OBJET ET MÉTHODE DE CES LEÇONS
Le titre général de nos Cahiers en indique l'objet précis.
Notre intention n'est pas d'examiner la théorie de la connaissance dans tous ses détails, mais plutôt de concentrer notre effort sur le problème fondamental dont la solution prépare, ou même préjuge, celle de la plupart des questions secondaires habituellement traitées en Epistémologie et en Logique.
Ce problème fondamental, nous pourrions le formuler provisoirement en ces termes : La métaphysique, si elle est possible, a nécessairement pour point de départ une affirmation objective absolue : rencontrons-nous, dans nos contenus de conscience, une pareille affirmation, entourée de toutes les garanties réclamées par la critique la plus exigeante ?
En dehors des milieux scolastiques, on ne fera point de difficulté d'admettre que l'affirmation métaphysique doive être critiquement justifiée. Mais peut-être s'exagère-t-on parfois les droits de la critique.
Par contre, chez les philosophes scolastiques, il s'en trouve, aujourd'hui même, qui ne jugent point recevable le problème de la connaissance posé sous une forme aussi radicale.
Oserions-nous dire qu'ils ont à la fois tort et raison ?
D'une part, en effet, leur méfiance provient d'un malentendu sur la véritable nature de la " justification critique " exigée. Mais d'autre part, et au total, ils appuient leur fin de non-recevoir sur un principe dont nous devons reconnaître la justesse. Supposant — à tort — qu'une preuve critique consiste à enfermer d'abord la connaissance dans le cercle des modifications subjectives, pour passer de là, s'il est possible, à la connaissance d'objets en soi, ils font remarquer — avec raison — combien serait illusoire toute inférence d'une pure représentation, forme subjective ou phénomène, à une " chose en soi " extérieure au sujet. Car supposé même que nous découvrions en nous une tendance invincible à projeter, dans l'absolu de l'objet, nos représentations immanentes,
encore cette tendance, par elle seule, ne créerait-elle, au bénéfice de Y " objet en soi ", qu'une " évidence subjective " et aveugle. C'est trop peu pour fonder une affirmation métaphysique. Si donc nos connaissances directes ne vont pas, d'emblée, atteindre Y " objet en soi ", nous demeurons, de droit, confinés à l'intérieur du sujet comme tel, nous sommes emmurés dans le " relatif ", et aucun artifice de démonstration ne nous permettra de " jeter un pont " vers l'extérieur et l'absolu.
Loin de nous, par conséquent, la pensée de rouvrir ici la décevante " quaestio de ponte ", dûment écartée par tous les Manuels de Logique scolastique. Laisser se poser cette question, c'est, assurément, se résigner à ne point la résoudre. Si nous atteignons la vérité métaphysique, ce sera, en dernière analyse, à la lumière d'une évidence objective immédiate.
Mais tout n'est peut-être pas dit par là. Descartes aussi, et Spinoza, et Wolff, admettaient le critérium de l'évidence objective immédiate. Lorsque je connais une chose, déclarait Spinoza, je ne la connais pas par le moyen de la connaissance préalable que j'aurais de l'idée de cette chose ; la connaissance objective est une connaissance directe de l'objet.
Et pourtant, Dieu sait si le critérium cartésien de l'évidence, adopté par Spinoza, se confond avec le critérium de l'évidence proposé par la plupart des Scolastiques ! L'évidence des Cartésiens se désagrège sous la critique de Kant ; l'évidence des Scolastiques peut — nous le montrerons — résister à l'épreuve. Il importerait donc, à tout le moins, de définir plus expressément ce que l'on entend par " évidence objective " et par " saisie immédiate de l'objet ".
D'autre part, il ne manque pas de philosophes — relativistes ou phénoménistes, plus ou moins teintés de pragmatisme — qui feront facilement leur deuil de 1' " affirmation objective absolue ", ou du moins qui renonceront, comme Kant, à lui attribuer, dans le règne de la raison spéculative, une autre fonction que celle de coordonner des objets phénoménaux : création d'un " idéal " et non pas, à proprement parler, révélation d'un " objet ". A quoi nous serviraitil de contester devant eux le droit de la Critique philosophique, en brandissant à leurs yeux, comme un épouvantail, leur propre drapeau : l'inanité (spéculative) de l'objet métaphysique ? Mais oui, ils seront agnostiques : ils en conviennent. Notre arme de l'évidence objective s'émousse sur leur épistémologie abstentionniste.
Faudra-t-il donc baisser pavillon devant le relativisme phénoméniste, comme devant une erreur irréfutable en stricte raison ?
A cette demi-défaite, aucun philosophe scolastique ne se résignera. Et tous aussi tomberont d'accord qu'il ne suffit pas, pour écarter radicalement l'agnosticisme phénoméniste, de le mettre en conflit avec la tendance instinctive, avec la " nécessité pratique ", qui nous forcerait à émettre des affirmations absolues. On ne surmonte vraiment une erreur qu'en y faisant éclater la contradiction ; -disons, en d'autres termes, que l'affirmation métaphysique, pour s'opposer victorieusement au relativisme, doit revêtir une nécessité " théorique ", et non pas seulement une nécessité " morale " ou " pratique ".
Or, entreprendre de montrer cette nécessité, c'est-à-dire de montrer qu'au regard de l'affirmation absolue de l'objet, le refus ou l'abstention impliquent contradiction logique, n'est-ce point déjà accepter le problème critique dans toute son acuité ?
Nous le croyons, et nous ne voyons pas comment le philosophe scolastique lui-même pourrait — sauf à s'enfermer dans la tour d'ivoire d'un étroit dogmatisme — échapper à cette tâche subtile. Les deux questions suivantes ont donc quelque intérêt pour lui, non moins que pour les philosophes d'autres écoles :
1. Etant donné que l'affirmation absolue de l'objet, c'est à dire l'affirmation métaphysique, traduit une attitude naturelle de l'esprit humain, comment des philosophes en arrivèrent-ils à réclamer une justification critique de cette affirmation primitive ? En d'autres termes, comment le problème critique de la connaissance put-il naître ?
2. Dans quelle mesure une pareille justification est-elle possible ? En d'autres termes, le problème critique de la connaissance est-il susceptible d'une solution ?
Nous nous efforcerons de répondre à cette double question.
Le sujet que nous traitons ici fit, pour l'essentiel, la matière d'un cours professé par nous durant la première année de la grande guerre (1914-1915). Invité à publier nos Leçons, nous n'avons pas voulu les dépouiller complètement de leur appareil scolaire. En particulier, la méthode d'exposé à laquelle nous nous sommes astreint dans le présent Essai, rappelle une préoccupation pédagogique qui inspira le plan de nos Leçons orales.
Qu'on nous permette de nous en expliquer d'un mot — et de nous en excuser, s'il y a lieu.
Absolument parlant, nous eussions trouvé moins long, et, à beaucoup d'égards, moins onéreux, d'écrire directement un Traité systématique d'épistémologie. On en recueillerait sans peine les principaux traits dans nos volumes. Mais nous avons craint qu'un exposé strictement scientifique, posant d'emblée les questions dans toute leur rigueur subtile, ne déconcertât certains groupes de lecteurs auxquels nous nous adressions de préférence. Peut-être valaitil mieux combiner patiemment l'histoire progressive des problèmes, avec leur solution théorique de plus en plus complète. Nous avons éprouvé, dans notre enseignement, l'avantage de cette méthode : en traversant une à une les grandes étapes de la spéculation philosophique, l'esprit est amené, sans secousse, moyennant un minimum d'efforts, à saisir avec justesse, non seulement les moments successifs, de plus en plus complexes, de cette pensée évoluante, mais les éléments définitifs qu'elle recèle. Du reste, toute manière de procéder a ses inconvénients : celle que nous adoptons présentera, à côté d'avantages incontestables, l'inconvénient de ralentir notre allure.
Il va sans dire que nous choisirons avec une exactitude scrupuleuse les données historiques dont nous ferons usage. Toutefois nous dépasserions notre but en prétendant retracer, dans leur enchevêtrement, toutes les phases chronologiques du problème de la connaissance. Nous ne faisons pas œuvre d'historien. Une histoire intégrale et exhaustive — à supposer même que nous ayons la compétence pour l'écrire — présenterait trop de sinuosités pour servir utilement d'illustration à notre démonstration théorique : car le mouvement concret des idées, s'il obéit pour l'ensemble à l'entraînement régulier de quelques courants principaux, s'échappe toujours, à côté, en détours et en recommencements.
Aussi emprunterons-nous seulement à l'histoire progressive des idées philosophiques les phases essentielles, qui s'expriment dans l'œuvre des penseurs les plus éminents. Elles nous présenteront, selon un enchaînement à la fois logique et historique, une série vraiment typique d'attitudes en face du problème fondamental de l'épistémologie. Par souci d'objectivité, pour éviter les surprises d'un raccourci exagéré, nous consacrerons à chacune de ces attitudes-types une manière de courte monographie. La succession même des monographies, sommairement reliées entre elles, introduira petit à petit au cœur du problème de la connaissance, et, du
coup, par élimination des solutions inconsistantes ou incomplètes, suggérera l'unique solution possible : celle que nous développerons longuement dans les derniers fascicules de cet ouvrage.
Nous nous sommes fait un devoir de relire, en vue de ce travail, toutes les œuvres que nous analysons, de manière à écrire chaque étude partielle sous l'impression immédiate des textes originaux y afférents. Et nous nous efforçâmes aussi, dans nos exposés, de ne point dépasser — sauf par de rares repères jetés çà et là — le moment d'évolution propre à chaque système.
Un dernier mot sur la bibliographie de notre sujet. Elle est immense : à tel point qu'il serait insensé, dans un ouvrage comme celui-ci, de prétendre mentionner tous les livres et mémoires qui ont pu influencer notre pensée depuis le début, déjà lointain, de nos études philosophiques. Reconnaissant en gros notre dette, nous nous permettons de renvoyer, pour la liste de nos créanciers, aux bibliographies générales bien connues, par exemple aux indications copieuses (encore qu'incomplètes) des dernières éditions de YHistoire de la Philosophie de Ueberweg-Heinze (Grundriss der Geschichte der Philosophie. Berlin. F Bd. Das Altertum. 11e éd. 1920. — IF Bd. Patristische und scholastische Zeit. 10^ éd. 1915. — IIF Bd. Die Neuzeit, bis zatn Ende des 18ert Jahrh. Ile éd. 1914. — IV Bd. Das 19e jarhrhundert und die Gegmwart. 11e éd. 1916). Du reste, dans la préparation immédiate de nos Leçons, nous nous sommes servi exclusivement du texte même des œuvres philosophiques étudiées.
Puisqu'il convient d'adopter un système cohérent de bibliographie, nous ne citerons, en principe, que des œuvres originales de philosophes. Et nous omettrons délibérément toute autre référence, sauf le cas exceptionnel où quelque raison très particulière, ou bien un souci d'honnêteté littéraire, commanderaient de nous départir de cette règle. Nous devrons, en conséquence, renoncer au plaisir de louer maints travaux excellents, qu'on pourrait légitimement s'attendre à voir signaler au bas de nos pages ; mais si nous étions entré dans cette voie, comment, sans illogisme, nous dispenser de citer une multitude d'autres travaux ayant les mêmes titres bibliographiques ? On comprendra que nous ayons reculé devant cet encombrement nouveau de nos volumes déjà trop touffus.
Louvain, 8 décembre, 1917 (1).
(1) Des circonstances indépendantes de notre volonté nous ont empêché, jusqu'à ce jour (1922), de mettre la dernière main à la préparation de ce travail, totalement écrit, en première rédaction, dès 1917.