LAURE
Le dimanche des rameaux, Pétrarque vit pendant les matines, dans l'église du monastère de Saint-Clair d'Avignon , une jeune dame dont les charmes firent sur lui l'impression la plus vive.
Elle portait une robe verte parsemée de violettes brodées; sa parure pleine de goût prévenait d'abord en sa faveur. Il y avait quelque chose d'affectueux dans ses regards, d'aimable et de gracieux dans sa beauté : en la voyant si charmante , on sentait qu'elle pouvait donner le bonheur ; en contemplant l'expression de pureté qui embellissait son visage , on croyait à la vertu.
Cette dame, à laquelle Pétrarque consacra sa vie et son génie poétique , était la
fille d'Audibert. Sa famille occupait un rang distingué à Noves , ville de Provence à deux lieues d'Avignon. Laure avait une maison dans cette ville , où elle passait une partie de l'année. Son père lui avait laissé par testament une dot considérable qu'elle devait recevoir le jour de son mariage : sa mère lui fit épouser Hugues de Sades , dont la famille était originaire d'Avignon. Pétrarque ne la vit qu'après son mariage : de là l'extrême sévérité qu'elle lui montra. Tant que Pétrarque sut cacher la passion que Laure lui avait inspirée , il avoue qu'elle le traita avec bonté. Mais aussitôt qu'il en eut fait l'aveu , elle lui opposa une invincible rigueur. Le rencontrait-elle dans un lieu public , elle baissait son voile , ou se retirait sur-le-champ. Pétrarque crut que l'absence lui rendrait la tranquillité qu'il avait perdue : il entreprit on long voyage ; mais , à peine était-il sorti d'Avignon , qu'il se repentit de sa détermination ; il fut près de revenir sur ses pas .
LES FEMMES. ç5
L'image de Laure était toujours présente à
sa pensée. A son retour, il lui fallait traverser la forêt des Ardemies. La guerre qui se luisait alors entre le duc de Brabant et le comte de Flandre rendait la route dangereuse. Pétrarque ne prit aucune précaution : sevd , sans armes , il traversa les bois sombres dont ces contrées sont couvertes. « Laure , nous dit-il , était toujours devant moi , iFme semblait que le zéphyr m'apportait ses paroles, et le Rhône me parut plus beau parce qu'il baignait les murs d'Avignon. » Il espérait que l'absence aurait diminué la rigueur de Laure : il se trompait. Aussi se plaint-il amèrement de la perte de ses espérances , et comparet-il celle qu'il aime à une neige sur laquelle le soleil n'a jamais lui.
Malheureux , désespéré , Pétrarque quitta un lieu de souffrance , et fut se réfugier dans les cavernes du Vaucluse. «C'est dans la solitude, nous dit-il , c'est dans les lieux les plus déserts, que Laure apparaît le plus
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vivement à mon imagination. » La violence de sa passion nuisit à sa santé ; il craignit de mourir dans des sentiments que condamnait la religion : il chercha auprès de Denis de Robertis, moine d'Italie, la force qu'il n'avait pas. Ce saint homme dit à son pénitent tout ce que la sagesse et la piété purent lui inspirer de doux et de consolant. Mais un regard de Laure eut bientôt dissipé tout l'effet qu'avait pu produire l'éloquence de l'ermite. Un jour que Pétrarque rencontra celle qu'il aimait, elle eut en le voyant une douce émotion. Une faveur si peu attendue rendit le bonheur à Pétrarque. Comme autrefois , il la suivit dans toutes les assemblées. Il voulut lui Darler de ses sentiments , mais la dignité de Laure lui ferma la bouche. Toutes les fois qu'il cherchait à rompre un silence respectueux , elle lui montrait une sévérité austère ; et puis quand elle le voyait livré au désespoir , un mot , uiï geste suffisait pour relever cette âme abattue.
Le 6 avril i54# , Pétrarque , se trouva ni à Vérone , crut voir Laure dans un songe. « Elle me parla long-temps , dit le poète , elle m'annonça qu'elle n'existait plus. Je lui demandai si elle m'avait aimé. — -Vous avez toujours possédé mon cœur , me ditelle, vous le posséderez toujours. — Alors je ne me plains pas d'avoir tant souffert, répondit Pétrarque. »
Laure était morte de la peste qui, à cette époque , fit des ravages affreux dans la ville d'Avignon : Pétrarque en reçut la nouvelle le 9 mai 1548. Dès lors la vie ne fut pour lui qu'une suite de jours tristes et douloureux • il n'eut qu'une espérance , celle d'être réuni dans un monde meilleur à celle qu'il avait tant aimée.