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IVous ne croyons pas trop nous avancer en affirmant qu'un des savants professeurs de la Faculté de droit de Caen, M. Daniel Danjon, possède un des plus beaux pastels de de La Tour, le portrait original de d'Alernhert, peint en 1753.
Commençons par constater ceci, qui est un point important: c'est que M. D. Danjon est le petit-fils de Harou-Romain, l'architecte de la préfecture du Calvados et de la maison centrale de Beaulieu'.
Or, c'est dans la succession de Harou-Romain, son grand-père maternel, que W. Danjon a recueilli ce portrait de d'Alembert^.
Mais comment ce portrait de d'Alembert est-il venu entre les mains de Harou-Romain? De la façon la plus simple. La veuve de Condorcet, qui était très liée avec la famille Harou-Romain, et qui fut la marraine de la mère de M. D. Danjon, avait donné à Harou- Romain « un portrait en pastel de d'Alembert » . Ceci ne peut faire aucun doute. Voici, en effet, ce qu'on lit dans un fragment de lettre, signée Harou-Romain, fragment que M. D. Danjon conserve avec le plus grand soin, on le comprend sans peine, et que, du reste, il a fait photographier : « Il y a dans mon bureau quelques bosses en plâtre, c'est-à-dire des têtes d'après l'antique, à Mme de Condorcet; elle m'a donné dans le temps un petit tableau qui est dans notre salon : c'est un paysage au-dessus du sopha..., elle me donna
' A un kilomètre de Caen.
^ Voir la pianclie ci-dessus.
encore un fortrait en pastel de d'Alemhert. Je le dis ces choses pour (la) gouierne, et répondre en cas de réclamation (si Ton) avait oul)lié ce qui s'est passé'. »
11 est donc incontestable que le portrait de d'Alembert possédé par M. D. Danjon a été donné à son grand-père, M. Harou-Romain, par Mme de Condorcet.
Or -nous savons par Condorcet lui-même que d'Alembert, en mourant, Tinslitua son légataire universel : « Il (d'Alembert), écrivait Condorcet au roi de Prusse, à la date du 22 décembre 1783, il a bien voulu me choisir pour héritier^. ^)
Nous ne possédons pas le testament autographe de d'Alembert. « Son testament, déposé chez M^ Hameau, notaire à Paris, par acte du 29 octobre 1783 (jour de la mort de d'Alemberl), a disparu de l'étude; mais dans le procès-verbal des scellés apposés au château (sic) (!u Louvre, après le décès de d'AIembert, on lit ce qui suit : « En exécution de la susdite ordonnance, avons procédé à l'apposition des scellés, et à la description sommaire des meubles et effets en évidence. Dans l'appartement où est décédé ledit sieur d'Alembert, \e portrait du dcffunt sieur d* Alenihert dans son cadre doré^ .y>
C'est évidemment ce portrait de d'Alembert, légué par d'Alembert lui-même, avec tous ses autres meubles, à son ami Condorcet, que Mme de Condorcet a donné à M. Harou-Romain.
Reste à prouver que ce portrait de d'Alembert, légué à Condorcet, est bien l'œuvre du grand pastelliste de La Tour.
Consultons d'abord la Correspondance de Grimm, à la date du 15 septembre 1753* : « Le jour de Saint-Louis, l'Académie royale de peinture et de sculpture fit l'ouverture de son salon, dans lequel elle exposa les différents ouvrages faits dans le cours de Vannée.,, Nous arrivons aux portraits de M. La Tour : il en a exposé dixhuit. Ce grand peintre a poussé l'art de ses portraits si loin qu'il ne lui sullit pas de peindre parfaitement les ressemblances, il sait encore animer ses portraits et leur donner une vie qu'on n'a jamais
' Cche letire porte la date du 30 mai 1819. 2 OEuvres de Condorcet, édit. Arago, t. I, p. 300, 302. 2 Cil. Hkxrv, ORuvres- inédites de d'Alembert, Appendice II. (Archives nationales, Section judiciaire V^94, première pièce. ^ Kdit. Tonrnrux, t. II, p. 281-284.
connue avant lui. Il y a un grand nomhre de poilrails de gens illustres, entre autres celui de M. Duclos, de J\I. de la Chaussée, de M. l'abbé Xollet, de M. de Sylvestre, de M. le marquis de Voyer, de M. le marquis de Montalembert, de AI. de la Condamine, de M. Rousseau, citoyen de Genève. Le portrait de M. d'Alemhert est surprenant, M. Marmontel a fait ces vers pour lui :
A ce front riant dirait-on
Que c'est là Tacite ou Xevvlon? »
Si mauvais que soit ce distique de l'auteur de Bélisaire, il est précieux pour nous, puisqu'il indique bien nettement l'air enjoué que le peintre a donné à son modèle, et qu'on retrouve dans le portrait possédé par M. D. Danjon.
Lorsque je vis ce portrait de d\Alembert pour la première fois (c'était il y a déjà six ou sept ans), j'engageai M. D. Danjon à écrire soit à \ ersailles, soit à Saint-Quentin. AI. Danjon suivit mon conseil et écrivit à AI. Cli. Gosselin, diiecteur du Alusée de Versailles, et à AI. Th. Eck, conservateur des Alusées de Saint-Quentin, et notamment du Musée dit Musée Lecuyer, où l'on peut admirer quatre-vingt-sept pastels de de La Tour.
Le Alusée de Versailles possède, comme on sait, la collection des portraits de l'ancienne Académie française, collection qui fut donnée à ce musée par l'Académie, en 1839. D'après AI. Ch. Gosselin, à qui AI. Danjon avait envoyé une photographie de son pastel et qui, à son tour, a renvoyé à AI. Danjon un dessin au crayon du portrait à V huile de d'Alembert qu'on peut voir au Alusée de Versailles, ce portrait à Vkuile serait la copie du pastel de de La Tour : « On lit, dit AL Gosselin', dans les Registres de VAcadémie^ à la date du 1" octobre 1685 : « L'abbé Dangeau, qui «est en charge de directeur, propose que chaque académicien donne tt à la compagnie le portrait de son prédécesseur. » « D'Alembert, coniinue M. Gosselin, élant mort à soixante-six ans, son successeur^ n'a pas cherché un portrait peint à la fin de sa vie, mais a lait copier Timage de son prédécesseur à la force de l'âge, en 1754 (le tableau indique celte date^), quand il avait trente-sept ans.
' Lellrc à AI. Daniel Danjon, du 2V janvier 1890.
- Glioiseul-Goufûer.
^ Il y a ici une légère erreur de date. Le pastel de de La Tour a été peint en 175o.
11 est probable qu'on a copié le portrait que vous possédez : la pose, l'expression l'indiquent. Le chapeau a été supprimé, cela n'a pas d'importance... Vous avez, en somme, Monsieur, une peinture qui, autant qu'on en peut juger par une photographie, est fort remarquable, pleine de vie et de charme; je vous en félicite. «
A son tour, répondant à une première demande de renseignements que lui adressait AI. Danjon, M. Th. Eck écrivait: a Je voudrais pouvoir vous donner des renseignements très explicites et qui vous satisfassent pleinement au sujet de l'intéressant pastel que vous possédez; mais si la genèse de certains portraits de de La Tour ne prête à aucune équivoque, il n'en est pas de même de beaucoup d'autres. Le vôtre. Monsieur, est dans ce cas. (On voit que i\L Th. Eck conserve des doutes : ces doutes ne tarderont pas à s'évanouir.) Il ne m'est malheureusement pas possible de vous apprendre beaucoup au sujet de ce portrait. Towiaîoh, je suppose, d'après le contenu de votre lettre, que vous possédez l'image terminée du savant mathématicien, dont nous avons à Saint-Quentin la " préparation « . Cette « préparation ->•> si remarquable, si vivante, nous fait voir d'Alembert de face, avec une pointe de fine raillerie qui se trahit dans l'ensemble de ses traits. La tête est poudrée et une cravate blanche enserre le cou. Pour tous ses pastels, et avant de les exécuter définitivement, de La Tour avait l'habitude de faire au préalable ce qu'en termes d'art on nomme une « préparation » , ou une « étude ->■> , et ces a études « valent souvent les portraits terminés. î)
Deux ans se passent. Vers le milieu de l'année 1892, M. Danjon envoya à AI. Th. Eck une photographie de son pastel, et à ce portrait il joignit une photographie de la lettre de Harou-Romain dont nous avons cité quelques lignes.
Les doutes que pouvait avoir conservés M. Th. Eck avaient complètement disparu, et le savant conservateur des Alusées de Saint- Quentin s'empressa de répondre à AI. Danjon' : a... Tout d'abord je dois vous remercier de l'aimable surprise que vous me causez, caries renseignements que vous me donnez sur le portrait dont vous êtes l'heureux j)ossesscur sont précieux au possible, et ils
' Lcltrc du 18 juin 1892.
vont, (lès maintenant, figurer dans les archives de notre musée, où se trouve leur véritable place. Lorsque, il y a deux ans, vous m'avez fait Thonneur de m'écrire, j'eusse été bien imprudent alors d'émettre une opinion formelle au sujet de l'image terminée de d'Alembert : il y avait en moi un doute, qui, je le reconnais avec plaisir, n'existe plus, grâce à la photographie que vous avez bien voulu joindre à votre excellente lettre. Quoique l'épreuve ne soit pas suffisamment bien venue, et à l'aide des renseignements positifs que vous me donnez, je n'iiésite pas à reconnaître dans Vœuvre si belle, conçue avec tant d'art, tant de vérité, si parlante, et recelant en elle une telle intensité de vie, Vœuvre originale de notre inimitable portraitiste. Ce qui surtout me fixe à cet égard, ce sont les yeux. Seul de la Tour a su donner la vie à ses œuvres fragiles. Les regarde-l-on avec une attention soutenue, durant un moment, que le portrait semble se détacher du cadre et venir à fo?^^^ suivant l'heureuse expression de M. de Concourt... Votre portrait n'est pas absolument conforme à la (^ préparation » du Musée de Saint-Quentin '.Sur la nôtre, le visage est insensiblement tourné à gauche, et les yeux sont de face; sur le vôtre d'Alembert regarde franchement à sa gauche. C'est là, ce me semble, une question de détail, due au caprice de l'artiste, qui faisait souvent plusieurs « préparations r> avant de commencer le portrait qu'il devait achever. Jusqu'ici notre étude était considérée comme la meilleure reproduction connue des traits de d'Alembert; c'est à ce point que j'ai cru devoir inviter M. Jusserand, alors conseiller de l'ambassade de France à Londres et directeur de la collection- ayant pour titre : Les grands écrivains français, de reproduire pour d'Alembert le pastel du Alusée de Saint-Quentin. •>^ Le 27 juin suivant, M. Th. Eck envoyait à M. Danjon une reproduction photographique de V étude du Musée Lécuyer, accompagnée des lignes suivantes : n Permettez-moi, Monsieur, de vous offrir une épreuve photographique de 1' « étude « de notre musée, laquelle, jusqu'en ces derniers temps, était considérée comme la meilleure image connue de d'Alembert, depuis la disparition du portrait achevé. Ces '« préparations « du pastelliste sont extrême-
' Voir la plancho ci-contre.
- D'Alembert, par M, Joseph Bektravd. Paris. librairie Hachette.
ment curieuses à étudier, car le maître s'y révèle tout entier, avec ses procédés et son inioiilable talent; il y déploie sans effort cette merveilleuse faculté de vie intensive qu'avec quelques coups de crayon, quelques écrasements de poussière faits avec le doigt, deux ou trois accentuations de craie, il savait donnera ses œuvres fragiles, toujours belles et toujours troublantes, malgré un long abandon. «
Après la lecture de cette très intéressante correspondance, il nous semble que « la cause est entendue », comme on dit au Palais. Bien que M. Th. Eck semble ici, encore, comme dans sa lettre du 18 juin, regretter que le Musée de Saint-Quentin ne puisse plus se vanter de posséder « la meilleure image connue de d'Alembert « , il dit assez clairement pour ceux qui savent lire entre les lignes : « C'est vous, monsieur Danjon, qui maintenant possédez la meilleure image de d'Alembert « ; car, à n'en pas douter, vous avez — honneur et bonheur inappréciables — le portrait du grand mathématicien peint par de La Tour en 1753, portrait légué par d'Alembert à son ami Condorcet, et donné plus tard par la veuve de Condorcet à M. Harou-Romain, votre grand-père maternel. »
PARIS. TVPOfiRAriIIK I)K K. l'LOV, NOURRIT KT C'*', 8, RUK GARANCIIiRE. 1705.
a Bibliothèque /ensité d'Ottawa Echéance
The Library University of Ottawa Date Due
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