MADAME DE SE VIGNE
Marie de Rabutin-Chantal , marquise deSévigné, naquit le 5 février 1627. Privée de mère dans un âge fort tendre , elle fut placée sous la tutelle de l'abbé de Coulanges , son oncle maternel : c'est lui
qu'elle appelle le bien bon dans ses lettres. Plus d'agrément que de régularité , une physionomie vive et spirituelle , à la fois gaie et sensible, l'éclat d'une fraîcheur éblouissante , de beaux cheveux blonds , une taille élégante , tel est l'ensemble que nous offrent ses portraits. Veuve dans la fleur de sa jeunesse , madame de Sévigné éloigna jusqu'à l'idée d'un nouveau lien. L'éducation , l'établissement de son fils et sa fille , l'occupèrent uniquement. Après avoir réparé le désordre de sa fortune, causé par les folles dépenses de son mari , elle reparut dans le monde en 1 654- Elle fut l'ornement de l'hôtel de Rambouillet, dont les décisions ultra romanesques ne purent altérer son heureux génie , docile aux seules inspirations de la nature : chose d'autant plus remarquable , que la littérature française n'offrait encore à une juste admiration que les vers de Malherbe et les pièces de Corneille. Quoique son style, d'une rare facilité, ne porte jamais l'en»-
preinte du travail, il est évident qu'elle a dû, par un exercice habituel, lui donner une souplesse toujours plus étonnante; mais il n'est pas moins certain que, dès les premières pages du recueil , ce style original enchante; et, par un laisser-aller délicieux, fait le désespoir de ceux qui voudraient l'imiter. Pour s'en convaincre , on peut lire la lettre du i5 mars 1647, sur la naissance de son fils. Elle terminait alors sa vingtième année. Comme ses phrases sont jetées avec aisance! Comme elle plaisante joliment Bussy, qui 11'avait pas encore de garçon. Pour nous servir de son langage aux figures hardies et si naturelles en même temps, si ne voit-on pas trotter sa plume ? cette plume légère n'a-t-elle pas déjà la bride sur le cou?
La dissimulation était si peu dans son caractère, que son amie madame de la Fayette lui reprochait de laissser voir quelquefois dans son cœur ce qjie la prudence obligerait de cacher.
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Son dernier voyage en Provence fut entrepris le 10 mai 1694. L'année suivante, elle vit la noce du marquis de Gri- ;;nan son petit-fils et la célébration du mariage de cette charmante Pauline (madame de Simiane), sa petite-fille, dont l'esprit rappelait le sien. La satisfaction qu'elle ressentit de ces deux mariages ne fut pas sans mélange. A cette même époque l'état de langueur de madame de Grignan lui causait de vives inquiétudes.
Lorsqu'elle commençait à trouver dans une guérison à peu près assurée le prix de ses veilles, elle tomba malade ellemême , au* mois d'avril 1696. Dix jours après, elle n'était plus. Elle avait près de soixante-dix ans.
On a dit que le crâne de madame Sévigné avait été soumis à l'inspection du docteur Gall , qui en avait jugé défavorablement les protubérances sous le double rapport de l'intelligence et de la sensibilité. On doit croire que la sagacité du mé-
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decin s'est exercée sur une tête qui n'éfaii pas celle de l'illustre Sévigné.
On s'étonne de lire dans le Lycée de La Harpe : « Madame de Sévigné a dit que Racine passera comme le café. » Ce rapprochement bizarre et ridicule n'existe dans aucune de ses lettres ; et néanmoins tous les jours on s'en prévaut contre elle. Voltaire, le premier, trouva plaisant de hasarder ce mot , comme venant de madame de Sévigné. « Madame de Sévigné , dit-il , la première personne de son siècle pour le style épistolaire , et surtout pour conter des bagatelles avec grâce , croit toujours que Racine n'ira pas loin. Elle en jugeait comme du café, dont elle dit qu'on se désabusera bientôt. » Sur la fin de sa vie , non content d'avoir fait ce rapprochement, il l'attribuait à madame de Sévigné elle-même, dans les termes les plus formelles. « Nous avons, disait-il, été indignés contre madame de Sévigné, qui écrivait si bien et jugeait si mal ; nous
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sommes révoltés de cet esprit misérable de parti , de cette aveugle prévention qui lui fait dire que la mode d'aimer Racine passera comme la mode du café. »
Nous terminerons ce peu de pages sur madame de Sévigné par le témoignage du duc de Saint-Simon , écrivain qui n'est certainement ni louangeur ni impartial.
Ce témoignage semble devoir obtenir d'autant plus de confiance , que Saint-Simon entrait à peine dans le monde à l'époque de la mort de madame de Sévigné. Dégagé de toute prévention particulière, il se borne , suivant toute apparence , à recueillir l'opinion établie , dans la société , par les personnes qui avaient connu cette femme , dont le commerce n'était pas moins attachant que le style. Voici comment il s'exprime : « Dans ce même temps mourut madame de Sévigné, si aimable, de si excellente compagnie , à Grignan , chez sa fille , qui était son idole , et qui ne le méritait que médiocrement. Cette dame, VI. 21
par son aisance , ses grâces naturelles , la douceur de son esprit, en donnait , par sa conversation, à qui non avait pas extrêmement ; bonne d'ailleurs, elle savait beaucoup sans le faire paraître. »
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