DANS LES INDES
L'Inde , comme la Grèce , eut un mont Leucade. Sapho voulut périr pour avoir trop aimé; la piété filiale fut près de causer aux Indes un semblable sacrifice. Une femme devint deux fois veuve , sans avoir eusd'enfants. Dans sa jeunesse, sa mère l'avait vouée à l'un des dieux du pays; mais elle n'eut pas le courage de laisser immoler sa fille. Celle-ci, se trouvant seule sur la terre, conçut une profonde tristesse; elle crut que la divinité exigeait l'accomplissement du vœu de sa mère. Elle se rendit vi. 7
y 4 LES FEMMES,
au rocher de Bhowance , destiné aux mêmes sacrifices que le mont Leucade. II est situé à une lieue et demie sud-ouest de Puclimarée ; sa hauteur est de soixante-dix pieds, et il est coupé à pic.
Le colonel Adams , apprenant qu'une femme avait conçu le dessein de se précipiter du haut rocher, ordonna à un hurkaru , nommé Ram-Sing , de faire tous ses efforts pour ramener cette infortunée à des idées plus raisonnables. Le lieutenant, M. Naughten, que la curiosité avait engagé à accompagner l'Indien , raconte ainsi la manière dont la scène se passa : o Au moment de leur arrivée , la victime était assise sur le rocher , attendant le brame qui devait présider à la cérémonie. Elle était de la caste Rajpout , et paraissait avoir trente ans. Elle n'avait pris aucun spiritueux , aucune drogue soporifique, pour exalter ou pour assoupir ses facultés ; elle jouissait d'une parfaite liberté d'esprit. Elle tenait dans la main droite
une noix de coco , et de la gauche un couteau et un petit miroir dans lequel elle se regardait continuellement , excepté quand elle levait les yeux vers le eiel en s'écriant : « Deo Bhurjee. » Il était évident qu'aucune influence étrangère n'avait eu part à sa résolution.
Quand Ram-Sing voulut la détourner de son dessein, elle parut très blessée, .et lui dit que ses remontrances étaient inutiles et inconvenantes. Il n'en insista pas moins j et ce qu'il y a de remarquable, c'est que les compatriotes de la veuve se joignirent à lui ; ils déclarèrent même qu'ils avaient déjà usé de tout leur ascendant pour arrêter l'accomplissement de ce funeste vœu. L'un d'eux, brame fort âgé, seconda Ram-Sing avec tant d'éloquence qu'elle lui jeta sa noix de coco à la tête; et elle y mit tant de force , qu'elle l'aurait grièvement blessé si le coup avait porté. Ram la supplia pendant trois heures; mais elle fut inflexible. Elle était si
peu disposée à écouter ses avis, qu'elle se tourna plusieurs fois vers les musiciens, leur ordonnant de jouer pour couvrir la voix de son compatriote. Le lieutenant, M. Naughten, désespérant de cette pauvre insensée, retourna au camp, laissant Ram-Sing auprès d'elle. Quelques heures après, ses domestiques vinrent lui dire que Ram-Sing avait réussi , et ramenait la femme dans le camp. En montant sur le fatal rocher, elle avait perdu connaissance , épuisée de corps et d'esprit, elle resta près de deux heures dans cet état d'insensibilité. En revenant à elle, elle versa des larmes amères. On profita de ce moment favorable pour la presser d'abandonner sa triste résolution ; et ce qui parut produire le plus d'effet sur elle fut l'assurance que lui donna le prêtre indien du pardon du Dieu auquel elle avait été vouée. Après son arrivée dans le camp, le colonel Adams l'envoya à Hurdah : il pourvut aux frais de son voyage , et lui donna une lettre
pour le soubadar de la province ; il recommandait à ce gouverneur de veiller à ce que la veuve n'éprouvât aucun mauvais traitement de la part des Indiens pour avoir abandonné sa résolution.