une petite fille, savezrvous cela? J'espère que bientôt vous serea mieux, tout à fait bien ; et nous irons, — car voici le printemps, — nous irons encore nous promener dans le bois; j'ai des livres à vous lire, beaucoup de journaux en arrière, tous vos journaux sont de côté...

Il n'est pas d'objets plus ou moins susceptibles de ranimer h sourde apathie de M. Clavier que Caroline ne rappelât pour faire tourner vers elle des yeux sans mobilité.

En prenant la clef du secrétaire, Caroline chercha à presser avec ses lèvres la main de M. Clavier; elle ne sentit <jue lelroid de la clef; la main s'était retirée.

— Pourquoi cela? demanda-t-elle douloureusement. Aucune réponse.

Est-ce que vous ne me parlerez plus jamais, monsieur? Çrojezvous que Dieu, vous punirait si vous étiez assez bon, — et vous j êtes bojp^ monsieur^ — pour, m'appeler encore votre enfant,

# DE CHANTILLY ftto

votre Caroline, pour me pardonner ? Si vous vous figuriez combien, au moment où je tous parle, mon cœur se serre i

La voix de Caroline s'éteignit; sa respiration devint petite, elle s'appuya plus fort sur l'oreiller du malade.

Depuis deux mois je ne dors pas; et les nuits sont si longues ! fia j'avais su pue quel moyen effacer ma faute, je l'aurais employé; je suis cependant bien punie. Vous ne me parles pas. Voue souffres aussi et vous vous taises.

Vous ave* refusé mon bras pour vous promener, vous ne voulai plus que je lise vos journaux, que je soigne vos fleurs; tout ee que je touche vous déplaît. Je meurs dans ma tristesse. Je sais, mon Dieu, que vous ne me grondez pas, que vous ne me souhaite* aucun mal; mais le plus grand des maux, c'est votre silence, ee sUenee4à. Parles-moi donc, monsieur ! Voyez combien je suis souffrante, maigrie, malheureuse ? combien...

Caroline n'arrachait aucune parole du vieillard dont l'insensibilité ressemblait à celle de la mort.

— Si j'étais une personne inconnue et que l'on vous racontât nies chagrins, vous y preudries part; vous m'accorderies, étrangère, ee que je ne puis obtenir, moi, votre compagne; vous dirige Pauvre ÉHe ! Eh bien, dkes-moi ce mot-là seulement : Pauvre ftlle i Si j'étais votre domestique, votre pitié de maître ne me pousserait pas rudement du pied dans la rue. Je vous sais généreux peur vos domestiques. Si j'étais enfin votre fille, votre sang, après s'être soulevé, avoir crié, s'être irrité contre mon ertm», s'apaiserait; et vos bras, vos bras qui sont de fer en ce raonept, se tendraient vers moi et ne me rejetteraient plus; mais vous êtes muet, sourd, aveugle, mort, impitoyable ! monsieur!

Oui, monsieur,, impitoyable, parc^que je ne suis ni votre domestique, ni une inconnue, ni votre fille. Et pourquoi, si je ne vous suis rien, ne me laissez-vous pas? Pourquoi m'aimezveusf Pourquoi ne me pardonne*- vous pas? Qu'est-ce que cela voue fait?

Quand vous aHàtes chercher ma mère dans un château déjà couvert de ftammes, c'était une enfant, et vous ne la tuâtes pas. J*at aussi un enfant dans mon sein... et ma mère nous regarde tous deux, vous et moi, en ee moment, monsieur !

M. Clavier ne remuait pas plus qu'une vieiHe statue de bronze qu'en aurait couchée tout au long dans un ht; sa face verte et rtdOscmbtait morte depuis dix-huit siècles.

220 LE NOTAIRE é

— Je ne vous ai jamais tu prier, monsieur, jamais; j'ignore de quelle religion vous êtes. Sans cela je prierais votre dieu de vous inspirer la bonne pensée de m'entendre, de ne pas m'abandonner à cette heure où je sens mon enfant sous ma main. Cet enfant n'est d'aucun parti qui lui soit un crime reprochable. Je rappellerai de votre nom; mais souriez à sa mère comme vous sourîtes à la mienne.

Rien! toujours rien! oh! n'avez- vous de la bonté, de la pitié, de l'humanité, monsieur, que pour ceux dont vous avez tué le père et la mère? N'en avez-vous pour une génération qu'à la condition de verser le sang de celle qui l'a précédée? Je dois être heureuse que vous ayez tranché en place publique la tête de mon aïeul, afin de vous être reconnaissante aujourd'hui du bien fait par vous à ma mère. Si vous me repoussez, moi, c'est dooc parce que vous ne l'avez pas tuée, régicide que vous êtes! car je sais tout Donc, monsieur, au nom de mes parents que vous avez assassinés, pardonnez-moi, ou je ne vous pardonne pas, moi ! et nous sommes deux ici à vous maudire! Le régicide resta toujours de pierre.

Après s'être précipitée sur M. Clavier, comme pour l'étouffer, Caroline s'arrêta de frayeur, et se traîna ensuite le long des murs jusqu'à la porte de la chambre; elle n'alla pas pluYloin. Un évanouissement la saisit : elle tomba.

Quand elle reprit ses sens, il s'était écoulé plusieurs heures, et la nuit était venue.

Se souvenant à peine de l'anathème que, dans le délire, elle avait imprimé sur le front de M. Clavier, balbutiant des paroles dont sa volonté n'avait pas arrangé le sens, elle alla machinalement, ainsi qu'une somnambule, rêvant, tremblant, s'arrêtant à chaque marche, jusqu'à la serre-chaude, dont la clef lui avait été rendue par M. Clavier.

Ses pensées furent plus paisibles à mesure que l'odeur exhalée par les arbustes de la serre l'enveloppa, et qu'elle renoua ses organes à des émanations dont chacune, comme une date fidèle, la mettait sur la voie d'un souvenir. Ces larges feuilles asset évasées pour garantir de tout un orage; ces fleurs nacrées, et voûtées en ombrelles pour repousser les ardeurs du soleil dont leurs corolles sont l'image; ces bouquets aromatisés et qui conservent quelque chose des passions qu'ils provoquent dans les climats d'où ils viennent, étaient autant de monuments élevés par Caroline à la mémoire de son affection si tendre^pour

Edouard. Là, elle avait lu sa première lettre; sous ce palmier, portique vert arrondi sur son front, elle avait tracé au crayon une réponse ; elle avait failli mourir asphyxiée sous ces vanilliers en fleurs, la nuit où elle écrivit, bien triste, pleine d'angoisse, pâle de remords, la lettre qui ne laissait plus ignorer à Edouard qu'il serait père.

Ce retour vers un passé si doux et si funeste, dans un lieu qui le rappelait si énergiquement à l'imagination, fatigua Caroline en pesant trop sur sa faiblesse. Elle alla au jardin dont le désordre l'affligea. Ses pieds s'embarrassaient dans les plantes parasites qu'elle n'avait plus été là pour faire ^arracher. Par un sentiment facile à pardonner, la pauvre enfant, depuis si longtemps privée de ses belles promenades nocturnes sur la pelouse et dans la forêt de Chantilly, voulut faire usage de la clef du jardiuque M. Clavier lui avait aussi remise. Elle ouvrit la porte, et tout à coup son âme s'envola comme un papillon en passant, ailes déployées, sur la tête de la vaste forêt. Caroline s'appuya comme une statue contre la porte du jardin pour^entendre le rossignol, dont la voix sereine passait et repassait sur le bruit des eaux murmurantes du château.

Pendant qu'elle était ainsi distraite, une main s'appuya doucement sur la sienne.

— Edouard! vous! Edouard! vous vivez!

— Caroline !

Ils rentrèrent dans le jardin.

Un silence douloureux couvrit les premiers instants de leur entrevue. Caroline était penchée sur l'épaule d'Edouard.

— Depuis huit jours, Caroline, je rôde autour de votre maison, véritable tombeau, sans jamais avoir eu l'occasion d'y pouvoir pénétrer ou d'y introduire une lettre. Que s'est-il donc passé ici?

— Dans quel moment, Edouard, vous venez ! Dieu vous envoie ici ; sa main vous a conduit vers moi! que de fois j'ai pensé à vous pour me sauver, dans cette nuit fatale qui s'écoule ! Cette maison est pleine de terreur. La désolation est écrite à chaque place. Là haut, il y a un homme qui veille depuis huit jours et qui depuis huit jours n'a parlé une fois cette nuit que pour attirer une malédiction sur son lit. Je ne suis donc pas aussi malheureuse que je le croyais, puisque je vous revois, puisque vous êtes 15. Mais toi, mon ami, mon Dieu, mon Edouard, où as-tu été pendant ces deux mois que nous avons été séparés ?

Tu vas tout me dire, avec les dangers qua ta a* GoUrus? etf tu me dois maintenant la confidence de ta vie entière. Que je ttfihê tout ; parle, afin que je remercie dans mes prières cetu qui font prêté un asile; tu viens de loin ; tu es fatigué, mon Edouard, tu es souffrant!

— Je suis désespéré, Caroline. Je reviens de la Vendée*

— Oit tu as vu ta mèret

— Où j'ai trouvé celle qui, plue délicate que toi,- Caroline, dort dans la chaumière battue des vents ; passe ses journées sans pain sous un arbre ou au bord d'un torrent, et traverse, à la tête des paysans, les bataillons ennemis qui lui barrent le passage de son trône.

—Tu m'as instruite à Faimer, Edouard.

— - Admire-la avec moi, Caroline; mais plains-la aussi. Nous lui avons vainement démontré ^ — il est vrai que c'est une affligeante vérité à dire, —que si l'enthousiasme doublait tes hommes, il ne doublait pas la portée du fusil; vainement nous lui avons dit, moi et ceux qui, mieux que moi, ont compté les forces dont la sainte insurrection dispose, que l'heure n'était pas sonnée de marcher sur la capitale, enseigne blanche déployée, aux cris de Vive le roil Elle n'écoute que ses espérances, que les vceui de quelques dévouements surhumains où elle s'appuie comme sur des lions, et elle dédaigne la prudence, la suppliant à genoui de ne pas faire passer la France et Elle par les armes, dans quelque basse-cour de village.

— Mon Edouard, veux- tu me suivre? la voix monte, on pourrait entendre des étages supérieurs.

Se prenant sous le bras avec la grâce infinie de deux amants ou plutôt avec la familiarité divine de deux jeunes mariés, l'enthousiaste Edouard et la mélancolique Caroline entrèrent dans le salon contigu aux deux serres, espèce de vestibule pavé servant de passage de la maison au jardin.

— Parle maintenant, Edouard !

Assis l'un près de l'autre, éclairés par la lueur des deux lanternes suspendues au plafond, ils purent distinguer les changements survenus à leurs traits depuis leur séparation, marquée pour elle et pour lui par tant d'incidents graves. Une exaltation voilée de beaucoup de tristesse animait la figure d'Edouard; ses yeux étaient sombres sans avoir perdu leur douceur. Le dédain d'un âge avancé plissait Je contour de sa bouche, dont l'expression n'était adoucie que par l'extrême blaflcheur de ses

DIS fcHÀftïltLY. tfi

dents. Sous l'acide des chagrins s'était teriiié la feuille d*6r de la jeunesse.

Caroline n'osa lui dire combien il était changé.

De son côté, Caroline n'avait plus, — et ceci s'expliquait à beaucoup d'égards, — la même suavité d'ensemble. La vie était moins impatiente chez elle. L'indécision de sa vôiï, de son Fegard et de sa démarche, s'était perdue dans un délicat embonpoint.

— Continue, Edouard, je Fécoûté.

— Je me suis rangé, Caroline, à l'opinion de Ceux qui n'ont pas répudié toute précaution en se mettant en hostilité avec un gouvernement qui, s'il n'a pas ia justice pour lui, a pour lui du moins l'auxiliaire aveugle de l'armée, et l'irtôrtte de là population. Cette opinion a déplu à des conseillers plus téméraires. On a jugé notre concours suspect, du inoment oh il §ë montrait accompagné* des restrictions de la prudence; nous avons été remerciés.

Une poignante amertume imprégnait les paroles d'Edouard, qui oubliait l'ingratitude dont oii le payait, le repos dô sa famille troublé, ses terres dévastées, son château détruit, sa vie proscrite, sa tête ttiise à prix, pour ne se plaindre que du refus qu'il éprouvait de île pouvoir se sacrifier à sa. Cause d'utie riianière utile.

— Ainsi, Edouard, tu es repoussé de tous côtés j ttl n'as plus aucune opinion qui t'abrite. 11 y a donc un vent de malheur qui nous frappé également : car je né sais pas non plUS à quel titré je reste sous ce toit. Cette dernière nuit y a entendu de sinistres paroles. J'en suis encore glacée.

— Que dis4U?

— Monsieur Clavier sait tout, Edouard: il m'a vtife à gëndltx, suppliante, humiliée, en pleurs, et il n'est point sorti de Son implacable silence.

Oui! alors j'ai bien fait de venir. Dieu nïà conduit. Portons mon malheur et le tien sous Un autre ciel. Partons! ! — déshonorée si tu restes; tué si je suis surpris en France ; fuyons vite ! Unamim'a confié un passeport qui pendant dix jours ehcôrëme permet de gagner l'Allemagne avec toi. Ma voiture est à l'entrée du bois; viens! nous sommes sur la routé d'Allemagne dàftà trois heures, et dans quatre jours en Allemagne. M'&outeâ-jtuf tu ne nVécoutespas! pourquoi cette indécision? Viens, Caroline! Voilà pourquoi je suis ici; vûilà pourquoi depuis huit joufS je

m LE NOTAIRE

marche dans l'obscurité autour des murs de ce jardin pour t'emmener, Caroline : et je t'emmène. Qui te retiendrait ici?

— Mais monsieur Clavier est malade.

— Écris à Maurice, au médecin de monsieur Clavier que tu es partie, qu'ils viennent. Dieu fera le reste.

— Mais celui qui m'a aimée comme son enfant...

— Et le nôtre? Caroline!

Par notre enfant, par lui, puisque ce n'est pas moi qui ai le droit de te déterminer, consens à me suivre! — Viens! Ce reproche et cette prière brisèrent l'irrésolution de Caroline.

— Tute veux! Edouard, attends!

Caroline s'échappe; elle monte sans bruit l'escalier, entre dans sa chambre attenante à celle de M. Clavier; elle ouvre un coffre, y jette pêle-mêle quelques poignées de linge, puis pensive, indécise, elle appuie son front en sueur, ses genoux tremblants contre la cloison, pour voir à travers si M. Clavier est endormi.

Le vieillard était dans l'attitude où elle l'avait laissé; seulement la veilleuse, qui chauffait la tisane du malade lorsque Caroline était descendue, éclairait maintenant les longs plis blancs de la couverture et quelques parties de l'apparlemenL

Caroline ne respire pas, pour mieux entendre si le- malade soupire ou se plaint. Aucun bruit ne sort de l'alcôve.

Elle demeura longtemps dans cette position; elle finit par s'imaginer que M. Clavier s'était évanoui. Cette pensée lui perça le cœur; brûlant d'impatience de la vérifier, elle courut à la chambre du malade. La porte en était fermée. Il lui aurait fallu cogner.

La porte avait donc été fermée. Mais par qui? par M. davier? il se serait donc levé? par Caroline peut-être, en attirant trop fort la porte vers elle? les souvenirs de celle-ci ne lui fournissaient aucune induction précise.

— Qu'il sera amer son désespoir quand il s'éveillera, se dit Caroline après avoir repris son attitude contre la cloison, et qu'il ne me retrouvera plus là pour rallumer son feu ni sa lampe ! Il aura froid dans l'obscurité ; et il m'appellera peut-être tout bas, et sa douleur de ne pas m'entendre lui répoudre remplira de cris son appartement. Je ne me sens plus, mon Dieu, la force de partir; car enfin c'est moi, moi qui l'ai mis dans l'état où il est là. Je l'ai frappé de ma colère. Maintenant je l'abandonne; je l'ai insulté et ensuite je le laisse, OU! combien il

se reprochera à ma honte les sacrifices qu'il a faits pour moi ! -S'il ne m'eût pas aimée, m'aurait-il élevée avec ce soin paternel? Pourquoi n'est-il pas mon père? je ne le quitterais pas.

Aucun mouvement ne permettait de supposer que le malade entendît les gémissements de Caroline, dont les paroles étaient quelquefois assez hautes pour traverser l'épaisseur de la cloison.

Appelée du bas de l'escalier par Edouard, Caroline tomba vite à genoux et pria pour celui qu'en partant elle confiait à la protection de Dieu, dans le moment le plus terrible pour elle. Ses mains frémissantes étaient jointes, sa tête en prière pendait sur ses mains. De plus en plus impatient, Edouard, ne sachant plus à quoi attribuer la cause qui retenait si longtemps Caroline, monta, la prit doucement par h\ bras et l'entraîna avec lui jusqu'à la porte du jardin.

— Tu n'emportes donc aucun effet de voyage avec toi? s'informa machinalement Edouard.

Caroline s'aperçut alors qu'elle avait oublié de prendre le petit coffre où elle avait serré quelques robes.

Elle remonte précipitamment.

Elle soulève le coffre pour l'emporter; elle le trouve trop lourd. Sa main y plonge; il est plein d'or. Qui a mis cet or? elle se frappe le front!

— Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! monsieur Clavier s'est levé, il est entré ici pendant que je suis descendue ! il m'a donc entendue ; il s'est levé !

Elle regarde avec terreur s'il n'est pas derrière elle.

— Caroline ! *

— Est-ce lui qui m'appelle? est-ce Edouard?

— Caroline! Caroline!

La pauvre fille court à la chambre de M. Clavier, dont la porte n'est plus fermée.

On l'appelle de nouveau.

C'est la voix d'Edouard.

Mais elle est dans la chambre de M. Clavier.

Courir vers l'alcôve, tirer les rideaux, découvrir la lampe, prendre la main de M. Clavier, l'interroger, ce n'est qu'un mouvement, qu'un pas, qu'un cri.

Ce cri fait monter Edouard.

-«- Viens donc, viens donc, Caroline!

2*0 LE NOTAÎïtE

— Je reste, répond Caroline en rejetant le drap sur* lé visage de monsieur Clavier.

Le régicide était mort.

Sous le prétexte fort plausible d'aller prendre des baids de Baréges à Paris, cette ordonnance de santé étant à peu près inexécutable dans les petites localités, Léonide avait quitté Chantilly depuis environ quinze jours. Le motif de son absence dans la saison où Ton entrait était trop naturel pour qu'il fût commenté au profit de la malice cantonale.

Maurice aurait retrouvé le repos dans cette trêve domestique, si le retour du repos avait été facile après les violences qui l'avaient écarté au delà de toute portée. Le repos, c'est la santé des idées; il n'est pas toujours temps de le faire renaître quand les excès l'ont ruiné. Maurice n'osait jeter la sonde au fond de toutes les plaies dont il gémissait. La disparition des papiers du coionel Debray, l'emploi si téméraire queReynier avait faii des fonds déposés chez lui par Edouard, étaient deux cuisantes pensées qui le rongeaient au vif, Pour les prostituer à un amant, sa femme lui avait volé des papiers sacrés, et, quand il les avait réclamés de la trahison, l'adultère s'était levé avec audace et avait répondu : éclaircissements foudroyants dont il était encore ébranlé.

Ses affaires avaient pris une tournure sinon mauvaise, du moins extrêmement sérieuse, lancé qu'il était dans le champ illimité des spéculations. Il en était arrivé à ce point d'obscurité commun à tous ceux qui, comme lui, renoncent en affaires au chemin tracé de la routine pour opérer sur les éléments des probabilités. La terre a disparu pour ces navigateurs hardis; ils n'ont en perspective que le naufrage ou la conquête : les terres connues leur sont interdites. L'activité incessante de leurs spéculations dévore l'ordre qui avertit les sages du moment où il convient de s'arrêter. Maurice avait graduellement remplacé les belles qualités de prévoyance dont il était doué par l'esprit d'ambition, et, ce qu'il y avait de triste, par un esprit qui n'était pas le sien. Rarement avait-il encore des instants d'illusion à donner à l'espérance de reprendre un jour le passé au rivage paisible où il l'avait attaché. Mais le bonheur de set premières années lui aurait-il suffi? l'imagination se ride comme

DE CtUNTlLLÏ. m

le front; et c'est le! premier crime dés vanités de détruire d'ahord les joies qu'elles ne suppléent point. Le notaire de Chantilly commençait à comprendre un peu mieui l'avantagé d'avoir un centre d'opérations plus vaste qu'une étude de village. Malgré la simplicité de son cœuf, il convenait avec luimême , et d'après les leçons de Reynier, Qu'une fois le parti pris d'entrer dans les affaires, inconséquent est Celui qui les traite avec timidité. En guerre, Il faut tuer; eu affaires, s'enrichir : les demi-moyens prouvent l'impuissance unie à l'ambition. MauriCe, en esprit, rigoureusement logique, acceptait la triste morale de sa position; dans les Caractères bien soutenus, c'est une vérité, que le faux ne s'y introduit qu'à certaines conditions d'ordre. *

Il était enfoui sous les calculs de sa vaste opération du chemin de fer, affaire devant laquelle disparaissaient toutes Cëllëô de ses clients, lorsqu'un clerc lui apporta une lettre timbrée de Compiègne.

— Je voUs ai prié cent foi§, lui reprochà-t-il, de ttê pas më troubler à chaque instant pour des riens qui détournent mes idées et absorbent mon temps. Ne venez dans mon Cabinet cfue lorsque je vous sonnerai, entendez-vous?

— C'est un ordre que noUs avons assez strictement suivi depuis que Vous l'avez enjoint, monsieur," quoique vos clients se soient plaints de cette consigne qui les oblige souvent à faire dix lieues sans parvenir à vous consulter.

L'observation du clerc surprit Maurice.

— xQue dites-vous?

— Qu'un curé, dont j'ai oublié le nom, par" eiemple ; <JUé le maréchal-ferrant du château, qUê les petites ouvrières Aë Gôu-

^ vieux, que Pierrefonds et beaucoup d'autres sont foft mééflfltents d'être venus chez voUs ce matin, par Utt temps abominable, et d'être repartis sans avoir eu audience.

— Mais... mais pourquoi les avoir renvoyés?

— Vos ordres sont là, monsieur.

— Mais vous ne leur avez donc pas expliqué à ces gens qtiè si je ne les recevais pas, — faut-il donc tout aire? — c'était taritôt à cause d'Un héritage à régler sur les lieuî, tantôt à cause d'Un conseil de famille à assister de ma présence? cô qui est vrai; vous le voyetë vous-même.

— . Nous avons si souvent usé dé ce§ prétettes, que vos client! û'y Croient plus.

— Pourtant il n'y a rien d'inventé là-dedans; vous devriez les en convaincre. Ces accusations de négligence finiraient par me nuire si elles s'accréditaient dans l'arrondissement. A l'avenir, ne renvoyez personne sans m'avoir prévenu.

— Voilà, pensa le clerc en se retirant, deux ordres bien contradictoires. Le patron est diablement distrait.

La lettre de Gompiègne était sous les yeux de Maurice, qui, à l'écriture, avait reconnu la main de Jules Lefort, vieil ami négligé depuis le commencement de l'hiver.

— Jules est encore une victime dé mes préoccupations; je ne sais pas pour qui l'on existe lorsqu'on est dans les affaires.

Maurice décacheta lentement la lettre de Compiègne, l'étala en soupirant sur son bureau; mais, au lieu de lire, il s'abandonna malgré lui à d'autres pensées. Tout à coup, saisissant sa plume, il traça une colonne de chiffres, puis une autre colonne, et enfin il respira.

— Le sang m'a tourné en eau, je m'étais figuré une différence de quarante mille francs 1 Ce n'était qu'une erreur de mon imagination.

Voyons la lettre de Jules.

« Mon vieil ami,

*> Que je loue ta prudence pour n'avoir pas engagé ta femme, la bonne Léonide, à aller au bal de Senlis, le carnaval dernier!»

Qu'a-t-il donc, pensa Maurice encore distrait en commençant la lecture de la lettre, pour revenir sur de pareilles futilités? Il a du temps à perdre apparemment, ce cher Jules. Il pense au carnaval ! Enfin !

Maurice continua de lire :

« Que n'ai-je suivi ton exemple ! je n'aurais pas à déplorer le malheur le plus grand de ma vie; malheur auquel tu t'intéres- seras, j'en suis sûr, toi, le seul ami dont les consolations ne * sont ni banales ni perdues. Tu me les dois toutes pour me dédommager de ton absence, car tu me serais ici d'un appui bien nécessaire, au milieu d'une foule de gens dont l'intérêt est tout en paroles, disposé à vous entendre dès qu'il y a quelque scandale pour les payer de leur attention.

p J'arriveau triste sujet de ma lettre. Ace bal de Senlisoù Léonide a si sagement fait de ne pas se montrer, ma femme, ma chérie Hortense, a été insultée par une autre femme, mais insultée! Maurice» d'une manière odieuse; et, le croirais-tu jamais? à propos de notre enfant, de notre fille, née,— ceci n'a été un mystère

que pour ceux qui Font voulu, — née avant mon mariage avec Hortense.

» Tu sais, sans que j'aie besoin de te le rappeler, toi l'ange discret de la famille, que, pour éviter une publicité toujours expliquée méchamment en province, j'ai négligé de mentionner dans mon contrat de mariage la naissance de cette enfant, à l'opposé de ce qui se pratique d'ordinaire. Mieux que personne, tu sais aussi que ce défaut de formalités n'a pas été un prétexte de ma part pour frustrer notre chère petite fille, dont j'ai assuré la fortune par une donation que tu tiens en ta possession.

» Infâme, instruite par le soufQe empoisonné de je ne sais qui, par la lâcheté de quelqu'un des nôtres, la femme du bal a osé accuser Hortense en pleine assemblée, devant deux mille personnes, deux mille étrangers, d'avoir caché la naissance honteuse d'une bâtarde. Si le mot n'a pas été dit, un geste, je r.e sais quoi, l'a révélé. Alors une scène dont je frémirai toute ma vie, Maurice, a éclaté publiquement. Je te fais grâce de la colère à laquelle je me suis livré. J'ai déchiré avec les ongles le visage de l'homme qui accompagnait le démon attaché aux pas d'Hortense; j'ai marché sur la poitrine nue de cette femme dont personne n'a pu m'apprendre le nom. Reposons-nous : j'étonfle.

» Depuis, et à force de renseignements, j'ai appris que le chevalier était un misérable réfractaire vendéen caché aux environs de Chantilly »

Maurice se leva comme s'il eût été mordu au talon par une vipère. 11 frappa son poing à se le briser sur le bois du but eau et cria plusieurs fois : Exécrable Léonide ! exécrable Léonide ! Oh ! exécrable ! exécrable !

Oui, c'est elle ! elle seule qui a outragé Hortense ! Lumière infernale ! Edouard l'accompagnait ! Et je n'assassinerai pas cet homme, moi? misérable destinée ! je tenais là, j'avais, j'avais là l'arme sûre, infaillible pour le tuer, lui, sa race, son parti; et cette arme m'est volée, brisée. Léonide lui a livré les papiers de Debray. Je comprends à merveille et j'excuse et je bénis maintenant ceux qui tuent, ceux qui empoisonnent, ceux qui jettent leurs femmes dans les rivières et leur mettent ensuite une pierre sur le ventre : ceux-là sont des hommes ! Ce que je ne comprends pas c'est que l'État n'accorde pas une récompense à ceux-là.

« Un réfractaire vendéen caché aux environs de Chantilly, »

m LE NOTAIRE

relut Maurice en reprenant la lettre et tremblant jusqu'à la pointe des cheveux.

<t Le procureur du roi est aux enquêtes dans ton arrondissement*

» Sois assez déroué à ton ancien ami, perdu d'honneur si un rayon pur de justice ne touche pas sur cette affaire, pour l'aider à traîner l'insulteur, à défaut de sa compagne, aux pieds des tribunaux. Ce n'est que là que je dévoilerai la cause si simple, si facile et si naturelle de ma conduite; déclaration que je né puis livrer à la publicité des journaux, ni porter an domicile de chacun. Aide-moi : voilà tout ce que j'ai à te dire, à toi qui peux deviner Combien une pareille lettre me coûte à écrire, mais qui ne sais pas ce qu'elle coûte à terminer $ son dernier mot est accablant. Hortense est devenue folle) sa raison n'a pas été assez forte pour écraser la calomnie comme j'ai écrasé la calomnia* trice. 11 y a plus; sa folie est de croire que sa fille est une véritable bâtarde, éternelle honte qu'elle aurait glissée à mon insu dans notre ménage. Je pleure, Maurice, à tout ce que j'écris; j'ignore même si ce que je t'écris a quelque suite, et la clarté nécessaire pour te faire sentir la nature du service que j'attends de toi. Ma femme folle, mon commerce suspendu, ma famille l'objet de la pitié ou de la raillerie publique, mon nom courant les tribunaux, tout cela sur la révélation d'un mensonge, sur un mot sorti d'une seule bouche ! Sur quoi repose le bonheur, Maurice. Veille au tien, retiens-le comme un souffle près de s'échapper; lie- toi à ta femme, lie-la à son ménage; n'aie aucun secret dans ta vie, on le révélerait. Le secret le plus innocent qu'on cache, vois-tu, est plus dangereux en résultats, souvent, que la faute la plus grave ostensiblement commise. Répondsmoi. Si tu étais seul, libre, je te dirais : Viens ! tu viendrais; mais tu ne l'es pas. Sers-moi, veflge-mol —je sefâi vengé!

» JtJLÉS LEFORf . »

Maurice prit du papier et écrivit :

« Mon cher Jules,

» Là femme qui a insulté la tienne, c'est la mienne, Léonide; l'homme qui était avec elle au bal, c'est M. de Calvainceurt, amant de ma femme, Envoie cette note au procureur du roi.

» Tu é» vengé. » Maotucb. »

La porte du cabinet fut poussée avec un grand éclat de rire : c'était ViCtôh

Il s'assit, se serrant les côtes pour ne pas étouffer dé l'explosion du rire; il penchait la tête, éternuait, laissait tomber son chapeau qu'il ne ramassait pas; il était ivre de gaieté.

Maurice le regardait d'un air hébété, roulant entre les doigts sa réponse à Jules Lefort; attendant la fin de cet orage de bouffonnerie qui arrivait si mal à propos.

— Tu ne m'interroges pas, Maurice ?

— Non !

— Diable ! comme tu es sérieux ! Quel non! Alors laisse-moi rire pour toi, pour moi, pour tout l'univers.

— Ris tout ton soûl.

— Puisque tu me le permets. — Et de nouveau Victor rit, se gaudit, éternua et si fort, qu'il faillit briser un dos de fauteuil en se renversant pour mieux rire.

Pour la première fois, Maurice éprouva du dégoût à être dans la société de Victor. En présence du frère, il froissait le nom de la sœur avant de l'envoyer aux assises. 11 eut une espèce de répugnance à subir cette familiarité que, certes, il n'encourageait pas en ce moment.

11 était toujours debout devant Victor.

— Sais-tu de quoi je ris? de notre affaire* Maurice.

— Je la croyais plus sérieuse.

— Qui dit le contraire ? écoute, et tu riras comme moi*

— Arrivé à Paris, — écoute-moi donc, — je suis allé au ministère, où notre protecteur m'a reçu dans son Cabinet avec beaucoup de précaution. Là, il m'a dit : — L'affaire n'est plus en bon chemin. Dans dix jours, les travaux pourraient commencer, sans doute; mais je dois vous avertir qu'un concurrent 9e présente, un concurrent puissant, riche, appuyé du ministre, favorisé de la cour même.

— Que pourrait-il contre nous, ai- je répliqué aussitôt, toutes les maisons qui sont sur la ligne par où le chemin de fer passera nous appartiennent?

— Il pourrait, m'a répondu notre protecteur* obtenir l'exploitation du chemin de fer malgré vos maisons, qu'il achèterait.

— - Mais nous en exigerions des prix fous.

— Pour cause d'utilité publique, on n'aurait aucun égard à vos prétentions outrées; on estimerait les immeubles, on vous les payerait, et l'on vous laisserait crier.

— Mais ne nous avez-vous pas promis, assuré, garanti que nous serions les seuls adjudicataires?— J'étais un peu en colère.

— Oui, tout autant que la cour ne s'en mêlerait pas. Luttez avec elle. — J'étais mort. Et, en vérité, je ne riais pas alors comme tout à l'heure.

— Rien n'est perdu, a repris l'impassible protecteur. Juge si j'écoutais.

— Centuplez, m'a-t-il dit, la valeur de vos maisons, aûn de décourager celui qui serait tenté de vous souffler l'exploitation; qu'il soit épouvanté de l'argent qu'il aurait à verser pour devenir en sous-œuvre l'adjudicataire préféré.

— Comment centupler la valeur des maisons ?

— Les deux tiers des loyers sont vacants, n'est-ce pas? Vous avez congédié beaucoup de locataires; eh bien, sans perdre de temps, en sortant d'ici, établissez toutes sortes d'industries dans ces appartements vides. Si votre concurrent veut déplacer ces industries, il faudra qu'il les indemnise; ayez des baux supposés pour dix ans. Quelle fortune ne reculerait devant de pareils sacrifices d'indemnité? Votre concurrent reculera; et l'affaire vous reste. Mais de l'esprit, de la ruse, de la vitesse! courez!

J'ai couru.

Le lendemain, tous les appartements vides de nos maisons de La Chapelle s'étaient remplis de fabricants; et, sur les portes, aux croisées, à toutes les lucarnes, pendaient des enseignes, grandes, petites, noires, blanches, dorées. Ici: Fabrique de noir animal; ici : Atelier de fonderie; là : Manufacture de papiers, peints; Manufacture de tapis; Dépôt de porcelaine; Raffinerie de sucre; Raffinerie de soufre; Ateliers d'ébénisterie, de bijouterie, de serrurerie.

L'arrondissement croyait voir un prodige. Dieu sait les fabricants que j'ai logés là ! malheur à qui emploiera jamais leur industrie!

Trpis jours après j'ai revu notre protecteur. — Venez, m'a-t-il dit, venez ! la ruse est divine. Voyez, lisez! C'était le désistement de notre concurrent tracé tout au long; il avouait avec naïveté que, dans ses calculs d'acquisition, il n'avait pas prévu qu'une mauvaise rue de faubourg contint tant de manufacturiers, de fabricants, de riches industriels ; il se retirait devant les énormes débours qu'il lui faudrait faire pour les désintéresser.

J'ai sauté au cou de notre protecteur, le meilleur homme du monde; un homme de génie, Maurice!

Dans dix jours, je rendrai mes fabricants et mes manufacturiers à la société ; ils sont nés pour en être l'ornement. Je souhaite de ne jamais les rencontrer au fond d'un bois.

Maurice ne trouva pas le moindre mot pour rire à l'histoire de son beau-frère ; il s'en voulut au fond du cœur de s'être livré à l'étourderie de plus en plus flagrante d'un homme qui ne considérait que comme une émotion à traverser les plus saisissantes crises de la vie; espèce de héros en affaires, faisant jouer à l'imagination le rôle de la probité. Aussi eut-il besoin de tout son sang-froid pour se montrer reconnaissant de l'expédient de Victor, qui avait réellement sauvé l'opération du chemin de fer. Mais qu'est-ce qu'une vie, pensait Maurice, qui a besoin chaque jour, chaque instant, d'être sauvée? Est-ce exister que de flotter sans cesse entre le naufrage et le salut? N'existerait-on pas tout aussi content sans l'être au prix de la conquête? Oui! mais ce n'est pas à moi qu'il appartient de profiter de cette expérience de la vie. Je l'ai vendue, ma vie, à cet homme qu'il ne m'est plus permis de quitter, sous peine de rompre les fils embrouillés de ma fortune, roulés autour de son poing. Il me mène et je le suis. Et moi qui n'ai pas compris, en l'associant à mon sort, qu'il n'avait rien à perdre; qu'il n'avait ni famille dont la réputation lui fût chère, ni établissement, ni avenir ! moi qui vois maintenant que je n'ai épousé la sœur qu'à la condition de vivre sous le régime d'une communauté fatale avec le frère ! Je me suis engagé hautement à être le protecteur de celle-là, et tacitement à être l'esclave de celui-ci.

Ceci sonnait comme le tocsin à coups aigus et précipités dans sa tête, tandis qu'il cachetait sa réponse à Jules Lefort. Parfois il s'arrêtait pour serrer sous la table son poing jusqu'au sang, tout en ayant Pair d'écouter les paroles de son beau-frère avec beaucoup d'attention; parfois il fixait sa vue sur le visage de Victor, se plaisant à remarquer combien ce visage avait de ressemblance avec celui de sa femme : même ardeur de teint, même finesse de traits, même regard noir et assuré. 11 était étonné que cette similitude s'étendît à deux âmes aussi ténébreuses l'une que l'autre. Fatigué de l'inspection par trop énigmatique de Maurice, et étant d'ailleurs de ceux qui n'aiment pas les observations prolongées quand ils en fournissent le sujet, Victor se leva, se promena dans le cabinet, toujours dans l'attente que son beaufrère daignerait le remercier enfin de ce qu'il avait fait pour lui. Maurice sonna.

— Affranchissez sur-le-champ cette lettre pour Compiègne, commanda-t-il à un clerc. Que tenez-vous là?

m fc& notaiKh

— C'est une lettre dont m àtteûd te ttyotise. Le ôlerc sortit.

— Je connais cette écriture.

Victor Reynier s'approcha.

Maurice retourna aussitôt la lettfe J>ouf que son bêâtl-frèfe n'en vit pas la suscriptiôti.

Celui-ci s'éloigna.

— De là défiance! ffltâtàuifr-Hl.

— Quelle curiosité! pensa Maurice.

D'Edouard ! une lettre d'Edouard ! Maurice se mit daiîs Un coin pour que Victor ne fût pas témoin de son titmble.

Livide, les traits bouleversés, Maurice, après avoir lu la lettre d'Edouard, courut vers son beau*frère, auqtielil demanda d'un ton effrayant s'il espérait Véritabletaent que dâtts diï jdtirs la concession du chemin de fer leur serait acquise. Son attitude semblait ajouter : Sinon, c'en est fait dé ma vie.

— Je n'en doute pas, Maurice.

— Oh ! ne joue pas, je t'en supplie, avec fnà confiance cjue je t'ai livrée tout entière. Plus de mensonges, plus d'illusions! plus rien ! la vérité ! J'en suis arrivé à ce point, Victor, songesy, de n'avoir plus d'espérance qu'en cette affaire, où j'ai jeté mon bien et celui de tant d'autres que j'entraîne avec moi dans l'abîme si nous ne réussissons pas. ftéxl&lrons-notis, otii ou non?

-*Ouil mille fois oui!

Maurice faisait pitié.

•*- Excellent Victor, je nô te blâme point dé m'âvoir Inspiré l'orgueil des richesses, tu as cru qtte j'étais comme totrt le monde, et ma faute est de né t'àvdir pa£ détrompé à propos; mais à l'avenir, et si nous sortons Vivants de ce gouffre, ne m'associe plus à des entreprisés où tu règnes, toi, parce que tués né pour elles, mais étouffantes, mais mortelles; pour ifioi.

— Calme toi, Maurice ; cette lettré t'a exaspéré} si je savais ce qu'elle contient, j'aurais peut-être quelque sage avis h té donner et que Femportement ne t'inspire pas dans ce montent; si...

Se frappant le front, Maurice s'écrie :

~- Si j'étais encore à temps de retirer ma lettre pour Compiègne !

11 court à la poste.

Le paquet des lettres de Chantilly pour Conipiègne était déjà parti.

DE CËàNÎILLY. US5

11 rentre chef lui, mort.

Victor était descendu au jardin.

— Que répondre à Edouard? ai-je bien lu? Oui, j'ai bien lu. « Je êuis caché dans la forêt; pour sortir de la France, gagner

la frontière, vivre à l'étranger pendant quelques années, j'ai besoin de cinquante mille francs i Prélève cette somme sur le dépôt de cent mille écus qui est chei toi, et remets-la au pôr* tetir chargé de t'attendra au carrefour des Liant. C'estunhomme sûr; tu le menacerais de la mort qu'il ne révélerait pas à toimême l'endroit de la forêt où je «uis. »

Voilà donc la vie !

Je viens de dénoncer un homme à l'échafaud, cet homme était mon ami. Cet ami m'a volé mon honneur, et moi, je lui vole son argent

Quel est donc le coupable?

Que Dieu le dise!

Dieu!

Maurice regarda le ciel avec ironie.

En retombant, ses jeux aperçurent, à" travers les arbres, un homme, l'envoyé d'Edouard, qui se promenait lentement, les bras en croit, au carrefour des Lions.

Une poignée de cheveux dut blanchir sur la tête de Maurice.

— Cet homme est le remords, s'écria-t-il. 11 y a un Dieu! Cet homme se promena ainsi jusqu'au coucher du soleil, puis

il disparut.

Sur l'un des côtés dé la pelouse de Chantilly s'encadre dans le gazon, au sommet d'une butte, une pièce d'eau d'assez belle étendue, au bord de laquelle, quand la chaleur du jour est tombée, les habitants se rendent par petits groupes, pour respirer paresseusement, assis sur des bancs de pierre, la fraîcheur et le calme. On réserve la lecture du journal pour cette heure de délicieuse distraction, la principale à la vérité, dans un bourg qui n'a, l'été, — ce qu'il considère comme un malheur, et nous comme un avantage, — aucune salle de spectacle ouverte à ses loisirs. La pièce d'eau, — c'est le nom du rendez-vous habituel, *— se garnit de quart d'heure en quart d'heure de la population bourgeoise et rentière de l'endroit; c'est presque toute la popula-

tion. On la voit poindre par bouquets de familles sur le lac de verdure de la pelouse. Comme ce rendez-vous patriarcal a lieu à l'heure de la journée où les affaires sont terminées, — si toutefois il y a des affaires à Chantilly, — et comme, en outre, la pièce d'eau est le seul endroit où Ton se rencontre durant la belle saison, les habitants y apportent le luxe de leurs toilettes, qui n'auraient sans cela aucune occasion de se produire. La pièce d'eau, toutes proportions gardées, représente les Tuileries pour Chantilly. Nous préférons même, au bassin classique de Le Nôtre, la pièce d'eau de Chantilly, quand de beaux enfants nourris de bon lait, de jolies petites filles vêtues à la manière anglaise, d'élégants chiens de chasse, tachetés sur le dos, qui n'ont jamais chassé, mais qui sont un prétexte pour que leurs maîtres aient un sifflet d'argent à la boutonnière, un fouet, des guêtres de cuir et un chapeau de jonc, viennent, chiens tachetés, enfants joufflus, petites tilles, se rouler sur le gazon, au pied des grands parents, plongés dans la lecture du Constitutionnel. Une rosée odorante de fleurs, d'acacias ou de tilleuls, pour être plus exact, tournoie et saupoudre la feuille des intérêts politiques et littéraires. Ceux qui ne lisent pas se dilatent en conversations dont la localité n'est pas le moindre thème; ce ne sont pas, — l'usage le veut, — les présents qui sont sacrifiés à ce besoin mutuel de se communiquer ce qu'on a recueilli dans les vingt-quatre heures, ou, à défaut, ce que Ton a imaginé quand la révolution du soleil autour de Chantilly n'a rien amené de nouveau. Là où le journalisme n'éponge pas les petits faits, les grands mensonges, les événements de la rue, la chronique de la maison, les indiscrétions de l'alcôve, chacun est une ligne vivante du journal que l'arrondissement n'a pas encore. A ce journal il ne manque ni la politique ni la littérature, quoique celle-ci y soit un peu faiblement représentée; il n'y manque que le timbre, le gouvernement n'ayant pas encore imaginé d'en imprimer un en noir sur la langue des femmes de province. ' Ainsi, exacts au rendez-vous de la pièce d'eau, à chaque retour du printemps, les habitants de Chantilly ne peuvent se permettre une absence sans qu'elle soit aussitôt remarquée. A la vérité, les absences ne sont pas communes autour du bassin; 1% maladie ou la mort sont à peu près les seules causes des vides qui se font dans les rangs de ces familles, heureuses de se grouper autour d'une coutume qui les fait presque du même sang. Un des derniers jours du mois de mai, qui fut en 1832 d'une

température ravissante, la bordure de la pièce d'eau était semée d'indolents oisifs, enivrés de sentir renaître la belle saison.

Là on disait que les arbres étaient en pleine floraison, que

^îous auriorfs, si la douceur de l'atmosphère se maintenait, des

raisins mûrs au mois de juin; ce qu'on prophétise toutes les

années au mois de mars, et ce qui ne se vérifie jamais qu'au mois

de septembre.

Sur les glacis, on pesait les résistances que rencontrerait l'occupation (FAncône de la part de l'Autriche et du gouvernement papal.

Debout, au pied d'un des arbres qui forment la garniture de la pièce d'eau, trois profonds politiques se creusaient l'esprit pour deviner où était passée la (juchesse de Berri depuis la capture du Charles-Albert et l'échauffourée de Marseille.

Ceux qui ne se permettent jamais de risquer une opinion avant le mot d'ordre de leur journal avaient l'avantage, ce jour-là , sur les autres, d'apprendre, par la feuille qu'ils parcouraient, que la duchesse de Berri avait paru en Vendée, munie du titre de régente, arraché à l'apathie d'Holy-Rood, et que sa présence et celle du maréchal Bourmont avaient fortifié le cœur de la chouannerie.

De moins lancés dans leurs propos blâmaient les tracasseries dont la police accablait les réfugiés polonais, très-aimés des habitants de Chantilly,, où ils ont tenu garnison sous l'empire. Le csapski a laissé d'ineffaçables souvenirs ; peut-être les demoiselles d'alors, dames aujourd'hui, ont des motifs plus réels de regrets que le csapski.

Quelques anciens militaires, qui ont eu les pieds gelés à la retraite de Moscou, et non pas la langue, s'applaudissaient de lire dans le Courrier français, qu'à la suite des troubles survenus au sujet du bill de réforme à Liverpool, à Manchester et à Birmingham, la statue de lord Wellington avait été couverte de boue dans Hyde-Park.

Les indifférents à la politique étrangère parlaient avec tristesse de la mort de Cuvier et de Casimir Périer, deux grandes victimes du choléra.

Une fois nommé,le terrible fléau avait la plus large part dans les conversations errantes. On se répétait qu'il mourait encore à Paris cinquante personnes par jour, bien que le bulletin des décès ne fit plus sourciller personne, depuis qu'il paraissait démontré que le bourg de Chantilly était inaccessible à la mala-

m « NOTAÏRB

die asiatique répandue sur presque tous les point* do* alw* tours. A en croire les enthousiastes indigènes, Chantilly, selon les uns» était à l'abri du choléra parce qu'il est entouré d'eau; à en croire les autres, parce que sou terrain est sablonneux, hm bienfait répulsif était également attribué à l'humidité et à U pécheresse.

Plus loin, on s'entretenait chaudement déjà, sur les iastrue* tions d'un journal bien informé, des luttes politique dos habitants de la Vendée avec les dernières troupes envoyées pour les soumettre et pour leur enlever leur chef, dont le nom, le rang, et le sexe n'étaient plus un mystère peur ta ch4tew, L'État déployait maintenant, s'étant ravisé un peu tard, des forces militaires dont l'importance et l'exaspération compromettaient, dans l'intention de l'assurer mieux, le repos de la France qui s'effrayait de cette guerre sans victoire. Cependant aucun parti n'eût osé nier que les communications de ville à ville, dans la Vendée* ne fussent interrompues à cause des soulèvements de bourgs entiers; que par suite de ces interruptions» les campagnes et les villes ne souffrissent également dans leurs relations, et que la France entière ne fût attentive au résultai des moyens coercitifs employés enfin pour étouffer celte irrita* tiou, dont rien jusqu'ici n'avait radicalement éteint le brûlant principe, prêt à s'étendre, à mêler sa flamme à la première flamme d'autres insurrections cachées. t

Hais, graves ou légères, domestiques ou sociales, oes causeries suspendant leur cours, dès qu'une belle carpe bondit à fleur d'eau et fait jaillir en arc-en-ciel son écume sur le gazon, diversion innocente et toujours nouvelle pour les habitués du bassin.

Jeunes et vieux s'entretenaient ensuite d'un air attristé de la mort de M. Clavier, que Maurice avait su rendre leur ami, en effaçant, par de fréquentes réunions, d'anciens préjugés contre le digne vieillard. On ne se souvenait plus maintenant que de la simplicité de ses habitudes austères, mais tempérées par des actions de générosité , répandues sans dfctiaciifi» d'opinion et surtout sans bruit. A son convoi, les pauvres des villages les plus éloignés étaient accourus en foule. Maurice s'était porté l'interprète de leurs regrets dans un discours où las larmes avaient tenu beu d'éloquent On avait peu de particularités» rattacher au* dernières heures de M. Clavier ; on attribuait sa mort* plus prompte qu'a* m l'aurait ciu, au* isûfam w

D« (UMffTIUbY. m

ïéçep\i<m de sa carrière politique. I* réclusion à laquelle il 'était condamné quelque temps ayant sa fia était mise, faute L'éclairassemeut plus précis, sur le compte de sa misanthropie, lont les aecès lui étaient revenus, prétendait-on, avec les prenières atteintes de sa maladie. Ainsi s'expliquaient jusqu'ici ;ans scaudalç la désolatiou du jardin et la retraite impénétrable le mademoiselle de JdeiU\aq, qu'où louait tout haut de son dé* r ouement pour avoir vécu refermée avec son protecteur.

rSatureUejnent les propos payaient de ce dernier *ujet h Vin- :érieur de Maurice qu'on ne voyait plus 9e promener avec sa remine dans, le? allée* de la forêt, malgré le retour du printemps. On ne pardounait pas à Léouide d'être allée à Paris au moment où ou le quitte d'ordiuaire pour jouir des matinées de U* campague. Qn acceptait de mauvaise grâce le prétexta de sa santé $ elle qui u'était jamais plus fraîche qu$ le leùdemain d'un bal.

— Peut-êtr* s'ennute-fcelle ici, avançaieut d'autres dames, car la conversation, leur était échue depuis que les hommes avaient repris la lecture des journaux.

rrr C'est très^possibtej répoudait-on. §i fton mari est aussi riche qu'on te suppose, elle fait bien de résider le moins possible à CJhantilîy. Ou n'y reste que pour économiser,

— Vous ne vous plairiez donc plus ici, une fois que vous seriez mariée? interrompit un jeune homme en s'adressant à la demoiselle qui avait émis cette opinion sur Léonide.

En rougissant, la jeune personne avoua, que les goûts dépendaient des caractères. Elle eût mieux aimé n'avoir rien dit.

y, conversation ne tomba pa& dans le bassin.

rr- G'e&t que le caractère de madame Maurice, reprit la maman de la préopinante, diffère en effet de celui de beaucoup de femmes. 11 est aisé de s'apercevoir qu'elle est passionnée, ardente de caractère. Après, tout* si nous sommes fort aimables, mesdames^ ? Chantilly, nous n'avons ni Opéra, ni concerts,, ni grandes réumoi s, ni plaisirs bien bruyants enfin. Nos cavaliers sont sans doute fort distinguas, mais, peu jouent un rôle dans le monde^ d«RS le beau ttw&de; Us ne sont pas toujours habillés au dernier goût, et leur esprit serait trouvé trop naturel dans les calons de Paris. Nous nous contentons ici de leur amabilité; à Paris, on leur demanderait de la fortune, des titres.

Toutes les demoiselles avaient dqj* £ait gajerfe autour de la m^na^qui ï^evfttt Qi^fefta^esieâëft OU*,

MO LE NOTAIHB

— Cependant, poursuivit-elle en se laissant aspirer les paroles par les petits serpents dont elle était cernée, cependant je ne prétends pas que tout ce que je dis soit inspiré par le souvenir de madame Maurice; je parle en général, mais comme elle est femme tout comme une autre, l'à-propos n'est pas extravagant. 11 y a des raisons pour croire à ces faiblesses pour les distractions de Paris, comme il y en a pour douter; il y a des raisons pour tout. Vous comprenez parfaitement que son mari n'a pas le temps de la conduire dans le monde où il ne va pas d'abord, où il s'ennuierait ensuite.

— Et qui l'y conduit? s'informa une petite voix curieuse.

— Ah ! vous m'en demandez là plus que je n'en sais, et plus qu'il ne nous est permis d'en savoir, répondit encore la maman avec un son de voix réservé et un air de visage qui ne l'était pas du tout. Vous m'en demandez plus que je n'en sais, mesdemoiselles.

— Je ne vois que son frère, M. Victor Reyiïier, reprit une troisième interlocutrice, qui puisse l'accompagner dans le monde; et ce doit être lui.

— C'est si peu lui qui l'accompagne, objectèrent quatre voix, que, depuis le départ de sa sœur, il n'a pas manqué de se promener chaque soir sur la pelouse en sortant de la maison de mademoiselle de Meilhan.

La bienheureuse maman feignit d'être fort embarrassée de la difficulté.

D'un ton profondément convaincu, elle conclut ainsi :

— Alors c'est cela ou ce n'est pas cela.

— Cependant, le frère jle madame Maurice ne reste jamais à Paris que pour ses affaires, et il en revient aussitôt qu'elles sont terminées. Si, comme vous rassurez, tout le monde a aperçu M. Victor sortant seul de la maison de feu M. Clavier, ou, pour mieux dire, de la maison de mademoiselle de Meilhan, pauvre jeune personne maintenant fort à plaindre, sans perspective de mariage, quoique en possession de la grande, de l'immense fortune dont elle a hérité...

Après une pause affectée, et un trouble de commande tout à coup survenu dans ses idées, l'orateur se demanda : — Maison en étions-nous?— Nous en étions, je crois, sur madameMaurioe, n'est-ce pas?

— Non, madame, répondirent toutes à la fois les assistantes, qui avaient été rarement plus recueillies; non, madame, vous

parliez de M. Victor et de mademoiselle Caroline, qui, ayant hérité de tous les biens de M. Clavier, ne serait point embarrassée de choisir un parti de son goût.

— Ai-je dit cela ?

— Bien sûr, madame. D'ailleurs nous pensons toutes comme vous.

— Est-il bien vrai, continua l'excellente maman, qu'elle ait hérité?

— Cela est positif, mdtiame.

— Elle doit avoir hérité d'un million et demi ou d'un demimillion, ajouta une autre sans sourciller. Voilà une belle dot!

Une vingtaine de soupirs s'exhalèrent sous les tilleuls.

— N'exagérons rien, mesdemoiselles, s'il vous plaît* Qui de vous sait au juste si M. Clavier n'avait aucun parent?.

S'il en avait, trancha brusquement une jeune personne en bonnet rose qui ne voulait pas renoncer au million et demi, ou au demi-million, ils seraient déjà à Chantilly, depuis quinze jours qu'est mort M. Clavier. Si les morts vont vite, les héritiers vont plus vite encore.

— On ne revient pas d'Amérique en quinze jours, mademoiselle. 11 y a encore des neveux en Amérique, si l'on n'y trouve plus d'oncles.

— Mais, madame, quand cela serait! 11 s'agirait de Ravoir s'ils sont plus proches parents de M. Clavier que mademoiselle de Meilhan.

— Mademoiselle Caroline n'est pas du tout parente de M. Clavier, fut-il aussitôt répliqué au bonnet rose par un bonnet bleu.

— Air! par exemple, reprit le bonnet rose qui avait été interrompu. — Charmante figure de seize ans, s'appuyant sur son bras posé sur le gazon. — Elle aurait supporté pendant si longtemps la mauvaise humeur de cet homme, triste, malade accablé de vieillesse, pour rien, pour n'être pas son héritière !

— Si elle l'aimait comme son propre père, mademoiselle, cette charge lui aura été légère.

— Légère! légère! Je vous la laisse, à vous.

— Et je la supporterais avec contentement, mademoiselle, si elle me tombait en partage.

— On voit bien que vous êtes riche. La supposition ne vous engage à rien.

— Et vous, mademoiselle, qui désirez peut-être le devenir, vous choisissez vos moyens. #

w IE NOTAIRE

Décidément la discussion entre le bonnet ?ose et le bonnet bleu tournait à Forage : deux visages avaient rougi ; deux poitrines se gonflaient ; au moindre mot, l'eau aurait coulé.

— Eh bien, fit un survenant en posant sa canne de jonc à pomme d'or au milieu du cercle agité, comme le Neptune de Virgile lorsqu'il impose silence aux flots: eh bien, que se passet-U donc? je vois des yeux rouges qui demain seront irrités et plus irrités en outre du serein dont j'ai dit cent fois de se garantir, dans le mois où nous sommes : le*mois des fraîcheurs!

— Bonjour! monsieur Durand; bonjour! comment vous porte»-vous? , .

— On n'adresse jamais ces sortes de questions a un médecin. Bien t très-bien ! — mes enfants! — mieux que vous, — qui, malgré mes conseils dont on semble faire cas, venez tous les jours vous asseoir ici, aspirer par tous les pores des maux d'yeui, des crampes, des sciatiques, des rhumatismes, des fluxions...

— Oh! mon Dieu, monsieur Durand, vous noua épouvante*. Le mois de mai est si beau !

— 11 n'y a pas de beau mois de mai. Ces rossignols, ces brins d'herbe, ces tilleuls, cette eau courante, sont choses fort poétiques; mais abusez des rossignols, et je vous appliquerai au cou des sangsues.

Et, en riant et en se laissant glisser le long de sa canne de jonc comme un ours qui a fini de jouer et qui devient bon, k docteur Durand s'assit sur l'herbe fraîche au bord du bassin fécond en sciatiques, entre toutes ses gracieuses clientes et immédiatement au dessous de la causeuse maman qui avait tenu k dé de la conversation jusqu'à son arrivée.

— Docteur! dit-elle.

— Dictez-nous sur-le-champ une ordonnance pour nous guérir d'un mal dont nous souffrons toutes, jeune* et vieilles, en ce moment.

— Quel est ce mal? le silence?

— Docteur, à peu près. Vous êtes un excellent physionomiste. Nous mourons de curiosité»

— Je n'ai qu'un seul remède; mais la Faculté me l'interdit : c'est l'indiscrétion, mesdames.

— Docteur, soyez gentil.

— Vous avea déjà peur du mémoire. Voyons?

— Mademoiselle de Meilhan est-elle héritière de IL Clavier?

DE CHANTILLY. m

En est-elle l'héritière universelle? A-t-elle le projet dé se marier? Epousera-t-elle quelqu'un de Chantilly? Est-il vrai qu'on lui ait légué un million et demi ou un demi-million ? M. Victor va-t-il chez elle? A quel titre y est-il reçu? Savez- vous si elle l'aime?

Le docteur avait fermé les yeux, s'était bouché les oreilles, effrayé de la multiplicité de questions dont on le criblait, sans qu'il pût se permettre un mouvement, soit à droite, soit à gauche. Son premier mot fut, après un silence méditatif :

Le malade est gravement malade et je l'abandonne.

Il se leva pour partir.

On le retint d'abord par sa canne, comme un oiseau pris à la glu; puis par son chapeau, gardé en otage et passé derrière le cercle; ensuite par les pans de son habit marron; enfin par beaucoup de caresses qu'on lui fit

— Mais laissez-moi : vous me prêtez, mes enfants, plus d'importance cent fois que je n'en ai. Je ne sais rien.

— Asseyez-vous toujours. Dites le rien que vous savez.

— Tout Chantilly a dû apprendre que lorsque je fus appelé pour donner mes soins à M. Clavier, il était déjà mort, froid comme marbre.

— Et de quoi supposez-vous qu'il soit mort? d'apoplexie?

— Non; sa face n'offrait aucun signe d'une violente irruption de sang au cerVeau. Je présume que le coeur était malade chez lui; j'y soupçonnais depuis longtemps une lésion. A la suite d'un chagrin, le mal se sera déclaré; l'épanchement s'en sera suivi, la mort également.

— Et à quelle cause morale attribuez-vous le chagrin qui l'a tué?

— Le pouls des malades, chère dame, — car c'était la chère dame qui questionnait, commentait, argumentait sans cesse, — ne me révèle jamais les accidents moraux dont il me confie les résultats physiologiques. Je viens de vous dire, du reste, qu'il était mort quand je fus appelé.

— Et qui était auprès de son lit? personne, je gage.

— Pardon! il y avait mademoiselle de Meilhan qui tenait sa main, la baisait et priait.

— C'est fort louable, docteur. Et la petite hérite-t-elle, au moivs, cette chère enfant?

— N'étant ni son confesseur ni son notaire, Je l'ignore.

— Il doit avoir laissé une belle fortune : cela ira sans doute à

quelque libertin de neveu. Il y avait de quoi ménager un si beau mariage à mademoiselle de Meilhan, et favoriser si avantageusement quelque excellent garçon de Chantilly? On comprend que monsieur Victor Rey nier soit si assidu auprès de l'orpheline : la royauté vaut l'hommage.

— Voyons votre langue, ma voisine; comme vous en débitez sans vous épuiser, sans vous couper, sans vous contredire! Mais M. Reynier ne va dans la maison de mademoiselle de Meilhan que pour dresser l'inventaire des meubles, effets et bijoux laissés par M. Clavier. Comme elle doit quitter bientôt, dans huit jours peut-être, cette maison, M. Reynier hâte ce travail dont son beau-frère, M. Maurice, Ta prié de se charger. M. Maurice n'en a pas le loisir, toujours absorbé par le travail de son étude.

— Ceci est sensé, docteur; mais ceci ne détruit rien, absolument rien. L'homme de l'inventaire peut être l'homme du contrat.

— Ah ! vous compromettriez un saint avec vos insinuations perfides. Ne me faites plus parler, tenez !

— Si, si, docteur s'écrièrent les demoiselles. Nous vous aimerons bien; parlez! Là, tout bas, à chacune un mot. Quel est celui qui épousera mademoiselle de Meilhan?

— Je le proclamerai tout haut, puisque vous' m'y forcez. Le mari destiné à mademoiselle Caroline de Meilhan. — Apprenezle, mesdemoiselles, — c'est... •

Le docteur aspira une prise de tabac.

— C'est — qui?

— C'est moi!

— Ohl le méchant! C'est mal, docteur, de vous amuser ainsi à nos dépens!

— Nous nous vengerons sur vos ordonnances.

— Eh ! que ne vous adressez-vous plutôt à M. Victor lui-même qui sort, — tenez, regardez, — de la porte du jardin de mademoiselle de Meilhan?

— C'est lui, en effet, se dirent les dames et les demoiselles en • se levant à demi pour vérifier l'indication du'docteur.

Victor fut bientôt l'objet de tous les regards. On remarqua, — car pas un de ses mouvements n'était perdu, — qu'il avait remis dans sa poche la clef dont il s'était servi pour ouvrir et refermer la porte du jardin.

L'interprétation de cette familiarité fut si générale et si spontanée, qu'on ne prit pas la peine de se la communiquer,

S'étant aperça de l'impression que la sortie un peu libre de Victor produisait sur les groupes, le docteur se jeta aurdevant des inductions et déclara qu'il trouvait fort naturel que M. Victor eût à sa disposition une des clefs de la maison de mademoiselle de Meilhan, afin de pouvoir, à toute heure du jour, et sans déranger personne, y entrer pour dresser l'inventaire du mobilier, travail minutieux, traînant, et tout de confiance.

Il ne convainquit personne, et il n'arrêta pas l'attention inquisitoriale de ces dames sur Victor; elles remarquèrent qu'il était sans chapeau, et qu'il hésitait à prendre une résolution, au milieu d'un trouble et d'une anxiété dont la distance n'empêchait, pas de distinguer les signes.

Les personnes occupées à lire ou à converser indifféremment auprès du bassin mêlèrent leur surprise à celle des autres, et toutes furent témoins de la bizarre manœuvre de Victor.

Après avoir balancé s'il irait vers le grand chemin ou s'il se porterait du côté du château, il se dirigea, en courant comme un fou, vers la pièce d'eau où il arriva effaré, hagard, n'ayant pas l'air de voir ceux au milieu desquels il tomba.

— Docteur, s'écria-t-il en prenant sous le bras monsieur Durand, docteur, mademoiselle de Meilhan est dans des convulsions affreuses ; elle se tord dans des vomissements qui ne l'ont pas quittée depuis deux heures ; son estomac se soulève; je n'ai jamais rien vu qui ressemblât à l'état où elle est ; on dirait un accouchement.

— Un accouchement ! murmurèrent les mamans en levant les yeux sûr le docteur, et les jeunes demoiselles en se regardant entre elles, les unes et les autres acceptant comme un fait ce qui n'était peut-être qu'une perfide comparaison.

— Mesdames, s'écria le docteur en lançant un regard d'imperceptible dédain à Victor et prêt à le suivre, mesdames, mon devoir est de vous le déclarer, au mépris de l'effroi que je vais répandre au milieu de vous : le choléra est à Chantilly !

C'était lé 6 juin 1832.

La France roula au bord de l'abîme.

Depuis longtemps organisée, l'insurrection républicaine rallia, à l'occasion du convoi du général Lamarque, ses forces disséminées ; se parqua en silence, dans la soirée du 5 juin, dans les

mes ténébreuses du cloître Saint-Merry, et là, malgré une effrayante inégalité de forces, elle offrit le combat à la royauté, qui l'accepta. Paris fut en feu. Plus meurtrier qu'en juillet 1830, le canon tonna dans la longueur des rues; frappées à leur base, des maisons chancelèrentsous les boulets; les ruisseaux portèrent du sang à la Seine.

Laborieuse journée t>our tous les partis, qui tous y laissèrent quelque gage de défaite ! Les républicains émoussèrent une énergie qu'ils ne montrèrent plus 'depuis, soit que l'occasion d'en déployer une aussi désespérée ne s'offrît plus, soit qu'on ne profite pas deux fois de l'occasion; le pouvoir compromit dans cette fatale journée la pureté primitive d'une révolution qui n'avait pas encore été souillée; et les partisans de la royauté déchue y perdirent la plus précieuse de leurs espérances; il ne leur était plus permis d'attendre, d'une victoire républicaine sur la royauté de juillet, le retour au trône de la branche aînée.

Prenons a cette histoire de nos troubles civils la part dont ne peut se passer notre récit.

Dès que le tocsin, lancé par volées des tours Notre-Dame, eut trouvé des échos dans les clochers des environs, l'alarme sauta de distance en distance pour Se propager dans tous les sens; la campagne s'arma. Par toutes les barrières la population des banlieues regorgea dans la capitale. — Pareille énergie eût en 1814 sauvé Paris. — Les chemins étaient couverts de paysans armés ; la garde nationale recueillait le fruit précoce de son institution. En quelques heures, plusieurs départements furent sur pied et attendirent pour savoir à qui la France appartiendrait.

La catastrophe qui mit ainsi face à face dans la rue deux principes qui] n'en formaient qu'un, deux ans auparavant, avait consterné les campagnes aussitôt qu'elle y avait été connue.

Loin de Paris, au moins autant que dans ses murs, on craignait, — la menace en avait été si souvent prononcée, — le retour d'un autre bouleversement social semblable à celui de 1793, et qui de nouveau remettrait en question les principes de la propriété. Vraies ou fausses, ces opinions avaient inspiré d'inexprimables craintes à ceux qui possédaient ainsi qu'à ceux qui, avec raison, n'admettent pas de cobénéficiaires au gain d'une fortune acquise sans le concours d'autrul. Cependant

ffiroi qui régnait n'était pas celui de 93. Comme on ne croyait s à la barbarie des républicains, mais beaucoup à l'ambition >ez mal dissimulée de quelques-uns, on avait moins peur au id d'être pendu que d'être pillé. Démentant à peine ces prétitions répandues partout, les journaux extrêmes annonçaient, on ne sait dans quel but étrange de séduction politique, — * e révolution sociale complète à la première crise dont leurs ctrines sortiraient triomphantes. Les fortes têtes du parti lient même déjà dressé la Genèse sociale d'après laquelle les îs riches de la nation régénérée ne posséderaient pas plus de iquante arpents.

Hors Paris, les fonds publics ne baissent pas à la nouvelle

me guerre ou à la menace d'une insurrection civile; mais, à

moindre oscillation de l'État, on cloue la porte du grenier;

creuse un trou dans les champs, et l'argent disparaît de la

culation.

Aux hurlements du tocsin, les villageois coururent, "les uns, nous l'avons dit, — au secours de la capitale soulevée, les très, au dépôt de leurs économies pour le mieux cacher. Effet ordinaire des calamités politiques : en un instant l'ami mt plus de foi en l'ami dont l'opinion lui sembla suspecte ; ferma les portes ; Fégoïsme se consulta en famille. On rasmbla les écus et les enfants ; les hommes prirent les premiers as leur protection, les mères se réservèrent la défense des très. Puis, la fourche de fer à la main, on attendit derrière la ie l'arrivée des brigands* Les brigands! menace vague qui paraît à chaque révolution; terrible parce qu'elle est vague. On apporta d'autant plus de précipitation à suspendre surchamp, tant à Paris qu'ailleurs, toutes relations d'affaires, â tirer ses fonds, à s'isoler, que jamais insurrection n'avait dété avec des chances de réussite égales à celles sur lesquelles mptait la révolte de Saint-Merry, formidable en nombre, en )yens d'attaque, en affiliations, en position, et redoutable surit par son enthousiasme. Issu en droite ligne de celui de illet, cet enthousiasme s'était ravivé et retrempé dans des ser- • înts d'union prononcés sur les restes du général Lamarque. Maurice arrivait à Paris, où il avait assisté aux premiers engeraents entre les républicains et la ligne; il avait vu les idats râlant dans les ruisseaux, d'autres égorgés sur le dos des mes; il avait franchi des barricades formées d'un rang de publicains mqrts et de pavés.

Ses oreilles sifflaient encore du bruit des boulets; les bat avaient percé son chapeau, jeté en ce moment à ses pieds, déformé par la sueur. Le drapeau blanc, le drapeau noir, k drapeau tricolore avaient tour à tour flotté à ses yeux au soncti des maisons de la rue Saint-Martin, le long desquelles il 2^ 4>lu du sang sur ses joues.

Associé aux pensées de mécontentement dont les actes dm* ques de la révolution de juillet avaient été le point de depir Maurice approuvait l'esprit d'une insurrection qui allait guêtre assurer la dernière conquête de cette révolution.

Sur le champ de meurtre qu'il avait traversé, il avait été témoin, — sa figure l'attestait suffisamment, — de la mort de* meilleurs amis, de ses frères en opinion; il avait dû se mêla à leurs ran^s crevassés par la mitraille, et verser l'obole à plomb à son parti; il s'était ensuite retiré, se disant que sa fl était à d'autres dans la condition où le sort l'avait placé. A[^ s'être montré brave, il s'était montré honnête.

Si ses amis se relèvent vainqueurs, ce qu'il est aussi difô^ de nier que d'affirmer, dans la matinée du 6 juin qui s'écoule ehbien, Û n'aura pas déserté sa cause ; si la royauté, au contrai* se rajeunit dans ce bain de sang, elle n'aura pas à traîner Maurice dans un cachot : il n'aura pas abandonné son poste an n» lieu de la société.

Depuis son retour à Chantilly , Maurice est enfoncé dans m coin sombre de son cabinet, fuyant le jour, le bruit, se foyr lui-même; il étend ses doigts crispés sur son front en soeur; i écoute ; il parle vite, seul, tout bas ; Il va à la porte, à son secw taire, à la croisée ; il court ensuite se blottir, s'affaisser, se fairi petit dans son coin, les cheveux hérissés, le front jaune, l'œil ouvert.

— Plus d'entrepôt ! fut le cri déchirant qui sortit de sa p* trine pour la soulager.

— Plus d'entrepôt à Saint-Denis ! Gomme on nous a joofc' L'entrepôt sera construit à trois lieues de là; il sera construit* l'autre côté de Paris, de l'autre côté de la Seine, de l'autre co^

* de l'enfer ! plus d'entrepôt à Saint-Denis 1 Et Victor qui me 1* pondait de la promesse de l'employé au ministère, voleur * sous-ordre d'un voleur, qui aura traité des deux mains! nu* concurrent lui aura jeté dix mille francs de plus,' mille fnuxs peut-être : le plateau l'aura emporté de son coté. Six cent mi francs engloutis dans cette mare de corruption!

L'entrepôt sera à Grenelle ! ignoble dérision ! moi qui me ruine m achat de maisons à La Chapelle ! Que vais-je faire de ces naisonsj nids à rats, de ces masures infectes, payées dix fois eur prix?

Et aux échéances du 15, comment faire honneur aux valeurs contractées pour payer ces maisons?

À chaque bout de mes pensées, l'abîme de la banqueroute; et wmqueroute frauduleuse, avec jugement, affiches, exposition; >anqueroute avec la marque. On ne marque plus : c'est vrai! e ne serai pas marqué !

L'entrepôt ne sera pas à Saint-Denis ! l'entrepôt sera à Grenelle!

Et si Maurice détourne les yeux du plafond pour les porter autour de lui, son désespoir revêt alors un caractère d'égarement aciturne à inspirer des craintes pour sa raison. H sourit et pleure . la fois en regardant ces cartons qui ne sont plus placés avec a symétrie des premiers temps. Reflet de son âme, les reliques laintes des familles n'étaient pas autrefois salies de poussière et >oussées au hasard sur les étagères.

Le front pétri par ses mains tremblantes, tandis que Maurice :herche dans sa tête, illuminée des sinistres clartés d'une révoution, et traversée des pressentiments d'une imminente ban- [ueroute, une planche de salut, un angle de rocher où s'accrocher ians le naufrage, dût-il s'y suspendre par sa poitrine en lambeaux, Victor entre et lui serre expressivement la main.

— Ta cause est gagnée, Mauriçp ! #

— Quelle cause? répond Maurice avec un regard privé d'inslliger ce, et tel qu'un fou sur qui l'eau glacée d'une douche ient d' être versée. •

— Tes amis sont des géants; ils résistent aux baïonnettes, à i mitraille, au canon qui les broie dans les maisons ou ils se ont fait jour avec leurs ongles. La rue Saint-Martin, la rue laubuée, la rue de la Verrerie, toutes les rues environnantes, en vont au choc des boulets. Quand les étages s'écroulent, de raves jeunes gens paraissent sur le bord des croisées, saluant

l foule qui les maudit ; ils sourient et meurent en criant : Vive ' i république ! S'ils tiennent encore jusqu'à demain matin, la Dyauté ne couchera pas demain soir aux Tuileries. En échange de ces nouvelles qu'il apportait de Paris, non avec \ ton d'un triomphateur, mais avec le parti pris d'un homme rêt à s'accommoder delà république si elle est proclamée,

«t LE NOTAIRE

Victor attendait de Maurice quelque explosion patriotique gui fit diversion au chagrin dont il le voyait accablé.

— Plût an ctel, s'écria Maurice, que la révolte ne cessât pas, que l'émeute pulvérisât Paris jusqu'à la dernière maison des faubourgs ! Royauté ou république, je péris si les affaires reprennent tranquillement leur cours accoutumé. République ou royauté, il me faudra rembourser plus de quatre cent mille francs le 15 de ce mois; et nous sommes au 6, et nos maisons, depuis la translation de l'entrepôt ne valent pas cinquante mille francs. République ou royauté, mes billets seront protestés; on me poursuivra, on me jugera, on me condamnera, on m'emprisonnera. Il n'y a pas de gouvernement qui remette aux débiteurs leurs dettes : les révolutions ne déplaçait pas les principes de l'honneur.

Oh! que j'étais heureux, Victor, quand j'ai vu dépaver Paris, briser ses carreaux, incendier une mairie ! quand j'ai oui, avec une joie qui m'a élargi l'âme, le canon, l'affreux canon tuant Paris ! Ce désordre entraînera le mien. C'est bien le moins que la dette d'un homme disparaisse, quand une capitale s'engloutit; mais il faut qu'elle s'engloutisse!

Ës-tu bien sûr, Victor, qu'on se battait encore quand tu es parti? Es-tu bien sûr que les maisons ouvertes, ivres, béantes comme des cavernes, buvaient encore des soldats par leurs portes et vomissaient des morts par les fenêtres? Ainsi je les ai vues. • j

Tiens, je n'ai pas pu mourir. Une balle m'a frappé ici, une autre là, une autre là, près du front. Point d'hypocrisie : monj dévouement, ce n'était pas du patriotisme, c'était du suie de. Je n'en voulais à perSbnne! Je n'en voulais qu'à mol! Feu sur le banqueroutier!

— Oui, le coup est grave, Maurice, mais...

— Grave! il est mortel.

— Les affaires sont une bataille ; personne n'est sûr <h triomphe.

— Tu oses comparer de dégoûtantes témérités à «ne bataillé! Est-ce que les affaires rapportent jamais quelque gloire, <p< l'on réussisse ou que Fon succombe? La spéculation lapM honnête, c'est d'acheter à trois francs pour vendre à qùatfll franc*; et cela est un vol. Qualifie notre opération maintenait

Mais je l'avais prévu. Nous avons eu recours à la corruption elle noua paye avec sa monnaie. Je n'ai jamais fondé, — c'ei

DE CBAtfTULY. m

e. justice que ma conscience me rend, — aucun crédit au? ces fies que tu décores du nom de grandes affaires. Que n'ap- Lles-tu aussi grandes affaires la fabrication de la fausse monie et de faux billets de banque?

— - Tu confonds, Maurice, le gain avec le vol.

— Connais-tu celui qui s'est arrêté à la ligne qui les sépare! — 11 y a des hommes probes en affaire».

— Ceux-là ne sont pas millionnaires»

— Peut-être. Es-tu entré dans leur coffre-fort?

— Et toi dans leur conscience?

— Ah ! Maurice, la colère t'égare,

— Non, elle ne m'égare pas, Victor, et je jouis du malheur î toute ma raison. Toute fumée d'illusion s'évanouit; ton chelin de fer est une extravagance. Notre grande fortune va se îduire, <— sais-tu à quoi ? — pour toi en une fuite à l'étranger, aur moi en une prison perpétuelle.

— Si cependant, Maurice, la république est constituée?...

— Ne crois-tu pas que ce sera une république de voleurs, toi ussi?

— - Mais nous ne sommes pas des voleurs, après tout, Maurice?

— Quoi donc ? et l'argent d'Edouard dont j'ai disposé?

— L'argent d'Edouard ! l'argent d'Edouard 1 c'est un placement nalheureux : il n'est pas perdu pour cela. Qui est~ee donc ['ailleurs que cet Edouard?

— C'est...

Maurice réfléchit que cet homme ne valait pas même l'outrage l'une révélation. U se soucie, pensa-t-il, autant de la réputation de sa soeur qu'il est affligé de la position où il m'a mis. l# roilà, comptant sur la république pour aplanir un chemin doux a la banqueroute ! Et les hommes de cette espèce qualifient les républicains de brigands!

— Cet Edouard, répliqua enfin Maurice, est un homme quelconque, qui a ai assez bonne opinion de ma probité pour déposer entre mes mains les trois cent mille francs dilapidés par toi en achats de pierres pourries. Je pense que ce renseignement te suffit, et que tu devrais être le dernier à me demander : Qu'estce que ce monsieur Edouard?

— Est-il à Paris, ce redoutable* créancier ? redemanda Victor qui se torturait vainement pour se poser en honnête homme.

«-Oui!

— C'est un rentier?

— Oui!

— Un jeune homme?

— Oui! ouil Mais, Victor, pourquoi ces questions insignifiantes?

Victor eût tout aussi bien demandé si Edouard portait habituellement un habit marron.

— Songe que nous sommes perdus, Victor. Avoir dépensé un million à l'achat des maisons de La Chapelle ! J'admets qu'elles nous mettent à couvert de cent mille francs, si ce n'est pas exagérer ce qu'elles valent; nous n'en perdrons pas moins neuf cent mille francs. Les perdre s'ils nous appartenaient, ce ne serait qu'un malheur ordinaire; mais ces neuf cent mille francs se composent de trois cent mille francs d'Edouard que je veux rendre les premiers... Entends-tu?

— Si tu rends toutefois quelque chose, se dit intérieurement Victor.

— Oui, les premiers ; plus de trois cent mille francs prélevés sur l'argent des rentes que j'ai touchées pour monsieur Clavier depuis sa mort; et de trois cent mille francs enlevés delà,

Maurice avait pris son beau-frère par le coude et l'avait placé en face des cartons, où étaient contenus les titres de propriétés, les dépôts, les valeurs de toute nature de ses clients. Après une pause silencieuse, il répéta cette effrayante et courte syllabe : Là! Le ressort d'un pistolet fait ce bruit, lorsqu'il tombe sur la capsule et qu'unie cervelle humaine saute au plafond...

Là, Victor, tu m'as poussé à fouiller avec toi, et nous avons puisé à notre aisc; tant que nous avons voulu. D'où t'est venue ridée de cette exécrable ressource? Je n'y aurais jamais songé, moi, qui ai constamment sous les yeux ces cartons 1 Prévoyaistu qu'il y avait de l'or là-dedans? Mais tu le flaires donc? — Car ta hardiesse à les ouvrir, à les vider, semblait indiquer une sûreté de mouvements infaillible. Tu allais! tu allais! tu plongeais! — Qu'y mettrons-nous, maintenant? Parle!

Les question s de Maurice n'étaient pas assez régulières pour forcer Victor à des réponses qui l'eussent embarrassé. D'ailleurs, les fonds prélevés sur les dépôt des clients, et dont ils avaient disposé autant l'un que l'autre, avaient été abîmés dans l'opération du chemin de fer. Jamais événement ne fut plus simple dans sa calamité. C'était un coup de foudre. Il n'y avait ni explication ni consolation possible. Aussi Victor ne répondit pas à Maurice.

U pouvait être midi. Des groupes animés formés au bout de la

pelouse, des rumeurs, qui sortaient de ces groupes, attirèrent L'attention de Maurice. Une chaise de poste relayait, venant de Paris. Présumablement les voyageurs répandaient la nouvelle de ce qui s'y passait.

Maurice descend en hâte, et demande au conducteur dans quel état il a laissé la capitale.

— Dans le plus grand trouble.

— Les révoltés faiblissent-ils ?

— Nullement, monsieur.

— Le nombre «n augmente- t-il?

— D'heure en heure, à vue d'œil, à mesure qu'on tue.

— Et les Parisiens ? £

— Ils regardent par leurs croisées.

— Est-ce que les autres quartiers de la ville se soulèvent?

— Je ne m'en suis pas aperçu.

— Les boutiques sont-elles fermées?

— Aucune.

— Quelle indifférence I murmura Maurice : le calme de ces gens-là est odieux. Ils passeront d'un gouvernement à un autre comme de leur arrière-boutique à leur comptoir. Demain on fera encore des affaires ! #

Les habitants de Chantilly étaient en proie à de vives craintes en écoutant ce dialogue entre le conducteur et Maurice*

— On vient donc à leur aide? continua-t-il. ■*

— De tous côtés, monsieur.

— Mais qui? puisque les habitants ne les secondent pas?

— Leurs amis, leurs partisans; on parle aussi de trente mille républicains qui arriveront de Dijon demain matin.

— Bonheur ! pensa Maurice, qu'ils tiennent jusque-là, extermination ensuite, bouleversement. — Mais la troupe? la troupe?

— Elle les assiège aussi de toutes parts. *

— On se massacre donc?

— C'est le mot.

— On ne présume pas à qui restera la victoire?

Le conducteur était remonté et lançait ses chevaux sur le bas de la route.

Sa dernière réponse était dans la voiture qu'il semblait prendre à cœur d'éloigner le plus possible de Paris. Les deux femmes, les deux enfants et le jeune homme, qui s'y trouvaient, montraient sur leurs visages l'altération d'une fuite précipitée. — Et certes, ils n'appartenaient pas' au parti républicain.

Le cœur gros d'une affreuse joie qui le rendait odieux à luimême, Maurice rentra et reparut dans le cabinet où son beaufrère était resté à l'attendre.

— Tout va à merveille, Victor; Paris est un chaos; on s'y égorge, les républicains et la troupe; les riches fuient; la chaise de poste qui a relayé emporte une famille entière. On émigré déjà.

— Allons, il y aura quelques bonnes petites affaires à traiter, dit Victor en se frottant les mains; les bie&s d'émigrés seront pour rien.

— Tu songes aux affaires, toi! Oh! non, il n'y aura plus d'affaires, c'est mon espoir! Des ruines! c'est tout ceçue je demande, que tout soit anéanti. — 'tout ! plus de commerce, plus de tribunaux ! Que l'échafaud deMsoù Ton expose les banqueroutiers soit brûlé avec le siège de la justice ! — C'est mal! — liais je n'ai de soulagement qu'avec ces pensées de destruction. Et que le 15 n'arrive jamais!

— Tu as raison , si la fin du monde arrive, avant l'échéance du 15, il y aura prescription de droit.

— Monsieur ! monsieur, dit un clerc qui entra dans l'étude, monsieur, vous n'entendez donc pas?

— Expliquez- vous ! parlez !

— La cour est pleine de gens pressés de vous voir.

— Victor, —je ne sais, — vois toi-même! -». regarde par la croisai quelles sont ces gens !

Victor ouvre la citftsée et regarde.

— Ce sont tout simplement tes clients,

— Mes clients!

— Oui ! je les ai reconnus; pourquoi en si grand nenhre, Maurice?

— Je n'en sais rien. — Irakje voir? Va toi-même ! non, reste ! attends. Je descend A quoi bon? — Mon habitude n'est pas de les recevoir dans la cour. — Us trouveraient du louche...

Effaré, Maurice sonna ; il sonna fort.

Le clerc reparut.

— Pourquoi n'avez-vous pas prié les personnes fui sont làbas de monter?*

— Vous ne me l'avez pas commanâé.

— Allez donc! et qu'elles montent.

— Victor, suis-je pâle? — je dois l'être. Je sens fléchir hks jambes, j'ai des éblouissements. Ne me quitte pas. Soif là, reste là; toujours là.

DE CHANTILLY. Stfft

La porte s'ouvre, plus de quatre-vingts personnes, paysans, 'enniers, bûcherons, charbonniers, vignerons, pénètrent à la rois dans le cabinet, non sans désordre, dans leur avidité brutale à parler les premiers à Maurice.

— Monsieur Maurice, répondez-moi.

— Monsieur Maurice, moi je viens de loin, je passerai avant Les autres,

— Monsieur Maurice, deux mots seulement, et je pars.

— Monsieur le notaire !

— Cest à moi à être écouté. Je suis ici depuis une heure !

— Et moi depuis deux heures.

— T'en as menti.

— Menti toi-même.

— Si nous n'étions ici, je te travaillerais les échalas.

— Mes amis, du silence î la paix! chacun aura son tour.

— Nous parlerons bien, peut-être, nous autres, femmes.

— Vous autres ! rentrez vos langues dans le fourreau,

— Tiens! tiens! il ferait beau vous voir nous en empêcher !

— Mes braves gens, du calme ! je vous entendrai tous I — tous! — D'abord, quivousamène chez moi en si grand nombre?

Ces premières paroles furent si faiblement dites par Maurice, qu'elles ne produisirent pas plus d'effet qu'une goutte d'eau sur un brasier.

— Oui! qui vous amène? répéta Maurice, dont l'abattement avertissait son beau-frère de se mettre en mesure de parler pour lui.

— Voici, parvint enfin à dire le père Renard, qui avait déposé chez Maurice les titres de possession de trois maisons et qui avait négligé jusqu'ici de toucher sa rente viagère de six mille francs; voici : — On assure que la duchesse de Berry, à la tête de cent mille Prussiens, est descendue dans Paris par le faubourg Saint-Antoine.

— Ah ! ouitche? des Prussiens; ce sont tout uniment, — et il y avait pas mal de temps que ça bouillait, — les républicains qui font des horreurs aux quatre coins de Paris.

Le dernier qui avait parlé était Robinson le tuilier. On a peutêtre oublié que Robinson, voulant devenir acquéreur de l'un des lots de la Garenne entre Morfontaine et Saint-Leu, avait confié à Maurice, pour effectuer cet achat, quatre- vingt mille franc». La propriété ne s'était élevée qu'à soixante-trois mille : c'était donc dix-sept mille francs qui revenaient à Robinson.

Pendant quatre mois il avait balancé à les retirer. Mais au bruit de rémeute, il était accouru comme les autres.

— Je répète, si Ton ne m'a pas entendu, que ce sont les républicains.

— Ah ! pour ça, c'est vrai, affirma avec un ton d'autorité que n'augmentait pas peu son titre, l'homme d'affaires de monsieur Grandménil; de Sarcelles d'où je viens, on entend le canon comme si on l'avait dans l'oreille.

— Alors ce sont des républicains, puisque monsieur l'assure, et qu'il a entendu le canon.

Ces deux témoignages ne permettaient plus aucun doute sur les causes de l'insurrection parisienne.

Et qu'est-ce que ça veut, ces républicains? demandèrent plusieurs voix qu'il était difficile de distinguer au milieu de la confusion générale.

— Parbleu! reprit Robinson, ils veulent rasseoir Charles X sur le trône.

— Un cri d'horreur couvrit tous les cris. A la réprobation qui circula en longs murmures, dès que cette intention si vraie eut été prêtée aux républicains, on eût imaginé que Charles X avait pendant son règne empêché le blé de germer et les pommes de terre de fleurir.

Debout sur un tabouret, Victor avait beau s'adresser à ceux qui lui semblaient les moins extravagants dans leurs divagations politiques, il ne parvenait pas encore à s'en faire écouter.

— Messieurs, je...

— Il n'y a plus de sûreté nulle part.

— Ils incendieront nos meules de foin.

— Ils couperont nos arbres au pied.

— Mes braves gens, je...

— Les scélérats !

— Plus de récolte, plus de moissons, plus rien.

— Mes amis, je...

— 11 ne s'agit pas de ça! s'écria un rustre en argumentant des coudes et des genoux pour se rapprocher le plus possible de l'endroit où était Maurice, auquel il tenait particulièrement à parler. 11 ne s'agit pas deçà.

Ce rustre était Pierrefonds le vacher, qui, il y avait près d'un an, avait effectué entre les mains de Maurice, sans vouloir accepter aucune espèce de garantie, un placement de cent vingt mille francs provenant d'un héritage.

— Il s'agit, Russes, Prussiens, carlistes ou républicains, qu'il n'y a plus moyen de rester dans ce pays : avant ce soir peutêtre nous serons attaqués par les brigands. Le meilleur notaire alors ce sera un fusil, et le meilleur coffre-fort un trou de dix pieds au milieu de la forêt. C'est donc parce que nous ne voulons pas que les autres, sachant qu'il y a de la graine ici, vien- . nent vous tuer, monsieur Maurice, que nous vous prions, vous remerciant bien de vos soins pour les avoir gardés, de nous rendre nos petits dépôts ; vous en serez plus tranquille, nous aussi; ça vous va-t-il?

L'affreux pressentiment de Maurice se vérifiait. Son cœur, qui battait auparavant avec violence, s'arrêta net.

— Oui, monsieur Maurice, poursuivit Pierrefonds , faut pas que nous soyons cause des malheurs dont vous ne seriez pas quitte si les républicains se répandaient dans la campagne, comme on dit qu'ils viendront quand la besogne sera finie làbas, à Paris.

— Dame ! — c'était une autre voix, — Pierrefonds dit vrai; ils vous arracheraient la peau tout vivant, pour un liard, au moins! Lâchez-nous nos magots; puis laissez venir! Ah! ils seront bien attrapés! bonjour, ils sont partis!

Pousser son beau-frère sur un fauteuil, car il sentait qu'il n'avait plus la force de se tenir debout, et se placer devant lui, de manière à le cacher presque en entier de son corps, ne fut qu'un mouvement pour Victor, qui, souriant avec un superbe dédain, répondit aux paysans.

— Ah ça ! qui s'est donc moqué de vous de cette façon-là, mes amis? Quoi ! vous vous êtes laissé prendre comme des étourneaux à d'aussi fausses et extravagantes nouvelles, vous ordinairement si sensés? mais encore une fois, qui donc s'est moqué de vous?j

— Moi, ça m'est revenu comme je menais me chevaux à l'abreuvoir.

— Vous voyez donc combien c'est faux !

— Je ne dis pas que cela soit vrai comme l'Évangile, reprit un autre; mais le porte-balle qui me l'a appris quittait Paris, m'a-t-il affirmé, à cause de l'émeute.

— Ruse de marchands de bas; ce sont des perturbateurs.

— Pour nous quatre, c'est différent : nous le tenons de monsieur le maire.

— L'important! le fat! Votre maire est un ambitieux. Et qui

lui a fait part, à votre maire, qu'on se battait â Paris? Est-ce i le coq du clocher?

Toutes les fois qu'on ridiculise Un maire, on est bien sûr d'être agréable à ses administrés. Les clients de Maurice 6e déridèrent.

— Cependant, mes braves gens, il faut convenir, reprit Victor en orateur qui cède un peu pour obtenir infiniment, que Paris n'est pas aussi tranquille que de coutume. Mais, depuis la révolution de juillet, quand a-t-il cessé d'être exposé à de pareilles agitations? Parce que quelques poignées de turbulents se sont retranchés derrière quatre mauvais pavés que la police a consenti à leur laisser empiler, croyez-vous qu*une autre révolution, semblable à celle de 1830, soit possible? Vous avez raison d'être prudents. En guerre ou en paix, la prudence est une vertu. Mais, permettez-moi de vous le dire, c'est manquer de patriotisme que de seconder par la peur à laquelle on se livre les projets des méchants.

Il en est des hommes les plus grossiers, et des volontés les plus tenaces, comme de certains gros rochers* si on creuse adroitement autour de leur basé, un enfant les fera pivoter.

Fascinés parla parole de Victor, les rustiques clients battaient peu à peu en retraite; ils étaient sur le point de se demander compte de leur présence dans l'étude de Maurice. Leur entretien était devenu plus calmé, leur attitude plus respectueuse; ils s'essuyaient le front. Victor triomphait.

Pour que sa victoire fût complète, il ajouta :

— Mon beau-frère vous remercie par ma voix d'avoir songé à lui à l'heure d'une crise, où, comme vous l'exprimiez si bien il n'y a qu'un instant, vos dépôts seraient susceptibles de le compromettre. Si l'effet de vous voir réunis ici dans une même pensée d'effroi ne l'avait profondément agité, il vous dirait que votre délicatesse est trop inquiète, et qu'il tient, par cela même qu'il y a du danger à veiller sur vos fonds dont il a la précieuse garde, à ne point s'en séparer, si toutefois vous n'avez pas d'autre motif plus grave pour lui retirer votre confiance.

Des murmures suivirent les dernières paroles de Victor. Il ) eut unanimité pour repousser la supposition oratoire, personne dans l'assemblée n'élevant de doute sur la probité de Maurice.

— Non ! pardienne, que nous n'avons pas d'autre peur !

— Sans cela, est-ce que nous demanderions quoi que ce soit?

— J'aurais laissé mes fonds pendant mille ans ici.

DECËÀNTILLY. 259

Et plus loin : — Est-ce que nous réclamerions notre argent sans cette maudite peur qu'on nous a clouée au ventre?— Dame l U faut bien croire un peu à ce qu'on tous dit.

— Sons doute, affirma Victor. Et voilà pourquoi il vous convient d'user de la même autorité morale sur vos voisins de village et de ferme. En rentrant chez vous, publiez que vous avez été dupes d'un mensonge, et empêchez par là les esprits faibles d'empoisonner leur existence, de déranger leurs habitudes sur le premier mot d'un charlatan qui traversera vo» villages.

Les clients avaient décidément honte au fond du cœur de s'être livrés à une démarche si désespérée, depuis qu'ils avaient accepté les bonnes raisons de Victor. Pierrefonds lui-même, qui, comme un des plus forts clients, avait d'abord porté la parole pour expliquer sa présence et celle des siens dans le cabinet de Maurice, n'eut aucun scrupule à revenir suï son projet de retrait d'argent. U prit un visage de désintéressement quî semblait dire : — Nous en serons quittes pour un voyage à Chantilly; voilà tout.

Remis de son trouble, Maurice se levait pour adresser quelques phrases d'adieu à l'assemblée, et, afin de n'être pas resté complètement étranger à la discussion, lorsque la voix claire d'un crieur public, qui passait sous les croisées de l'étude, entraîna un silence général. On écoute :

« Voici les événements sinistres qui ont ensanglanté, là nuit dernière, les rues de la capitale, après la cérémonie du convoi du général Lamarque. v

Reprenant son air léger, Victor tente de détruire sur-le-champ l'impression qu'ont produite sur les clients la voix et les paroles du crieur public.

— Mes amis, voilà tout juste, et ceci doit vous servir d'exemple, le moyen qu'on emploie chez vous pour vous alarmer.

— 11 a dit événements cependant.

— Événements ! tout est événements pour Paris : le lever du soleil et le cours de la rivière.

— Mais il a ajouté sinistres, monsieur Victor.

— Vendrait-il un seul de ces papiers s'il n'ajoutait sinistres ?

— Chut ! il crie encore.

Victor veut parler.

— Silence! s'il vous plaît, monsieur Victor. Les oreilles sont attentives.

Et le crieur :

a On .y lira les premiers engagements qui ont eu lieu enlre les troupes et les insurgés de Saint-Merry; les pertes d'hommes des deux partis; les régiments qui ont tiré, et les généraux qui les commandent. Voilà du nouveau ! de l'intéressant ! »

Maurice était retombé dans son fauteuil, foudroyé par Tenet de ce bulletin sur ses clients; il ne pouvait s'empêcher d'un autre côté d'accueillir, comme la plus heureuse diversion à son anxiété, ces funestes événements qui lui confirmaient le naufrage où il désirait si ardemment voir périr la France. Bien! bien ! murmurait son cœur noyé d'amertumes; nous retombons dans le chaos. Je vous remercie, mon Dieu! de m'ensevelir dans ce désordre. Oh ! vienne vite la crise!

Méprisant les propos de Victor, les paysans étaient descendus dans la rue pour acheter les pamphlets du crieur. Victor et Maurice étaient restés face à face, seul à seul, celui-là au bout de ses échappatoires désormais sans valeur sur les clients qui allaient remonter, et remonter plus avides que jamais de partir après s'être munis de leurs dépôts; celui-ci prêt à avouer, pour en finir avec un supplice cent fois plus douloureux que l'aveu de sa faute, qu'il était dans l'impossibilité de restituer les dépôts.

— Oui, Victor, il n'y a aucun moyen de sortir de là, si ce n'est la mort. Veux-tu mourir? deux minutes nous restent. A défaut d'argent, qu'ils trouvent du moins nos cadavres. J'ai deux pistolets chargés, là.

— Ah! bah! mourir! fuir plutôt, — si fuir était facile; — mais ils sont dans le jardin, dans la cour, dans la rue. Tiens, regarde-les: ils lisent!

— Mais si nous ne pouvons fuir, que devenir, Victor? Encore un instant, et ils seront ici, — là. — Les as-tu vus? Leurs yeux étaient défiants ! J'en ai remarqué qui riaient avec ironie quand tu essayais de les dissuader de redemander leurs fonds; d'autres m'ont paru désespérés de notre position, qu'ils m'ont semblé comprendre, à ton assurance même, à ma pâleur, à je ne sais quoi. Mais le temps court; ils remontent déjà; ils remontent; n'est-ce pas? Écoute, Victor, un conseil ! une résolution! un parti ! — dis-le, — qui nous tire de là. L'incendie ! — brûlons l'étude. — J'accepte tout.

— Maurice, nous avons disposé de la moitié des fonds de ces gens-là.

— Hélas!

— Rendre la moitié qui teste, ce ne serait contenter quelques-uns que pour faire crier plus fort ceux que nous renverrions les mains vides.

— Achève! j'entends leurs pas.

— Es-tu déterminé a tout?

— A tout, Victor..

— Eh bien! laisse-moi prendre tous les contrats, tous les titres qui sont dans ces cartons.

— Prends, oui ! tu as une idée : laquelle? — Et puis, — mais vite ! — Mais parle, finis?

— Je vais à Paris.

— 0 mon Dieu! Tu déraisonnes! Que feras-tu à Paris?

— Tais-toi! La rente tombera aujourd'hui à un taux épouvantablement bas.

— Puisqu'elle ne se relèvera jamais ! Et c'est bien mon espoir.

— J'achète toutes les rentes qui se présentent en échange de ces titres qui valent de l'or : j'achète des ballots de ruines! entends-tu?

— Malheureux ! tu extravagues toujours.

— Si la monarchie de juillet est vaincue, tu ne me reverras plus : j'aurai acheté pour cent mille francs de papier sale. Alors tue-toi ! fais comme tu l'entendras. Si la république est écrasée! eh bien je t'apporte de For! et de l'or ce soir même.

— As-tu ta tête, Victor?

— - Regarde si je l'ai ! — Et d'un bond Victor ouvre dix cartons qu'il vide en un clin d'oeil, qu'il referme aussitôt et qu'il repousse sur leurs rayons. Des papiers s'enfoncent dans ses poches' qu'il bourre, dans son chapeau; il regarde ensuite son beau-frère stupéfait de voir que Victor sait si ponctuellement le contenu de ces cartons.

Ce n'était pas le moment de se permettre des observations sur cette rare sagacité. D'ailleurs, les paysans ouvraient la porte de l'étude.

Et la voix du crieur se perdait en répétant : « Voici les événements sinistres qui ont ensanglanté Paris la nuit dernière.

— 11 n'y a plus à tortiller, s'écria Pierrefonds : notre argent, nos papiers, et bon voyage. Vous voyez vous-même comme ça chauffe, monsieur Maurice. Le crifur a ajouté que les brigands s'étaient déjà rendus maîtres de Saint-Denis.

— Soit, mes amis, leur répliqua Victor avec le sang-froid qui ne l'avait pas quitté, soit! Nos intentions ne sont pas de vous contrarier dans vos volontés, puisqu'elles sont si bien arrêtées. Nous allons vous restituer vos dépôts à tous,

— Ah!

Déjà les paysans se mettaient en mesure de recevoir leurs titres et leur argent.

Les uns sortaient de vieux reçus de leur poche.

D'autres délivraient de la ficelle qui les entortillait leurs portefeuilles de cuir gras.

D'autres comptaient sur leurs bâtons dé houx les crans que le couteau y avait taillés en guise de chiffres. Sur ces bâtons méthodiques, les mois d'intérêt étaient creusés avec un§ rigoureuse précision.

Aussi méditatifs, d'autres comptaient et recomptaient sur leurs doigs en remuant les lèvres, tandis que de plus versés dans rarithmétique exécutaient leurs opérations sur le mur de l'étude avec la pointe d'un eUstache.

Rompant ce silence animé, Victor leur dit :

— Mais avant de nous quitter, ne ferez-vous rien pour Maurice, mes amis? ne lui laisseréz-vous aucune preuve de bon souvenir, en reconnaissance de l'exactitude qu'il a apportée san< relâche dans vos affaires, qui ont toujours prospéré entre ses mains?

— Tout ce qu'il lui plaira. Qu'il parié !

— Nous n'avons rien à refuser à monsieur Maurice.

— Ce bon monsieur Maurice !

Celui-ci craignait, par ce préambule, quelque nouvelle extravagance de son beau-frère.

— 11 faut du temps pour tout. L'insurrectioS dé Paris, puisque nous n'avons plus malheureusement à la riïer, nous a étourdis aussi bien que vous, vous le comprenez. Vous désirez liquider sur-le-champ : ceci est a merveille, mais ceci ne saurait se faire à la parole. II y a à retirer des pièces qui sont au tribunal, à régler des intérêts, à dresser des bordereaux : vous ne voudrîei pas plus nous créer des difficultés çue nous ne sommes disposés, pour notre part, à compromettre votf intérêts. Apport' as donc les uns et les autres un peu d'indulgence. Ce n'est paslrup de ht journée entière pour vous' expédier; accordez-nous cette jouante. H est mdispensalte qtxe vous patientiez Jusqu'à ce soir; peut-être bien avant dans la trait.

Une rumeur générale de désapprobation couvrit les dernières parole» de Victor, les plus sensées, du reste, qu'il eût pronon-

— Jusqu'à ce soir !

— Ah bien ! voilà qui nous arrange.

— Et nos femmes qui attendent?

— Et nos enfants qui nous croient déjà tués?

— Et nos maris? disaient les femmes à leur tour.

— C'est bien mon mari qui me chagrine, répliquait une autre, comme si Ton n'avait pas un âne à mener à l'abreuvoir et des vaches à conduire au pré.

— Et mes foins qui sont dehors ?

— Puisque je vous vois si bien disposés, mes amis, à faire ce que je vous demande, permettez-moi d'ajouter que vous rassureriez votre protecteur monsieur Maurice en ne vous risquant pas la nuit, à travers des bois et des plaines, avec votre argent ou des valeurs précieuses, au moment où vous pourriez être assaillis par les brigands. Ce sacrifice serait bien consolant pour mon beau-frère. Attendez donc jusqu'à demain; passez le reste de cette journée et la nuit à Chantilly. D'ici & demain matin les événements de Paris auront pris un caractère décisif;

En orateur digne des beaux temps de la Grèce, plus Victor remarquait le pgu d'impression qu'il produisait sur ses auditeurs, plus il avait l'air de les remercier de leur condescendance pour ses paroles. Il reprit :

— Mes bons amis, par un concours de circonstances dont je me plairais en d'autres temps à signaler l'heureuse opportunité, c'est aujourd'hui Sainte-Claudine...

— Il est décidément fou à lier, pensa Maurice.

— Sainte Claudine, peut-être l'ignorez-vous, est la patronne de madame Maurice. Elle a l'habitude de célébrer sa fête, entourée de ses meilleurs amis : les meilleurs amis d'un notaire sont ses clients. Le dîner est prêt depuis hier; il faut qu'il se mange ce dîner, n'est-ce pas? Qui le mangera si ce n'est vous?

C'est à vous d'ailleurs qu'il était destiné. Les lettres d'invitation allaient partir, quand le trouble des affaires politiques en a suspendu l'envoi. Mais , puisque vous voilà, nous vous retenons; vous ne^ious quitterez pas. L'occasion est trop belle.

. Ah! réjouissons-nous d'avoir encore quelque faiblesse, quel-

ques préjugés, diraient d'autres, pour les vieux usages de famille. Ne rougissons pas de nous asseoir, réunis dans une même pensée de franchise, autour du flacon et du pain de l'hospitalité.

— Comme il parle bien! murmuraient tous les paysans.

— Vous nous restez? — je savais bien.

— Dam!

— Qu'en dites-vous, les autres?

— C'est embarrassant !

— Je vous préviens toutefois, c'est un dîner simple ; la frugalité de nos pères : quelques melons hasardeux, quelques volailles cHfcudes et froides, quelques bons gigots de fermier, force entrées bourgeoises; un peu de Champagne, un peu de bordeaux, beaucoup de petits vins de Mâcon. Que voulez-vous? on traite les amis sans façon. Le cœur, voilà le meilleur mets.

Comme il n'est pas juste cependant que le plaisir de vous posséder à ce banquet de famille ait uu côté onéreux pour vous ; comme nous serions au désespoir, M. Maurice et moi, de vous contraindra à de» dépenses, en restant à Chantilly jusqu'à demain, vuus voua loge vei eï nos fiais dans les meilleures auberges du pays : la dépense nous regarde, tout est à notre charge. La jom née est superbe -f allez faire un tour dans les bois jusqu'à huit heures. À huit heures la table vous attendra, et l'amitié aussi.

11 était aisé de remarquer que la crainte que Victor avait exprimée aux paysans de les voir traverser la forêt avec de l'argent, au moment critique de l'insurrection parisienne, et que le désir de jouir d'un bon dîner, avaient vaincu les hésitations les plus tenaces.

— Comme il fait durer le supplice ! murmurait Maurice ; il ne veut pas mourir.

11 était tout prêt à tirer Victor par les pans de son habit pour lui dire :

— Mais, monstre, on s'égorge à Paris, et tu veux te réjouir! Tu les invites au nom de ma femme, et Léonide n'est pas à Chantilly ! 11 aurait volontiers ajouté : — Crois-tu donc ces gens-là assez scélérats ou assez simples pour accepter ton dîner quand leurs compatriotes meurent sous la mitraille?

Ces gens s'étaient montrés assez scélérats ou assez simples pour accepter le dîner qu'offrait Victor. Maurice remercia, par un sourire de contentement, la politesse de ses clients.

Cependant, poursuivit Victor, si parmi vous il en est qui, à toutes forces et malgré nos avis prudents, tiennent absolument à liquider et à partir, qu'ils s'approchent, ils seront satisfaits sur-le-champ.

Joignant le fait à l'intention, Victor prit quelques cartons qu'il posa devant Maurice.

— Ce n'est pas cela, s'écrièrent les clients. Venus ensemble, nous resterons ensemble : le retard sera pour tous.

— Soit, dit rapidement Victor; et comme il vous plaira. Partez, restez, réglez, liberté entière; mai» toujours le dîner à huit heures. D'ici là, repos à l'auberge, promenade au château ; c'est entendu. •

— Oui : c'est entendu.

Et toute la clientèle rustique, ballottée par les raisonnements captieux de Victor, friande d'un festin en perspective, heureuse de se goberger sans bourse délier, sortit pour se répandre par tout le bourg, d'heure en heure plus inquiet des bruits que le vent apportait de Paris.

— Que vas-tu faire maintenant, Victor? Victor!

— Ce que je t'ai dit : acheter des rentes pour rien; les revendre, en centupler le prix si le gouvernement résiste ; périr s'il périt.

— Mais que vais-je devenir avec ces gens sur les bras, qui me demanderont ma femme?

— Léonide ! Ne t'en occupe pas. Ne songe à rien, ne pense à rien : seulement à ce dîner ! Que rien n'y manque, ni les mets, ni les vins, ni les liqueurs; entends-tu? D'ici à huit heures, il y aura du changement pour nous !

— Tu es un démon, Victor !

— Soit ! Mais je cours à Paris. Kn deux heures et demie j'y serai : il sera trois heures à mon arrivée. Si à huit heures, ce soir, je ne suis pas de retour, sois sûr que je serai mort en route ou qu'il n'y a plus d'espoir de nous tirer jamais du précipice au fond duquel je ne nie pas que nous ayons roulé. — Adieu, Maurice !

— Adieu, Victor! c'est peut-être notre dernière entrevue dans ce monde; si tu croyais à une vie...

— Je crois aux révolutions qui font baisser la rente de six francs, et aux restaurations qui la remettent au pair.

Victor était déjà à cheval, il était déjà loin, il n'était déjà plus à Chantilly.

Seul dans son cabinet, comme le condamné à mort dans sa prison, Maurice n'eût pas été plus triste si l'échafaud eût été dressé devant sa porte.

H fut perdu longtemps dans l'idée de son prochain anéantissement; il n'en sortit en sursaut qu'aux cris d*un antre bulletin de Paris; car d'heure en heure, échelonnés sur la route par le gouvernement et par les partisans de l'insurrection, des vendeurs de nouvelles criaient et répandaient dans la campagne les événements qui se succédaient dans la capitale.

Maurice s'approcha de la croisée, et la voix du crieur lui jeta ces mots :

« Voilà du nouveau, de l'intéressant ! Le parti républicain s'est rendu maître des rues de la Verrerie, du cloître Saint-Merry et des ruelles aboutissantes. Il s'est emparé d'une pièce de canon dont il espère pouvoir faire usage. Le télégraphe de Montmartre a été brûlé. Hésitation des troupes. »

—Bien ! très-bien ! s'écria Maurice en frappant du pied. De la résistance! toujours des combats! tuez- vous! tuez-vous! Que le cheval de Victor s'étouffe dans les cendres en cherchant Paris disparu !

Tout à coup un second crieur reprit d'une voix différente :

« Victoire des troupes sur les révoltés poursuivis et exterminés dans les maisons du quartier des Arcis. Leurs plans déjoués. Mort de leurs principaux chefs. Carlistes trouvés dans leurs rangs. Conspiration ourdie par les Vendéens et les républicains, prouvée par des papiers trouvés sur les cadavres des rebelles. »

— Qui croire ? L'un proclame la victoire, l'autre l'extermination des révoltés ! Confusion du monde !

Maurice descendit pour acheter aux deux crieurs leurs bulletins contradictoires.

Et, en ouvrant la porte du jardin, il vit passer, comme un éclair, un homme à cheval > qui s'arrêta devant la grille de M. Clavier. Maurice reconnut cet homme dont la sueur inondait le visage enflammé : c'était celui qui avait passé une journée entière à l'attendre au carrefour des Lions.

Maurice courut se cacher dans un coin, comme un voleur; et dans ce coin il lut les deux bulletins.

Quand il les eut lus, il fut saisi d'un rire frénétique et sombre; s& joie était cruelle; elle eût épouvanté derrière une grille.

Il exhala ces paroles au milieu d'un affreux ricanement :

— Mort, à la fini mort avec son drapeau blanc! mort précipité du haut du clocher de Saint-Merry ! mort frappé d'une balle au front! La sainte hospitalité est vengée !

Si Victor se fût trouvé là, il eût ajouté :

— Et puisque monsieur Edouard de Câlvaincourt, cet intéressant Jeune homme, est mort, c'est trois cent mille francs de moins à rembourser.

Maurice était encore livré à son horrible joie, quand le prêtre qui lui avait confié dans le temps la caisse de secours des pauirres entra dans le cabinet.

Il n'eut pas besoin d'expliquer longuement le motif de sa vi-. site} son visage enrayé parlait pour lui. Comme les autres clients, la terreur de l'émeute l'avait poussé à Chantilly. En bon pasteur, il venait reprendre la caisse de secours, et décharger dé la périlleuse responsabilité d'un aussi précieux dépôt celui qui, dans des moments plus calmes, avait accepté de le mettre sous sa protection. * •

Le prêtre ajouta cependant :

— Vous prévoyez sans doute aussi bien que moi, monsieur, que le parti républicain, s'il était vainqueur, — et tout prouve qu'il le sera, — ne se ferait aucun scrupule de donner aux pieuses épargnes de mes fidèles une direction qu'il ne m'est pas permis de supposer, mais qu'en tous cas il m'est imposé de craindre. Souffrez, monsieur, que leur violence n'ait que moi pour victime. Le temps presse, le danger s'accroit. Restituezmoi ce faible dépôt, trop peu resté entre vos mains pour la sûreté des malheureux, mais assez cependant pour que ma reconnaissance vous soit toujours acquise.

Maurice ne jugea pas à propos de dissuader le prêtre des craintes peu honnêtes qu'il avait conçues du parti républicain : ce n'était pas surtout le moment de défendre la moralité de sa propre opinion, quand il avait presque la conviction que le contenu de la caisse de secours des pauvres avait été volé par son beau-frère, il n'y avait pas un quart d'heure, s'il n'avait été enlevé plus tôt.

La cassette était bien au même endroit, il l'apercevait de la place où il était; mais la clef y était restée aussi : et combien ne redoUtâit-il pas, en la prenant pour la restituer au prêtre, de la sentir d'une légèreté signincative !

Encore une honte à subir! pensa-t-il.

— Et que ferez-vôus île cet argent? demanda Maurice, lui qui

jamais ne s jetait cru en droit d'adresser une semblable question à qui que ce fut.

— .Je cacherai soigneusement cette cassette sous ma robe jusqu'au village de ma paroisse. Arrivé là, si j'y arrive, j'appellerai tous les pauvres, je l'ouvrirai en leur présence, et je dresserai le partage de ce qu'elle contient. Après, Dieu fera le reste : ils défendront leur bien.

La simplicité de cette âme ingénue, si effrayée pour sa réputation, si empressée de rendre une somme dont personne ne savait le chiffre et la source, fut une dure leçon de probité pour Maurice.

— Mais, reprit celui-ci, par un abus, par un tort que Dieu seul et ses vertueux représentants, — et non le monde, — savent pardonner, si j'avais, monsieur, disposé de cette somme; si je ne l'avais pas; si, par une licence dont je n'absous pas ceux de ma profession qui en usent, j'avais placé vos fonds, que diriez- vous? parlez!

Maurice s'efforçait d'être calme dans la supposition qu'il soumettait au prêtre, et il était pressant comme un coupable qui cherche à savoir son sort.

— J'avoue que mon embarras serait grand. Je vous plaindrais d'abord de vous être trouvé dans une conjoncture telle, que l'emploi de l'argent d'autrui vous eût été nécessaire. 11 y a des fautes de position dont il ne faut pas rendre les hommes absolument responsables. Ensuite, je dirais à mes paroissiens que les dernières réparations de l'église ayant beaucoup plus coûté que nous ne l'avions prévu, j'ai été forcé de toucher à la caisse de secours pour combler les frais : on me croirait. Quelques-uns murmureraient un peu ; on laisserait passer Fondée. Vous pensez bien que je ne dormirais pas tranquille sous le poids d'un tel mensonge. Un plat de moins à mon dîner, quelques livres de moins à ma bibliothèque, et j'aurais bientôt** par ces privations, si tolérables et si légères,, remplacé, dans ma caisse, le déficit que votre malheur y aurait laissé. Peut-être imagineraisje mieux en pareille circonstance. Bénissons toutefois le ciel, monsieur, qu'elle ne se soit point présentée. Les plus beaux dévouements ne valent pas la joie de s'en passer.

Craignant d'en avoir trop dit sur un sujet que son interlocuteur avait soulevé probablement sans intention, le prêtre n'insista pas davantage; il se leva. Prêt à partir, il attendit que son dépositaire lui remît ce qu'il était venu chercher.

Maurice s'approcha du prêtre et lui prit les mains avec une expression toute brûlante d'un aveu que sa position, les circonstances, sa douleur, l'entraînaient à répandre. Il était depuis si longtemps privé d g consolation , depuis si longtemps il n'avait satisfait à l'impérieuse faiblesse de la confidence, ce besoin que Dieu a mis au fond de l'âme humaine pour lui rappeler son incertitude, quand elle va seule, qu'à cette main qui s'ouvrit à sa main, qu'à ce regard si peu importun et pourtant si pénétrant, qu'à cette bonté sans obsession, il sentit sa parole, toute chargée de révélations pénibles, monter à ses lèvres comme malgré lui.

Tant de chaudes émisions chez un homme qu'il se figurait ossifié par des préoccupations matérielles, tant d'oppression morale amassée au fond d'un coeur qu'il avait cru jusqu'ici tout entier livré aux joies d'une fortune sans mélange, surprirent la candeur du prêtre, qui résistait encore à la pensée, pourtant bien évidente, que Maurice avait de graves aveux à lui faire à l'occasion de la cassette.

— Vous n'êtes pas malheureux dans votre ménage? osa-t-il à peine dire à Maurice. Je n'ai pas l'honneur de fréquenter votre maison; mais ceux qui la connaissent se plaisent à en louer Tordre, la sagesse et l'économie

Un soupir apprit au prêtre qu'il ne s'était pas compromis par trop de hardiesse en faisant ce premier pas dans la vie de Maurice, si toutefois il n'avait pas deviné juste en se la présentant, comme tout le monde, du reste, sous de trop avantageuses couleurs.

— Vous n'avez pas d'enfantâ dont l'avenir vous soit un souci. Je|vous demande pardon de m'initier personnellement à vos affaires ; mais nous n'avons d'autre mérite parmi les hommes, nous prêtres, vous le savez, que celui de nous exposer à la colère de leur mépris, pour les rendre au repos qu'ils ont perdu, quand il est encore temps.

— Quand il est encore temps! murmura Maurice.

— Et il est presque toujours temps, monsieur, à votre âge, avec votre caractère si naturellement porté au bien.

Il y eut un sentiment de vénération dans le cœur de Maurice pour cet homme qui, en droit à chaque minute de lui demander compte de son dépôt, oubliait de l'en entretenir, malgré Timminence des événements à l'occasion desquels il venait le

retirer, pour M prodiguer des cotweite affectueux, exprimés avec la plus attentive délicatesse.

Des larmes humectèrent son regard.

— Que n'ai-je la force de parler, de tout lui dire, non-seulement pour obtenir son pardon, pensait-il, mais pour qu'il m'apprenne comment j'apaiserai le cri de vengeance dont la société s'apprête à me poursuivre ! Pourquoi me croit-il bon, juste, innocent? pourquoi ne devine»t-il pas ma faute à ma pâleur? Je n'oserai jamais, le premier.....

— Parles, dit le prêtre en «'asseyant à côté de Maurice, qui resta debout; parlez î mon fils!...

Le prêtre avait enfin compris.

Des larmes ruisselèrent sur les joues décolorées de Maurice. 11 ne résistait plus à l'ascendant qu'exerçait sis* lui l'homme pieux, illuminé au front de la sublimité de son ministère.

Recourant à un moyeu plus expressif que la parole, et moins pénible à sa position, à un moyen qui allait apprendre toute l'histoire de sa vie au bon prêtre fermant déjà les yeux pour l'écouter, Maurice s'élance à l'étagère où repose la caisse de secours et la prend dans ses deux mains. ,

Surprise qui bouleverse ses prévisions et ses craintes, k caisse est pesante. Il court, la met aux pieds du prêtre, il l'ouvre.

Le prêtre s'écrie : — Vide! n'est-ce pas?

— Pleine ! monsieur, répondit Maurice.

Victor n'y avait pas touché; il ne l'avait pas aperçue.

— Vous voyez, monsieur, ajoute alors Maurice, cherchant à s'armer de sang-foid, repentant déjà d'avoir entamé une confidence inopportune, puisqu'il était loin de la devoir à une personne nullement en droit de se plaindre de sa probité» vous voyez, monsieur, que rien ne manque à votre dépôt ; comptez!

Le prêtre referma la caisse ; et, sans oser pénétrer le mystère d'une comédie dont sa naïveté n'aurait jamais découvert le mot, mais un peu honteux d'avoir trop tôt soupçonné une conversion dans l'humilité passagère d'un homme du monde, il prit la caisse de secours, salua Maurice et sortit.

— La vertu rafraîchit le sang, s'écria Maurice : elle fait vivre, je l'éprouve. Cette restitution me donne une vigueur nouvelle, inconnue.

— Parbleu ! tu es bien habile, lui aurait dit Victor s'il s'était trouvé là au moment de la réflexion.

Payer ses dettes, c'est être vertueux. Donc la vertu c'est l'argent.

Est-ce que je dis autre chose depuis que j'existe?

Quand le docteur s'était présenté chez mademoiselle de Meilhan, il avait été reçu avec beaucoup de surprise; Caroline n'avait éprouvé qu'une légère indisposition; dès lors il avait été aisé à M. Durand de se convaincre que Victor, dans son zèle indécent, n'avait eu d'autre but que de s'afficher comme le complice d'un acte dont l'outrageante publicité le lierait à l'héritière de M. Clavier.

Jaloux de la réputation d'une jeune*personne désormais maîtresse d'une maison dont il avait été l'ami, le docteur laissa écouler le temps rigoureusement nécessaire à une visite, puis il sortit et alla exprès à la pièce d'eaU, vers les dames qui n'avaient pas manqué de l'y attendre, pour les confirmer dans l'idée que mademoiselle de Meilhan avait réellement ressenti les premières atteintes du choléra.

Un peu affecté, en racontant cette nouvelle, le docteur fit succéder l'effroi à la médisance dans l'esprit de celles qui l'écoutèrent.

Sur sa simple observation que l'air de la nuit, les émanations de la forêt et l'humidité de la pelouse étaient susceptibles de développer le germe du mal dont Caroline avait été frappée, elles rentrèrent la tête basse au logis.

Victor avait prévu,' point par point, les conséquences de son mensonge.

Qu'il fût vrai ou non que Caroline eût éprouvé les^ouleurs de l'enfantement, il la perdait si bien dans l'opinion par le scandale de la pièce d'eau, qu'il restait seul pour la relever en l'épousant; ainsi il avait été fort indifférent sur la réception faite au docteur.

S'il n'avait pas essayé de vérifier le degré de vraisemblance que comportait le fond de la confidence de Maurice sur l'état de mademoiselle de Meilhan, c'est qu'il avait toujours beaucoup plus tenu t ce que cet état fût réel qu'à ce qu'il ne, le fût pas.

Il s'agissait d'en profiter et non d'en peser les probabilités. D'ailleurs, Maurice n'aurait pas menti sur choses si graves.

Il allait jouir des fruits de sa combinaison ; du moins l'espérait-il ainsi dans son assurance à croire infaillibles des projets dont aucun projet d'homme jusqu'à lui n'avait égalé la hardiesse, quand le changement d'entrepôt et l'insurrection du 6 juin cassèrent en quelques minutes les premiers échelons de sa fortune, et le jetèrent brutalement par terre. 11 y avait de quoi être écrasé : Victor fut étourdi. Quelque impassible néanmoins qu'il fût de caractère, il se courba pendant les heures lugubres qui furent marquées, pour lui et pour son beau-frère, des funestes accidents dont nous avons été témoins.

Si l'on n'a pas oublié qu<j mademoiselle de Meilhan n'avait pas consenti à se détacher du lit où M. Clavier avait rendu le dernier soupir, et si l'on se souvient de la lettre restée sans réponse qu'Edouard avait écrite à Maurice pour avoir cinquante mille francs, on apportera peut-être quelque patience à écouter la suite de la passion si horriblement traversée de Caroline.

Edouard s'était rendu à Paris sans accidents. Là, spectateur de la fermentation publique contre la royauté de juillet mal affermie; ne la voyant pas trop courageusement soutenue, même par ceux qui en avaient le plus profité, il se persuada que les républicains en auraient bon marché. Sa conviction, on Ta dit plus haut, étant d'ailleurs que Henri V ne rentrerait aux Tuileries qu'après la sanglante épreuve d'une république, par raison et par désespoir, il s'était enrôlé dans les rangs des révoltés. La débauche des idées autorisait alors ces unions adultères de partis. Edouard, au surplus, n'avait pas à hésiter entre une vie mal cachée, intolérable, par les soins de prudence qu'elle exigeait, et une mort peut-être utile, à coup sûr glorieuse, car elle finirait par une balle.

Forcé en outre de renoncer à son départ pour l'Allemagne, à cause de la prescription de son passeport d'emprunt, et par la détermfcation de Caroline, dont il n'avait pas osé violer la pieuse résistance au pied d'un lit de mort, Edouard aurait été blâmable de rester étranger au mouvement insurrectionnel. Nous avons vu comment Maurice n'avait pas été non plus le moindre obstacle à la fuite d'Edouard.

Qui compterait les épreuves auxquelles il se soumit avant d'être accepté par les partisans d'une opinion ennemie infailliblement mortelle à la sienne dès qu'elle aurait trio/nphé? Qui ♦*

l'a suivi à travers les clubs souterrains où des figures sombres, rangées contre des murs humides, jugent et condamnent la royauté en jury sévère, impitoyable, sans appel? Qui a souffert avec lui les insultes faites à ses plus chères prédilections, afin d'obtenir au prix de tant de courageuses bassesses une place là où il y avait à combattre le visage masqué?

Ceci sera son secret.

Bientôt l'heure sonne, la nuit s'abat sur Paris, sur Paris agité, en sueur, comme un malade qui pressent la crise.

A des distances lointaines , mais dont les échos mesurent le sinistre intervalle, des coups de feu pétillent, se répondent. Au pied des rues désertes, des ombres courent, arment des pistolets, bourrent des carabines, et en fuyant se communiquent à l'oreille des paroles de ralliement.

Ici des groupes se pelotonnent ; plus loin, ils s'abaissent et démolissent le sol; leur haleine laborieuse rase les ruisseaux dont le cours est détourné. Déjà des eaux noires s'échappent en nappes bourbeuses au bas des maisons ;* des pierres alourdissent des tonneaux; sur ces tonneaux des planches tombent et s'appuient : ce sont des ponts, des portes, des remparts. Derrière ces remparts grossiers, mais massifs, des fourmilières silencieuses campent et veillent ; elles fondent des balles à la lueur d'un fanal; sous ce fanal flotte un drapeau noir.

Edouard est là. 11 a mis les mains dans les pierres, dans la boue, dans le plomb.

Vienne le jour, il les lavera dans le sang!

Ce jour se lève : c'est le 6 juin; c'est le jour qui dure encore, qui a vu les populations éparses, effarées de la campagne, assiégeant le cabinet de Maurice; jour néfa>le, qui, des pavés mitraillés de Paris jusqu'à la porte du jardin de mademoiselle de Meilhan, a. lancé un messager épuisé de fatigue.

Quand ce messager de mort eut rempli sa mission, Caroline descendit au jardin et entra dans la serre, dont les panneaux soulevés, pour permettre au vent doux de juin de s'y introduire, laissaient apercevoir dans le fond un double rang d'orangers tout vivaces de leurs feuilles vertes et des rameaux embaumés de leurs fleurs. Chaque arbre, chaque arbuste, aspirait, dans cette matinée égayée par le chant des oiseaux, sa part de soleil, son souffle d'air, son infusion de vie, sa nyjgce de couleur et de grâce. Us semblaient tous s'être prépara pour recevoir la visite du printemps : les uns montaient, les bras déployés, vers

274 Lg NOTAIRE

le soleil, beaux bananiers enveloppes étroitement dans leur fourreau de soie, comme des princes persans dans leur tunique; les autres, se courbant, ondoyant, se relevant, semblaient de moelleuses bayadères tout à coup changées en tulipiers; Vtehnou les avait touchées.

Toutes ces plantas, toutes ces fleurs respiraient dans l'atmosphère qui les entourait et qui leur faisait une patrie commune au milieu de laquelle chacune étalait sa beauté particulière. C'étaient des inflexions de tiges pleines de souplesse, des boutons vaporeux et voilés comme la pudeur, des bouquets liés d'eux-mêmes et cherchant une main pour les prendre; c'étaient des corolles renversées en sonnettes, agitant leurs anthères comme de petits marteaux d'or; d'autres corolles, inclinées sur leurs hampes, vives, sveltes, ailées, figuraient des colibris prêts à. s'envoler; et d'autres encore, pourprées ou pâles, mélancoliques ou coquettes, ayant presque une 4rae et une voix.

Un souvenir de chaque climat éclatait autour de Caroline par des formes aussi incisives que la langue du pays, que son accent.

Bienfait des contrées sans ombre, le latanier élargissait son éventail aux mille lames, tandis que, plus loin, les arbustes du Gange effilaient et abaissaient en forme de rames leurs feuilles dentelées et arrondies pour voguer sur le fleuve sacré. Qu'un beau scarabée rose tombe dans la feuille du zamia, et l'équipage végétal sera complet.

L'imagination est heureuse de trouver des ressemblances entre des objets où Dieu n'a mis peut-être que l'intarissable variété de ses créations. Chaque bel arbre aux formes souples et tendres rappelle à notre faiblesse aimante, par dfy analogies mystérieuses dont les anges seuls ont la clé, une chose chérie, une chose absente, évanouie. Qui sait si le sang et la sève n'eurent pas autrefois une même source?

Caroline eut des tendresses, «les regards, des soupirs, pour ces fleurs qui la regardaient lire la nuit, et qui l'appelaient de leurs parfuma quand elle les oubliait pour lire.

Elle va de l'une à l'autre pour les respirer doucement; elle va, de ces petites étoiles, découpées à l'imagUde celles du ciel, qui sont peut-être aussi des mondes de parfums, à ces amas de pierrerie&^gouttéeg sur des branches; à ces myriades de topazes, de perle* végétâtes que la Vierge fit pour son diadème, laissant les, autres perles IGx reines de la terre.

Entre te» plu* hauts arbusWs et les lianes rampantes, d'autres

m CHANTILLY. Sft

ileurs épanouissent leurs corolles peintes par les anges dans les loisirs de la création; leurs doigts les ont veloutées, plissées à mille plis, févasées en calice pour recevoir la rosée, et puis les divins espiègles ont;soufflé dedans pour les arrondir; leur haleine y est restée.

Caroline .salua toutes les fleurs en passant, gracieuses amies qui lui rendirent son salut matinal» Elle en porta quelquesunes à ses lèvres, les retenant longtemps comme pour un adieu éternel.

On eût pu la voir ensuite aller de place en place s'asseoir un instant sous chaque ombrage, et essayer de toutes les suaves exhalaisons 4e la serre afin de dilater sa poitrine, où se posait sa main. Sa tête, rêveuse et triste, balancée sur ses charmantes épaules, penchait ainsi qu'une fleuri qui l'eau a manqué tout un jour d'été. Enfin eHe se reposa sous un bel oranger de Naples, regardant fixement devant elle, suivant le fil d'une pensée qui partait du fond de ses yeux et allait jusqu'au ciel. Sur ce chemin idéal, son âme montait et descendait; mais, à chaque voyage, elle abrégeait le retour. Le ciel l'attirait davantage.

Après avoir inutilement cherché une attitude de repos, ses bras, sans force, fléchirent et pendirent le long de sa robe blanche, nouée par une ceinture noire, signe de deuil qu'elle n'avait pas cru devoir refuser à la mémoire de M. Clavier. Ainsi brisée, elle parut plus immohile que les plantes à travers lesquelles elle se dessinait.

Caroline demeura une heure entière dans ce repos; sa figure d'albâtre s'anima ensuite doucement; elle sourit comme étonnée de l'heureuse idée qui lui naissait spontanément. Était-ce un espoir? était-ce une voix qu'elle aurait entendue? Caroline se leva et se dirigea vers les panneaux vitrés de la serre, qu'elle abaissa l'un après l'autre, sans en oublier un seul. Caroline se trouva enfermée avec les fleurs. Ayant repris sa place sous l'oranger, elle s'aperçut sans frémir qu'elle avait sur sa tête un groupe de mancenilliers, arbustes funestes que II. Clavier avait été plusieurs fois tenté d'arracher. Bientôt une chaleur pénétrante, pareille à celle d'un bain de vapeur, remplit la serre déjà échauffée par le soleil de la matinée. Le tan, dont le parquet était couvert à une profondeur de deux pieds, fermenta et iuma. Aux carreaux s'attachèrent des vapeurs blanches; et bientôt s'opéra une dilatation puissante dans le tissu, dans les. feuilles et- les âenrsdes arbustes exposés

à l'action d'une température élevée. Des camélias s'épanouissaient ; des pétales d'orangers tournoyaient et voltigeaient dans l'espace ; des feuilles se distendaient et claquaient. Le symptôme le plus évident de l'absorption de l'air atmosphérique par les pores des plantes se révélait par la surabondance d'odeurs répandues dans la serre, qui s'alourdissait de parfums.

A la faiblesse morale qu'avait éprouvée Caroline avant la fermeture des panneaux, se joignit chez elle, dès que cette imprudente résolution fut accomplie, un anéantissement physique qu'elle ne tenta pas de secouer.

Caroline s'assoupit peu à peu; ses paupières descendirent sur ses joues envahies par la pâleur du sommeil; on eût dit qu'elle remuait les lèvres, et un peu les doigts, à mesure que ses yeux ne s'ouvraient plus qu'avec peine.

D'instant en instant cependant la serre se parait de mille fleurs écloses à cette chaleur fécondante; plus lustrées, plus vertes, plus humides, les feuilles se déroulaient. Caroline n'eut bientôt plus assez de force pour appuyer sa tête contre l'oranger; elle glissa, manqua d'appui; son épaule seule l'empêcha d'être renversée sur la chaise. Et son assoupissement augmentait; sommeil doux et vénéneux qu'il était déjà peut-être trop tard pour rompre. Ses yeux, sa bouche, ses bras n'avaient plus aucun mouvement; mais, comme si un oiseau invisible l'eût effleurée de son aile, une ombre, un gaz courait sur son visage qui n'était pas encore mort, mais qui n'était plus vivant. Adieu ! pâle et belle comtesse de Meilhan, descendante de princes, au noble sang, de noble race; tuée dans tes parents, domestique ensuite, et puis aimée. — L'amour, ce qu'il y a de plus joyeux dans la richesse, ce qu'il y a de plus consolant dans la pauvreté! — Et cet amour, ton amour, Caroline, souillé, découvert, maudit, déchiré par une infâme et un régicide! Adieu!... pauvre enfant, qui as vécu un jour. Ainsi s'éteignent donc les races, mon Dieu, qui les voulez d'abord puissantes, dominatrices, maîtresses du monde, qui les laissez se dire infinies, éternelles comme vous ; qui passez ensuite sur leurs châteaux et les pulvérisez; sur leurs noms, et la mémoire la plus invincible ne les sait plus jamais; et enfin qui, après l'avoir porté triomphant de race en race, reléguez ce germe dans l'âme aimante, débile, passionnée d'un enfant, et d'un enfant que l'haleine des fleurs va tuer.

Pas un cri, un effort, un regret, pas un retour à la vie! Sa

Dbe trace de longs plis de ses genoux à ses pieds; ses bras plonent droit vers la terre, et ses beaux doigts effilés n'ont plus de ang. Son âme est au milieu de ces parfums qui l'ont aspirée, laroline esf morte, asphyxiée par les fleurs; mort douce, douce omme sa vie; la jeune, la blonde enfant, avait retenu, pour le )urner contre elle, le précepte de M. Clavier : — Nous ne pouons pas vivre avec les fleurs, mon enfant; il faut que nous les nions ou qu'elles nous tuent.

Et les fleurs l'ont tuée.

En partant de Chantilly, Victor avait laissé des ordres précis ît détaillés aux domestiquas, comptant peu, avec raison, sur la iberté d'esprit de son beau-frère pour veiller aux préparatifs lu dîner auquel il avait invité les paysans.

Aussi ce fut à l'insu de Maurice que deu* tables de quarante couverts furent dressées dans une allée du jardin, et qu'elles se parèrent, sans craindre l'incertitude du temps, d'une sérénité t*are depuis le matin, de tout ce que l'élégance du linge et de l'argenterie a de choisi.

Les habitants ne savaient que penser de ces apprêts, trèsdifficiles à cacher dans un bourg qui n'a qu'une rue, et de plus en plus Inconvenants à mesure que les événements de Paris se rembrunissaient.

Comme un pâtissier en bonnet de coton ne sort pas sans commentaires d'une maison enclavée dans une localité au-dessous de deux* mille âmes, trois pâtissiers allant et venant, pour le compte de la maison Maurice, avaient ouvert les écluses aux interprétations. Les propos débordaient.

— Tue-t-on le bœuf gras, ou le veau, chez lui?

— Voisine, on peut tout supposer : j'ai vu deux pâtissiers.

— Vous vous trompez : il y en avait trois bien comptés; tout ce que Chantilly possède en pâtissiers.

— Je ne dirai pas non. C'est comme des melons : il en est entré un chargement. Pourtant, j'en ai marchandé un hier; pas moins de trois francs, ils sont au feu.

— Et mon mari qui sort du café, où il a entendu qu'on com-

m LE NOTAI RK

mandait quatre-vingts demi-tasses de café avec ou sans crème 1

— Êtes-vous bien sûre de ça, voisine? C'est que quatre-vingts demi-tasses de café» cela entraîne autant de petits verres.

— Si j'en suis sûre ! Vous n'avez qu'à rester à votre croisée; vous vous convaincrez par vous-même si je meus ou si je dis vrai.

— il y a, il faut le croire, quelque baptême sous roche.

— Mais baptême de qui, de quoi, voisine? il n'y a point de nouveau-né dans la maison.

— Cest donc un mariage?

— Pas davantage. Il n'y a qu'un ménage, et la noce est faite depuis longtemps.

— Bien sûr ce n'est pas un enterrement.

— C'est à jeter notre langue aux chiens, voisine.

— Que voulez-vous I on ne sait plus rien dans ce pauvre monde.

— Hélas! vous parlez comme l'Évangile, voisine; il n'y a plus rien à brouter pour la langue d'un chrétien. 11 faut que le monda soit bien méchant pour tant se cacher.

Dieu eût pardonné à la médisance si, envoyé par lui à Chantilly, son ange eût découvert seulement huit maisons dont ks croisées eussent été fermées en ce moment; seulement trois, seulement une.

11 n'en était point où ne parût un visage curieux; et, parmi ces visages, il n'en était point dont le rayon visuel fût dirigé ailleurs que sur la maison de Maurice,

Maurice était étranger à ce qui se passait chez lui. Il jetait à qui les voulait les clefs des armoires et du caveau, trop heureux de se laisser voler, au prix du repos dont sa pauvre tète avait besoin. Souvent il" se surprenait, écoutait les cliquetis de l'argenterie et le grincement des assiettes, ne s'expliquant qu'après longues réflexions la cause de ces préparatifs gastronomique».

Reprenant le fil de ses idées, il murmurait en marchant :

-7 Déjà une heure que Victor est parti! reviendra-t-il? Oh! non! je ne le crois pas. Ht quand il reviendrait! ne m'apporterait-il pas quelque exécrable faux-fuyant pour éterniser mon désespoir? Mais cette fois il s'abuse ; mes juges sont ici; de 1er pour eux ou le suicide pour moi. Et qu'il ne me trompe pa» d'une heure, car j'ai des armes sûres et qui n'attendent pas!

Le chef de cuisine entra.

— Monsieur!

DB CHANTILLY. 2tt

— Quoi? que me veut-on?

— Divisera-t-on le repas en trois services ou en deux?

— Que dites-vous, et qui êtes-vous?

— Je suis le chef, monsieur, et je vous demande s'il y aura deux ou troi» services à votre dîner ?

— Mille! s'il le faut.

— Et combien d'entrées?

— Tant qu'il vous plaira.

— Gomme j'ai deux belles carpes, je crois que nous pourrons nous passer de turbot?

— Passez-vous de turbot.

— Mettra-t-on huit ou douze poulets à la broche?

— Mettez-les tous!

— De quel vin boira-t-on?

— De tous! Laissez-moi!

Profitant de la munificence de Victor, les clients avaient envahi les principaux hôtels de Chantilly. Amateurs des beaux points de .vue, plusieurs d'entre eux, installés dans l'agréable hôtel de Bourbon-Condé, s'étaient placés sur le balcon de fer qui s'avance, poudreux et rouillé, sur la grande route, et domine les premières avenues de la forêt. De son cabinet, Maurice les apercevait, adoucissant les ennuis de l'attente par des petits verres de liqueur et des cigares. Ils semblaient occuper le bourg par suite d'une invasion, et le tenir en gage jusqu'à l'acquittement de sa rançon.

Les premières heures leur furent douces.

Ils s'emparèrent des billards qu'ils trouvèrent vacants, des tables de jeu, et enfin de tous les instruments de distraction que fournit le pays le plus fainéant de la chrétienté.

Les enfants et les femmes allèrent se promener à âne dans la forêt et dans des chars-à-bancs de louage, Victor n'ayant interdit aucune sorte de plaisir.

Maurice dévorait son cœur sans relâche en comptant les minutes qui le séparaient de la nuit. Ces paysans marchant autour de son habitation lui produisaient l'effet d'un peuple impatient d'assister à son exécution remise au coucher du soleil. Ils avaient acheté le droit de le voir mourir pour son crime. S'il s'éloignait du spectacle désolant qu'offrait cette multitude des clients dont pas un n'était perdu pour son regard, de quelque côté qu'il le dirigeât sur l'étendue plane de la pelouse, il n'évitait pas la fantasque solennité du repas. 11 ne pardonnait pas à la fastueuse

raillerie des flambeaux, des porcelaines, des flacons, des cristaux dont se chargeaient deux tables démesurées ; dérision pour son cœur attristé.

11 rentrait pour la vingtième fois au fond de sa retraite, maudissant rintplacable immobilité du temps, exécrant un soleil toujours à la même place, quand un homme, vêtu de deuil des pieds à la tête, entra à pas lents dans l'ombre de son cabinet, s'avança vers lui, et l'appela d'un ton faible :

— Maurice, ne me reconnais-tu pas?

— Jules Lefort! mon ami! Cette pâleur, ces habits!... Jules, tu pleures! mais tu pleures! Oui! — toi aussi!... — Qui t'at-on tué?

— Ma femme! Hortense est morte; morte folle dans mes bras! me demandant pardon, pardon! sans pouvoir être dissuadée qu'elle n'avait commis aucune faute. A genoux près de son lit, mes lèvres suppliantes sur son front, tenant son corps desséché et convulsif sur ma poitrine, je lui ai vainement protesté, par mes pleurs, par mes paroles, qu'elle. était innoncente et que ses remords m'outrageaient, me faisaient mourir; elle a, jusqu'à son dernier souffle, maigri, langui, souffert en murmurant : Pardon! Elle a expiré sous l'horrible poids d'une accusation que son imagination répétait à ses oreilles; et son cadavre, Maurice, est resté agenouillé, les mains jointes, pour l'éternité.

— Malheureux Jules! Et Dieu t'a laissé seul sur la terre, comme moi. La calomnie t'a fait veuf, et moi, la honte; ma femme a assassiné la tienne ; deux amis étaient frères dès l'enfance, et l'un est presque le bourreau de l'autre 1 Maudis-moi! maudis-moi !

— Je n'en ai pas la force, Maurice. Vois ce front que quelques nuits ont blanchi; ce corps que le mal a brisé ; à peine auraitil la puissance de se baisser pour ramasser une épée, des deux que la vengeance jetterait à mes pieds. •

— A quoi bon une épée maintenant, Jules ? L'homme dont l'existence protégeait les haines criminelles de ma femme a été frappé mortellement ce matin d'une balle. Je croirais à une justice : elle aurait pu être plus complète cependant. As-tu reçu ma lettre? Qu'en as-tu fait, Jules?

— - Je l'ai brûlée.

— Et ta vengeance ?

— Je l'abandonne, comme j'abandonne la France. Une

tombe et un enfant m'ont été laissés. La tombe restera en Europe; l'enfant ira en Amérique : je l'y emmène avec moi. Un vaisseau m'attend au Havre, où je vais m'embarquer.

— Jules, je t'y suis! le veux-tu? Eais-moi une place dans le coin de ton vaisseau; que dans trois jours je puisse monter sur le pont et voir la France comme un flocon d'écume à l'horizon ! Sais- tu que je souffre aussi? ; sais-tu qu'au moment où je te parle, je franchis en idée les marches de l'échafaud où l'on boucle au cou les banqueroutiers? Soutiens-moi, Jules; on me regarde, on me déchire! Oh! emmène-moi! sauve-moi! Que je ne voie plus le hideux fantôme de l'opinion passant et repassant entre ma femme et moi! Plus de Victor non plus ! la mer, la grande mer! ses tempêtes, moins terribles que celles des hommes !

— Comme je te retrouve, Maurice! Pauvre amiî Viens donc, viens à moi! Entrés ensemble dans le monde, nous en sortirons le même jour, laissant deux cadavres derrière nous : une femme assassinée, une femme!... Nous étions bons pourtant; qu'avonsnous fait pour mériter cela? Enfouissons le passé : oui! mettons des mers entre notre destinée d'un an et notre existence nouvelle. Partons : ne regardons pas même Paris, dont l'affreux voisinage communique tant de passions, tant de sordides projets, Paris qui brûle à cette heure, et que nous verrons éclater peut-être en passant.

— Oh! Je te remercie, Jules, de m'accepter pour ton compagnon d'exil. Nous ne nous séparerons donc plus! Ta fille aura deux pères pour l'élever, pour lui faire aimer sa mère, en lui disant, toi, sa bonté, sa tendresse, moi, ses malheurs. Nous nous attacherons à cet enfant qui nous rappellera tout ce que nos mariages ont eu de serein et d'amer.

Les deux amis se pressaient affectueusement, plus forts contre la mauvaise destinée depuis qu'ils étaient réunis; plus courageux désormais pour tenter une existence nouvelle.

— En quelques minutes je suis prêt; à l'instant même si tu le yeux, Jules; car je n'emporte rien. Vienne la justice, elle reconnaîtra que je ne lui ai dérobé que mon corps, lui abandonnant tout : mes propriétés, mes meubles, la table sur laquelle ma sobriété n'a jamais été blessée d'un luxe coupable, le lit où mon mariage n'a été qu'une longue insomnie.

— Monsieur, demanda tout à coup un domestique importun prendra-t-on le café dans le jardin ou dans le salon?

Un regard de Jules trahit son étonnement; il semblait dire : 11 y a donc fête ici?

— Où tous voudrez! mais, au nom du ciel, ne me persécutez plus de votre repas!

— Un repas l Maurice ?

— Oui, un repas ! une superbe fête ! les invités attendent. — Jutes! une superbe fête, te dis-je, comme le pays n'en a jamais vu depuis les princes de Condé. Quatre-vingts couverts. Pour peu que tu en doutes, viens! regarde! Table mise, Champagne au frais, melons à l'ombre. On prendra le café sous la tonnelle. Ou je raille ou je suis fou, penses-tu? Mais, tu le vois, je ne raille pas : — Je suis donc fou !

.— Je le croirai, Maurice, si tu ne m'éclaires sur-le-champ.

Ayant fait asseoir Jules près de lui, Maurice dérouta, dans un épanchement qui le soulagea autant qu'il surprit son ami, les douze ou treize mois de sa résidence à Chantilly, n'omettant aucune circonstance relative à ses tribulations domestiques gt à ses anxiétés de notaire, bénissant au contraire une occasion si rare pour lui d'alléger sa conscience oppressée.

Quand Maurice eut achevé, Jules Lefort lui dit :

— TU ne peux plus partir, Maurice, Ces gens-là, d'après ce que tu viens de m'apprendre sur ton entrevue avec eux, ce matin, ne sont plus tes convives, mais tes ennemis, tes espions, tes gardes.

Je les connais mieux que toi, mieux que ton beau-frère surtout, fine trempe d'esprit à qui je permets de duper des banquiers et des propriétaires; mais des paysans., jamais! des /fermiers, impossible!

Ils te gardent, te dis-jeî Échelonnés sur la grande route et

Sostés autour de ta maison, ils t'épient; ils font bonne sentinelle errière les arbres. Sors! tu es arrêté. — - Y songes-tu? tu m'épouvantes t Sais-tu que la nuit approche et qu'il n'y aura plus de délai à espérer passé huit he tires? que mon beau-frère n'arrive pas? Pourquoi ne pas fuir, Jules?

— Renonce à ce projet, Maurice; mais puisque lu n'es pas convaincu de l'espionnage où tu es resserré, place-toi à cette croisée, et commande à ton domestique d'atteler ta calèche. Examine ensuite ce qui se passera. Maurice dit au cocher d'atteler.

Quand les ordres de Maurice eurent été ponctuellement exécutés, la pelouse, déserte un instant auparavant, fut foulée

ar à peu près tous les clients de Maurice. Ils s'élançaient, omme des hirondelles, des nombreuses avenues de la forêt, t, avec une indifférence affectée, ils se dirigeaient vers la caèche de Maurice. Us formèrent bientôt un rassemblement à la >orte du jardin.

— Tu avais raison, Jules : ces gens m'épiaient; je leur suis ;uspect : ils m'enveloppent de leur surveillance; ils ont perdu oute confiance en moi. Je suis en prison avant jugement, îélas ! non, je ne partirai pas, Jules; mais toi?

— Je resterai, Maurice; j'assisterai à ce dîner où je prévois c[ue ton beau-frère ne sera pas; je suis connu de quelques-uns de tes clients; peut-être ma présence attirera sur toi quelque considération. C'est un rude passage à franchir; ndRs il ne sera pas dit que je t'aurai abandonné à l'heure du péril. Te voilà déjà sans vie ; de minute en minute, je remarque, tu blanchis comme un cadavre. Ranime-toi! Pour la foule, Maurice, la pâleur, c'est le crime; c'est plus que le crime : c'est la lâcheté.

Enfin la nuit vint; il fallut que Maurice descendît au jardin, et se montrât à ces gens chez lesquels l'irritation de l'attente avait réveillé les susceptibilités chagrines de la matinée. Loin des pièges oratoires de Victor, livrés à leur lourd bon sens, avocat et notaire qu'ils ne consultent jamais en vain, les clients, avaient cherché la cause véritable des incidents entre lesquels ils étaient ballottés; s'ils ne l'avaient pas découverte, ils s'en étaient singulièrement approchés, et, à vrai dire, la fête dont ils étaient les héros ne se présentait plus aussi naturelle à leur esprit. Leur inquiétude ne cessa pas quand ils remarquèrent que Léonide n'était pas «là pour présider un repas commandé pour honorer sa fête. Son absence les préoccupa fâcheusement pour Maurice, qui dissimulait avec peine son malaise sous les luxueux habits dont il s'était revêtu.

On se met à table.

Jules Lefort s'assied près de Maurice. Sa figure grave se détache comme un beau marbre au milieu de ces types de visages rustiques.

Deux tables de quarante couverts furent envahies par les convives; hommes et femmes se mêlèrent sans égard aux noms placés sur les assiettes. Cette littérature de table fut perdue. Pendant quelques minutes l'engloutissement du potage protégea l'hébétement de Maurice, qui oubliait de déplier sa serviette.

— Maurice, lui dit Jules, mange donc; ne sois pas si distrait.

Maurice se versa à boire au lieu de se servir du potage.

Son geste fut considéré comme un appel par les clients, qui remplirent leurs verres et saluèrent.

Agissant à contre- sens, Maurice prenait deux cuillerées de potage tandis qu'on le saluait.

La soirée était admirable de calme; Fair était sans fraîcheur, et son souffle n'agitait pas même la flamme des bougies.

Maurice ne laisse pas écouler une minute sans se tourner vers la porte pour voir si son beau-frère n'arrive pas; et, lorsqu'il se surprend dans cette distraction trop marquée, il verse aussitôt à boire à profusion, à pleins verres : il répare gauchement une gaucherie.

. — Qu'iJ £ût bon ici! dit une voix.

— Vous Wez raison, répond une autre voix : une journée d'août.

— Bon pour nous, répond-on plus loin; mais pour ceux qui sont à Paris, la journée n'est pas aussi belle.

L'observation rend les visages soucieux; la bouteille cesse à l'instant de sortir de son centre de repos.

Détournant de la pente périlleuse des propos entamés, Maurice opère une diversion prompte.

— Allons, messieurs, de ce melon ! encore une tranche làbas ; ils sont d'un goût exquis cette année. Mais buvez donc ; on boit avec le melon.

Qu'on renouvelle le madère !

Ces dames n'ont pas de madère, je crois.

— Pardon, monsieur; nous ne nous oublions pas.

— Le madère est le lait des jeunes villageoises, proclame tout haut un marchand de porcs.

— Et vous avez raison; versez-m'en, ajoute un voisin, quoique je ne sois pas une jeune villageoise.

— J'aurai cet honneur.

— Ah! monsieur Maurice, tant de complaisance...

— Bien ! Maurice, ferme ! lui dit Jules.

Mais,' pendant qu'il verse du madère, Maurice entend la cloche du château de Chantilly qui sonne la demie de huit heures : un tremblement nerveux le saisit ; il lui est impossible de remplir le verre qu'on lui tend.

— C'est du vin de ton père, Maurice; on s'en aperçoit à ton agitation.

— Un vertueux père, affirme-t-on de toutes parts sur l'observation de Jules Lefort.

Sans s'arrêter à l'émotion de l'hôte, chaque convive avoye tacitement qu'il est difficile de ne pas avoir eu un vertueux père quand on a reçu de lui en héritage d'aussi bon vin.

— Ah ! monsieur Maurice, cette truite est vraiment exquise.

— Tant mieux : revenez-y, monsieur Lambert.

— 11 est fâcheux, dit M. Lambert en se bourrant de truite, que madame Maurice ne soit pas ici pour y goûter : c'est un manger de femme.

— Je vous remercie pour elle, mes amis; mais je vois des verres à sec là- bas.

— Est-ce qu'elle ne viendra pas? *

— Ne la verrons-nous point?

— Sa place restera-t-ellevide?

Vingt autres font la même question.

Avec un sourire de reconnaissance, mais des plus forcés, Maurice bégaye, en ayant l'air d'être absorbé par le service : — Mais elle ne peut tarder, elle m'avait promis pour huit heures ! — Huit et demie, il n'y a rien de perdu encore, et surtout si lés communications ne sont pas libres; vous comprenez? Vous servirai^ e de ces pieds truffés, maître Leloup?

— Avec plaisir, monsieur Maurice.

— Toi, là-bas, du coin, en veux-tu? M. Maurice t'offre des pieds truffes.

— Avec ça que c'est un bon métier que celui de notaire ! remarque, en savourant les jouissances matèrielles qu'il en fait évidemment dépendre, un convive séduit par l'abondance des entrées, l'inépuisable succession des entremets, et la riche collection des bouteilles de vins différents.

— Tu voudrais bien entrer en apprentissage dans ce métier-là?

— Est-ce que c'est donc bien difficile? s'informe à tête basse, à voix basse, l'oreille pourpre, l'œil diamanté, le premier interlocuteur au second.

— Ma caboche me dit que non. Un exemple. Tu as de l'argent; tu as peur des loups chez toi; vite, tu le portes ici. On te donne pour ça cent francs par an; est-ce vrai?

— Sans doute.

— Eh bien, moi qui n'ai pas peur, mon vieux Robinson, que des fouines me rognent mon or, je viens à ta suite, et je demande

au notaire, — comme qui dirait M. Maurice, — quinze cents francs, deux mille francs, n'importe, ou plutôt la somme que ta as portée toi-même. Sous garantie, il me là prête, et je lui baille deux cents francs : c'est cent francs qu'il a récoltés dans la journée. Ton argent vient dans ma main : voilà tout.

— Bon ! c'est là le métier?

— Parle plus bas, Robinson. Oui, c'est là tout.

— C'est facile; mais comment se passer de notaire?

— Nigaud! Faut être riche; l'es-tu?

— Non.

— Ni moi non plus. Posons que nous ayons rien dit. Passemoi ce rôti.

Robinson fut tout à coup un autre homme; il attacha sa vue perçante sur Maurice; il ne l'avait que regardé jusque-là ; il fui entraîné à l'étudier. Le saint-esprit des affaires descendait en lui.

— Mais sais-tu qu'il n'engraisse pas avec cela? S'il gagnait autant que tu le dis...

Robinson avait parlé un peu trop haut; il rut entendu du convive de face,

— Faut croire, ajouta le convive silencieux jusqu'alors, qu'avec cçt argent, — dont m'est avis que vous avez nettement désigné le nid, — M. Maurice fait des marchés qui ne sont pas toujours heureux. Tout le monde n'est pas aussi honnête que nous.

— Ceci est clair; et j'en conclus, reprit un hôte exilé au bas bout de la table, qup le patron doit éprouver de fameux coups de vent quand, le lendemain d'une perte, on vient chez lui reprendre ses fonds.

Le dialogue était vaste : il y avait place pour chacun. Un autre intervint judicieusement pour dire :

— Reprendre ses fonds! Pardienne! tout juste comme aujourd'hui; pas besoin d'aller si loin. Nous sommes tombés au mau-

moment; nos fonds voyagent.

Comme liés par une traînée de poudre, les intervalles se comblaient! Les deux moitiés de la table mordaient à la conversation; on buvait; on comprenait mieux; l'instant lumineux rayonnait sur le front des clients. On buvait encore, on parlait davantage.

De moins subtils d'ouïe, mais d'aussi curieux, et qui ne prétendaient perdre ni un morceau, ni un verre de vin, ni une parole, se bourraient, se penchaient, la joue pleine, rebondie

DB CHANTILLY. a»?

et luisante, contre la nappe, et demandaient horizontalement :

— De quoi?

Et on les éclairait.

— Ah ! c'est comme ça? Mais alors nous sommes de la Saint- Jean avec nos fonds?

— On ne dit pas ça , messieurs.

— Si fait, on dit ça !

— Ce sont de simples conjectures.

— Il est bien blême pour des conjectures.

— Voilà que* je tremble, moi!

— Je ne tremble pas, mais j'aimerais autant être parti ce matin, affaire faite.

— C'est aussi mon opinion ; mais cela n'aurait pas arrangé tout le monde.

On sait la pénétration que donne la peur. Chaque parole entrait par sa pointe acérée dans l'oreille de Maurice; parfois un éblouissement le frappait, et alors ces visages enluminés de vin et d'allusions bourdonnaient comme une fronde autour de sa tête; et parfois, lorsqu'il prolongeait sa vue, lés deux tables semblaient se soulever avec les convives, les flambeaux et les plats, et vouloir rouler sur lui. S'il ramenait son regard éfirayé, il tombait sur la figure glacée de Jules Lefort, blafard comme une ombre. Le reflet vert et dentelé des feuilles diaprait la scène. Étoile, le ciel semblait de la fête; Maurice croyait n'être déjà plus vivant; il se perdait dans un rêve infernal d'où il n'était thé que par le bruit d'un bouche® frappant les feuilles ; que par le grincement du cristal joyeusement heurté; que par le murmure de quelques nouveaux propos qu'il redoutait et qu'il n'évitait pas d'entendre.

Il posa un pistolet sur ses genoux, et le recouvrit de sa serviette.

— Du vin! toujours du vin ! crie-t-il aux domestiques, qui ne se lassent point d'abreuver à la ronde.

— Du vin de Médoc, mesdames. Du sauterne, mes amis. Qu'on boive donc!

— Tu les étouffes maintenant, Maurice, tu les noies, tous les verres débordent.

— Crois-tu, Jules?

— Ils finiront par supposer que tu cherches à leur faire perdre la raison.

— Je bois, à votre santé, messieurs!

Sa main émue répand le contenu du verre sur la nappe. ■— Comme il est renversé, et comme il tremble ! observe-t-on.

— Oui, à votre santé, monsieur Maurice!

— 11 est presque aussi jaune que M. Lefort.

— Vous ne savez pas, vous autres, ce qui est arrivé à M. Jules Lefort de Compiègne?

Celui qui parle ainsi croit ne pas être entendu, comptant sur le mugissement qui domine. Il est une erreur d'acoustique commune aux convives animés : parce qu'ils n'entendent plus, ils supposent les autres sourds.

Au prononcé de son nom, Lefort porte son regard sur le groupe où il va être question de lui.

— Sa femme est morte.

Maurice fait semblant de parler à un domestique, et il s'appuie sur son épaule.

— Ah ! et morte de quoi?

— De folie. Elle était allée au bal de Senlis, où on l'insulta. En rentrant chez-elle, elle avait perdu la raison.

— Et qui avait osé l'insulter?

— Une femme.

— Oh dit que c'était une... Mais chut!

— Une quoi?

— Eh bien! une vaut-rien-du-tout! un rebut de femme, qui avait paru au bal avec un soldat ivre.

— Voyez-vous ça! C'est une histoire, dame!

— Et, pour cette raison, le mari est triste comme nous le voyons là.

— Le mari de qui? de cette femme?

— Eh! non, le mari de la femme devenue folle, M. Lefort de Compiègne.

— Et il n'a pas mangé le foie de celui qui accompagnait cette femme?

— - C'est ce que nous ne savons pas.

— Ce que vous dites là est très-bien pour expliquer la tristesse de M. Lefort, mais cela ne peut point si profondément affliger M. Maurice. Sa femme n'a pas été insultée.

— il prend part aux peines de son ami, probablement.

— Oh! mon Dieu, oui! sa femme est trop...

— Trop quoi? je n'ai pas entendu.'

— Je n'ai encore rien dit.

— Qu'est-elle? car je ne l'ai jamais vue.

— Ni moi.

— Ni nous.

— Allons, tous yerrez que personne ne la connaît.

— Mafoi!

— Si elle ne s'est jamais plus montrée que ce soir...

— Est-ce qu'elle ne viendra pas ce soir?

— Entends- tu leurs propos, Jules? dit Maurice en quittant l'épaule du domestique pour montrer à son ami sa figure crispée de honte et de douleur.

— Essuie tes yeux, Maurice; affronte tout.

Et le dialogue interrompu reprend et se poursuit. , — Tu crois encore à l'arrivée de sa femme? j'en ai fait mon deuil.

— A-t-il une femme, sérieusement?

— Jules, ces gens m'insultent. Ce dîner sera donc éternel !

— Qu'est-ce que cela te fait, qu'il ait ou non une femme?

— Gage que oui!

— Gage que non !

— Ces infâmes engagent des paris sur la réalité de mon mariage : et Victor qui ne vient pas ! La nuit marche ! plus rien! plus de nouvelles de Paris. Dans cinq minutes, je me brûle la cervelle si cette porte ne s'ouvre pas. #

S'adressant à ses convives :

— Messieurs, votre avis sur ce limoux?

On ne lui répond rien.

— Le pari est tenu, ça va !

— Jules, je vais chasser ces hommes s'ils ne se taisent pas ; mon sang bouillonne, je le sens dans mes yeux. Tiens-moi les mains, je ne me connais plus, je suis fou ! — Meî?sieurs, et ce limoux?

— Parfait, monsieur Maurice.

Le mot chasser, vaguement saisi, frappe quelques oreilles; on se le communique. Des ricanements se posent en face de Maurice; les uns croient avoir entendu, les autres nient, et ces murmures s'ensuivent :

— Nous sommes les maîtres où il y a notre argent; c'est à nous de chasser ici; on ne nous chasse pas !

Jules Lefort se lève.

— Mes amis, monsieur Maurice vous prie de pardonner à l'absence si malheureusement prolongée de sa femme...

Tous avec ironie :

tt0 Lfi NOTAIRE

— Ah ! oui, sa femme...

— Que des affaires retiennent à Paris dans un moment où il n'est pas facile d'en sortir à son gré* Il n'ose plus concevoir l'espérance de la voir arriver aujourd'hui; soyez assec indulgents, messieurs, pour excuser le vide qu'elle laisse au milieu de nous.

— Voilà qui est dit : madame Maurice ne viendra pas.

— J'ai donc gagné mon pari.

— Que ne disait-il tout de suite que son mariage n'était que sur l'enseigne?

— Oui! messieurs les notaires ont des maltresses qu'ils pomponnent à nos dépens : ensuite ces belles dames sont trop fières pour s'asseoir à table avec des paysans.

Hors de lui, Maurice cherche a élever son pistolet à la hauteur de son cœur; Jules comprimé ce mouvement de toute l'énergie de son bras.

— Ils ont des hôtels; ils ont des campagnes.

— Ils ont des calèches.

— Gomme je l'ai bien dénichée sa calèche» Cest qu'il allait partir, oui. Les chevaux étaient attelés. Fouette, cocher! adieu notre argent. — Jlais à d'autres!

— Convenons pourtant que les dîners que donnent les notaires ne sont pas mauvais.

— Qu'ils vendent, dites donc, s'il vous plaît, puisque nous les payons.

— Ma foi! nous aurions tort de faire petite bouche.

— C'est nous qui l'invitons et non pas lui qui nous invite.

— Buvons pour notre argent ! •

— Et pour l'intérêt de notre argent.

— De ce vin, à moi!

— De celui-ci, à toi !

— Qui veut de mon bordeaux ?

Ces gorgées d'injures, ces railleries avinées, ces sarcasmes qui commencent par Un cri et finissent par une bouffée équivoque, ne retentissent pas comme un son intelligent. Us se répandent comme les taches de vin sur la happe; ils se glissent eomme les os de volailles sous la table ; ils se croisent en l'air comme la mousse du Champagne et les bouchons. Celui qui exhale le plus de grossièretés croit être le plus réservé. 11 y a eaiirasion dans l'orgie, qui brouille les verres et les cerveaux. La pensée de l'un prend l'organe de l'autre qui n'a plus la coo«àence de

DE CHANTILLY. m

son être. 11 coule des paroles; il ne s'en dit pas. Ce ne sent plan des intelligences, mais des robinets. Même désordre à peu près partout. La grosse voix s'est métamorphosée dans l'ivresse; la petite s'est renforcée et surprend même la poitrine dont elle sort. Derrière ce nuage ardent qui s'embraserait s'il ne se dissipait à chaque instant, des dents pétillent de blancheur, des oreilles fument comme des soupiraux par où s'échappent tous les gaz des vins qu'on a bus. Ces tonneaux vivants fermentent et craquent. Inutilement tenterait-on de remonter à la source des menaces et des épigrammes brutales qui sortent de ces futailles mal cerclées. La source est inconnue. Seulement il y a débordement. ,

— Laisse-moi, Jules, ma vie m'appartient, j'en disposerai.

— Je ne le veux pas.

— Tu m'aimes donc mieux déshonoré que mort? ~- Et toi, tu veux me couvrir de ton sang, Maurice !

Ces deux hommes effrayés font sous la nappe des mouvements imperceptibles. Dessus l'ivresse ; dessous le suicide.

De nouveau on entendit glapir ce refrain qui a revêtu un air, tant il a couru, répété de bouche en bouche, depuis le milieu du diner.

— Madame Maurice ne viendra pas!

— Vous vous trompez : elle viendra î

Léonide, accompagnée de Victor, s'assied à côté de Maurice, au milieu de l'ébahissement universel.

Maurice n'ose se tourner ni vers sa femme ni surtout vers Victor; il va lire dans leurs yeux sa sentence de mort.

Léonide se hâte de dire à Maurice : — Quittez ce visage qui m'a découvert votre épouvante : soyez insolent si cela vous plaît avec ces manants. Vous êtes plus riche que vous ne l'avez jamais été.

En se jetant à son cou, elle ajoute : Après une baisse sans exemple, les fonds ont monté de six francs.

Les hôtes de Maurice n'ont pas entendu les paroles de Léonide, mais déjà revenus avec confusion de leurs doutes sur l'existence de la femme de Maurice, ils sont cordialement touchés de l'embrassade conjugale.

— Messieurs, dit Victor aux invités, ce qui a été promis se réalisera. Vos papiers ont été examinés; ils sont en règle : on va vou&payer au flambeau. J'ajoute que vous pouvez maintenant rentrer chez vous sans danger* La république a été écrasée sous

les pavés qu'elle avait arrachés; la France a triomphé de la rébellion. — Vive le roi!

— Vive le roi ! répète-t-on en chœur.

Et ces mots circulent :

— Mous nous étions trompés : ils sout gens de parole.

— Eh bien! tant mieux pour eux : j'étais fâché de leur retirer ma confiance.

— Moi, je la leur laisse.

— Ma foi; je la leur laisse aussi avec mon argent; et puisque tout est fini, prenons nos bâtons, buvons à la santé de la belle maîtresse revenue, et en route !

— Oui! en route!

— En route ! en route !

— A la santé de madame Maurice! s'écria Victor.

— Oui ! à la santé de madame Maurice !

Fière comme une reine revenue dans son palais, Léonide trônait avec majesté à côté de Maurice, qui, ému de raille manières, avait tout juste assez de force pour ne pas s'évanouir.

Qu'on songe à sa position entre Jules Lefort et Léonide!

Quand il entendit Victor proposer le toast à Léonide, il se figura tout de suite l'embarras de Jules, et, pour la première fois depuis que son sort avait si vite, si miraculeusement changé, il se tourna vers lui.

Jules Lefort n'est plus là.

Maurice reste immobile, le regard arrêté sur la place vide de Jules, qui, sans être remarqué, était sorti à la faveur de la bnfyante entiée de Léonide et de son frère.

Sa surprise fut si étourdissante, qu'il fut persuadé de n'avoir jamais vu Jules; que c'était par une illusion de son cerveau agité qu'il avait cru l'apercevoir, assis, triste et silencieux à ses côtés. 11 avait eu une apparition.

Maurice se lève cependant et tend son verre pour boire à la santé de sa femme.

C'est le coup d'adieu.

Les paysans quittent la table pour partir.

— Eh bien, passe-ton à la caisse? s'informe superbement Victor en s'emparant d'un flambeau.

— Pourquoi donc à la caisse? répondent les clients de Maurice d'un ton étonné qui semble dire : « Est-ce qu'il a été jamais question de retirer nos fonds? Pourquoi donc passer à lataisse?

— Non? je croyais, reprit Victor.

Puisqu'il if y a pins rien à Paris, nous ne courons plus au-

x* Ranger. Laissons nos écus ici, et allons rassurer nos femmes; est grand temps.

T^es paysans rallièrent leurs chapeaux et leurs bâtons, et cou- Lrent toucher la main à Maurice. Ils partirent. On entendit cnlôt leurs chants dans la forêt. Ils quittaient Chantilly beau- >up plus joyeux qu'ils n'y étaient venus.

Une fois seuls avec Maurice, Victor et Léonide eurent sur lui l supériorité du bonheur qu'ils lui avaient tous deux apporté. 11 xt étourdi du contentement de se savoir riche, de la joie d'avoir ra/versé en quelques heures sans mourir une banqueroute et ne révolution, et d'apprendre ces deux foudroyantes victoires axis un lieu encore retentissant des outrages dont il avait été illonné de la tête aux pieds, dans un espace ému encore des vins Lébouchés, des lumières ardentes et de ces haleines qui avaient -épandu des feux et des flammes ; la sueur inondait ses membres. Pourtant il tremblait.

— Tout est donc fini à Paris?

— Fini, beau-frère. La mitraille a balayé les républicains; mais la crise a été affreuse. A une heure, à la Bourse, on croyait que le gouvernement ne tiendrait pas. — Déroute générale. Le crédit public mort : on vendait, on vendait. J'achetais des deux mains, tant que je pouvais. Le canon tonnait, et le sang coulait : j'achetais. La Morgue était trop petite pour les cadavres : on assurait que les Tuileries étaient assiégées : j'achetais sans relâche. A trois heures, je n'achetais plus. La monarchie avait triomphé; je vendais sur le perron de Tortoni. Mon audace a été prophétique ; la ruine de tous a été mon salut. J'ai cru à l'étoile de la France; moi et le gouvernement nous avons été sauvés.

— Ceci n'est donc point un rêve ; mais alors, dit Maurice, à qui la réflexion venait, où sont tous nos amis, ceux qui, ce masin, m'ont vu dans leurs rangs, animé de leur espoir, armé pour leur cause?... Morts, sans doute! morts ! Quel douloureux bonheur que le mien!

— Je te conseille de faire le difficile; s'ils vivaient, où seraistu? D'ailleurs, il est encore possible que tes amis n'aient pas été tués. Par exemple, il en est un dont le compte est en règle à cette heure : j'ai lu son nom parmi la liste des morts. Attends... tu me l'as cité avant mon départ pour Paris, quand je t'ai quitté. Attends... Edouard de Galvaincourt. C'est cela. On

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