‹ Le Portugal il y a cent ans; souvenirs d'une ambassadrice. Annotés d'apres les documents d'archives et les mémoiresChapitre 7 sur 7 · JUNOT · texte numérisé non relu

JUNOT

il y a cent ans

Lisbonne et ses collines.

lie nao tem visto Lisboa, nao tem visto causa boa ( i )!

Ces paroles admiratives que l'orgueil inspire toujours à tout Portugais habitant de Lisbonne seront recoivnues véritables par ceux qui auront eu le bonheur de vivre sur les bords enchantés du Tage !...

En effet, rien de plus beau que la vue de Lisbonne en arrivant sur la rivière, soit par Aldea Gallega, ou par Casilha, ou par Montari.

J'ai parcouru l'Europe et, Naples excepté, je n'ai rien vu qui m'ait frappée d'admiration comme cette ville, s'élevant en amphithéâtre au delà de l'immense plaine d'eau fournie par le Tage.

C'est particulièrement en y arrivant par Aldea Gallega que son aspect est le plus majestueusement imposant.

Sur le premier plan du tableau, le Tage, dont la largeur en cet endroit est de plus de deux lieues de France, est couvert de mille vaisseaux dont les mâts pavoises annoncent que toute la marine du monde peut venir demander asile à la rade de Lisbonne. C'est du sein de ce lac, ou

(1) Qui n'a pas vu Lisbonne n'a rien vu de beau.

plutôt de cette mer, que s'élève l'amphithéâtre de collines sur lesquelles Lisbonne est bâtie.

A mesure que la barque s'éloigne de la rive d'Alemtejo, on découvre une nouvelle beauté dans le tableau qu'on a sous les yeux...

La ville s'étend sur les collines qui bordent le fleuve et se montre à vous avec ses dômes, ses couvents, ses palais, ses jardins et ses champs cultivés qui séparent un palais d'un monastère, une place publique d'un cimetière, et lui donnent ainsi de la ressemblance avec une ville d'Orient, et puis se déroulent au loin ces jardins embaumés, ces quintas (i) qui sont autour de Lisbonne comme une riche et suave ceinture.

Sur un plan plus éloigné, les rochers de Cintra forment le fond de ce riche tableau, fantastique de beauté...

Voilà l'ensemble qui s'offre à vous, lorsque, parti d'Aldea Gallega, après avoir traversé l'aride et sablonn>euse province d'Alemtejo, vous vous embarquez sur le Tage dans une escalère (2) conduite par vingt rameurs et que vous avancez rapidement vers la ville merveilleuse sur ce fleuve couvert de vaisseaux de toutes les nations.

Chaque coup de rame découvre une partie de cette riche décoration qui devient de plus en plus visible.

C'est surtout le matin, au lever du soleil, qu'il faut voir dorer par ses rayons, avant qu'ils soient plus brûlants, les nouvelles rues, la belle place du Commerce, l'Arsenal, la Halle aux blés, et Belem avec son parc et sa gothique

(1) La langue portugaise a une foule de mots pour exprimer des jardins. Outre quinta, on appelle aussi quintal les jardins qui sont derrière les maisons qu'on habite. Tout jardin qui a une destination particulière s'appelle jardin, en faisant sonner \'n : par exemple O Jardin botanico. Un potager ouvert, ou seulement entouré de haies vives, s'appelle horta. Les quintas sont souvent très agréables parce qu'on n'y donne rien à l'art. Souvent on ne fait qu'y planter des lauriers au bord d'un simple ruisseau. Cet arbre est svelle et s'élève à la hauteur de vingt à trente pieds. Quelquefois on y ajoute des peupliers ou d'autres arbres semblables. Il est rare de voir des quintas uniquement destinées à l'agrément, mais dans ce cas on suit le nouveau goût français. (Link, Voyage en Portugal depuis 1191 jusqu'en 1199, I, 232-233.)

(2) L'escalère portugaise est une nacelle rapide.

cathédrale, Ajuda et ses jardins d'orangers et de citronniers... tandis que le fleuve plus rapide et plus profond, et resserré entre les montagnes d'Almada, se précipite vers la mer où il se jette entre des collines qui bordent la côte au sud.

Non seulement l'aspect de Lisbonne offre un coup d'œil aussi rare que remarquablement beau, mais une fois dans la ville, l'étrangeté de la direction de ses rues, de ses places, la manière bizarre dont ses défauts eux-mêmes sont présentés à la curiosité de l'étranger, ses beautés qui ne sont celles d'aucune autre ville européenne, tout en fait une cité à part parmi les plus extraordinaires et donne le désir d'y retourner quand une fois on l'a habitée.

La prétention de toutes les villes bâties sur des collines, c'est d'en avoir sept comme Rome.

Lisbonne a fait comme les autres et les Portugais vous soutiennent qu'ils ont sept collines.

Gela pourrait être, car le terrain autour de la ville n'est formé que de monticules. Mais la ville n'en a que trois bien distinctes.

La première montagne commence au pont d'Alcantara qui forme la vraie limite de Lisbonne du côté de l'ouest et se prolonge jusqu'à la rue San Bento.

Cette colline, qui est la plus élevée des trois, est celle aussi qui jouit du meilleur air, et les étrangers, surtout les Anglais qui savent profiter de tous les avantages qu'ils trouvent, ont choisi cette montagne pour leur demeure. C'est là leur quartier et celui de toute la factorerie, comme on appelle la réunion de tout ce qui fait le Commerce et se met sous la protection spéciale du gouvernement. Ils lui ont domné le nom de Biienos-A^res.

Au couchant, il y a peu de maisons, mais à l'est elle en est couverte de sa base à sa cime : on voit un couvent magnifique appelé Couvento-Nuevo. C'est là qu'est la Galzada de Estrella, rue tellement à pic que, dans l'hiver, à l'époque des pluies, on y a vu des calesines emportées par la violence des eaux vers la rivière.

Depuis le tremblement de terre de 1755, on a bâti sur

cette colline plus que dans le reste de la ville, parce qu'on s'est aperçu que les accidents avaient été moins nombreux sur les points élevés.

Au reste, les rues sont irrégulières, mal pavées : quelquefois pas du tout.

D'immenses jardins, des terrains en friche séparent les maisons et lui donnent l'air d'une ville d'Orient, avec cette terre brûlée du soleil et ces maisons d'un blanc éblouissant, chose que les Portugais prétendent nécessaire pour empêcher l'action dévorante du soleil.

Cette blancheur éblouissante des maisons, surtout dans la campagne, est encore fort utile en Portugal et dans le midi de l'Espagne, pour permettre de voir et de détruire les insectes et les reptiles venimeux, comme les scorpions et les mille-pieds. Ces derniers sont très dangereux. J'en ai trouvé un dans le berceau de ma fille, qui avait au moins cinq pouces de longueur.

Le couvent que la reine douairière (la mère de Joao VI) a fait construire sur la colline de San Bento est une des plus belles merveilles de genre ql^on puisse admirer en Portugal et en Espagne, où cependant les couvents et les églises ne manquent pas. On l'appelle Convento-Nuovo ou bien o Coraçàon de Jesii.

L'église est jolie.

Elle est construite avec une pierre calcaire très blanche et facile à polir qui lui donne un aspect bien soigné.

L'architecte l'a gâtée en la chargeant d'ornements comme Saint- Pierre de Rome, mais du moins à Saint- Pierre la majesté de la pensée fait pardonner des fautes de goût à un homme d'un tel génie, et partant à son œuvre; mais ici, en voyant cette profusion de marbres de couleur, de bronze, de reliques, de tableaux, renfermés dans un si petit espace, les défauts sont plus choquants que dans Saint- Pierre, où l'immensité du vaisseau en sauve l'inconvénient.

Ce couvent était très richement doté par la reine avant sa folie; depuis l'aliénation de sa raison, elle avait toujours conservé pour lui un profond attachement et le grand

inquisiteur, qui tirait parti de tout, profitait de ses moments lucides pour lui faire faire au nom du Convento- Nuovo quelque abandon ou quelque fondation.

Assez près de ce couvent est un lieu où j'allais souvent me promener : c'est le cimetière des protestants.

Rien n'y rappelle la mort par des impressions pénibles : des fleurs sur des tombes seulement indiquées par une pierre tumulaire que des touffes d'herbe cachent souvent ou bien une colonne de marbre ou un vase de forme antique.

Le cimetière est planté de cyprès et de siliquastres. L'assemblage de ces deux arbres, qui tirent leur origine de l'Orient, est assez usité dans le midi de l'Europe. Je lui trouve le mérite très rare d'être exactement ce qu'il faut pour l'objet auquel on le destine. Il inspire le recueillement et la tristesse, mais cette tristesse rêveuse et douce qui convient aux tombeaux.

Dans ce cimetière repose la cendre d'un grand homme littéraire de l'Angleterre. Fielding mourut à Lisbonne et y fut enterré selon sa volonté (i). Fielding est un de ces

(1) Henry Fielding (1707-1754), auteur dramatique et romancier dont l'œuvre la plus célèbre est l'Histoire de Tom Jones (1749). Sur la fin de sa vie, sa santé ruinée l'obligea à se rendre à Lisbonne où il espérait obtenir d'un climat plus tempéré un soulagement à ses maux; mais il était si gravement atteint dans les sources de la vie, qu'il mourut après un séjour de deux mois (23 juillet-8 octobre). En 1786, le consul de France, Saint-Marc de Meyronnet, lui érigea un petit monument commémoratif, non au cimetière anglais, mais dans le cloître des Cordeliers, avec cette inscription, qui déplut fort aux Anglais et particulièrement à Murphy :

Sous ces cyprès touffus, parmi ces os muets, Tu cherches de Fielding les restes mémorables. De la mort et du temps déplore les effets Ou déteste plutôt l'oubli de ses semblables. Ils élèvent partout des marbres fastueux. Un bloc reconnaissant ici manque à tes vœux Et ton pas incertain craint de fouler la cendn> Sur laquelle tes pleurs cherchent à se répandre. Vieillard qui détruis tout dans un profond silence. Ne dissous point ce marbre à Fielding consacré! Qu'aux siècles à venir il arrive sacré. Pour l'honneur de mon nom et celui de la France !

(J. Murphy, Voyage en Portugal, traduction Lallemant, 193,)

hommes dont la terre qui les a vu naître est toujours fière. Il peut exister un parallèle entre lui et Richardson. La comparaison peut être débattue. Tom Jones est une de ces œuvres que les hommes produisent de loin en loin comme pour marquer les progrès de rintelligence.

Dans cette partie de Lisbonne où la température est encore plus égale que dans le bas de la ville, on voit le dattier qui porte sa couronne et ses régimes de dattes au-dessus du faîte des maisons et complète ainsi l'élégance qui se place d'elle-mêm^' dans toute cette décoration de la nature, dans cette terre aimée du ciel.

A quelque distance du cimetière, on sort de la ville et on se trouve dans une plaine riante et magnifique de végétation, comme tous les environs de Lisbonne.

Cette plaine est fameuse dans l'histoire portugaise : c'est le Caznpo de Ourique.

Sa légende est connue de tous les paysans qui travaillent à la vigne dans ce même champ, et la célèbre bataille nous fut expliquée par un homme tout à fait paysan, un jou^^ où je me trouvais à Campo de Ourique pour voir ce lieu fameux en Espagne et en Portugal par les souvenirs qu'il retrace.

Henri Fielding.

Portrait dessiné et gravé par Hopwood.

(liibliothèque Nationale. Estampes.)

3o LE PORTUGAL IL Y A CENT ANS

J'étais avec M. de Rayneval (i) qui, ainsi que moi, fut frappé de cette circonstance. Cependant cela n'est pas rare.

La seconde colline n'est que la continuation de la première et n'en est séparée que par une première vallée.

Elle se prolonge depuis la rue San Bento jusqu'au vallon où se trouvent les trois rues nouvelles construites par le grand Pombal après la catastrophe de lySS.

Ces rues sont d'une grande beauté et seraient encore plus belles si elles étaient plus larges.

Mais ici la ville est fangeuse et indigne du nom de cité.

Des rues étroites, tortueuses, habitées par tout le rebut de la population du port, tiennent immédiatement à cette magnifique partie de Lisbonne que Pombal fit reconstruire après le tremblement de terre pour prouver à l'indolence des Portugais qu'il était possible de rebâtir leur ville...

Des maisons, construites d'après un système plus moderne, se voient, en effet, dans cette partie de la ville où le fléau étendit ses ravages avec le plus de fureur. Mais une particularité étrange, c'est qu'en 1806, cinquante ans après

(1) François-Maximilien-Gérard, comte de Rayneval (1778-1836), fils d'un diplomate estimé, entra dans la carrière après le 18 brumaire comme attaché à la mission de Bourg-oing, à Copenhague. Après Lisbonne, il fut, de 1807 à 1812, premier secrétaire à Pétersbourg. Il fut mêlé aux négociations de Chàtillon en 1814. Au retour des Bourbons, il avait trente-quatre ans, et quand le duc de La Châtre fut nommé ambassadeur à Londres, il l'accompagna avec le double titre de premier secrétaire d'ambassade et de consul général. Le duc de Richelieu, lors de la seconde Restauration, l'appela au ministère des Affaires étrangères avec le titre de directeur des Chancelleries, transformé en 1820, sous le ministère Pasquier, en sous-secrétariat d'Etat. En 1821, Rayneval fut envoyé à Berlin comme envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire. En 1825, il passa à l'ambassade de Suisse, fut à son retour créé ministre d'Etat et géra par intérim le ministère des Affaires étrangères pendant la maladie du comte de La Ferronnays. Le roi lui conféra le titre de comte avant de le laisser retourner en Suisse. En 1829, il fut promu grand-croix de la Légion d'honneur et envoyé à Vienne comme ambassadeur. 11 en revint en 1830 et vécut dans la retraite jusqu'à ce que Casimir Perier l'appela à l'ambassade de Madrid (1832). C'était là qu'il devait mourir d'une fluxion de poitrine compliquée d'une attaque de goutte, au milieu du tumulte de la révolution de la Granja (16 août 1836).

LISBONNE ET SES COLLINES 3l

le désastre, on voyait encore dans les rues de Lisbonne, non seulement des traces du tremblement de terre de 1755, mais les décombres tels que les avait laissés cette année maudite.

Plusieurs rues de Lisbonne, des petites places, contiennent encore ces restes de la colère du ciel. Des immondices, des cadavres de chiens, de chèvres, d'ànes, de mulets même gisaient sur les décombres et la ville, menacée de la peste par les exhalaisons méphitiques de ces monceaux de matières quelquefois en putréfaction, ne devait son salut qu'à l'air actif et salubre qui purifie de son souffle et assainit une ville qui devrait, comme on doit le penser, périr de la mort commune aux peuples de l'Orient.

C'est dans cette partie basse qui entoure la place du Commerce et les belles rues nouvelles que se trouve le quai de Sodre.

C'est là que se retirent toutes les femmes du peuple ayant l'état de marchandes d'oranges, de poisson (i). C'est tout ce qu'il y a de plus abject.

Parmi elles sont celles qui diseiît la bonne aventure et prédisent, car aussi superstitieux peut-être que les Espagnols, les Portugais y joignent un esprit de fétichisme qu'ils tiennent du nègre avec lequel ils ont une sorte d'affinité.

La superstition du Portugais le porte le plus souvent à des mesures terribles et quelquefois même à la mort. J'en ai vu des exemples effrayants et dont le souvenir demeurera toujours vivant dans ma pensée.

Ce quai de Sodre est donc le repaire d'une foule de femmes dont l'état apparent est de vendre des oranges et

(1) « Les Portugais, constate un voyageur, se nourrissent, pour la plupart, de viande et de poisson. Ils aiment moins les légumes... Le poisson est la nourriture du bas peuple et la friandise des gens de condition. Toutes les classes mangent beaucoup de morue salée et sèche [bacalao], dont les Anglais débitent annuellement pour sept millions de livres en Portugal. Il y a des magasins énormes de ce poisson qui, les jours maigres, couvre les tables des grands comme celle des petits. » (Link, Voyage en Portugal depuis 1191 jusqu'en 1199.

du poisson, mais dont la véritable profession est de prédire l'avenir et d'employer tout ce qu'elles ont d'intelligence à égarer celle des malheureux qui viennent à elles dans un moment de désespoir ou d'une vive attente.

A l'époque où j'étais à Lisbonne, l'Inquisition était encore en assez grande vigueur, et quoique le Portugal ait été notre conquête deux ans plus tard, à cette époque Napoléon était sans doute redouté, mais on n'imaginait même pas qu'un jour il serait le maître de cette rive lointaine sur laquelle nous le représentions...

Toutes les coutumes du pays étaient donc religieusement conservées. Les défauts, comme les qualités, demeuraient en leur gîte et le voyageur pouvait observer et comparer.

J'entendis parler à une femme d'esprit, mais fort causeuse, M™« de Sylva (i), d'une femme du peuple nommée Maria de La Pena qui révélait, disait-on, l'avenir avec un talent effrayant. Ce qu'elle disait du passé donnait foi en ses paroles, car plusieurs personnes ayant eu la curiosité d'aller la consulter, en étaient revenues surprises et même gravement impressionnées.

Croirait-on que la personne qui fut la plus soumise aux paroles de cette femme fut M. de Rayneval, alors premier secrétaire d'ambassade de France près la cour de Portugal et chargé d'affaires depuis que M. d'Abrantès avait quitté Lisbonne à franc étrier pour aller joindre l'Empereur qui allait jouer alors la partie d'Austerlitz, car lorsqu'il s'était chargé de l'ambassade de Portugal ce fut à une condition : « Sire, je me bats tant qu'on veut, mais je ne sais pas argumenter, lui avait dit le général Junot. Promettez-moi donc de me rappeler le jour où le canon grondera. Je ne puis supporter la pensée qu'on tire un coup de fusil sans moi. » L'Empereur avait promis, mais il allait tellement vite que Junot, quoiqu'il eût fait lestement les trois quarts de la route à franc étrier, ne rejoignit l'Empereur qu'à

(1) M'"° de Sylva était la sœur du vicomte Thomas de Noronha.

Brunn, en Moravie, et le i" décembre, mais enfin il arriva pour Austerlitz.

Alors âgé de vingt-cinq ans, M. Max de Rayneval, passionné pour les arts, mais surtout pour la musique, où il excellait dans l'accompagnement et la composition, donnait à cette étude tout ce qu'il ne prenait pas pour son travail de cabinet. Il avait comme homme d'État des talents que les cabinets étrangers ont su apprécier.

L'une de ses qualités surtout était la probité, la franchise. « C'est la meilleureroute et même la plus droite », me disait-il quelquefois en me parlant avec douleur de cecabinet portugais dont le cautelage et même la mauvaise foi donnaient à la pensée une torture que tout homme de bien ne supportait qu'avec peine.

M. d'Araujo, ministre des Affaires étrangères en Portugal et l'un des hommes les plus intéressants de son pays (i), avait deviné le mérite de M. Rayneval. Il avait

La marchande de poisson.

[Costumes de Portugal.)

(1) Antonio de Araujo e Azevedo, longtemps ambassadeur du Por-

soulevé cette enveloppe grossière et avait trouvé un dianvant sous la pierre.

— Nous sommes habitués à ces sortes de choses, me répondit-il un jour que je dînais chez lui avec M. de Rayneval, dans son ravissant ermitage de Belem. Voyez-vous ce jeune homme? Eh bien! Rappelez-vous qu'il ira loin

tugal à La Haye, avait été chargé, en 1796, de négocier avec le Directoire. La guerre coxitait 26 millions de cruzades au commerce du Portugal. Il fallait obtenir d'abord que le gouvernement français cessât sa pression sur le gouvernement hollandais pour l'obliger à déclarer la guerre au Portugal, puis lui faire accepter un contreprojet de paix. Pour faciliter les arrangements, de Araujo était autorisé à signer un article secret, d'après lequel 2 ou 3 millions de cruzades étaient mis à la disposition des gouvernants français. D'Araujo fut d'abord assez mal accueilli à Paris. C'est à lui que Charles Delacroix proposa un jour, en souriant, la médiation de la France auprès de 1 Espagne, « puissance de famille ». C'est à lui que Rewbell demanda d'un ton railleur si le prince régent de Portugal n'était pas le gendre du roi d'Espagne et, sur sa réponse affirmative, Rewbell s'esclafla : « C'est bien drôle! C'est bien drôle! » (Pinheiro Chagas, Historia do Portugal, XI, 208-215.) Mais bientôt le ton s'adoucit. A Charles Delacroix avait succédé Talleyrand et Georges Poppe prétendait avoir l'oreille de celui-ci. Bref, le 25 juin 1797, d'Araujo écrivait la dépêche que voici : « Pour acheter les membres du Directoire et les autres individus qui entourent le gouvernement afin d'empêcher la coalition avec l'Espagne, retarder la rupture avec cette puissance et hâter notre négociation, j'ai fait des dépenses dont je ne puis encore vous rendre compte parce que Georges Poppe, qui en était chargé, n'était pas à Pai'is au moment de mon départ. A Paris rien ne peut se faire sans argent et il faut débourser 3 ou 4 millions de livres pour acheter les directeurs, bien que par la sortie de Letourneur, qui était un des corruptibles, cette dépense ait diminué. Le secrétaire du Directoire (Lagarde) et le ministre des Affaires étrangères (Talleyrand) sont également corruptibles et Barras se vend au plus offrant. » Somme toute, le traité de paix du 10 août 1797 coûta au Portugal 1160 000 livres tournois. (Pinheiro Chagas, Historia do Portugal, XI, 216-217.) Mais les difficultés ne faisaient que commencer pour d'Araujo. Le gouvernement portugais refusa de ratifier les articles relatifs à ses engagements de rompre avec l'Angleterre. A cette nouvelle, le Directoire prépara une expédition que devait commander Schérer et déclara nul le traité comme n'ayant pas été ratifié dans les délais. Le 28 décembre, d'Araujo fut arrêté et incarcéré au Temple pour conjuration et trame tendant à compromettre quelques membres du gouvernement. Il ne put recouvrer sa liberté que le 29 mars 1798. Encore devait-il sortir de Paris dans les six heures, et dans les dix jours du territoire de la République. (Pinheiro Chagas, Historia do Portugal, XI, 220-223.) Talleyrand, cependant, ne lui avail pas gardé rancune des pots-de-vin du passé et c'était son influence qui l'avait poussé aux Aâaires étrangères lors de l'ambassade de Junot.

dans la carrière qu'il poursuit maintenant... Oui, c'est un digne garçon.

On était en ce moment à l'entremets et le maître d'hôtel servait le second service. Il y avait une sorte de silence commandé par le fait du dîner.

Tout à coup un éclat retentissant rompit le silence.

C'était une roulade, le commencement d'un air, d'une cavatine, et c'était M. de Rayneval qui la chantait. Il composait un opéra dans ce moment-là, et comme la distraction était plus forte que tout chez lui, il avait oublié qu'il était chez le vicomte d'Araujo, s'était au contraire reporté che: lui par la pensée et, s'étant placé à son piano, il avait continué son opéra et surtout sa chère cavatine.

Sa distraction eut cela de charmant qu'elle se rompit par elle-même et que le bruit que fit le chanteur par l'éclat de sa voix le fit sauter sur sa chaise.

Il devint rouge comme une cerise.

Il était timide parce qu'il savait qu'il était gauche, ce qui était vrai.

Je ne puis retenir un sourire quaitd je me le représente allant à la cour de Lisbonne pour la présentation de l'ambassade.

Il arriva dans le salon où nous étions prêts à partir, et dans la plus grande tenue. Le duc d'Abrantès portait son magnifique habit de colonel-général des hussards, et moi j'avais, à mon cruel désespoir, des paniers comme au temps de Louis XV qui me donnaient au moins douze à quinze pieds d'envergure, alors que j'avais une taille à mettre dans les deux mains.

M. de Rayneval nous arriva avec un vieil habit brodé je ne sais où, fait je ne sais comment, avec une bourse cousue au collet de l'habit et des manchettes d'une dentelle également inconnue attachées au poignet intérieur de l'habit, ainsi que le jabot qui tenait pareillement à la veste.

De plus, il avait cassé une de ses boucles de souliers en s'habillant, ce qui faisait que ses souliers étaient à cordon.

En le voyant, ce fut un cri universel.

Dans sa distraction, qui était quelquefois bien plus forte que celle du Distrait de Regnard, il se croyait superbe.

Qu'on y joigne son cynisme habituel qui lui faisait prendre en grande pitié même le soin de laver ses mains, et l'on aura la mesure de la lutte qu'il me fallut subir avec lui pour qu'il laissât réformer toute sa toilette.

Le valet de chambre de mon mari fut appelé et M. de Rayneval, passant dans son appartement, nous revint au moins présentable; mais il m'en voulut longtemps et lorsque nous revenions de Queluz dont les corridors étaient tellement encombrés d'ordures qu'il me fallut prendre grande attention à moi pour ne pas salir mes souliers, il me dit :

— Eh bien? croye::-vous que dans une pareille Cour ils eussent été bien en droit de me dire que je n'étais pas assez beau pour eux:

— Mais c'est pour vous, lui dis-je.

— Ah bah! le général et vous, vous me trouverez toujours bien comme je suis. «

Et il avait raison. Quel cœur d'or! Quelle belle âme! C'était un ami comme je n'en retrouverai pas, et pour mes enfants et pour moi. Que la terre lui soit légère! Cette parole aurait dû être faite pour lui.

M. de Rayneval était donc demeuré comme chargé d'affaires à Lisbonne. Ce fut alors qu'il alla chez cette Maria de La Pena. Elle lui raconta des choses étonnantes, entre autres, qu'il se marierait dans la glace et mourrait dans le feu... Il s'est marié en Russie et il est mort à Madrid au milieu d'une guerre acharnée. Cela s'explique-t-il?

Quant à moi, je me rendis dans l'antre de la sibylle que je trouvai ce qu'elle était, fort malpropre, fort bavarde et ne me disant pas un mot de passé ni d'avenir qui eût le sens commun; mais je revenais alors des eaux de Caldas da Rainha où j'avais observé les mœurs intérieures du pays, et je voulais savoir ce que le peuple de Lisbonne avait de particulier.

C'était pour nous un spectacle curieux à observer, en effet, que cette différence, car chez nous, depuis la Révolu-

tion, la France ne forme qu'une grande famille où la différence n'existe plus que dans le préjugé. Mais en Portugal, les lois, à cette époque formaient encore des barrières élevées entre le peuple, la bourgeoisie, le clergé et la haute classe.

Tout cela avait son pouvoir spécial et le clergé avait le premier de tous.

Il le possédait à l'aide d'un travail soutenu contre la vérité qui venait de toutes parts saper les fondements de cette puissance usurpée sur tout ce que la nature a de plus sacré pour commettre des actions réprouvées non seulement par un Dieu de paix et de pardon, mais par le plus simple bon sens.

C'était cette même Maria de La Pena qui jouait le premier rôle. Cette femme était connue et redoutée dans toute la partie basse de l'Estrella.

Raconter les moeurs de cette peuplade, au milieu d'une cité grande et riche, belle et populeuse comme Lisbonne, est une chose impossible.

Il faut avoir traversé cet antre d'où s'exhalent à la fois les odeurs les plus odieuses, et où l'on entend les paroles

Antonio de Araiijo e Azevedo.

Portrait peint par D. Pelegrini,

gravé par G. -F. de Queiroz.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

les plus étranges articulées par des voix rauques qui prient Dieu et le maudissent, selon la fortune bonne ou mauvaise qui les sert ou les repousse.

Maria de La Pena était la reine de cette horde presque sauvage et j'entendais raconter des histoires effrayantes.

Je reviens à la description de la ville que j'avais abandonnée pour parler de la partie basse et de la population qui l'habite, sorte de gens livrés à une superstition presque barbare, et surtout à une croyance aux démons, aux évocations et enfin aux sorcières.

La colline de l'Est est la plus heureusement située pour l'habitation.

Aussi est-ce sur cette colline que les plus riches habitants ont leurs maisons. Quintella, le fermier des diamants et l'un des plus riches négociants de l'Europe (i), y pos-

(1) Quintella était commissionnaire de la couronne pour l'expédition de certaines parties de diamant, depuis que les Hollandais avaient résilié leur contrat avec la couronne en 1791. (Link, Voyage en Porluffal par le comte de Hoffmannsegg, 163.) «Le baron de Quintella, raconte Landmaiin, passait pour l'homme le plus opulent du Portug-al, et lorsque l'armée française entra à Lisbonne en 1807, son palais fut choisi pour devenir la résidence du général Junot, qui lui ordonna de tenir table ouverte et bien servie pour quarante personnes par jour. Cette taxe de guerre coûtait au baron environ trois cents guinées par jour. Lorsque les choses eurent marché de ce train quelque temps, la contribution de 800 millions de reis qui avait été imposée aux habitants de Lisbonne, le 4 décembre 1807, fut exigée. La part imposée au baron se montait à 30 millions de reis. Quintella se i^laignit à Junot, fit valoir ses droits à quelque adoucissement que lui valaient, à son sens, les dépenses faites pour la table du général. A cela Junot répondit : « Oh! mon cher baron, cela, c'est une affaire personnelle de vous à moi, que je n'oublierai pas de régler, mais pour la contribution, c'est une mesure publique, à laquelle il faut obéir. » Quintella paya sa part, mais le compte particulier reste encore à régler. » (Landmann, Observations historical, military and picturesque on Portugal, II, 24.) Quintella n'en paraissait pas, d'ailleurs, autrement rancuneux. « Le baron de Quintella, l'hôte du général en chef, se plaçait assez souvent à côté de moi et causait volontiers. Je ne sais plus à quelle occasion il m'arriva de lui demander quels étaient les meilleurs vins et liqueurs que l'on rencontrait en Portugal. 11 m'en cita cinq dans leur ordre de qualité et me demanda la permission de me mettre à même d'en juger. Je l'avais prié de n'en rien faire, quoique je fusse convaincu qu'il s'agissait au plus d'une demi-douzaine de bouteilles de chaque espèce, mais à mon grand étonnement, le lendemain on apportait chez moi cinq caisses, toutes fermées, contenant chacune cent bou-

sède une des plus belles maisons de Lisbonne. Elle donne sur la promenade publique, derrière la place du Rocio.

La salle de l'Opéra (theatro San-Carlos) est construite sur la pente d'une colline, tout près de cette maison.

Quelquefois j'ai gravi jusqu'au sommet de cette colline de l'Est pour contempler la vue magnifique qui se déploie devant vous comme un panorama fantastique fait d'après un songe dans lequel vous auriez rêvé une contrée enchantée, sous un ciel pur et bleu dans lequel un soleil d'or brille toujours sans nuages.

De cette hauteur on domine tout le vallon de San Bento.

Sur la gauche, des couvents, des églises, des jardins, des quintas, des bois d'orangers dans lesquels brillent des pommes d'or à côté de fleurs embaumées.

En face, la cime inabordable sur laquelle est bâti le château qui défend la ville.

A droite, le Tage, couvert de vaisseaux aux pavillons de mille couleurs, tandis qu'au loin et de toutes parts on découvre des champs, des prairiesT'des fleurs partovit et partout un air suave et embaumé, qui vous frappe, qui vous presse de son enchantement, et sur tout cela luit un soleil pur.

Tout, autour de vous, respire une double vie, tout, jusqu'aux édifices qui paraissent enveloppés d'un voile irisé qui semble une parure jetée sur eux.

La nature est toujours en fête dans cette contrée. Jamais je ne lui ai demandé une distraction, une consolation, sans qu'elle m'ait répondu en m'en jetant une profusion.

Il n'est pas de souffrance de l'âme, il n'est pas de douleur du corps qui ne soient adoucies par la vue de ce paradis.

Pendant mon séjour en Portugal, j'y ai vu arriver des malades condamnés à mourir. Eh bien! ils se rattachaient à la vie. Plusieurs ont fait mentir l'arrêt, et ceux qui le

teilles d'une de ces cinq espèces el, de plus, une bouteille de chacune, afin que je puisse les goûter et les juge* de suite. Il est inutile d'ajouter que c'étaient des vins de première qualité. » (ïhiébault, Mémoires, IV, 205.)

subissaient ne souffraient pas au moins de l'aiguillon brûlant de la mort.

Sans doute on meurt dans ce pays, on y pleure, on y souffre comme partout. La douleur est une loi de notre nature que nous ne pouvons éluder, mais comme l'opium calme les souffrances du corps, la vue de cette contrée enchantée calme le désespoir.

Après la colline de l'Est, on trouve un vallon qui forme la partie la plus large de la ville.

Cette partie fut entièrement détruite dans le tremblement de terre de lySS et Pombal l'a fait reconstruire totalement à neuf.

C'est dans ce vallon et de cette colline qu'on peut juger combien les effets de ce terrible phénomène furent différents dans la même ville.

Dans la plaine, tout s'écroula.

Sur la pente des montagnes, les rues demeurèrent intactes.

Comme les théâtres étaient alors construits dans la plaine, les prêtres dirent, dans des sermons très véhéments, que la colère de Dieu avait frappé ces monuments maudits. Le marquis de Pombal leur demanda pourquoi le tremblement de terre avait respecté le quartier des femmes publiques, dans lequel pas une pierre n'était tombée.

Au bord du Tage, au bout de ce vallon, est la belle place du Commerce, appelée autrefois terrasse du Château royal.

Il n'y a rien à Paris, même aujourd'hui, d'aussi beau que les quais qui bordent cette partie du rivage. Les petits bâtiments, tels que les escalères, les chaloupes, et même de légers bâtiments à voilures, abordent facilement et l'on met pied à terre sur de larges dalles blanches formant escalier.

Le côté du levant de la place du Commerce est fermé par un grand et bel édifice avec des arcades, se terminant par un pavillon qui est la Bourse.

Vis-à-vis est un édifice semblable qui fut très longtemps

sans être terminé. Il y manquait le pavillon. Comme les retards des Portugais ont ordinairement des durées de trente et quarante ans, il est permis de douter de leur diligence, agités qu'ils sont aujourd'hui par tant d'orages!

Au milieu de la place du Commerce est une assez mauvaise statue équestre de don Joao, coulée en bronze et sur un piédestal en pierre.

Ce fut le marquis de Pombal qui fit faire ce monument

La Douane et ta Bourse de commerce.

(Miirphy, Voyaf^e en Portugal.)

au temps de sa faveur, lorsqu'il était plus souverain du Portugal que le roi même. Il sentait et comprenait sa force lorsqu'il fit mettre son buste sur le piédestal de la statue de celui qui enfin s'appelait son maître. Mais l'heure de la disgrâce sonna pour lui, comme pour tous les favoris. Son buste fut enlevé, parce qu'il fallait bien insulter l'idole qu'on avait adorée. C'est une condition attachée à la faveur populaire : après l'ovation, les gémonies...

Et le buste du grand ministre, de l'homme de génie, fut remplacé par un médaillon représentant deux vaisseaux. Joachim Machado de Castro est l'auteur du modèle de

cette statue. Bartolomeo da Costa est celui qui la fondit. Elle est médiocre. L'homme est raide, ainsi que le cheval, et les ornements sont lourds et de mauvais goût. Une remarque à faire sur le Portugal, c'est à quel point les habitants connaissent peu les beaux-arts. Ils n'en ont aucunement le sentiment.

C'est à la place du Commerce qu'aboutissent les trois belles rues de Lisbonne. Elle conduisent de la place du Rocio à celle du Commerce. Elles sont parfaitement alignées et garnies de trottoirs. Les maisons n'y sont pas isolées et forment au contraire de grands corps de bâtiments construits sur le même modèle. Le défaut de la construction se trouve dans les étages supérieurs qui sont trop bas, et ses balcons nuisent à la pureté de son architecture.

Dans la rue du milieu, rua Augusta, demeurent tous les orfèvres et les joailliers de Lisbonne.

Dans les deux autres sont les autres ouvriers en métaux qui, ayant tous leur atelier au rez-de-chaussée, font un bruit à rendre sourd.

C'est dans cette partie de la ville que se trouve la ligne de démarcation qui sépare Lisbonne en deux parties, l'orientale et l'occidentale,

La dernière appartenait au patriarcat avant tous les bouleversements de constitutions.

La première était à l'archevêque de Lisbonne.

Joaô V était un roi ne comprenant de la royauté que ce qui n'est nullement nécessaire pour la prospérité d'un pays : il était vain. Ce défaut chez un souverain peut conduire dans une mauvaise route. Joaô V n'y manqua pas.

Louis XIV et ses merveilles de Versailles et de Marly troublaient son sommeil royal. Égaler le grand roi dans ces palais enchantés qui s'élevaient sous sa baguette magique, il y fallait renoncer. Joaô imagina un moyen de rivaliser avec Louis XIV. Si le roi de France voulait suivre son exemple, du moins ne ferait-il que le copier.

Ce fut de demander au pape de créer un patriarche pour le royaume de Portugal. Le pape l'accorda et le patriarche fut institué.

Le pouvoir de ce patriarche était asser borné et continuellement contrarié par l'archevêque de Lisbonne et le nonce du pape.

Le seul avantage était une comédie lorsque le patriarche officiait. Il le pouvait faire comme le Saint- Père, et les chanoines avaient la prérogative d'officier en rouge comme les cardinaux.

Jamais je n'ai plus compris le néant de la vanité qu'en assistant à une parodie de ce genre dans la patriarcale de Belem.

La troisième colline commence à l'endroit où est assis le château de Lisbonne. Elle se prolonge en terrasse jusqu'à l'extrémité de la ville du côté de l'est qui, ainsi que je l'ai dit, est la partie la plus belle de Lisbonne. Mais, dans cette beauté dont je parle, il ne faut chercher aucune architecture remarquable.

Rien ne rappelle même la volonté dans ce genre. Tout y est mesquin, de mauvais goût.

Il n'y a rien de vraiment gothique.

Ce n'est même pas la Renaissanc?ï Les églises sont de je ne sais quelle époque.

Il semble que 1200 et les siècles antécédents, ainsi que les suivants, aient passé par-dessus et par-dessous.

Je ne comprends pas que depuis le tremblement de terre on ait construit avec plus de légèreté... Comme si une maison qui vous tombe sur la tête vous faisait moins de mal pour avoir un mur de deux pouces au lieu d'un de huit pouces.

La distribution extérieure n'est pas plus conséquente avec le bon sens. On y brûle en été. On y a froid en hiver.

On n'y connaissait pas les cheminées lorsque nous y sommes arrivés, et l'aversion que les Portugais avaient et ont toujours pour les Espagnols leur faisait rejeter le brasero. Ce qui faisait qu'en hiver, car enfin il y en a un, on souffrait de l'humidité froide ou occasionnée par la pluie abondante qui tombe pendant deux mois.

Cependant le climat de Lisbonne est sain et beau, mais il faut s'y habituer (i).

Pour la navigation, l'hiver est à Lisbonne à la fin de juillet, août et les premiers jours de septembre. C'est l'hiver du feu. Alors tout est calciné. Aucune herbe, aucune plante verdoyante. Bref, notre décembre et janvier.

Les feuilles de l'oranger, de l'arbousier, de tous les arbres verts, sont elles-mêmes d'un gris terne.

La chaleur est terrible pendant quelques heures de la journée, et vers le coucher du soleil il s'élève un vent de mer qui passe sur je ne sais quelles fleurs qui ont résisté à la canicule, comme nous avons des violettes qui sont victorieuses de la neige, et vous êtes enveloppé d'une vapeur fraîche et odorante qui vous fait oublier les heures brûlantes du jour.

Et puis ces trois mois passés, on éprouve du froid en atteignant le mois de septembre. Les soirées sont même très froides et peuvent être dangereuses en raison de la chaleur de midi.

C'est en octobre que commencent les premières pluies.

Alors vous entrez dans le paradis dont je vous ai donné un aperçu bienpâle, bien peu selon ses mérites, et pourtant d'après ce que je sens à son seul souvenir.

(1) La constipaçaô, d'après le correspondant de Ranque, docteur en médecine français établi à Lisbonne, comprend tous les accidents qui peuvent résulter des suites d'une transpiration arrêtée, depuis le rhume le plus léger jusqu'aux maladies les plus graves. [Lettres sur le Portugal, 93.)

Les bravi de Lisbonne.

'avais retrouvé à Lisbonne celui qui avait changé l'aspect de la ville, M. le comte de Novion (i).

Le comte était un ancien ami de ma famille et je l'avais revu avec un vrai plaisir. Dans l'émigration, il s'était attaché au gouvernement portugais qui devrait lui élever une statue.

Avant lui, les rues de Lisbonne n'étaient éclairées que par de petites lanternes attachées devant les madones qui sont dans presque tous les carrefours, mais cette lueur incertaine guidait l'assassin en lui montrant sa victime et n'était d'aucun secours.

Aussi les rues de Lisbonne étaient-elles plus dangereuses à parcourir à pied en 1797, pSr exemple, qu'une de nos grandes routes. A minuit, on n'osait pas sortir sans avoir des armes, et encore étaient-elles presque toujours inutiles, car les troupes de voleurs étaient trop nombreuses pour qu'on put leur résister.

On a vu des personnes, arrêtées par des voleurs, être entièrement dévalisées et en obtenir un laisser-passer pour

(1) Jean-Viclor, comte de Novion, fils d'un capitaine du bataillon de milice de Laon qui, lui-même, appartenait à une famille de robe. Capitaine d'infanterie et chevalier de Saint-Louis en 1789, le comte de Novion fut élu sup[)léant par la noblesse du bailliage du Vermandois et siégea après la démission de M. de Miremont. Le 28 novembre 1790, il demande un congé illimité et émigra d'abord à Londres, puis en Portugal. Une note de Desmarest le qualifie de « hargneux ». Une autre rappelle son passé, m M. de Novion avait fait partie à Londres du Comité des Emigrés. Il était extrêmement prononcé contre tout ce qui était français (sous la République) et portait la cocarde française (blanche). Homme en dessous et tracassier. » Elle constate cependant les grands services rendus par lui et sa légion de police. [Archives nationales, F' 6525). En 1814, la Restauration le nomma prévôt militaire. En 1819, il fut retraité ayec le grade de maréchal de camp.

ne pas subir une seconde visite plus loin dans le cas où il serait nécessaire de le montrer (i).

Quant aux assassinats, il était d'usage d'aller dans de certaines églises où l'on trouvait des hommes qui rendaient une justice prompte et sanglante selon la vengeance qui la leur demandait.

Ces hommes vivaient là, dans ce lieu saint, comme en un lieu de refuge, où l'Inquisition elle-même ne pouvait les aller prendre, et puis les églises tiennent presque toutes à des couvents de femmes ou d'hommes, et le meurtrier était assuré de l'impunité.

Il avait travaillé, comme il le disait, pour le père abbé ou pour l'abbesse du monastère, ce qui n'était pas rare, même à cette époque toute récente.

Voici un fait arrivé en l'année 1798 à Lisbonne même.

Le consul d'une puissance étrangère, que je ne nommerai pas, eut une querelle avec le parent d'un autre consul.

Il aurait pu demander justice à son épée.

Il ne le fit pas et préféra l'aller chercher dans l'une de ces églises maudites qui recelaient toujours un poignard prêt à frapper.

Il trouva ce qu'il voulait.

Il fît son marché, donna la moitié de la somme exigée qui était, je crois, en raison de la qualité de la victime, dix pièces de 2400 reis, c'est-à-dire vingt napoléons.

L'autre moitié devait être comptée après l'assassinat.

L'homme lui donna son adresse.

Il n'était pas en surveillance dans ce moment-là et de-

(1) « Le printemps, dit un Toyageur, est le temps le plus dangereux. Il y a des époques où l'on peut compter un assassinat chaque nuit. La hardiesse des assassins est extraordinaire. A l'occasion d'une procession qui se fait au carême en l'honneur de saint Roch, un homme fut tué à cinq heures après-midi, en plein jour, au milieu de la foule. Pendant l'été de la même année, on en vola un autre en plein midi, près de la maison du prince de Waldeck qui fut témoin de cet événement. On alla jusqu'à attaquer des carrosses. Le malfaiteur s'évade presque toujours, et par une compassion assez étrange, chacun facilite sa fuite. « Le pauvre homme ! » disent les Portugais, et ils font tout pour le sauver. » (Link, Voyage en Portugal depuis 1191 jusqu'en 1199, I, 263.)

meurait dans les rues tortueuses et désertes du quartier de Sodre.

L'assassin, après avoir pris tous les renseignements possibles, congédia son commettant, parce qu'il avait d'autre besogne à faire, et celui-ci rentra chez lui heureux de pouvoir dire à sa colère : « Apaise-toi, tu seras servie. »

Mais cet homme n'était pas méchant.

A mesure que l'air embaumé des bords du fleuve s'élevait de la rive et montait jusqu'à la terrasse de sa maison, qu'il respirait l'eau de la Mariza, vrai baume de ce climat de feu, il sentait se calmer par degré cette agitation fiévreuse que donne la fureur d'une offense à toute âme noblement née...

Bientôt il sentit un autre orage s'élever à la place de celui qui s'éteignait, et celui-là devint terrible et bien autrement menaçant, car c'était contre lui, et il avait tort.

Lorsqu'il me racontait cette histoire, car c'est de luimême que je la tiens, de grosses gouttes de sueur coulaient de son front... Oh ! cet homme exptait bien douloureusement son crime ! <t Ainsi, se disait-il, j'ai fait tuer un homme ! Et je suis plus infâme que l'assassin lui-même, car il court un danger, lui ! »

Enfm ces pensées devenant à chaque instant plus menaçantes, le remords fut insupportable. « Je ne puis vivre ainsi! s'écria-t-il, et cependant je n'ai encore que l'appréhension du remords. »

Il n'était que neuf heures. La ville était encore animée et bruyante. M. de *** prit son manteau, un chapeau rabattu et s'achemina d'un pas rapide vers la demeure de Thomme qui devait servir sa vengeance pour un peu d'or.

A mesure qu'il s'éloignait de la ville élégante pour s'enfoncer dans les détours des rues du quai de Sodre, il sentait ses craintes grandir encore, et ce fut d'un pas tremblant qu'il monta les marches vermoulues de l'escalier en ruines qui conduisait à la chambre du meurtrier. La porte en était exactement fermée. M. de *** frappa. Point de réponse. « Ah ! dit-il, en s'appuyant contre la

rampe d'une terrasse qui dominait au loin la rade, le malheureux est à l'œuvre! »

En ce moment l'horloge de Belem sonna dix heures. La grosse cloche vibrait dans l'air et portait au loin le son clair et pourtant solennel de ses coups. M. de *** frissonna. Dix heures!... Il regardait sur cette rade. Tout y était calme et doux. C'était comme une dérision pour une âme troublée.

Enfin il allait redescendre, lorsqu'il entendit un mouvement dans la chambre de Thomme. Gela ressemblait au craquement d'un lit dans lequel on se retourne.

M. de*** frappa fortement et cette fois une voix lui répondit. C'était celle du bandit.

Il ouvrit sa porte en reconnaissant le son de voix de M. de ***.

— Et quoi! c'est vous, dit-il en bâillant et en étendant les bras... Santa Maria de Gloria! Gomme vous êtes pressé! Je croyais qu'il n'y avait que nous autres gens du soleil qui aimassions la vengeance à ce point, mais il paraît...

— Eh non, interrompit M. de ***, je viens au contraire vous dire que je ne veux plus la mort de celui que j'avais condamné.

— Oh ! fît l'assassin avec un étonnement qu'il éprouvait pour la première fois, c'est différent, mais il est trop tard!...

— Tu l'as tué, misérable!

— Eh! que m'avez-vous dit de faire? répliqua l'autre. Qui va s'attendre qu'après avoir condamné votre ennemi au tribunal de votre haine, vous allez l'acquitter à ce même tribunal une heure après? Oh! nous ne sommes pas ainsi dans notre pays. Quant à moi, ajouta-t-il avec une expression de démon, je n'ai regret de la mort de mon ennemi que parce qu'il n'est plus en état de sentir encore mon poignard.

M. de *** était accablé.

Dans ce moment la lune donnait en plein au-dessus de la petite terrasse qui était à côté de la porte de l'homme.

Un rayon tomba droit sur lui et fit voir à M. de *** une longue trace de sang sur la manche et la main du meurtrier...

M. de *** ne put retenir un cri et s'élança dans l'escalier, mais il fut arrêté par cette même main sanglante avant que s'on pied eût atteint la première marche.

— Un moment, un moment, monsieur ! Je suis fâché après tout que notre besogne ait marché si vite, mais j'ai cru bien faire et mon salaire ne m'en est pas moins dû. Allons, donnez-moi mes quarante piastres et qu'il n'en soit plus question entre nous ! Car, voyez-vous, je vous connais bien, etje saurais vous retrouver si vous ne vouliez pas mepayerl'ouvrage que j'ai fait.

M. de *** lui jeta sa bourse, sans vouloir toucher de lu sienne cette main tachée de sang... Et de quel sang?...

Il lui semblait que la main de cet homme avait brûlé la place où elle était passée.

Le réverbère.

{Costumes de Portugal.)

5o LE PORTUGAL IL Y A CENT ANS

Le meurtrier ramassa la bourse et compta les pièces d'argent qu'elle contenait.

— Il y a là plus qu'il ne me faut, dit-il en séparant son salaire du reste de l'argent. Voici qui est à vous.

— Gardez tout, dit M. de ***.

Il lui semblait que cet or était taché de sang et de boue.

— Eh bien! je le garderai, puisque vous êtes fâché de la mort de ce jeune homme qui, après tout, était un brave; car je ne vous ai pas dit cela, comme inutile à votre affaire, mais il s'est défendu comme un diable, et j'ai été forcé d'appeler à moi un de mes seconds, car souvent la besogne est rude et n'est pas sans danger. L'un de nos camarades, Sébastien, tout jeune encore dans le métier, a été tué par des Anglais qu'il n'attaquait pas et dont il ne voulait que la bourse. Sa femme est restée sans rien, et nous avons été forcés de lui faire une petite rente en contribuant chacun pour notre part... Si vous voulez, monsieur, les trois pièces qui restent seront pour la veuve de Sébastien et pour faire dire des .messes pour le jeune homme, puisque vous êtes fâché de sa mort. Ecoutez donc, ce n'est pas ma faute... Vous me dites à onze heures... Le jeune homme passe à ma portée, au bout de mon poignard, à huit heures et demie... Écoutez donc... Il n'y avait personne... L'occasion était belle... Eh!... ma foi!... il tomba, mais il se releva tout d'abord et...

— Assez, assez! dit M. de *** qui depuis un moment reprenait ses forces et voulait fuir cet homme et cette maison comme l'antre et le repaire d'un tigre.

Ce raisonnement si calme et si profondément infâme glaçait l'âme de l'homme social qu'un moment d'égarement avait jeté dans cette horde de brigands sanguinaires.

Il voyait pour la première fois l'explication de ces meurtres, de ces arrestations nocturnes dont le bruit retentissait dans Lisbonne depuis tant d'années.

Il voyait la source de ces horreurs.

Il lisait dans le livre d'infamie dont les pages ne citaient pas les noms des meurtriers, mais seulement ceux des hommes qui les toléraient et mettaient leur tête coupable

à l'abri de l'échafaud sous la chape de l'évêque ou le voile de l'abbesse !

C'est ainsi que le Portugal et l'Espagne virent se propager les vices les plus honteux, les crimes les plus barbares.

Cette histoire peut donner la mesure des moeurs du Portugal dans la fin du dernier siècle seulement.

A l'époque où j'ai connu M. de *** il y avait onze ans que cette horrible aventure avait eu lieu.

Il en parlait lui-même, non pas publiquement, mais avec des amis, et c'est dans une famille patriarcale du corps diplomatique que je l'ai rencontré et qu'il m'a lui-même dit ce que je viens de rapporter.

Son repentir était une pénitence continuelle et il regardait comme un accroissement de châtiment de parler de ce fait dans toutes les circonstances.

Le jeune homme n'avait aucune famille et personne qui put poursuivre M. de *", ce qui lui donnait encore plus de volonté de s'accuser comme il le gisait.

Il est mort en i8i3, et je sais que son dernier mot a été une prière de pardon.

M. d'Araujo me disait quelquefois :

— Voyez-vous cet homme? Il est à lui seul plus moral avec un crime que les hommes les plus vertueux ne le seraient avec toutes leurs vertus. Qui voudrait goûter delà vengeance, de ce fruit des dieux, à un pareil prixr... Je vous demande s'il ne vaut pas mieux se laisser tuer soimême. En vérité il en donnerait l'envie !

Mœurs de Lisbonne*

u moment de mon arrivée, Maria de la Pena, qui savait qu'elle n'était pas plus sorcière que le grand inquisiteur, n'en tremblait pas moins, depuis quelque temps, dans son taudis.

Aussi le quitta-t-elle dans l'automne de 1806, et vint-elle s'établir sur le quai de Sodre avec des châtaignes et des oranges.

La pauvre malheureuse croyait échapper à la griffe inquisitoriale. Elle se trompait.

L'Inquisition voyait son pouvoir décliner. L'Inquisition espagnole avait donné quelques années auparavant la représentation d'un autodafé. Celle du Portugal en voulut faire autant et elle cherchait partout un sujet lorsque Maria de la Pena lui fut signalée.

Autrefois être signalée eût été en même temps le jugement et la mort, ou tout au moins le san benito, et la coro&a avec les fuegos revueltos. Mais, en 1806, il n'en était pas ainsi, et l'Inquisition dut attendre un acte bien public.

Le comte de Novion était le sauveur de la ville de Lisbonne. Grâce à lui et au plan de sa légion de police militaire, la ville était devenue paisible, habitable, ce qu'elle n'était pas, et les assassins, saisis jusque dans le sanctuaire des cloîtres, n'y portaient plus une tête impunie et commettaient, en raison de la difficulté de se cacher, bien moins de vols et d'assassinats.

La ville était éclairée par des réverbères depuis Belem jusqu'au Grillo. Des postes étaient établis. Des patrouilles parcouraient la ville. Enfin on était en Europe.

Ce n'était pas ce que voulaient les moines.

A peine le soleil était-il couché que le tour de leur

monastère était fermé et qu'ils étaient à l'abri, derrière leurs murailles massives, de la main sacrilège du bandit et du poignard de l'assassin. Que leur importaient alors les désastres de la ville ( i ) !

... La seule lumière des images et des madones ne suffisait-elle pas ? Souvent elle avait sauvé la vie à des victimes, mais lorsque celles-ci n'étaient pas des hérétiques. Gomme les factoreries anglaise et hollandaise étaient toutes deux nombreuses, mais particulièrement l'anglaise, le texte était facile à commenter.

Les moines mirent donc des entraves de toute nature aux projets du comte de Novion.

Il lui arriva la même chose qu'à cet homme qui, sous Charles II, voulant rendre possible la navigation du Tage depuis Lisbonne jusqu'à Talavera de la Reyna, et même par delà, proposa un moyen dans le conseil du roi pour détruire ces horribles rochers qui font si bien comme effets pittoresques à la venta d'Almaraz, au pont mauresque, et même au pied du Miriavete, mais qui entravent le cours du fleuve et rendent la navigation impossible dans cette partie de son cours. Eh bien! savez-vous ce qui fut répondu à l'homme qui proposa la chose ? « Si Dieu avait

(1) La duchesse d'Abrantès, surtout à la fin de sa vie, ne négligeait aucune occasion de manifester l'anticléricalisme d'une bonne libérale de ce temps. Le correspondant de Ranque n'est pas non plus tendre pour le clergé portugais. « L'amour, dit-il, a plus d'une fois ici pénétré dans les cloîtres. Le roi D. Joaù V avait eu plusieurs enfants des religieuses du couvent d'Odivelas. L'un d'eux existe encore. Si les filles cloîtrées cèdent quelquefois à un sentiment qu'elles ont fait serment de repousser toujours, vous pensez bien que le clergé séculier et régulier, plus libre qu'elles et d'un sexe moins scrupuleux, tient beaucoup moins compte de ses engagements. Et en etifet je ne crois pas qu'il existe ailleurs de clergé, de moines surtout, dont les mœurs soient aussi relâchées. Ces moines sont d'une impudence qui dégoûte ceux mêmes qui ont le moins de préjugés. On leur passerait leurs fréquentes visites chez les prostituées, mais leurs signes, mais leurs provocations adressées indirectement à toutes les femmes, sont d'une indécence révoltante. Je crois que c'est à cette conduite qu'ils doivent le discrédit dans lequel ils tombent de plus en plus... Parmi les nombreuses exceptions qu'il faut faire, si l'on veut être juste, je citerai avec plaisir le couvent des capucins français de Lisbonne, couvent établi à la fin du wii*^ siècle et dont presque tous les religieux sont Bretons. » [Lettres sur le Portugal, 119-121.)

voulu que la navigation du Tage fût possible à cet endroit, il l'eût fait par sa seule volonté. >> Que répondre à son tour à une pareille parole ':...

Peu s'en fallut que M. de Novion ne s'entendît dire : « Eh! monsieur^ si Dieu ne voulait pas que les gens mourussent, il les défendrait. »

Toutefois, excepté cela, on fit et dit tout ce qu'on put faire et dire pour entraver un homme de résolution dans son œuvre de bien (i)...

Mais comme il avait un talisman, et un talisman d'une forte et puissante magie, il vainquit les obstacles et rendit la ville non pas propre, parce que jamais les Portugais ne le seront, — c'est un défaut inhérent à la nation, comme il l'est à l'Angleterre d'avoir des habitants qui soient propres, — mais il la rendit sûre, et tellement sûre, qu'à l'époque où j'y étais comme ambassadrice de F"rance, on pouvait rentrer chez soi à quelque heure que ce fût, sans crainte d'être arrêté, d'avoir un coup de stylet, ou tout au moins d'être dévalisé de tous ses diamants en revenant d'une fête. Mais les prêtres jurèr^t vengeance à M. le comte de Novion.

(1) On ne rendait pas toujours au comte de Novion la justice qu'il méritait. Entrant un soir dans un salon, il entendit un jeune noble se plaindre en termes peu mesurés do sa mauvaise gestion de la ])olico. Le comte s'approcha et lui demanda en souriant quel était le motif de semblables plaintes. « Eh mais! lui dit le jeune noble, le motif en est assez sérieux. Je viens de traverser un faubourg de la ville très réputé pour les crimes nombreux qui s'y sont commis, et je n'y ai pas vu une seule patrouille, un seul soldat. Si l'on m'avait attaqué j'aurais succombé sans aucun secours. — Peut-être, lui répondit le comte, et je vous charge vous-même de ma justification si vous voulez bien, à l'instant même, revenir avec moi dans ce faubourg.» Le noble y consentit. Arrivés à l'endroit le plus isolé, le plus dangereux, M. de Novion pria son compagnon de pousser un cri. Aussitôt apparurent de tous côtés des soldats cachés dans des ruines, derrière des murs. Le jeune noble en demeura émerveillé, mais il le fut bien plus lorsque, le comte ayant tiré un coup de pistolet, il se vit, à l'instant môme, cerné par de nombreuses patrouilles de cavaliers qui accoururent bride abattue. M. de Novion se contenta de lui dire avec bonté : « Voilà comment j'entends la police. Veuillez le dire à vos amis. » (Chaumeil de Stella, Essaisur l'Histoire du Portugal, II, 149-150.)

Sa probité, sa bravoure, son loyal dévouement au prince régent et à la reine folle, ne donnaient aucune prise sur lui à' ses ennemis, et toujours, au contraire, il se trouvait dans leur chemin pour les contrarier lorsqu'ils voulaient agir en inquisiteurs du xiv<= siècle. « Ce n'est plus la mode », disait le courageux vieillard, et toujours ils le trouvaient veillant et à l'œuvre.

Au moment de notre arrivée, il était en guerre ouverte avec un prieur de dominicains, qui avait voulu faire une action quelconque dans son régiment envers la femme d'un tambour, laquelle avait repoussé les avances du Père prieur, et, par suite de cette résistance, devenait une sorte de victime dévouée à une de ces persécutions dont on ignore la source et dont les coups portés dans l'ombre sont mortels, parce qu'on ne peut parer que ce qui est aperçu. C'est un horrible vertige qu'une semblable guerre.

Le comte de Novion, en me voyant arriver, fut charmé de voir en moi, non seulement la fille de ses amis, mais l'ambassadrice d'une nation puissante, et qui avait alors une voix de commandement par delà les limites ordinaires.

La cour de Rome était notre amie la plus intime alors, et le nonce du pape à Lisbonne, Mgr Galeppi, avait l'ordre d'être uni étroitement avec l'ambassade de France.

Il passait donc sa vie à l'ambassade, le matin chez M, d'Abrantès, et le soir cher moi. Il m'aidait à dévider ma soie, me lisait les vers du Dante et de Pétrarque, tandis que je brodais un magnifique prie-dieu pour le pape. Il taillait mes plumes, m'envoyait des fleurs, me faisait faire des surprises par son officier qui apprenait au mien à faire toutes les sortes de glaces et toutes les friandises sucrées de l'Italie... Enfin il était mon chevalier servant, aussi entièrement que possible ; mais il faut dire à présent qu'il avait soixante-dix-sept ans.

Du reste, spirituel comme l'esprit même, parlant français comme le chevalier de Grammont, rusé comme un renard, mauvais comme une peste, toujours disposé à une malice, jamais à faire du bien. C'était, je crois, pour cela

qu'il disait : « C'est pour vous seule, madame l'ambassadrice, c'est pour vous seule ! » Mon crédit sur lui était bien connu. Aussi venait-on de toutes parts pour l'implorer et rarement il me refusait.

Un jour, M. de Novion accourut en toute hâte chez moi. Il était fort ému.

— L'occasion se présente ou jamais de prouver que vous pouvez quelque chose sur votre ami Galeppi. Voici un nouveau tour de l'Inquisition, mais avec votre aide j'espère m'en tiref aussi bien que les autres fois.

« ... Vous connaissez, poursuivit-il, Maria de la Pena. Cette femme est désignée par l'Inquisition pour être une victime parlante, afin de raconter les merveilles du pouvoir inquisitorial au milieu d'un bûcher ou tout au moins coiffée de la coroza a fuego revuelto!... Ils la guettent comme le chat guette la souris et ils ont fini par mettre un ardillon de la griffe sur le cou de la pauvre imbécile, qui n'est pas même assez sorcière pour avoir deviné qu'on la devait mettre en prison.

« Mais ce qui me tient le plus au cœur là-dedans, c'est qu'il y a un de mes soldats qu'ils veulent rendre leur complice.

« Cet homme n'est pas Portugais. Il est Allemand et vint ici avec le prince de Waldeck (i). Pourtant il est catholique, règle indispensable comme vous savez.

« C'est un de mes bons soldats, et je l'ai moi-même fait sous-officier il n'y a pas un mois. Il est caporal, mais il a un défaut que je ne pardonne pas : il boit, et ce défaut est

(1) Chrétien-Auguste, prince de Waldeck (1744-1798), se distingua au service de l'Autriche contre les Turcs. En 1792, au siège de Thionville, il perdit un bras, mais le 13 septembre il dirigea le passage du Rhin à Selz, commanda ensuite l'aile gauche de l'armée impériale et emporta le camp de Blenheim, puis le fort Louis. L'année suivante, il remplaça le général Mack dans l'emploi de quartier-maître général de l'armée do Flandre. Démissionnaire, ii fut nommé membre du Conseil aulique, puis commissaire général des milices de Bohème. C'est en 1797 qu'il passa en Portugal, désigné par l'empereur au régent de Portugal pour remettre l'armée sur un pied respectable. En proie à la jalousie des grands seigneurs portugais, il mourut à Lisbonne l'année suivante.

MŒURS DE LISBONNE Sg

aujourd'hui la cause du malheur de Maria et peut-être du sien.

« Le drôle, étant ivre hier au soir, s'en alla faire l'agréable devant Maria qu'il connaît beaucoup, ou plutôt devant ses châtaignes qu'il voulait. La vieille avait de l'humeur et le renvoya.

« Mon Allemand est d'une force tellement athlétique que dans le régiment ses camarades le redoutent et évitent toujours un engagement corps à corps.

« Il s'avança sur Maria le bras levé comme pour la frapper.

« Tous ceux qui étaient autour des deux antagonistes crurent que la vieille allait être assommée, mais elle, reculant seulement d'un pas et levant sa petite main noire et desséchée devant le colosse, lui dit :

« N'avance pas, F"ischer, ou, par mon ami le diable, tu « t'en repentiras toute ta vie ! »

« Dire le nom du diable à haute voix à Lisbonne, vous savez que c'est déjà un sacrilège.

« Ce fut bien une autre affaire lorsque Fischer ayant voulu avancer pour prendre la vieille qu'il comptait enlever comme une plume, ce fut lui qui tomba sur la terre de tout le poids de son énorme taille...

<( A peine le doigt de la vieille l'eut-il touché qu'il demeura sans sentiment, ne donnant de signe de vie que pour tressaillir comme devant un objet effrayant.

« La vieille demeura stupéfaite elle-même de sa prouesse. Elle ne comprenait pas comment sa main décharnée avait eu la puissance de terrasser un grand homme ayant cinq pieds six pouces, un vrai colosse enfin...

« Elle resta tout en émoi jusqu'au moment où les estafiers du grand inquisiteur la vinrent prendre au milieu d'une sorte d'émeute qui commençait à s'élever autour d'elle ; car Fischer demeurait sur la terre, toujours sans mouvement.

« Je me rendis sur les lieux à l'instant avec le docteur Piquanso, horrime de beaucoup d'esprit, comme vous savez, et que je pris chez lui en passant, ne voulant pas

6o LE PORTUGAL IL Y A CENT ANS

qu'on m'accusât de partialité en choisissant pour juger cette affaire, en ce qui regarde la partie médicale, un homme à moi.

(( Le D"" Piquanzo examina Fischer qu'il trouva complètement ivre.

« Il attribua sa chute d'abord au peu d'équilibre qu'avaient ses jambes, et quant à l'état d'insensibilité dans lequel il était, il n'en faut rendre responsable qu'une petite pierre qui lui a presque ouvert le crâne sans faire une grande blessure, mais sur laquelle il a frappé tout juste assez droit et assez fort pour demeurer comme il a été trouvé par les hommes de l'Inquisition.

« Ce qu'il y a de pis dans tout cela, c'est qu'il» veulent forcer Fischer à déposer qu'il a vu le diable entre lui et Maria au moment où la vieille bête a levé la main sur lui, parce que, en effet, au moment où la saignée que lui fit Piquanzo rendit la connaissance à Fischer, il s'écria, encore tout effaré de sa chute, et d'ailleurs toujours complètement ivre, il s'écria qu'il avait vu un grand homme tout noir et tout rouge entre lui et elle.

« Mais je lui répétai que c'était la vieille sempiternelle elle-même, et elle est bien assez laide pour cela, qui, avec sa cape, avait produit cet effet; il n'en voulut rien croire, et on lui fit signer un procès-verbal qui, je vous le jure, ne serait pas autrement fait et rédigé en l'an de grâce, ou plutôt de malédiction 1242 ou 1245.

« (]'est de l'Albigeois, ma chère enfant. Gela sent le fagot I...

« Et dire que nous voyons pareille chose en 1806! Qu'on raconte après cela que les lumières nous ont éclairés! Comment cela, bon Dieu! »

Je savais que lorsqu'une fois il entamait le chapitre des philosophes, il s'y cramponnait et de trois heures au moins il ne lâchait prise.

Je l'interrompis.

— Mais comment puis-je vous servir? lui demandais-je.

— Le voici. Vous connaissez le nonce et il vous adore.

Il faut qu'il parle au grand inquisiteur pour qu'il mette en liberté Fischer et la vieille.

B'ischer doit faire quinze jours de salle de police, et c'est n\oi que cela regarde, et non pas les juges noirs de l'Inquisition.

Quant à la vieille, il ne faut pas persister dans cette accusation d^e sorcellerie.

Cela presse, car je vous confie que je sais, et de bonne source, qu'on a offert une grosse somme d'argent à Fischer pour qu'il confirme aujourd'hui sa dénonciation contre la vieille.

Cette dénonciation renouvelée la perd, et il s'ensuit un procès terrible où la malheureuse, qui n'a pas de défenseur, périra sans aucun doute.

Déjà je ne peux plus voir Fischer qui, par je ne sais quelle loi et quel pouvoir, est au secret dans les prisons de l'Inquisition, dans le palais du Rocio.

C'est à vous que j'ai recours.

Il faut que vous me fassiez rendre mon homme.

Je crois que je me fais des ennemis mortels de toutes ces misérable^ jupes noires. Mais que m'importe? Ma conscience est pure.

M. de Novion parti, je passai dans l'appartement de

Chrétien-Auguste, prince de Waldeck.

Dessin de Kienscnger, gravé par G. Mansfeld jeune.

([bibliothèque Nationale. Estampes.)

M. d'Abrantès pour le consulter, parce que l'affaire me paraissait non pas importante, mais obscure.

Il m'autorisa à mander le nonce qui accourut aussitôt en calesino pour arriver plus vite.

Dès que je lui eus prononcé le nom de la vieille, il parut s'assombrir, mais j'ajoutai que j'écrirais le lendemain toute cette belle histoire à l'impératrice Joséphine qui en réjouirait l'Empereur.

— Vous savez comme il aime toutes ces choses en dehors de la religion sainte, monseigneur! lui dis-je en le regardant fixement...

Il détourna les yeux en caressant mon petit singe et dit:

— Mon Dieu! C'est bien vrai! Je suis sûr que le Saint- Père n'approuverait pas cette rigueur... Cependant si le soldat persistait...

Ceci me fit voir que mon ami le nonce l'était aussi du grand inquisiteur et que son officier lui faisait aussi des biscuits glacés. C'était un homme qui avait des arcs pour toutes les flèches. Heureusement que la mienne se trouva avoir le plus de portée.

Je le regardai en souriant quand il me parla de Fischer et du diable, et ce seul sourire suffit. La parole eût été de trop avec un tel homme. Oh! l'esprit, l'esprit! Comme il est bon à tout et en tout!

Galeppi me comprit sans me donner la peine de répéter. Il remonta dans son calesino et s'en alla directement au palais du Rocio. Il y passa seulement une heure et revint avec l'ordre de mise en liberté de Fischer.

Quant à la vieille, il n'y eut pas moyen de la ravoir immédiatement. Il leur fallait bien une sorte de satisfaction. Nous leur laissâmes celle-là.

Je dois dire pourtant que Maria ne fut pas abandonnée et que nous la fîmes sortir un mois après.

J'ai raconté longuement cette histoire parce qu'elle montre l'esprit du peuple portugais à une époque bien récente.

J'en pourrais donner une autre preuve à propos de la

Fête-Dieu au moment où le duc d'Abrantès était gouverneur général du Portugal...

On sait que la Fête-Dieu à Lisbonne est d'une solennité inconnue en tout autre pays.

C'est une théorie païenne; c'est une fabuleuse cérémonie; c'est fantastique de richesses et de prodiges.

Je l'ai vue lorsque le roi lui-même conduisait la procession aidé de Monseigneur Saint-Georges, monté sur un magnifique cheval tiré des écuries de ce même Saint- Georges qui, au moment de la dernière conquête du Portugal, était lieutenant-général du royaume, porté comme étant en activité sur les contrôles de l'armée et touchant en cette qualité un traitement de doure mille cruzades.

Dans les écuries du prince régent étaient six chevaux magnifiques, destinés, entretenus pour le lieutenant-général Saint-Georges!

Lisbonne et le tremblement de terre.

)'ai beaucoup voyagé. J'ai parcouru le nord et le midi de l'Europe, et jamais une ville aussi étrange, mais aussi remarquable et aussi belle que Lisbonne, ne s'est montrée à moi. Jamais un ciel plus beau ne versa sa lumière sur une cité entourée d'une nature qui la presse de ses merveilles, mais aussi jamais, en aucun lieu, je ne vis autant de dons de Dieu méconnus et sacrifiés.

Il semble que l'homme se joue de cette profusion de biens et qu'il les méprise, à le voir, insoucieux de sa vie, vivre au milieu des décombres qui lui rappellent pourtant qu'un jour cette ville aux sept collines, si fîère de son beau fleuve, de ses bois embaumés, de ses campagnes fleuries, cette ville fut dévouée à la mort avec tous ses habitants.

Ce fut un affreux désastre!...

Depuis quelques jours, on entendait des bruits souterrains qui grondaient sourdement. Le ciel était pâle, le soleil terne.

La campagne, si fraîche et si belle à cette époque de l'année, et rafraîchie par des pluies abondantes, semblait partager l'état souffrant de la nature. On prévoyait un malheur, mais la pensée même la plus disposée à prévoir un malheur pouvait-elle pressentir une si terrible catastrophe !

Il était neuf heures du matin...

Presque toute la population de la ville était à la messe pour la solennité du jour, car c'était le i*"" novembre, fête de tous les saints.

Tout à coup la terre trembla sous les pieds. Les murs chancelèrent. D'énormes lézardes s'ouvrirent à une nou-

velle secousse. Une autre renversa les murailles sur les malheureux entassés dans les églises de la ville basse.

Ce moment fut horrible!...

Repoussés hors des maisons pour fuir l'avalanche de décombres qui écrasait les malheureux que leur lenteur retenait encore, ils trouvaient au dehors une mort aussi dangereuse et aussi certaine. "'-

Dans les cavités profondes que les déchirements de la terre ouvraientsous les pas, des flammes sulfureuses enveloppaient les fugitifs et brûlaient les vêtements des femmes.

Partout on entendait des cris.

Partout on portait des secours, mais partout aussi la rapine, dans ces jours de deuil, étendit sa main sanglante et dévastatrice jusque dans les retraites les plus sacrées!...

Au milieu de ce malheur, comme la pitié était morte pour ne laisser actifs que le besoin de vivre et la soif de l'or, les bandits, afin de les satisfaire, bravaient eux-mêmes la mort et allaient disputer le corps d'une femme à la tempête de feu de la partie la plus menacée de la ville, s'ils apercevaient sur elle des vestiges de richesses.

Quelquefois une jeune fille évanouie revenait à elle sous le tranchant d'un couteau qui séparait son poignet de

Jean IV, roi de Portugal.

Gr;ivé par E. Desri)chers.

(Hibliolhèqiie N'ationalo. Estampes.)

son bras pour avoir un bracelet ou une bague que les brigands ne pouvaient lui arracher...

Oh ! c'était un horrible spectacle que celui de cette ville s'écroulant au milieu des flammes, aux cris des mourants, aux gémissements désespérés de ceux qui survivaient pour pleurer sur ceux qui se perdaient et sur leur ruine entière!

Le fleuve lui-même, la mer, refusaient tous deux de recevoir les malheureux qui semblaient frappés par la houlette du divin pasteur pour demeurer ainsi parqués dans ce champ de la mort, où la mort les pressait par troupes, sans distinction d'âge, ni de sexe, ni de rang.

Le Tage roulait ses eaux furieuses et semblait vouloir sortir de son lit pour fuir la tempête intérieure qui soulevait ses vagues.

Le bruit de ses grandes eaux venait encore ajouter au bruit sinistre qui retentissait dans l'air.

C'était la fin du monde pour cette partie de l'Europe, qui voyait ainsi la main de Dieu se retirer d'elle pour laisser tous les fléaux se déchaîner sur cette malheureuse contrée qu'il paraissait abandonner à l'esprit du mal et de la destruction.

J'ai beaucoup entendu parler de ces terribles journées par un homme qui pouvait en rendre un compte fidèle et admirablement coloré, car son âme donnait encore des lueurs bien vives.

C'était le duc de la Foens, oncle de la reine (i).

(1) .)oâo de Bragance, duc de la Foens (1719-1806), second fils de don Miguel, frère du roi Joâo V, qui le destinait au clergé, refusa, après avoir pris ses degrés àCoïmbre,de s'engager dans les ordres. Il avait un goût marqué pour les belles-lettres, les langues étrangères, la poésie et les exercices physiques. Bientôt sa figure gracieuse et son esprit piquant le firent rechercher des belles Portugaises. Ses épigrammes le rendirent suspect à la Cour. Il reçut l'ordre de voyager et passa en Angleterre, puis en Allemagne, où il fit la guerre de Sept Ans à titre de volontaire dans l'armée autrichienne. Fort apprécié à la cour de Vienne, il se Ha avec le prince de Ligne. Son frère aîné mort, José I" refusa de le mettre en possession du duché de la Foens et il demeura les dix-huit années du règne à l'étranger. Marie I" n'eut pas pour lui le même éloignement que son père. Elle lui rendit son apanage. Alors il rentra à Lisbonne et y fonda l'Académie royale des Sciences. Bientôt il devint un des personnages les

Le duc avait, lorsque je l'ai connu, plus de quatre-vingts ans. Il avait donc déjà vingt ans au moment du désastre.

C'est l'âge qui reçoit les plus vives impressions, et celle de ces jours de mort ne devait jamais pâlirdans son souvenir.

Le duc de la Foens eût été un homme supérieur dans tous les pays.

Dans le sien, il grandissait encore au milieu des pygmées qui Tentouraient. Il le savait et en souffrait. Cela devait être. S'il eût pensé autrement, il n'eût pas été supérieur. Il savait que son talent et ses moyens portaient ombrage au ministre Villaverde qui était alors en faveur à Lisbonne et il se tenait à l'écart dans sa belle maison du Grillo (i), vivant dans cette retraite avec une jeune et

plus considérables du Portugal, généralissime de l'armée portugaise, grand-maître de la maison royale. Instruit dans les armée» étrangères, il fit preuve de grandes qualités militaires et. en même temps, d'énergie. On le rendit responsable d'une défaite qu'il avait prévue sans en être en quoi que ce fût la cause. Destitué de ses dignités, privé de ses postes ofliciels, disgracié, le duc s'était retiré dans ses terres, et un matin on avait aflîché dans les rues de Lisbonne un placard ainsi conçu : « 11 s'est perdu entre Por-talegre et Abrantès un enfant de 83 ans environ, ayant une botte de velours noir. Ceux ou celles, qui le trouveront sont priés de le ramener au bureau des annonces. » .Vinsi l'on raillait les guêtres de velours dont la goutte obligeait le vieillard à abriter ses jambes. \ partir de 1801, il vécut dans la retraite, démissionnaire de toutes ses places, ne conservant que la présidence de l'Académie, des travaux de laquelle il ne se désintéressa pas jusqu'à sa dernière heure.

(1) Voici on ([uels termes pai'le du duc de la Foens, William Beckford : « Je me pi-onienais sous une longue voûte de citronniers, quand M... parut au bout de l'avenue, accompagné du duc de la Foens. C'est ce même personnage (jui est bien connu dans toute l'Europe sous le nom de duc de Bragance. Néanmoins il n'a point le droit de porter ce titre illustre qui se confond dans ceux de la couronne. Si on osait rappeler la duchesse douairière, je crois que personne ne contesterait le bien-fondé de cette dénomination, tant il a l'air d'une vieille dame de la chambre à coucher, avec ses bavardages, ses coquetteries. Il avait mis du rouge et des mouches, et bien qu'il ait vu soixantedix hivers, il s'évertuait à pirouetter et à glisser avec une agilité juvénile. Je fus très surpris de l'aisance de ses mouvements, car on m'avait dit que c'était un martyr de la goutte. Après avoir babillé du français avec un accent très raffiné, s'être plaint du soleil, et des routes, et de l'état de l'architecture, il partit (grâce au ciel!) pour déterminer l'emplacement du campement de la cavalerie qui doit veiller sur la personne sacrée de la reine pendant son séjour dans ces montagnes. » (William Beckford, liait/, 242.)

ravissante femme qu'il avait épousée à soixante-dix ans, elle n'en ayant que vingt.

Comme elle était belle ! Quelle admirable grâce dans les contours de cette figure brune, mais dont la peau veloutée, satinée et odorante de fraîcheur, rappelait les plus beaux modèles du Titien!

La première fois que je vis la duchesse de la Foens, elle me frappa comme un de ces objets qui réclament l'attention et la commandent. Elle était grande comme il faut l'être pour avoir une taille gracieuse et souple, car une femme petite n'est pas souple : ses membres n'ont pas assez de jeu pour montrer leur élasticité.

La duchesse de la Foens avait la proportion juste.

Ses yeux avaient surtout une beauté que je n'ai vue qu'à elle et que les femmes de l'Orient se donnent d'une manière factice, en se frottant le tour des yeux avec du surmé, mais la duchesse de la Foens tenait ce charme de sa propre nature. Son œil de velours était grand et noir, bien encadré dans son orbite et ne donnant son regard qu'au travers d'un double rideau formé par deux paupières également soyeuses.

Ce regard eût été adorable seulement ainsi, mais il s'y joignait cette particularité dont j'ai parlé. Elle consiste dans un cercle largement tracé autour de l'œil et qui semble enchâsser l'œil et son brillant flambeau dans un cadre de jais. On pourrait croire que cette trace noire autour de l'œil donnait de la dureté au regard. Bien au contraire, le regard devenait plus doux. Il s'appuyait sur le vôtre et donnait la pensée d'une belle âme.

La duchesse de la Foens était attentive auprès de son mari, comme elle l'aurait été auprès de son aïeul.

Deux petites filles, pas beaucoup plus grandes que la mienne (elle avait alors trois ans), étaient toujours auprès de leur mère et formaient avec elle un ravissant tableau.

J'allais assez souvent au Grillo (i) et j'entendais avec un

(1) « La curiosité de voir le séjour de ces personnages à demi royaux, si simples (il s'agit des enfants naturels de Joào V), me poussa à

double plaisir les narrations du vieux duc en voyant sa jeune femme écouter comme moi ce que peut-être elle lui avait entendu répéter plus de cent fois, sans jamais témoigner un signe d'impatience.

Un jour, le marquis de Pombal arriva tandis que le comte d'Obidos et le duc de la Foens me peignaient les scènes du second jour du désastre. Que de sujets de tableaux dans ces différentes aventures dont ils furent témoins!

Je ne croyais pas que l'intérêt de cette narration put s'accroître lorsque le marquis de Pombal fut annoncé.

Il avait douze à quatorze ans à l'époque de la catastrophe. Il pouvait donc s'en rappeler toutes les circonstances frappantes, mais les papiers de son père, dont il avait la plus grande partie, étaient une source encore plus intéressante.

Il aimait à être questionné sur lui et je ne lui ai pas épargné les demandes, comme on peut le présumer.

entrer au palais. Pas un insecte, pas un murmure. Les principaux appartements ronsistaient en une suite de salles à voûtes très hautes, nux nobles proportions, et uniformément tendues de damas de soie d'un cramoisi des plus foncés. Les plafonds de chaque pièce étaient dans une ombre qu'accroissait encore un dais énorme en velours découpé. .\ droite et à gauche, des rangées d'énormes fauteuils de même étoffe. Ni glaces, ni tableaux, ni dorures, rien que de lourdes draperies; les tables mêmes étaient couvertes de velours bordé de falbalas dans le genre de ceux dont nos douairières avaient coutume d'orner jadis leurs robes. La vue seule de ces tables serrées suffisait pour faiie transpirer, et je me demande quel démon a pu inspirer aux Portugais l'idée d'une mode qui tient aussi chaud. Cette tendance à mettre des jupons aux commodes et aux tables est générale ici, au moins dans les appartements royaux. A Queluz.pas une table de jeu, pas une table de salle à manger n'y a échappé, et je soupçonnerai presque que plus d'un vieux costume de cour a été sacrifié pour fournir de quoi faire ces accoutrements, qui sont de toutes les couleurs, les uns unis, les autres à fleurs, avec des ornements champêtres ou des broderies somptueuses. Il n'en est point ainsi à Pagliavam. Le cramoisi règne en maître et jette sans rival sa note royale et sombre sur tous les objets. Entre deux des tables dont il vient d'être question, deux fauteuils sont fixés au mur pour Leurs Altesses, et en face, sont rangées des chaises pour ces Révérends Pères en Dieu qui sont de temps à autre honorés d'une admission au palais. » (William Beckford, Italy, 180.)

Il me donna l'explication, par exemple, d'une bizarrerie que je ne pouvais comprendre.

Derrière le nouveau quartier, près de la place du Commerce, on voyait de longues façades de palais plutôt que de maisons construites avec une apparence de luxe et d'une manière uniforme. Le mode d'architecture, ou plutôt l'ordre, était à peu près le même que celui observé dans les rues neuves et sur la place du Commerce. Mais derrière ces façades on ne voyait que des décombres et des ruines! Toujours les restes parlants des désastres de lybSl

Quelquefois on apercevait derrière une riche colonnade une chaumière habitée par un pauvre artisan qui appendait une vieille botte, une chaise brisée ou tel autre signe de sa profession à une des belles colonnades de la façade.

Cette bizarrerie me frappa.

Le marquis de Pombal me l'expliqua.

— Mon père, me dit-il, n'aimait pas la noblesse et n'en était pas aimé, non plus que du clergé, mais en revanche le peuple l'adorait. A l'époque du tremblement de terre, mon père proposa de rebâtir toute la ville basse selon une règle d'architecture uniforme, avantage inouï pour contribuer à la beauté de la ville et que nous devions au plus affreux malheur. Il présenta cet avis devant le Conseil, mais à sa grande surprise, il y trouva des oppositions, quoique l'orgueil de chaque noble portugais dût se trouver flatté de voir embellir la capitale du royaume. Mais l'avis était de mon père, et cela suffisait... Ils prétendirent que la chose était impossible pour l'uniformité, et que n'ayant pas tous le même architecte, cela ne se pouvait faire.

Mon père leur répondit en faisant construire les façades par l'architecte du roi, et aux frais de la Couronne. Seulement il donnait au nom du roi l'emplacement et la façade toute commencée avec les matériaux... à la seule charge de transporter les décombres hors de la ville.

Eh bien! rien ne se fit et les façades demeurèrent comme vous les voyez, et maintenant, parmi ces décombres, toujours là depuis 1755, au milieu des reptiles, des scorpions et des mille-pieds que ces ruines enfantent en profusion,

quelques misérables artisans, pour ne pas payer une patente, construisent une sorte de cabane derrière une colonnade corinthienne et végètent dans cette sorte de cloaque impur.

De toutes les impressions vives qu'on reçoit en parcourant Lisbonne, une des plus profondes est sans contredit celle produite par la vue continuelle de ces ruines parlantes qui vous racontent le tremblement de terre et ses désastres.

S'il est vrai que l'histoire morale d'un peuple est dans ses monuments, que doivent raconter ses ruines!

Les environs de Lisbonne.

ÎI'est dans les environs de Lisbonne qu'il faut apprendre à connaître cette contrée qu'on peut décrire, mais jamais peindre.

Ces environs semblent être formés pour faire une décoration en manière de vestibule et d'entrée à cette vallée de Cintra que l'amour a chantée avec sa voix de cygne dans Camoëns, que lord Byron a célébrées dans Childe-Harold et que tous ceux qui la parcourent admirent au point de ne la plus vouloir quitter (i).

(1) Voici les vers de Byron :

« Mais voici Cintra qui vous offre son magnifique Eden, suite variée de monts et de vallées. Ah! quelle est la plume, quel est le pinceau capable de retracer la moitié seulement de ce que l'œil découvre dans ces sites plus éblouissants pour des regards mortels que ceux qu'a décrits le poète qui le premier ouvrit au monde étonné les portes de l'Elysée.

« Les rochers affreux que surmonte un couvent suspendu en l'air, les lièges blancs qui garnissent les pentes escarpées, la mousse des montagnes brunies par un ciel dévorant, la profonde vallée dont les arbrisseaux pleurent l'absence du soleil, le tendre azur de la mer sans rides, l'orange dont l'or brille au milieu du plus beau vert, les torrents qui bondissent du haut des rocs dans les vallons, là-haut des vignes, là-bas des saules, tout cela réuni forme un spectacle plein de magnificence et de variété.

« Puis, gravissez lentement le sentier sinueux, tournez fréqueinment la tête pour jeter un coup d'œil derrière vous et découvrir d'un point de vue plus élevé de nouvelles beautés dans le paysage. Arrêtez-vous au couvent de Notre-Dame-des-Douleurs où des moines sobres montrent à l'étranger leurs petites reliques et lui content des légendes : ici ont été châtiés des impies; dans cette profonde caverne Honorius habita longtemps, dans l'espoir de mériter le ciel, en se faisant ici-bas un enfer.

« Cà et là, en franchissant des précipices, remarquez ces grossières croix de bois qui bordent le sentier. Ne croyez pas que ce soit la dévotion qui les ait mises là, ce sont les monuments fragiles de quelque assassinat, car là où une victime est tombée en poussant un cri sous le poignard d'un meurtrier, on élève une croix formée par deux lattes vermoulues. Les bosquets et les vallons en offrent des

A peine les premières pluies ont-elles rafraîchi la terre, que les fleurs de l'automne paraissent aussitôt, les safrans, la renoncule odorante, les narcisses, les violettes, entre autres, une espèce à grandes pétales d'un violet pâle et d'une odeur embaumée.

Les jeunes herbes, le premier feuillage, toute cette parure verdoyante et parfumée, se déploient comme par enchantement, et la nature revêt sa robe comme une belle reine qui se pare.

C'est une merveille que de suivre les progrès de la végétation dans les environs de Lisbonne surtout. C'est au point qu'on peut à peine marquer un intervalle entre l'automne et le printemps!

Alors vous marchez dans un pays enchanté. Vous parcourez des collines du sommet desquelles vous voyez toujours le fleuve couvert de vaisseaux, tandis que vous errez à travers mille jardins plantés d'orangers, de citronniers, de myrtes, de grenadiers, dont les belles fleurs rouges font l'ornement des simples haies d'un jardin de paysan.

Les émanations fortes des fleurs de l'oranger et du citronnier répandent dans l'air et jettent dans l'atmosphère une langueur qui n'a rien de souffrant et donne au contraire à la vie un charme qu'on aspire et qu'on ne rem-

milliers sur cette terre sanguinaire où la vie de l'homme n'est pas assurée par les lois.

« Sur le penchant des collines ou dans le sein des vallées, on voit des châteaux où des rois ont fait autrefois leur demeure, mais aujourd'hui ces solitudes n'ont d'habitants que les fleurs sauvages qui croissent alentour. Pourtant on y découvre encore des traces d'une antique splendeur. Là s'élève le beau palais du prince; c'est là aussi, Vatheck, fils opulent de l'Angleterre, que tu te bâtis un palais, oubliant que lorsque la richesse capricieuse a épuisé tous les efforts de sa puissance, la douce paix fuit toujours les pièges de la volupté.

« C'est ici que tu habitais, c'est là que tu projetais tes plaisirs, sous la crête toujours belle de cette montagne; mais aujourd'hui, comme si c'était un séjour fatal, ton palais enchanté est aussi solitaire que toi! C'est à travers de grandes herbes parasites qu'on arrive à tes salles désertes, à tes portiques ouverts, leçon nouvelle, pour le cœur de celui qui pense, de la vanité des terrestres plaisirs, dont il ne reste bientôt que des débris quand les flots inexorables du temps ont passé par là ! » [Le Pèlerinage de Ckilde-Harold, chant I, traduction Benjamin Laroche.)

LES ENVIRONS DE LISBONNE yS

place jamais par du parfum factice. Rien ne tient lieu ordinairement de la nature, on le sait, mais je crois que là plus qu'ailleurs on en a la preuve.

Parmi les quintas des environs de Lisbonne, la plus agréable était celle du marquis d'Abrantès.

Il aimait les plantes rares et on cultivait che^ lui toutes celles que le climat de Lisbonne ne pouvait rendre indigènes. Mais combien en trouvait-on que nous avons grand' peine à faire élever dans nos serres et qui, dans cette quinta, venaient embarrasser mes pas ou bien garnissaient un mur et poussaient ainsi vigoureuses et pleines de sève sous ce ciel fécondant qui nous est inconnu, quoique nous sachions ce que c'est qu'un ciel bleu et un soleil pur!

Dans cette quinta du marquis d'Abrantès, on voyait s'élever la magnifique mangolie. Tous les géraniums les plus rares y viennent en pleine terre et ne sont jamais rentrés. Les dattiers, les bananiers, les magnolias et les pisangs y sont couverts de fleurs et de fruits. Toutes les belles espèces de ceiiretis de l'Amérique forment des haies ravissantes avec leurs feuillages serrés et celui du mesembryanthémum grimpe et retombe en flocons le long du mur de la quinta.

Le marquis d'Abrantès me fit donner une clef de sa quinta de Bemfica avec une invitation de m'y promener autant que je voudrais.

J'y allai un soir.

La maison était déserte et un seul jardinier habitait cette retraite enchantée.

Le vent de la mer venait mourir chargé du parfum des ajoncs en fleurs et se mêlait à celui des orangers et des milliers de plantes et d'arbustes en fleurs, qui alors étaient en pleine sève et donnaient leur vie à l'air.

En entrant dans la quinta, je fus frappée de la douceur des parfums qui m'enveloppaient. Il y avait de la magie !

Je m'arrêtai et levai la tète...

J'étais dans une longue allée plantée de magnolias dont les roses blanches caressaient mes cheveux. Entre les magnolias, on avait planté des daturas, des genêts, des

yÔ LE PORTUGAL IL Y A CENT ANS

daphnés guiduims cultivés. C'était une profusion de parfums à donner la joie du ciel à qui aimait les fleurs comme moi.

Le jardinier du marquis me fit un bouquet, ou plutôt une gerbe des plantes fleuries les plus rares que j'emportai.

Je remontai dans ma voiture, où j'étais seule, et ma route se fit dans un état de douce somnolence qui, en vérité, il faut le confesser, avait un charme que je ne puis décrire.

C'était un rêve sans objet, un état si doux, si heureux que je ne puis le comparer à rien qu'à lui-même. Mon bouquet, ou plutôt ma botte de fleurs, était à coté de moi dans ma voiture, et lorsque le vent frais du soir passait sur tous ces trésors, il me semblait qu'une voix d'ange me parlait.

J'arrivai cher moi.

Il y avait du monde dans mon salon. Je ne voulus voir personne et passai dans ma chambre.

Je me sentais fatiguée, mais nonpas péniblement. J'avais seulement une lassitude qui voulait du repos.

Je sonnai ma femme de chambre et demandai mon coucher. Tout en me coiffant de nuit, je regardais mon bouquet et le faisais admirer à M'i» Louise. Je ne pouvais en détacher ma vue.

Lorsque je fus couchée, je donnai l'ordre de le mettre dans une jatte de porcelaine avec un peu d'eau et de le placer sur une table en face de mon lit en l'éclairant de manière que je ne perdisse de vue aucune de ses fleurs, et puis je renvoyai mes femmes.

Il me tardait d'être seule avec mon bouquet. Je lui parlais, je le questionnais. Il me semblait que ces pétales si vifs dans leur couleur, ces pistils d'or, ces feuilles d'émeraude, me répondaient du sein de ces magnificences, de ces parfums embaumés ! « Oh! me disais je, c'est une création animée qu'une pareille merveille! » Et mes yeux demi- clos regardaient au travers de mes paupières abaissées la gerbe de fleurs...

Enfin je me jette à bas de mon lit, vais droit au bouquet

Auberge portugaise.

iW. Kiusey, fortugal Mustrated, 1827.)

et le remporte avec moi. Je le place sur mon chevet, et posant ma joue dans une touffe de magnolias, je m'endors 4essus après avoir conversé encore quelque temps, mais probablement en divaguant, avec mes fleurs.

J'avais pour habitude de me lever de fort bonne heure et de déjeuner avec M. d'Abrantès.

A dix heures, heure à laquelle j'étais ordinairement prête, il vint à ma porte.

Ma femme de chambre lui dit que je n'avais pas encore sonné. Il pensa que la promenade m'avait fatiguée et défendit qu'on me réveillât.

Une demi-heure après, il revint, et ne me trouvant pas encore éveillée, il repartit encore.

A onze heures, il revint une troisième fois avec ma fille, qui avait alors trois ans.

L'enfant, moins patiente que son père, frappa avec ses petits pieds, en m'appelant de sa douce voix d'ange. Je ne répondis pas.

M. d'Abrantès s'alarma, car il savait que le moindre bruit m'éveillait. Il appela lui-même et, ne recevant pas non plus de réponse, il ouvrit la porte et entra.

Ma fille, accoutumée à venir m'embrasser tous les matins dans mon lit, y grimpa toute seule, tandis que son père ouvrait les persiennes. Mais avant que le jour éclairât la chambre, la pauvre enfant jeta des cris perçants...

Mon visage était glacé et le jour qui tombait sur moi lui fit voir son changement. J'étais là couchée au milieu de mes fleurs qui me servaient d'oreiller, mais froide et pâle, et le visage changé d'une si horrible sorte que j'étais méconnaissable...

Ma pauvre petite fille me baisait en pleurant à chaudes larmes et en m'appelant de toutes ses forces, mais je n'entendais rien et ne pouvais répondre...

M. d'Abrantès était sur-le-champ descendu chez M. Magnien (i), le chirurgien attaché à l'ambassade, et l'avait ramené avec lui.

(1) « Un nommé Magnien, chirurgien major de quelque régiment

En me voyant, il s'écria :

— De l'air, de l'air! Et ces fleurs, ces maudites fleurs, jetez-les loin d'ici!... Elles l'auront peut-être tuée!

Mon mari m'enleva alors dans ses bras et me porta sur le petit balcon de mon oratoire qui donnait sur la mer, mais l'air ne me faisait pas revenir.

Il fallut m'inonder de vinaigre et me donner de fortes secousses par des frictions.

Enfin, je rouvris les yeux, mais avec une peine infinie.

Je ne savais où j'étais. Je sentais comme un reste de rêve... Je voulais ressaisir le fil rompu d'une idée... mais je souffrais violemment...

Ma tête surtout, ma tête était en feu et pesait comme du plomb. Elle tombait de droite à gauche, et de gauche à droite, sans que je pusse la retenir.

Enfin, vers les trois heures, la migraine qui me causait une douleur si violente céda un peu aux remèdes continus qu'on m'administra.

Je pus sortir.

Mon mari commanda l'escalère et nous allâmes par eau à Almada, de l'autre côté du Tage.

J'étais faible, étonnée, comme sortant d'une longue maladie. Cette course me remit. Cependant je ne pus manger qu'une orange dans toute la journée et, pendant plusieurs jours, il me fut impossible de sentir une jleur.

Almada, dont je viens de parler, est une grosse bourgade située sur la rive de VAlemtejo, sur la côte du sud.

C'est là que plusieurs habitants ont des quintas. Les collines, qui l'entourent, sont diaprées des plus belles fleurs. Le convolvulus tricolor couvre la terre de ses belles fleurs en coupes bleu céleste qui rivalisent avec le beau ciel du pays.

L'église d'Almada mérite d'être vue, et c'est un but de

incorpore et qui, restant, ainsi sans place, n'en pouvait espérer aucune, n'ayant pas de talent, si ce n'est celui de savoir Je dictionnaire par cœur, ce qui avait sa commodité quand il faisait sombre et qu'on ne voulait pas déplacer un gros volume. (D'Abrantès, Mémoires, V, 185.)

promenade d'autant plus agréable qu'on revoit toujours avec un nouveau charme Lisbonne et ses riches alentours.

C'était à Almada qu'on donnait dans l'été les combats de taureaux. Il y a un cirque derrière la place du Rocio, mais les gens de Lisbonne préféraient aller voir le taureau à Almada que dans cet endroit resserré, et ils avaient raison. Du reste, le mieux eût été de ne pas y aller du tout, parce que les combats de taureaux en Portugal ne sont qu'une mauvaise parodie de ceux de l'Espagne.

Les taureaux sont bouletés. On leur met des boules d'ivoire ou d'os, grosses comme une pomme, au bout des cornes, et de cette manière l'homme qui les combat court moins de danger.

Cette mesure fut ordonnée depuis que le fils du comte de Arecs fut tué par un taureau en le combattant. Le taureau le saisit en surprise, comme le malheureux jeune homme se retournait pour parler au roi.

Il arrive toujours des accidents néanmoins, et je fus témoin d'un malheur le premier jour que je fus à Almada.

Un homme se présenta pour combattre le taureau. L'animal avait le sentiment de sa force, mais sachant qu'elle était neutralisée dans l'usage de ses cornes, il n'essaya seulement pas de s'en servir. Il fondit sur l'homme, et de son museau lui fendit le sternum. Le malheureux hurla en vomissant des flots de sang et expira avant d'être transporté hors du cirque.

J'aime Almada. J'aime son église surtout, située sur une hauteur...

C'est principalement le soir qu'il faut aller à Almada.

Il faut partir de Lisbonne au soleil couchant. On voit encore la cime des coteaux dorée par ses derniers rayons. Puis ils faiblissent. Le ciel devient plus sombre, le vent fraîchit et s'élève...

Bientôt quelques lumières brillent entre les cordages et les mâtures noires de mille vaisseaux. On entend des voix qui chantent. C'est la barcarole de Venise, la chanson du

lazzarone, le boléro de l'Andalou, le chant plaintif des bords du lac de l'Ecosse, et depuis la ronm indienne jusqu'à la chanson française, les matelots de tous les pays chantent sur le tillac de leur navire en préparant leur souper (i).

Il y a un mouvement, une vie dans ce tableau, qui éloigne touteidée de trouble et de crainte, et en mêmetemps que la rade s'illumine de ses mille feux, ceux de la ville commencent àbriller dans l'ombre fraîchissante du soir.

C'est alors que commence l'existence.

C'est alors que le mouvement est possible aux membres harassés et courbés sous la fatigue d'une journée brûlante. Tout souvenir de crainte, de troubles, disparaît devant l'air frais de la nuit.

Guillaume, comte de Schauenbiirg-Lippe.

Portraitdessiné parW. Steack, gravé par C.-\\'. Bock.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

(1) « Les chansons portugaises sont plaintives. Elles parlent presque toujours fie la douleur de l'amour. Elles sont rarement lascives et peu satiriques... La guitare et le chant élépiaqiic et monotone du peuple portugais ne cessaient pas de toute la nuit et duraient jusqu'au lever du soleil. Quand on est à une distance où il est impossible d'entendre les paroles, il n'est pas agréable d'écouter cette musifjue pendant longtemps. La première strophe surprend souvent par la mélodie plaintive, simple et douce, mais c'est en vain que l'on désire plus de variété, c'est toujours la même chose. » (Link et Hoflmansegg, Voyage en Portugal, II, 45-46, 43.)

Dès que l'heure de l'angélus a sonné à Lisbonne, il ne faut pas admettre qu'on puisse parler d'affaires sérieuses. J'ai vu des exemples de cette nonchalance commandée par la puissance qu'exerce la chaleur en énervant les forces au delà de tout ce qu'on peut dire.

Un homme habile, qui aurait des gens à lui, dont il pourrait disposer selon sa volonté, et non selon celle du temps, aurait, je crois, un très grand avantage sur l'ennemi qui l'attendrait couché sur son lit de repos.

On croit communément dans le reste de l'Europe que l'Espagnol et le Portugais sont de même nation et que l'habitant de la Péninsule est le même à Lisbonne qu'à Cadix.

C'est une erreur.

Ces deux peuples sont aussi opposés de caractère et de nature qu'ils le sont de physique.

A peine a-t-on quitté Badajoz et passé le Cayo, petit ruisseau, limite des deux royaumes, qu'on s'aperçoit de la différence avant même que la prononciation en ait averti.

En Espagne, le langage est comme l'homme, mesuré, grave, guttural, plein.

En Portugal, c'est un léger sifflement des lèvres, une parole brève. En Espagne, des mots élégants, des phrases longues peut-être, mais toujours dignes; en Portugal, un parler plus entrecoupé.

A Badajoz, du reste, jamais on ne parle portugais; à Elvas, on ne parle jamais espagnol, et pourtant il n'y a qu'une demi-lieue d'une ville à l'autre, mais il y a un chemin que la haine a rendu bien long entre les deux peuples et qui jamais ne sera abrégé.

Une grande différence existe entre eux pour le physique.

Des yeux noirs et une peau brune sont les traits qui se rapportent.

Le Portugais est trapu, plus gros qu'élancé, et n'a jamais d'élégance dans la taille. Ses lèvres sont épaisses, ses cheveux souvent crépus et ses traits qui, ronds et massifs.

n'ont aucune analogie avec les lèvres fines, le nez effilé, les membres nerveux, souples, agiles et toujours élégants de l'Espagnol.

Qu'il soit Andalou ou Castillan, n'importe, le type est toujours le même, comme il l'est également chez les Portugais.

Dans le premier, il y a toujours franchise dans le regard et dans la parole. Dans l'autre, il existe une sorte de sentiment de son infériorité qui le rend non pas timide, mais craintif et continuellement en garde contre lui-même, ce qui empêche toute franchise dans l'abord.

La même différence existe dans les haines de ces deux peuples.

L'Espagnol, sûr de lui, peu en crainte du Portugais, ne l'aime pas et le témoigne par une sorte de mépris.

Le Portugais hait l'Espagnol, mais sa haine est active ej dévorante comme la haine de l'impuissance.

Il y a quelques germes encore d'une bonne nature en Portugal. C'est sous la cape brune du paysan.

La noblesse, sauf quelques exceptions parfaitement honorables, parmi lesquelles je me glorifie de compter de 'nobles et de dignes amis, est entièrement dégénérée.

Mais le peuple des campagnes, qu'il ne faut pas confondre avec celui des villes en Portugal, est encore bien bon par le cœur et pourrait devenir une nation, si les curés et les moines, usant de leur dernier moment de pouvoir, ne perdaient pas ce qu'il reste de grand et de généreux dans cette nation.

Quelques années encore, et ils sont tout à fait perdus.

Je les connais.

J'ai habité ce pays-là et je l'ai toujours suivi avec un profond intérêt. Moi j'en suis arrivée, à ce point de mon étude, à déplorer la perte d'une belle nature qui tombe chaque jour sous les coups répétés du clergé et d'un savoir mal enseigné, qui devient poison, au lieu d'être ce qu'il devrait être, le baume du cœur et le régulateur de la pensée.

Toutes les fois que des hommes habiles et étrangers aux

mœurs étroites du Portugais ont pris les rênes du gouvernement, la machine a bien marché, et la partie forte, la masse, a répondu à l'appel d'un homme de cœur.

Voyez le comte de Lippe (i).

Cet homme, qui encore aujourd'hui est grand parmi la nation portugaise, est tout simplement appelé parle peuple o grande conde. La nation tout entière lui paie un tribut de vénération.

Il est le créateur de l'armée portugaise, et comment!

(1) Frédéric-Guillaume, comte de Lippe-Schauenbourg (1724- 1777), général allemand, débuta au service des Pays-Bas, puis passa au service de l'Autriche. Pendant la guerre de Sept Ans, il se mit au service de l'Angleterre et réunit ses troupes à celles du Hanovre. En 1761, il fut envoyé en Portugal pour y commander en chef les forces anglaises et réorganisa l'armée portugaise. En 1763, il rentra en Allemagne, (c La nation entière, dit Link en parlant des Portugais, lui paie un juste tribut d'estime et de vénération : elle le reconnaît pour le créateur de son armée. » (Link, Voyage au Portugal depuis 1191 jusquen 1199, I, 175.) Il réforma la discipline et rendit à l'officier le respect auquel avaient droit ses épaulettes. « Le comte de Lippe, raconte Murphy, se trouvant un jour à diner chez un gentilhomme portugais qui était colonel dans l'armée, remarqua qu'un des domestiques portait un uniforme d'officier. Instruit bientôt qu'il était capitaine dans un régiment d'infanterie, le comte de Lippe se leva très poliment et insista pour que l'officier servant prît place à côté de lui. )) (Murphy, Voyage en Portugal, trad. Lallemant, 241.)

La Société de Lisbonne:

la Coup et les ambassadeurs.

'Espagne a toujours une alameda dans ses villes, même les nxoins populeuses et les moins belles.

L'Espagnol a le besoin de la causerie, plus qu'on ne le croit, et il le satisfait en allant chaque jour plusieurs fois dans la promenade publique pour y retrouver les mêmes individus.

En Portugal, c'est autre chose.

Nulle part on ne rencontre un de ces moyens de réunion.

A Lisbonne même, la capitale du royaume, on ne trouve qu'une promenade publique fort ordinaire et d'une telle tristesse qu'il est plus salutaire d'aller respirer sur la plage ou l'une de ces collines d'où l'on découvre cette contrée si belle...

La promenade publique est si peu connue que j'ai vu dernièrement une personne qui a habité Lisbonne deux ans et qui ne connaissait pas le jardin public.

La société de Lisbonne était alors nulle. Je dis nulle parce que je ne regarde pas comme éléments de société trois ou quatre maisons qui reçoivent parce que cela leur plaît.

Il sort de là que lorsque ces familles vont à la campagne ou aux eaux, la société de la ville retombe dans sa léthargie.

C'était l'histoire de celle de Lisbonne au moment où j'y

La comtesse da Ega(i), jeune, jolie et spirituelle femme, avait deviné l'agrément de la vie sociable, et sa maison était le rendez-vous de tout ce que la ville de Lisbonne renfermait d'artistes, de poètes et de personnes agréables et parlant français ou bien italien, qualité fort rare à cette époque à Lisbonne.

La comtesse da Ega était fille du comte de Oyenhausen et nièce du marquis d'Alorna, l'un des hommes les plus remarquables du Portugal, s'il n'en eût été en même temps le plus superstitieux (2). Il était fanatique à un tel degré qu'il croyait souper avec la Sainte Vierge et le roi Dom Sébastien.

Il était parent de la famille régnante, et sa position lui donnait toute facilité pour avoir la première place en Portugal, car on l'aimait en même temps qu'on l'appréciait. Il

^1) Le comte da Ega était de la maison de Saldanha y Albuquerque. A en croire la duchesse d'Abrantès, le comte da Ega était un des plus pauvres hidalgos portugais. La comtesse « jolie, spirituelle, remarquablement instruite sans pédanterie, parlait et écrivait fort bien cinq langues étrangères m. Elle la retrouva à Madrid. « Sa maison était toujours agréable. Elle comprend la vie intérieure, aussi bien que la Française la mieux nourrie de bonnes traditions. Son salon renferme des brochures, des dessins, des instruments, des livres nouveaux, des journaux, tout ce fouillis qui constitue un salon de femme qui sait vivre. Su physionomie, tout à fait anglaise, ne rappelait en rien l'expression portugaise. Elle est blonde, blanche et rose, d'une taille élégante et d'une tournure charmante... » Après la mort du comte da Ega, homme désagréable de figure et qui aurait pu être son père, elle épousa le baron de Stroganoff, {Mémoires, V, 414-415.)

(2) La duchesse d'Abrantès donne dans ses Mémoires un dramatique récit des causes de la superstition d'Alorna. Pedro d'Almeida Portugal, marquis d'Alorna, comte d'Assumar (1755-1813), fit les campagnes de 1793 à 1795 contre la France et celle de 1801 contre les Espagnols. Disgracié après son passage aux aflfaires, il s'était retiré à Villaviciosa, dans son gouvernement d'Estramadoure, la seule de ses charges qu'il eût conservée. Junot le nomma commandant en chef des troupes françaises en Portugal. D'après Thiébault, qui, cependant, fait son éloge et reconnaît lui devoir des notions utiles, c'est du marquis d'Alorna que Masséna reçut les faux renseignements qui, en 1810, lui firent livrer le terrible combat du Bussaco. [Mémoires, IV, 205-'206.) En 1808, il commanda les troupes portugaises passées en France et fut ensuite chargé de former la légion portugaise. Général de division dans l'armée du Portugal (1811), puis au service de France (1812), il mourut à Kœnigsberg.

commandait une légion appelée la légion étrangère, dont la bonne tenue a fait dire au duc d'Abrantès que ce corps méritait les honneurs de la garde impériale, et à cette époque cet éloge était une gloire.

La comtesse da Ega venait de quitter Lisbonne pour aller à Madrid où son mari était ambassadeur de Portugal (i).

Elle était jeune et charmante. Sa taille élancée et gracieuse, ses yeux d'un bleu doux et d'un éclat cependant assez vif, ses cheveux d'un blond ravissant, lui donnaient l'aspect d'une jeune fille du Nord, en même temps que la grâce incomparable de la taille des femmes du Midi révélait dans la sienne qu'elle était née sous le ciel de la Péninsule.

Son instruction était vaste, et son esprit fin et tout français lui donnait un charme dans la conversation que je sus apprécier aussitôt que je l'eus rencontrée. Mais elle n'était plus à Lisbonne et je n'y trouvai que les regrets qu'elle y avait laissés.

Une famille portugaise qui voulait la copier en même temps qu'elle avait l'anglomanie, la famille de Bellas, avait bien la prétention de la remplacer, mais on ne trouvait que la prétention, et voilà tout.

La mère était nulle, les deux filles impertinentes plus que cela ne leur était permis. Quant au marquis, je ne l'ai jamais vu. Je l'ai cru longtemps un être de raison.

(1) Comme le marquis d'Alorna, le comte da Ega s'attacha à la fortune de nos armes. « M. le comte d'Ega, écrivait Champagny le 29 octobre 1808, ce Portugais qui a voulu suivre le sort de la cause française, est arrivé à Paris avec sa femme et ses deux filles. Son fils, jeune homme de treize ans, est resté à Lisbonne. » En novembre, 180y, il lui fut accordé 60 000 francs de traitement, mais en décembre Champagny écrivait à son sujet en ces termes à Napoléon : « M. le comte d Ega est à Paris depuis quatorze mois et il a contracté des engagements qu'il est hors d'état de remplir... La situation pénible dans laquelle il se trouve m'est parfaitement connue et je crois devoir proposer à Votre Majesté de faire partir son traitement non d octobre 1808, mais du 1^'' janvier dernier. » (Archives nationales, AF IV 1689.)

Les trois sœurs du marquis de Marialva (i), qu'on appelait les trois grâces, avaient beaucoup de beauté, mais peu de ces ressources qui forment une maison agréable. La marquise de Loulé et la marquise de Lourical avaient

(1) William Beckford a tracé un fort beau portrait du chef de la maison de Marialva. « Le patriarche des Marialva, dit-il, s'est entouré d'enfants pendant bien des années. Doué d'une aptitude plus que romaine à engloutir une immense quantité de douceurs, et à faire place sans interruption à une nouvelle provision, il ditie chaque jour tout seul entre deux cantines d'argent d'une grandeur extraordinaire. Personne, en Angleterre, ne me croirait si je détaillais ce repas énorme que je vis servi devant lui, mais lâchez les rênes à votre imagination sur tout ce qui peut se concevoir en fait de goinfrerie, et, en ce cas, vous ne dépasserez pas la réalité. Dès que le contenu animal et végétal de la principale escalère et de trois ou quatre autres barques qui l'accompagnaient, eut été déposé dans ses trous respectifs, ses coins, ses perchoirs, je reçus du vieux marquis une invitation à partager la collation dans son appartement. 11 n'y avait pas, j'en suis certain, moins de cinquante domesti(jues de service, et sans compter une demi-douzaine de torches de cire, qu'on portait solennellement devant lui, plus d'une centaine de chandelles de dimensions diverses étaient allumées dans l'enfilade de pièces, mêlées à des brasiers et des cassolettes d'argent qui répandaient un parfum fort agréable. Je trouvai dans le maître de toute cette magnificence un homme très courtois, très afTable, très engageant. Il y a dans son attitude une urbanité, une bonne humeur, un ton de voix qui vous prédispose tout de suite en sa faveur et qui justifie la popularité universelle dont il jouit, et le nom de père que la Heine et la famille royale emploient souvent en s'adressant à lui. Toutes les faveurs de la Cour ont été accumulées sur lui par le souverain actuel et son prédécesseur, flot de prospérité qui n'a pas même été interrompu par le long vizirat de Pombal. « Agissez comme vous croirez à propos avec le reste de ma noblesse, disait souvent le roi José à ce redouté ministre, mais prenez bien garde de ne pas tracasser le marquis de Marialva. » Par suite de cette prédilection marquée, le palais Marialva devint, en bien des circonstances, un centre de ralliement, un asile pour les opprimés, et son maître, en plus d'un cas, un protecteur contre les coups de foudre d'un trop puissant ministre. Les souvenirs de ce temps semblent avoir gardé toute leur vivacité, car le respect sincère, l'adoration filiale que je voyais rendre au vieux marquis étaient des plus remarquables. Ses moindres clins d'œil étaient obéis. La personne sur laquelle ses regards se dirigeaient paraissait satisfaite et comme ranimée. Ses *fils, le marquis de Tancos et don José de Menesès, ne s'approchaient jamais de lui pour lui offrir quelque chose, sans ployer le genou, et le comte de Viilaverde, l'héritier de la grande maison d'Ajeja, aussi bien que le vice-roi d'Algarve, restaient debout dans le cercle qui se formait autour de lui, recevant un mot gracieux avec la même grave reconnaissance que les courtisans qui ont les yeux fixés sur les sourires de leur souverain, w (William Beckford, Ilaly, 188-189.)

bonne envie d'aller dans le monde et de voir le monde» mais la duchesse de la Foens, leur aînée, vivait solitaire comme une carmélite.

Elle avait, comme je l'ai dit, épousé à vingt ans un homme de soixante-dix.

Le marquis de Loulé, homme agréable et tout français dans ses façons, aimait fort le plaisir et le monde. Il dansait à merveille, et lorsque nous avions un bal, nous comptions sur le marquis de Loulé comme sur notre meilleur danseur.

Je parlerai plus tard de la catastrophe qui a amené la mort d'un homme qui fuyait tous les ennemis politiques qui pouvaient le faire tomber dans un pareil précipice.

Le duc de la F'oens, malgré son grand âge, était l'homme le plus aimable de la cour de Lisbonne. Il était méchant, ce qui est prouvé par sa conduite à l'égard de cet homme que l'Allemagne pleure encore et que le Portugal, maintenant que la mort a détruit les impressions de l'envie, estime autant qu'il le regrette aujourd'hui.

Le prince de W'aldeck, persécuté par le duc de la Foens et qui mourut sa victime, le prince de Waldeck, le plus beau présent que l'Allemagne pût faire au Portugal, est aussi une preuve de l'ingratitude de ce royaume mal gouverné, mal dirigé, et qui payait les services par la persécution...

Le maif/uis d'Alorna (tl55-l'S13).

(liibliolhcque Nationale. Estampes.)

go LE PORTUGAL IL Y A CENT ANS

Le peuple, au reste, était plus juste que ses chefs, et lorsque je fus à Lisbonne, quoique le prince de Waldeck fût mort depuis cinq ou six ans, son souvenir était palpitant dans la classe populaire.

Le duc de la Foens, qui était haineux et passablement philosophe à la mauvaise façon de ceux qui n'y entendent rien, résolut de mettre obstacle à l'arrivée et à l'établissement de tous ceux qui viendraient en Portugal.

C'est ainsi que, recevant la visite du comte de Novion, émigré français auquel Lisbonne doit sa sécurité, il lui demanda s'il avait déjà visité plusieurs curiosités dans la ville.

< Allez surtout voir le tombeau du prince de Waldeck, M. le comte, lui dit-il avec un sourire plus que méchant, surtout dans l'homme dont les tracasseries ont amené la fin du meilleur et du plus excellent des hommes.

— Monsieur le duc, répondit le comte de Novion qui comprit l'allusion du duc de la Foens, je n'ai pas vu le tombeau du prince de Waldeck. Si je le voyais, je voudrais le venger. »

J'ai parlé de la société portugaise et du peu de ressources qu'elle présentait.

Le principal obstacle qu'on rencontrait chez les naturels du pays était surtout, à cette époque, l'ignorance de la langue française.

On parlait beaucoup l'italien, un peu l'anglais et très rarement le français.

Il y avait ensuite une grande antipathie contre la France à cause de la Révolution de 1793, antipathie qu'avait augmenté, sans le vouloir, le maréchal Lannes qui, lorsqu'il apprenait que le Prince régent ne voulait pas signer quelque chose que le secrétaire d'ambassade lui envoyait, s'écriait :

— Ah! ah! Il ne veut pas signer! Nous allons avoir beau jeu... Il va avoir affaire à moi !

Et le pauvre prince, dont le courage n'était pas la vertu.

LA SOCIETE DE LISBONNE gi

avait aussitôt la colique et signait tout ce qu'on voulait (i).

Le maréchal Lannes, ce Roland de notre armée, comme chacun de ses frères d'armes se plaisait à le reconnaître, n'avait pas Vurbanité des chevaliers courtois du temps fabuleux de la chevalerie, mais bien la vaillante rudesse de cette époque dans toute sa vérité.

Que faire contre un homme qui tranche une question comme il le fit une fois dans le cours de sa mission diplomatique ?

C'est un fait assez plaisant pour en garder le souvenir.

Lannes avait eu la franchise de parler à l'Empereur, comme personne ne l'avait fait jusque-là, relativement à ses affections intérieures. L'Empereur n'était plus amoureux de l'impératrice Joséphine, mais il voulait qu'on respectât son titre d'épouse de Napoléon, et il avait raison.

En conséquence, Lannes fut envoyé à Lisbonne avec le titre de ministre plénipotentiaire de France (2).

(1) Voici, emprunté à une lettre inédite du Prince régent (23 mai 1803), le récit d'une de ces scènes : « Quoique vivement offensé par de semblables procédés, je ne me suis point refusé à accorder au général Lannes, par égard au caractère dont il était revêtu, les audiences qu'il a requises ministériellement. Ce ministre, ayant désiré une audience que je lui ai accordée pour aujourd'hui, se présenta chez moi à l'heure indiquée et, en s'adressant à la personne de charge à ma cour que, selon l'usage, j'ai envoyé à sa rencontre pour m'annoncer son arrivée, lui demanda d'un air brusque : « Où est le Prince? » A la réponse que j'étais dans mon cabinet et qu'on allait m'annoncer son arrivée, le général Lannes répliqua ; « Dites-lui que si dans une seconde il n'est pas ici, je pars et je vais faire imprimer tout cela. » Etonné par un semblable langage, je me suis déterminé à envoyer mon ministre d'Etat, qui se trouvait alors aupn-s de moi, pour faire connaître au général Lannes que j'étais prêt à le recevoir a l'heure indiquée, mais que je ne croyais pouvoir m'y conformer après un éclat pareil dont je sentais vivement l'ollense. Le général Lannes, ne voulant point écouter ce que mon ministre d'Etat lui exposait de la manière la plus décente pour le faire revenir et le rendre traitable, lui tourna le dos et quitta brusquement la chambre, m (Archives nationales, AF IV 1689.)

(2) L'envoi de Lannes à Lisbonne eut pour cause sa brouille avec Napoléon. « Un jour, racontait-il à Gourgaud a Sainte-Hélène, M""" Lannes vint me dire que son mari ne dormait pas, qu'il ne parlait que de république, de tyran, de consul, qu il avait l'air agité, et voyait fréquemment d'anciens Jacobins. Je me hâtai de lui ôier le commandement de ma garde. C'était là la vraie raison de son délire, et non le déficit des 300 000 francs qui le ti-oublait. Je l'envoyai en

Arrivé dans une cour étrangère, dans laquelle il se trouvait malgré lui, le général Lannes y débuta avec toute l'humeur d'un homme qui ne veut pas être agréable et qui veut même déplaire.

Il réussit bientôt au delà de ses souhaits.

Le prince du Brésil, qui était poltron, le redouta avec son grand sabre, au point de le prendre pour croquemitaine (i).

Portugal et nommai quatre capitaines des gardes. » (Gourgaud, Journal, I, 481.) Suivant la version la plus accréditée, la brouille éclata à propos des dépenses faites par le général pour la garde consulaire, lesquelles montèrent à 300 000 francs de plus que les prévisions des règlements. Le Premier Consul le déclara responsable du déficit et l'obligea à reverser dans les trois semaines au Trésor la somme indûment dépensée. Ce fut Augereau qui prêta à Lannes cette somme qu'il n'avait pas. Lannes protesta très haut en présence des bruits que ce refus faisait courir sur son compte. « Vous n'avez pas cru, citoyen général, écrivait-il à Bonaparte, devoir me passer cette dépense, quoiqu'elle ait été faite par vos ordres et que je n'aie jamais reçu au delà de mes appointements. Vous connaissez, citoyen consul, ma probité. Je ne suis pas riche. J'ai été obligé d'emprunter pour payer toutes ces dépenses. Je désirerais que tout ce que je possède suffise à mes dettes. Il me restera pour fortune trois balles, deux coups de sabre et trois coups de baïonnette reçus au champ d'honneur. » (Cité par Poussereau, Histoire du maréchal Lannes, 72-73.) Lannes avait beau ajouter : h Je n'en suis pas moins votre ami dévoué », il était irrité et, comme il avait toujours eu son franc-parler, il ne songeait pas assez à maîtriser sa langue. Il régnait à ce moment, dans les hauts rangs de l'armée, un vif courant de mécontentement contre le Premier Consul. Les uns lui reprochaient la ratification du Concordat, les autres la guerre qu'il faisait à certains abus. Bonaparte voulut séparer Lannes d'un autre mécontent dangereux, Augereau, et, le 14 novembre 1801, il le désigna pour l'ambassade de Lisbonne. Lannes se considéra comme exilé et éclata en sarcasmes violents. C'était cependant lui donner un moyen de liquider sa situation obérée d'un seul coup. D'après une règle ancienne, tout ambassadeur de France arrivant à Lisbonne avait le droit d'y faire entrer en franchise les marchandises placées sur le navire qui l'amenait. Lannes céda ce privilège, moyennant quatre cent mille francs, à des négociants, et paya ainsi ses dettes. (L.-M. Poussereau, Histoire du maréchal Lannes, 74.)

(1) « Le traité conclu par le général Lannes avait été signé, mais les ratifications n'étaient pas arrivées en leur temps et l'Empereur avait chargé Junot de le remettre au Prince régent. Junot le lui porta à Queluz où le prince se tenait habituellement. Lorsque le régent reçut le rouleau de papier, il se mit à rire en disant, comme un autre prince de notre époque qui rit toujours, même quand le

LA SOCIÉTÉ DE LISBONNE g3

La princesse, qui cherchait partout des conquêtes, le trouva un malappris, parce qu'il était amoureux de sa femme.

La reine, dans un de ses moments lucides, ayant demandé s'il était pieux et ayant appris qu'il n'allait jamais à la messe, le prit en horreur au point de crier au secours en entendant son nom.

Les princesses, veuve, sœur, que sais-je, toute la famille enfin, y compris les petits princes, toute cette graine princière qui a poussé depuis et qui a produit dom Miguel, dom Pedro, une foule de principicules qui, Dieu merci, ont prouvé que cette graine était à conserver, tout cela prit le général Lannes dans la plus belle des haines.

Gela lui était égal.

Il allait toujours son train et le grand sabre n'en retentissait que mieux sur les dalles de marbre des cloîtres de Mafra et des corridors de Quelur (i). Mais lui aussi avait ses haines !

canon gronde sur Paris : « Ah!... oui... oui... Ah!... ah!... C'est un beau traité!... C'est <jue le Portugal est une nation... C'est un beau pays, un très beau pays!... » Vous remarquerez qu'ils étaient tous deux, en ce mohient, sur une petite terrasse au-dessus d'un belvédère qui dominait la campagne et qu'en disant : « C'est une nation, c'est un beau pays! », il parlait des champs d'oliviers et de maïs qu'il apercevait autour de lui. Puis il reprit : « Oui, oui, c'est ici, à cette même place, que j'ai donné ma parole royale au général Lannes. C'est un homme qui est un peu... » Junot fit ses gros yeux. Le pauvre prince rentra dans sa coquille et dit aussitôt, c'est-à-dire aussitôtqu'il put parler : « C'est un brave homme, oh! un bien brave homme! Il avait un grand sabre qui faisait un bruit dans l'escalier quand il venait! » J'ai su depuis que ce malheureux sabre avait . donné plus d'une fois la colique au prince du Brésil. J'ai toujours pensé qu'une fois que le plénipotentiaire s'était aperçu que ce moyen avançait les conclusions, il l'employait comme argument, très innocent d'ailleurs. Mais ce grand sabre, il était demeuré en souvenir frappant à ce pauvre prince, mais d'une telle force qu'il l'entendait encore. » (D'Abrantès, Mémoires, 416-417.)

(1) A Lisbonne, Lannes s'était placé tout d'abord sur le terrain de la violence. Il avait même pris ses passeports et était rentré à Paris. Le Premier Consul, contrairement à l'avis de Talleyrand, aveuglé sans doute par les distributions d'or de José d'Almeida, tira parti de ce coup de tète pour imposer au Prince régent le congé du ministre portugais. Le triomphe de Lannes fut complet. « Le Prince régent, raconte Méneval dans une relation inédite citée par le général

Il y avait une ambassade d'Angleterre qui était pour le général Lannes le plus grand tourment de son exil, comme il appelait son séjour diplomatique en Portugal.

Cette ambassade d'Angleterre était alors occupée par sir Robert Fitz-Gerald, frère ou cousin de celui qui avait épousé Paméla, la fameuse Paméla!...

Ce sir Robert était un grand homme, très beau, ayant une charmante tournure, et sachant surtout, comme personne à Lisbonne et même partout, ce que c'étaient que les manières du grand monde.

Il avait pour femme une personne qui, je crois, le savait un peu moins. Elle avait la forme d'un peigne, comme la duchesse de Gordon le disait de lord Cunningham. « Cet homme, disait la duchesse, ressemble à un peigne, il est tout dent et tout dos ! » Ce qui était vrai pour le marquis de Cunningham l'était encore plus pour lady Fitz-Gerald.

Elle était grande, osseuse, ayant de longs bras, de longues dents, des épaules au milieu desquelles s'encaissait une tête dans laquelle on voyait deux yeux flamboyants qui dardaient des injures à tout ce qui portait le nom de Français.

Jugez ce que le général Lannes devait supporter de cette artillerie.

Sir Robert ivait trop de tact pour déclarer la guerre de

Thoumas (Le maréchal Lannes, 365-366), le Prince régent l'accueilJit d'abord avec une bienveillance un peu affectée, puis le goûtant de plus en plus, il finit par être avec lui dans les termes d'une parfaite intimité. De son coté, le général Lannes, qui avait beaucoup d'esprit naturel, comprit sa position. La noblesse portugaise d'alors, fière et nécessiteuse, se tenait à l'écart, hésitant à faire les premières avances. Le général Lannes donna un bal somptueux et y invita les personnes qui s'étaient fait inscrire chez lui. Jl en fit les honneurs avec toute la recherche possible : on ne parla à Lisbonne que de ce bal. Ceux des membres de l'aristocratie du cru qui n'y assistèrent pas se plaignirent de n'y avoir pas été invités. Il leur fut répondu que si l'ambassadeur avait pensé qu'une invitation leur eût été agréable, il se serait empressé de la leur envoyer, et qu'il serait charmé de l'honneur qu'ils voudraient bien lui faire en venant chez lui. Tous les hidalgos affluèrent à sa porte pour s'y faire inscrire. Le général Lannes donna un autre grand bal auquel ils furent tous invités. Ils s'y rendirent avec empressement et furent accueillis avec distinction. Depuis ce moment, ils fréquentèrent sa maison. »

LA SOCIÉTÉ DE LISBONNE gS

cette façon à la France. C'était bien assez que son pays s'en acquittât, comme alors il le faisait, en prenant les bâtiments en mer sans déclaration de guerre. Il se tenait donc tranquille, mais le général Lannes ne lui en savait aucun gré.

Il y avait à l'ambassade une personne qui parlait pour vingt-cinq ennemis. C'était lady Fitr-Gerald. Elle avait pour nous un sentiment étrange de haine. Il allait jusqu'à la déraison.

Lannes, qui était fort amusant dans ses grandes colères contre elle, disait que chez lui, quoiqu'il aimât passionnément sa femme, qui certes le méritait bien, il n'en était pas ainsi. Selon lui, la femme ne devait pas agir sans l'autorisation de son mari, la poule ne devait pas chanter devant le coq. Mais que faire devant lady Fitz-Gerald ? J'aurais voulu l'y voir, le maréchal ! Il en parlait bien à son aise.

Les deux maris diplomatiques se rencontraient au lever du prince du Brésil qui, pour éviter toute discussion d'étiquette, avait donné le pas au nonce du pape. De cette façon, nul ne pouvait se plaindre, puisque les deux ministres de France et d'Angleterre étaient égaux en grade.

Mais le général Lannes ne le voyait pas ainsi, et lorsque sir Robert arrivait à la porte de la salle d'audience à Queluz et que là, avec tout le dédain d'un pair d'Angleterre et toute l'aisance d'un homme de cour, il passait devant le général de la République française, qui tout en laissant traîner son grand sabre ne faisait pas plus d'effet, quand ces moments se présentaient, et ils se présentaient souvent, le général devenait insensé de colère...

— J'en aurai raison! s'écriait-il en revenant chez lui furieux. Mais le moyen ! Comment aller dire à un homme : « Vous m'impatientez ! Battons-nous ensemble ! »

Un autre moyen de vengeance vint à l'esprit du maréchal, et dans le moment il le mit à exécution.

C'était la veille d'un jour où il devait aller faire sa cour à Queluz. Il fit monter dans son cabinet un homme de ses écuries dont il était parfaitement sûr, et lui expliqua sa

volonté. L'homme le comprit et promit de la remplir à sa satisfaction.

Le lendemain matin, à onze heures, le général monte en voiture et se dirige vers Queluz.

Il avait quatre chevaux sur une petite voiture-coupé très légère, mais dont pourtant le poids redoublé par la vitesse pouvait être redoutable. Son cocher était habile et avait le mot.

Sur la même route était aussi, à peu près à la même heure, le ministre d'Angleterre qui allait comme son confrère à la résidence royale. Il était dans une voiture anglaise attelée aussi de quatre chevaux, mais allant au très petit trot, pas d'ambassadeur enfin.

Je ne sais comment la chose arriva, mais en passant près de la voiture anglaise, la voiture française l'accrocha si bien que la voiture anglaise versa corps et biens dans l'un des fossés de la route.

L'autre voiture poursuivit son chemin victorieusement et arriva à Queluz pour le moment de l'audience.

Le général Lannes trouva tout le corps diplomatique réuni. On attendit encore quelque temps pour laisser arriver le ministre d'Angleterre...

, Voyant qu'il ne venait pas, M. d'Araujo, alors ministre des Affaires étrangères, vint dans la salle diplomatique pour connaître la cause du retard...

Pendant quelque temps, le général Lannes laissa faire toutes les conjectures possibles sur l'absence de sir Robert, mais ennuyé enfin d'entendre les mêmes paroles et satisfait de regarder cette fatale porte que le ministre d'Angleterre ne lui rendrait plus aussi désagréable, il se tourna vers M. d'Araujo en lui disant :

— Vous attendez le ministre d'Angleterre? Oh! mais il ne viendra pas aujourd'hui. Je l'ai laissé dans un fossé sur la route de Lisbonne à Queluz.

— Vraiment, dit M. d'Araujo avec ce sourire fin et spirituel qui lui était propre. Comment avez-vous vu sir Robert dans cet embarras et ne lui avez-vous pas proposé une place dans votre voiture, puisque vous étiez seul?...

Cela eût été du plus exquis bon. goût pour un ennemi, savez-vous?

Le général regarda le ministre avec un air étonné. Cette parole-là venait de lui indiquer qu'il avait manqué son triomphe...

— C'est vrai, disait-il, mais la porte. ..la porte!...

Lady Fitz-Gerald, en apprenant cette aventure, devint un peu plus méchante que par le passé et ce fut dans des dispositions aussi hostiles que vraiment haineuses pour tout ce qui portait un nom français qu'elle' accueillit la nouvelle ambassade (i).

Le général Lannes.

Portrait dessint' par Tré/.el, gravé par Tassaert.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

(1) Une lettre de Lannes à son beaupère (19 mars 1804), constate son triomphe sur Fitz-Gerald.

« Il n'y a pas de misère qu'il ne me

fasse. 11 cherche quelqu'un qui veuille m'insulter. Je doute qu'il trouve. Pour lui, c'est un misérable aboyeur. Je me suis trouvé dernièrement à un concert où il était accompag-né de plus de quarante de ses compatriotes. Pour sortir de la salle, il m'a fallu traverser ces messieurs. Si vous les aviez vus, mon cher ami, vous auriez ri comme tout le monde, car en me levant de dessus ma chaise, ils ont tous fait un mouvement à croire qu'ils sauteraient pai' la croisée. 11 faut vous dire aussi, mon cher ami, que Louise est entrée un moment avant la femme du ministre anglais, que tout le monde s'est levé et que personne ne s'est assis avant elle, que personne n'a bougé pour

gS LE PORTUGAL IL Y A CENT ANS

C'était, d'ailleurs, ce nom que nous rapportions avec nous cette fois et qui nous donnait le pas sans discussion sur le ministre d'Angleterre comme tous les autres.

La légation espagnole était triste au premier aspect.

Le comte de Gampo-Alange, ambassadeur d'Espagne, ambassadeur de famille, était le plus digne des hommes sans aucun doute, mais il est difficile de trouver un homme plus nul que lui (i). Il était fort riche, mais avare et vieux. Ensuite sa dévotion était si austère, si fanatique, qu'en vérité on aurait pu lui demander s'il était vieux chrétien. Rien ne ressemblait à ce qu'il avait et ce qu'il appelait de la religion. C'était un ascétisme furieux et sans nom.

Le comte de Campo-Alange était veuf. Il était riche, et l'Espagne qui était pauvre alors, malgré son Mexique, était bien aise de trouver de bons, de vieu.x chrétiens, qui dépensassent leur argent pour la gloire de Dieu et du roi d'Espagne.

Le comte avait été à Vienne où il s'était fait honneur de sa fortune et où son souvenir comme excellent homme est encore vénéré.

Son état-major diplomatique était composé de plusieurs jeunes Espagnols d'une opinion très opposée, mais dont plusieurs avaient beaucoup d'esprit.

J'ai oublié le nom de plusieurs d'entre eux, mais j'en ai conservé d'autres aussi que je n'oublierai jamais par des motifs contraires.

L'un est celui du premier secrétaire d'ambassade, don Perez de Castro. Cet homme me faisait toujours une

l'Anglaise. Du reste, ce doit être comme cela. » (Cité par L.-M. Poussereau, Histoire du maréchal Lannes, 92.)

(1) Voir sur le comte de Gampo-Alange, A la Cour du roi Joseph, 188. « L'ambassadeur, dit la duchesse d'Abrantcs, était veuf, âgé, dévot au delà des besoins de l'âme la plus chrétienne et conséquemment enfoncé dans toutes les superstitions de l'Espagnol le moins éclairé. C'était, du reste, l'homme le plus excellent, le plus vertueux qu'on put mettre dans les relations diplomatiques. C'était la bonté, la bienveillance même. Elle incitait à l'aimer comme un père. » (Mémoires, V, 390.)

singulière impression lorsqu'il venait chez moi. Ses traits, fortement prononcés, étaient si expressifs qu'on ne pouvait le fixer sans avoir aussitôt une sorte de révélation de ce qu'il était, et certes ce n'était pas un homme ordinaire...

La suite l'a prouvé.

« Si jamais il y a une révolution en Espagne, disais-je en regardant don Perez, je suis sûre que don Ferez sera l'un des premiers à lever l'étendard de la révolte. »

Je ne me trompais pas dans mes prévisions.

A peine y eut-il un mouvement en Espagne que don Francisco leva l'étendard de la révolte ou de la liberté, comme on voudra, et qu'il jeta le cri de guerre...

L'autre secrétaire d'ambassade d'Espagne se nommait Camille de los Rios. Il était fils naturel du comte de Fernan-Nunez. Il avait une charmante figure, une jolie tournure. Il avait été élevé au collège de Sorèze, en France, et parlait français à ravir.

La première fois que je le vis, je fus autant frappé de son bon air, de l'aisance de ses façons toutes françaises que de la pureté de son langage.

Il était tellement aimé de la comtesse de Fernan-Nunez, femme de son père, qu'il avait plus de crédit sur elle que ses propres enfants, et cela ne m'étonna pas lorsqu'on me l'apprit. Il était tout simple que Camille de los Rios fût aimé de ceux avec lesquels il vivait : il était à la fois poli, spirituel et tout à fait du monde.

Camille de los Rios avait une opinion tout opposée à celle de son confrère. Il le prouva bien lorsque, se trouvant en France après l'arrestation vraiment illégale du roi d'Espagne et de sa famille, il se fit enfermer à Pierre- Chatel pour la véhémence de ses propos, et surtout pour le danger qu'on trouvait qu'il y avait à l'entendre prêcher, dans un langage éloquent, une morale qui n'était pas celle de l'Empereur.

A Lisbonne, il était gai, fort causant, mais nullement politique. Il causait avec les femmes, nous aidait à faire le thé, à le servir, avait toujours des bouquets à donner, un service à rendre...

Je n'aurais jamais deviné, enfin, sous cette enveloppe légère et toute mondaine, un homme à grandes vues et à pensées larges et généreuses.

Il dînait un jour chez moi avec toute l'ambassade d'Espagne.

Au dessert, je le vois me regarder en souriant avec une expression fine et malicieuse, comme pour me promettre quelque histoire réjouissante.

C'était vrai.

— Que croyez-vous, dit-il, qu'a fait notre ambassadeur de ces belles porcelaines que vous admiriez l'autre jour à dîner à l'ambassade d'Espagne, madame l'ambassadrice?

— Mais il fait comme moi, je pense, il les admire beaucoup.

— Pas du tout! Ce matin il lui est venu un remords en regardant un des deux vases qui sont sur la console et qui lui ont été donnés, ainsi que le service, par l'ambassadeur d'Autriche, comme vous le savez... Il a fait venir son chapelain. Ils ont tous deux condamné ces vases qui, sur-lechamp, ont été enlevés de la chambre et confinés Dieu sait oîa; mais pour les assiettes de service du dessert, sur lesquelles sont les admirables petits anges de Raphaël et les amours de l'Albane, leur arrêt a été plus rigoureux et elles ont été condamnées sans appel.

— Comment, condamnées!

— Oui, condamnées à être, non pas brûlées, mais bien et dûment cassées. Aussitôt l'arrêt rendu, il a reçu son exécution, et ces magnifiques assiettes, que vous trouviez l'autre jour dignes des honneurs du cadre, sont maintenant au coin de la borne qui est devant notre hôtel, servant aux muchachos pour jouer au petit palet.

— Et ce que vous dites est sérieux?

— Très sérieux.

Comment résister à une chose aussi ridicule? Quant à moi, je ne le pus, et le plus beau rire s'empara de moi.

Je ne fis pas la sottise de raconter cette belle histoire à mon mari. Il aurait fait une telle guerre au comte de

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Campo-Alange que l'autre n'aurait pas pris la chose en plaisantant peut-être.

Huit jours après, les vases avaient pris le même chemin que les assiettes, et le plus beau service qui fût peut-être sorti de la manufacture de porcelaine de Vienne, fut ainsi martelé par un homme qui avait cependant du cœur et une âme faite pour sentir ce qui était beau.

Le ministre de Hollande, M. d'Hormann, était un homme du temps de Charles-Quint, lorsque les Gantois et les Anversois existaient. C'était un bon Belge et un bon Hollandais tout à la fois.

Il y avait dans cet homme de l'honneur, de la bonté, de la générosité.

C'étaitle Belge- Flamand de Walter Scott ou plutôt celui que M. Berthoud (i) nous peint si vrai et si admirablement exact dans ses Chroniques de Flandres.

M. d'Hormann était marié, et sa femme était, comme lui, une de ces personnes qu'on aime à connaître.

Mais ce qu'il y avait de plus remarquable dans le corps

Pedro de Menezes, marquis de Marialva.

Portrait peint par Madrazzo, gravé par C.-S. Pradier.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

(1) Samuel-Henri Berthoud (1804-1888), homme de lettres, roman' cier et vulgarisateur scientifique.

diplomatique à cette époque à Lisbonne, c'était le nonce du pape...

C'était un homme fort supérieur en tout point que monseigneur Galeppi. Il était alors archevêque de Nisibis,et sa place de nonce du pape, place qui ne se donnait qu'à un homme habile dans la diplomatie, lui rapportait beaucoup d'argent.

Il était vieux, très vieux même. Gela ne l'empêcha pas de se déclarer mon adorateur le premier jour de mon arrivée et de dire hautement qu'il tenait à honneur d'être mon cavalier servant. Du reste parfaitement soigné sur sa personne, toujours frisé, pomponné, parfumé, ne marchant que sur la pointe du pied de peur de salir ses souliers parfaitement cirés, il avait l'air de ces abbés de ruelle et de boudoirs qui nous ont été contés par nos grands-pères.

Il avait un esprit de démon, moqueur de la façon la plus exquise. Jamais une persoiine ne me fut présentée sans que son portrait ne fût aussitôt tracé de main de maître par le nonce qui, en sa qualité de cavalier servant, se tenait à côté de mon fauteuil durant les longues et ennuyeuses heures qu'il me fallut subir pendant six semaines...

L'usage de Lisbonne est qu'une ambassadrice attende chez elle que les dames du pays aillent la visiter. Elle reçoit ainsi plus de trois cents personnes qu'elle n'a jamais vues, qu'elle ne connaît par aucun antécédent, et auxquelles par conséquent elle ne sait que dire...

C'est une des plus ennuyeuses corvées que j'aie été contrainte de faire dans toute ma vie.

Le nonce, une fois en possession du rôle de mon adorateur, la soutint avec une telle constance que je suis encore à comprendre comment cet homme ne s'est pas démenti une seule fois pendant les deux années que j'ai passées à Lisbonne...

C'était une manière de s'établir dans la maison d'une façon familière et pourtant sans bassesse. De tels arrangements ne nous paraissent pas compatibles avec nos moeurs, nous qui sommes tellement peu flexibles que nous nous blessons par trop de raideur en face d'une difficulté.

LA SOCIÉTÉ DE LISBONNE Io3

Le nonce devait être bien avec l'ambassadeur de France, mais comment fraterniser avec le colonel-général des hussards ?

Le nonce du pape n'est pas guerroyant ni gaillard de sa nature, et il était difficile d'obtenir cette intimité qu'il désirait et qui lui était commandée, lorsqu'il apprit que l'ambassadeur avait une jeune femme.

Qu'elle fût agréable ou non, ce n'était pas ce qui l'inquiétait beaucoup : il avait soixante-dix ans; mais c'était une femme qu'on pouvait tlatter et soigner, c'était assez pour lui. Que lui importait qu'elle eût dix-huit ans!...

Tant mieux après tout !

Quelques années auparavant, étant à Florence avec le général Murât, il dut signer et discuter un traité avec le général, mais comme il craignait d'être deviné, il mit des lunettes vertes pour cacher son regard.

Ce fut l'Empereur qui me raconta ce fait à mon retour en France en me parlant du nonce et de sa finesse.

Lorsque tout fut ternxiné en Portugal pour la maison de Bragance, le nonce ne voulut pas partir pour le Brésil avec la famille exilée. Le duc d'Abrantès le trouva donc à Lisbonne, et il le trouva tout aussi obséquieux et tout aussi mielleux. . .

Pendant quelques mois, il parut dévoué à la cause de la France, mais aussitôt que l'escadre anglaise parut dans la rade, il prit un singulier parti. Il se déguisa en pêcheur et, un beau soir, il disparut et alla rejoindre ses amis les Anglais à bord du vaisseau amiral.,.

La famille de l'ambassadeur d'Autriche était pour moi, comme pour ses amis, la plus charmante relation.

M'"^ de Lebreltern était Espagnole et depuis trente ans femme du ministre d'Autriche.

Ses enfants, au nombre de quatre, trois filles et un garçon, formaient la plus agréable partie de la société étrangère de Lisbonne, la seule à voir en raison du peu d'étendue des relations qu'offraient les nobles du pays. Quant aux négociants, ils étaient encore plus difficiles à réunir autour d'une table gaiement servie ou bien autour d'un piano pour faire ou entendre de la musique.

La famille Lebzeltern était toujours disposée à faire tout ce qui convenait à chacun.

Dofia Maria, dona Mariana et dona Teresa étaient les trois sœurs qui si longtemps ont embelli pour moi le séjour de Lisbonne.

L'aînée surtout, dona Mariana, était une personne dont l'esprit et le cœur m'ont donné de bien doux instants.

Dona Teresa ne m'aimait pas. J'ai été longtemps à pouvoir en trouver la cause... Enfin j'ai connu ce terrible secret. La raison de l'infortunée s'est altérée et dans son délire elle a tout dit. Le duc d'Abrantès en fut, comme moi, bien malheureux...

M. de Lebzeltern, qui est aujourd'hui ministre d'Autriche à Rome, est le frère de ces excellentes amies qui posséderont toujours mon amitié et mon estime.

Le comte de Wasilieff, ministre de Russie, était d'une telle nullité que je ne sais comment j'ai conservé le souvenir de son nom. Il était garçon, ne recevait jamais, ne riait jamais, parlait à peine, comprenait peut-être encore moins, et en tout passait pour un de ces hommes dont le monde ne réclame rien parce qu'il n'en attend rien.

Au moment où j'arrivai à Lisbonne, un homme fort agréable venait d'en partir : c'était le prince Auguste, duc de Sussex (i).

Comme le traité d'Amiens n'était pas encore rompu, sous le règne du général Lannes, le prince anglais venait très fréquemment à l'ambassade de France.

Je l'ai vivement regretté d'après ce que j'ai entendu dire à Lisbonne.

(1) Voir Une captivité en France, 27. Le duc de Sussex paraît avoir joué un rôle assez actif dans la querelle du marquis d'Alorna, chef de la légion étrangère, et du comte de Novion, chef de la légion de police. Il est possible qu'au début ce fut seulement à titre de frère maçon que le prince Auguste intervint dans la querelle. Il était chef de la maçonnerie anglaise et le marquis d'Alorna membre important de celte société. Ce qui est amusant c'est que, aussi bien le duc de Sussex que le marquis d'Alorna, qualifiaient de Jacobins le comte de Novion, émigré français, et ses frères d'armes. Bientôt ce fut une pure lutte de nationalité. (Pinheiro Chagas, Uistoria do Portugal, XI, 298-300.)

La Société de Lisbonne : Portugais, princesse du Brésil et émigrés.

ARMi les Portugais, le comte Sabugal (i ), fils aîné du comte d'Obidos, l'un des plus grands seigneurs du pays, était tout jeune à cette époque, mais sa jolie tournure, son charmant esprit, sa facilité à faire des vers en italien et en français, son goût pour la société me le firent remarquer avec un intérêt qu'il a justifié au reste et même dépassé, et mon amitié, que je lui conserve encore aujourd'hui, en est une preuve.

Le marquis de Valence, dont la naissance est aussi illustre que celle du comte Sabugal, était un homme agréable par son esprit et son charmant et très remarquable talent sur le piano. Il était jeune aussi, mais fort laid. Le marquis d-e Ponte de Lima (2), neveu de don Lou-

(1) « Le comte Sabugal, fils aîné du comte d'Obidos, allié de la famille royale, dont sa naissance lui donnait le droit de porter la livrée verte, était un des homme de la société de Lisbonne le plus de mise dans un salon français, et lorsqu'il est venu à Paris on a su l'apprécier. Il faisait de jolis vers italiens. 11 parlait bien français, avait une jolie tournure, une figure spirituelle et agréable et tout le désir d'être un homme distingué dans sa patrie. Il aimait la littérature avec passion, goût non seulement très rare en Portugal, mais dont les nobles portugais se moquaient. Le comte Sabugal eût fait un homme remarquable dans son pays, s'il eut été employé comme il devait l'être, mais jamais je n'ai vu en Portugal une chose faite en son lieu. » (Duchesse d'Abrantès, Mémoires, V, 113.)

(2) « Chef de la maison de Lima, le marquis de Ponte de Lima était fort bien dans ses manières, parlait français, ce qui ne laissait pas d'avoir son prix, et s'il ne dansait aussi bien que le marquis de Loulé, il allait toujours. Il avait épousé sa cousine, la fille de la comtesse d'Obidos. Elle avait une jolie tète, mais à vingt ans elle pesait, comme la baronne de Tondertentrunck, près de trois cents. Allez donc chercher une jolie femme au milieu d'un déluge de graisse comme celui-là! C'était le résultat des poules au riz et d'un appétit satisfait outre mesure. » (D'Abrantès, Mémoires, V, 413.)

Io6 LE PORTUGAL IL Y A CENT ANS

renço de Lima, ambassadeur de Portugal en France (i), était aussi très sociable, mais d'un esprit bien moins remarquable que les deux précédents (2).

Le vicomte d'Araujo, ministre des Affaires étrangères, était, selon moi, l'homme le plus supérieur de cette Cour si pauvre en personnes aimables.

Toujours absent de Lisbonne, il venait d'y rentrer à son grand regret pour y prendre un portefeuille sans autorité, un ministère sans pouvoir honorable, et pour y trouver non seulement des ennuis, m.ais la plus cruelle de toutes les peines pour un homme d'État, celle occasionnée par l'injustice d'un pays qui vous méconnaît.

Il venait de Berlin, où il avait été pendant plusieurs années comme ministre plénipotentiaire, quoique bien jeune.

J'ai eu sa confiance et je puis répondre qu'en le méconnaissant, comme on le fît sous le ministère Villaverde, on se priva d'un homme qui pouvait sauver le Portugal.

Il avait un cœur bien placé, des pensées généreuses et un esprit éclairé non seulement par l'âge et une longue expérience des affaires, mais par un long séjour dans les cours du Nord à une époque où l'exemple qu'elles donnaient était certes le plus excellent qu'on pût recevoir. Il était vieux sans méchante humeur.

Le vicomte d'Anadia, ministre de la Marine, était aussi un homme agréable, mais sauvage dans son humeur, étrange dans ses goûts de solitude, cultivant la musique

(1) Lourenço de Lima avait été ministre à Turin et plénipotentiaire au Congrès de Berne avant d'aller à l'ambassade de Paris.

(2) « L'une des sœurs du comte de Lima était comtesse d'Obidos, mère du comte de Sabugal. C'était une femme toute en Dieu, disant son chapelet du matin au soir et du soir au matin, avant ses cheveux blancs relevés sur le bout de sa tète, comme on le voit encore dans quelques tableaux; du reste polie, calme, ne se mêlant ni du Portugal, ni de l'Espagne, ni du Brésil et laissant tout cela à la garde de Dieu. » [D' Xbrantéa, Mémoires, \, 412.) La seconde sœur du comte de Lima, la marquise d'Abrantès, « était plus sociable (que la comtesse d'Obidos), mais raide, compassée et toujours arrangée de manière à faire croire qu'elle venait d'avaler une broche. » (D'Abrantès, Mémoires, V, 412.)

avec une sorte de passion ; il ne voyait les étrangers surtout que lorsqu'il y était contraint (i). Il avait toutefois beaucoup d'éléments agréables pour être un homme charmant, un homme du monde.

Le comte de Villaverde était premier ministre du royaume de Portugal lorsque nous y arrivâmes. C'était, disait-on, un homme du plus liaut mérite comme diplomate (i).

C'est possible, mais j'ai entendu discuter cette supériorité par M. de Rayneval, qui était alors premier secrétaire d'ambassade de France et dont le jugement est bien de quelque poids dans une telle matière.

Le comte de Villaverde jouait comme un chat avec les difficultés contre lesquelles la loyauté était la seule arme à employer.

Il faisait alors un grand travail et on se moquait de lui, parce que nous étions si forts à cette époque que rien n'était moins nécessaire que la ruse dans nos négociations.

La diplomatie de l'Empire n'était certes pas difficile à faire.

Le comte de Villaverde avait l'aspect le plus burlesque que l'on put trouver à un premier ministre.

On faisait le tour de M. de Villaverde comme d'un monument informe qu'on trouverait dans sa route. On entendait parler ce monument. On s'arrêtait devant lui, et pourvu que ce fût l'heure du dîner, on tombait émerveillé du spectacle que vous offrait le premier ministre du royaume de Portugal.

(1) D'après les dépèches de Junot, c'était un homme qui ne savait que se lamenter sur la triste situation du Portugal et qui n'était aucunement capable d'y porter remède. « M. de Villaverde, dit ailleurs la duchesse, avait, à ce qu'on disait, une sorte d'habileté, c'est-à-dire de la ruse, de la finesse ou plutôt de la fausseté, un état perpétuellement craintif et tous les résultats de la crainte, ce qui, dans un gouvernement comme dans un homme, le stigmatise de honte et d'humiliations, et bien souvent de déshonneur. M. le comte de Villaverde avait bien assez de talent pour connaître, à la lueur des éclairs qui précédaient l'orage, qu'il avançait sur son pays, mais là s'arrêtait toute sa science. Il n'avait pas de force pour combattre le danger et, après l'avoir signalé, il ne pouvait que trembler et craindre. » (D'Abrantès, Mémoires, V, 396.)

M.de Villaverdeauraitdûêtrele'mintstre de Louis XVIII, car quelque pénible qu'il soit à certaines personnes du parti royaliste de Tentendre dire, je ne puis m'empêcher de rappeler ici combien il mettait à mort de perdreaux, de poulardes et même de côtelettes. Je crois que c'est lui faire injure que de le nier même.

Quant à M. de Villaverde, c'était fabuleux ce qu'il engloutissait à chaque repas ! On m'en avait prévenu, mais je n'avais pu me former aucune idée de la réalité.

Je n'ai jamais vu qu'un homme, dont le vaste estomac, ainsi que le sien, servît de réceptacle à un repas tout entier : c'était le prince Koslowski.

Quant au comte de Villaverde, il se mettait devant une table servie pour vingt-cinq couverts et sur laquelle il- y avait huit entrées, des relevés, des bouts de table, enfin tout ce qu'on met en semblables occasions.

Je l'ai vu chez moi devant un semblable dîner et manger de tous les plats. Et comme mon cuisinier était un des plus excellents de France, M. de Villaverde recommençait souvent ses louanges en redemandant deux et trois fois du même plat... Il ne buvait que de l'eau, mais ce qu'il mangeait était effrayant.

Après être sorti de table, il s'établissait dans une bonne et vaste bergère, mais non pas dans la pièce où se tenait la maîtresse de la maison : il aurait fallu causer.

Il était là avec toutes les suites de son intempérance, buvant douze verres d'eau à la glace pour faire passer ce dîner qui, à lui seul, aurait rassasié plus de six personnes.

Je dois dire au reste que les Portugais et les Portugaises mangent beaucoup plus que les Espagnols. Il existe entre eux une grande différence dans cette partie de la vie habituelle comme dans tout le reste.

Jamais je n'ai éprouvé plus de dégoût qu'en voyant le comte de Villaverde étendu dans cette bergère et digérant ce qui aurait nourri plus de six familles, tout en parlant à mots rompus des intérêts graves de deux nations.

Cet homme a fait bien du mal au Portugal!

Parmi les autres Portugais de distinction, on voyait le

LA SOCIETE DE LISBONNE lOQ

marquis d'Alorna dont j'ai déjà parlé, et le marquis de Loulé, dont le fils devint plus tard le gendre de Joaô VI et qui, lui-même, fut assassiné à Salvatierra par don Miguel.

Le marquis était aimable et doux, mais sans aucune supériorité. Sa mort a un aspect encore plus sinistre que la mort ne l'a ordinairement, lorsqu'elle frappe une victime avec le poignard de l'assassin.

Le marquis de Loulé était avec don Miguel à Salvatierra... On prétend qu'il faisait la cour à une femme que don Miguel aimait aussi.

Don Miguel, sans être jaloux comme il le fallait pour commettre un crime, le fut assez pour avoir le désir de faire couler le sang.

Il s'adjoignit le fils du marquis d'A... et un soir, tandis que la demeure royale était plongée dans le sommeil, son maître et d'infâmes sicaires se dirigèrent sans bruit vers l'appartement du malheureux marquis de Loulé qui, saisi à l'improviste, fut bientôt terrassé et lâchement assassiné.

Don Miguel lui-même, après l'avoir frappé, lui enfonça un morceau de fer crochu dans la gorge pour assurer le crime...

La rivière coulait au bas de la fenêtre. Le cadavre y fut jeté après avoir été d'abord déposé dans la salle du trône, derrière le trône lui-même.

J'ai vu "souvent la famille royale et j'avoue que ma curiosité s'est entièrement attachée à elle. Ses secrets paraissent attachants, même quand ils n'auraient pas intéressé comme ils le faisaient déjà une grande partie de l'Europe.

La reine de Portugal, dona Maria, était folle (i).

(1) Fille de Joaù I", alors prince du Brésil, et de la reine Marianne- Victoire de Bourbon, Maria I" était née à Lisbonne le 17 décembre 1734. Elle reçut au baptême les noms de Marie-Françoise-Isabelle- Josèpbe-Antoinette-Gerlrude-Rita-Jeanne et fut qualifiée princesse de Beira. Elle épousa sou oncle don Pedro (1761) ei monta sur le trône le 24 février 1777. Un de ses premiers actes fut de mettre en liberté les victimes du despotisme de Pombal : princes, évèques, jésuites, grands seigneurs. Le roi don Pedro III mourut le 25 mars 1786 et l'aîné de ses enfants, le 11 septembre 1788. Le 29 décembre ce fut le tour du confesseur de la reine Frei Ignacio de S. Gaietan,

Son esprit avait toujours été médiocre et sa raison, frappée à la fois par les malheurs de la France, l'établissement de la république et par les attaques journalières du grand inquisiteur qui était tout à la fois craintif et hardi, craintif en face d'un danger légitimement provoqué par ses fautes, et audacieux devant des malheureux qui ne pouvaient lui résister (i).

inquisiteur général du Saint-OiSce et créature de Pombal. Son successeur, l'évêque d'Algarve, don José-Maria de Mello, appartenait au parti opposé. Sous son inûuence, Maria fut exposée aux troubles de conscience racontés par la duchesse d'Abrantès et qui la conduisirent à la folie. Le 10 février 1792, JoaO prit la Régence. En 1807, lors de l'exode de la famille royale au Brésil, elle y fut emmenée malgré ses protestations et son refus de s'embarquer. La reine Maria mourut le 20 mars 1816 à l'âge de quatre-vingt-deux ans. (Francisco da Fonseca Benevides, Rainhas do Portugal, \l, 181-207.)

(1) « Depuis l'avènement de cette princesse au trône, son confesseur ne cessait de lui représenter que le supplice du duc d'Aveiro et des complices de l'assassinat tenté sur la personne de don Joaô, en 1758, avait été une atroce injustice du marquis de Pombal et qu'il était de son devoir comme reine et comme chrétienne de la réparer en réhabilitant la mémoire des malheureuses victimes d'un ministre sanguinaire et vindicatif et en rétablissant leurs enfants dans leurs biens et leurs dignités. Il réussit enfin à alarmer la conscience de la reine et à lui persuader d'exécuter cette réhabilitation. Sa détermination était prise et le décret allait être rendu, mais les ministres, qui ne voyaient pas dans cette aflaire comme le confesseur, craignant les suites d'un acte aussi extraordinaire, engagèrent son fils à faire tous ses efforts pour l'empêcher. Ce prince se rendit chez sa mère et lui représenta avec énergie l'imprudence qu'il y aurait à revenir sur une affaire de cette nature et à réhabiliter le duc d'Aveiro, après le jugement solennel rendu contre lui, après qu'il avait été bien prouvé que des mains armées par lui avaient attenté à la vie du roi, soit que ce fût au roi même, soit que ce fût à toute autre personne qu'elles en voulussent. La reine céda aux représentations de son fils et il n'y eut point de réhabilitation, mais le confesseur vint de nouveau ébranler la résolution de sa pénitente. Il la prit par ce que la religion catholique a de terrible, lui montra l'enfer ouvert sous ses pas, si elle continuait à être sourde aux cris des innocentes victimes du ministre de son père. Elle se décida donc de nouveau à obéir à la voix de celui qu'elle regardait comme l'organe de la volonté de Dieu même, et de nouveau elle fut arrêtée par son fils au moment de l'exécution. Placée ainsi entre la crainte de se damner éternellement, si elle résistait aux conseils de son confesseur, et celle de compromettre et l'Etat et sa propre réputation, si, en les suivant, elle réhabilitait la mémoire d'un homme puissant qui, peutêtre, avait été justement condamné, cette princesse ne fut pas assez forte pour soutenir ce combat de la religion contre la politique. Sa tête s'aliéna et depuis elle n'a eu que des moments très courts et très rares de raison. » (H. Ranque, Lettres sur le Portugal, 19-21.)

C'est ainsi qu'il voulait faire un autodafé en iSo6 pour cette vieille marchande d'oranges que je fus assez heureuse pour arracher de ses pattes.

Il parla à la reine sur un tel ton que la pauvre princesse ne put y résister. Elle crut se voir déjà livrée au bras des démons. Elle avait d'affreux accès, criait qu'elle voyait le diable, qu'elle était en enfer, et quelques mauvais plaisants prétendaient que ses cris étaient surtout violents lorsqu'elle voyait le grand inquisiteur.

Le résultat de cette triste folie (i) fut de la faire interdire et de donner la régence à son fils don Joaô VI, infant de Portugal.

Jamais pouvoir ne tomba dans des mains moins dignes de le porter.

Presque inepte, sans aucune éducation, chassant comme un sauvage de l'Amérique du Nord, sans aucune qualité apparente, même la plus infime, d'un physique presque repoussant, voilà quel était l'homme auquel le Portugal obéissait en i8o!S, au moment où l'Empereur déclara la déchéance de la maison de Bragance (2).

(1) « Cette reine folle sortait de sa cage royale pour entrer dans une autre, qui était une de ces petites voitures portugaises, mais hermétiquement fermées et que l'on n'ouvrait que dans la campagne et loin de tous les regards. Un jour, dans l'une de mes coarses aventureuses de Cintra, je me trouvai au milieu d'une petite vallée solitaire où j'aimais à herboriser. J'aperçus, avec deux autres femmes, une personne dont la figure paraissait bizarre et le regard incertain. Il faisait du vent, et ses cheveux, d'un blanc d'argent, couvraient tantôt son visage, tantôt ses épaules et paraissaient fort l'importuner. L'une de ses femmes voulut les relever et reçut un soufflet dont j'entendis le bruit, quoique je fusse à cent pas d'elle. Il y avait trois hommes à quelque distance pour donner de l'aide en cas de besoin. Aussitôt qu'on m'aperrut, l'un de ces hommes vint à moi et me dit en portugais que l'on me priait de me retirer, mais il ne prononça pas le nom de la reine. Je ne le sus que par M. d'Araujo. Probablement qu'on avait dit à Sa Majesté folle qui j'étais, car je la vis, en s'éloignant, qui me montrait ses deux poings fermés et qui me poursuivait d'un regard non seulement fou, mais déoioniaque. » (Duchesse d'Abrantès, Mémoires, V, 457-458.)

(2) « Qui n'a pas eu le bonheur de voir Son Altesse Royale revêtue de l'uniforme de hussard qu'elle avait fait faire sur le modèle de Junot, n'a rien vu de burlesque. J'ai eu ce bonheur-là, moi, et c'est un de ces souvenirs qui demeurent dans la mémoire pour ces jours

Le prince du Brésil, comme on appelait à Lisbonne le Prince régent, avait épousé dona Carlota, infante d'Espagne et sœur de Ferdinand VII (i). Elle a joué longtemps un grand rôle dans toutes les affaires du Portugal et je dois la faire connaître comme je la connais, c'est-à-dire entièrement.

Son physique est pour beaucoup dans le portrait que j'en veux tracer. Il est important de savoir comment une femme ainsi bâtie a pu vivre comme elle a toujours vécu. Dire qu'une femme est laide, cela suffit pour fixer quelquefois la pensée et l'empêcher de se faire des illusions sur un visage déplaisant, mais ce n'est pas asser...

En effet, il faut rendre compte de cette physionomie tout effrayante pour oser raconter tout ce que j'en ai à dire.

La princesse du Brésil avait à peine cinq pieds dans la partie la plus haute de son corps. Je dis cela parce qu'une chute de cheval lui avait tellement raccourci une hanche qu'elle boitait outrageusement et que son épaule, également dérangée dans sa direction, en avait pris une tout opposée à celle que suivait sa sœur...

où il fait sombre et où il est besoin de sourire à la vie. Mais il serait nécessaire, pour bien comprendre cette étrange figure, de connaître le prince du Brésil, sa tournure surtout, sa tournure avec sa pelisse sur l'épaule droite, comme des marchands de vieux habits la porteraient ici en criant : « Vieux habits à vendre ! » Et puis, ce gros ventre, contenu tant bien que mal dans le pantalon collant, les jambes allant comme elles voulaient dans les boites rouges! Mais le shako! oh! le shako! Planté tout droit, en arrière, avec la visière reposant sur une tète poudrée dont les cheveux étaient taillés en vergette et dont la grosse queue, bien en catogan, retenait à elle seule le pauvre shako qui, sans elle, aurait roulé à l'aventure. Cette toilette était comique surtout si l'on voit le portrait du prince du Brésil. » (Duchesse d'Abrantès, Mémoires, V, 417.)

(1) Fille de Charles IV, alors infant, et de Marie-Louise de Parme, Charlotte-Joaquime de Bourbon était née à Madrid le 25 avril 1775. Elle lut mariée en 1785 au prince du Brésil. En 1805, avec la complicité du marquis d'Alonia, elle ourdit une conspiration pour enlever la régence à son mari. Après les révolutions du Portugal, elle y rentra le 3 juillet 1821, mais refusa de prêter serment. Elle survécut à Joaô VI, mort le 10 mars 1826, et mourut le 7 janvier 1830. (Francisco da Fonseca Benevides, Rainhas do Portugal, II, 211-245.)

ii3

Portrait de la reine Marie I''" de Portugal. D'après un tableau de la Real Casa Pia, à Belem.

Il résultait de tout cela que la poitrine de la pauvre princesse était, comme le reste du corps, un mystère de la nature lorsqu'elle s'amuse à se fourvoyer. J'ai en-

tendu dire que cette partie d'elle-même était burlesque de difformité quand on avait le bonheur de la voir sans voile.

La tête, qui surmontait un pareil corps, aurait pu remédier à sa difformité en étant belle, comme cela se voit chez beaucoup de bossues, mais la nature avait voulu achever ce qu'elle avait si bien commencé, et, sur ce malheureux corps, était la tête la plus bizarrement laide qui se soit jamais promenée dans ce monde.

Les yeux en étaient petits, point ensemble, et ne donnaient que des regards méchants ou moqueurs. On voit qu'elle était endroit! Sonner, par l'habitude de la chasse et d'une vie coureuse et errante, était presque toujours enflé et rouge comme celui d'un Suisse, Sa bouche, la partie la plus curieuse de cette figure repoussante, était garnie de plusieurs rangées de dents noires, vertes et jaunes, plantées en biais comme une flûte de Pan ou comme une frange de rideau...

Sa peau rude et tannée avait pour surcroît de laideur des boutons presque toujours en suppuration et présentait le spectacle le plus hideux.

Ses mains étaient laides et noires et placées au bout de deux bras osseusement faits et tout à fait plats.

Quant aux pieds, ils ne déparaient rien de ce charmant ensemble.

Ses cheveux, d'une espèce demi-crépue, étaient noirs ou plutôt bruns, et de cette sorte de cheveux que la brosse, le peigne et la pommade ne peuvent réduire à l'état de cheveux et qui demeurent toujours à celui de crins.

C'est avec une telle tournure, une telle figure que la princesse du Brésil se met un jour à rêver qu'elle pouvait devenir une fameuse chasseresse, et la voilà qui apprend à tirer au vol, qui monte à cheval, qui court les montagnes, les vallons, les plaines, pourchassant les sangliers, à qui elle faisait peur, et les pauvres cerfs qu'elle médusait seulement par son regard.

Mais il ne fut plus besoin de ce moyen et bientôt elle surpassa son royal mari qui, de son côté, jouait à l'Hip-

LA SOCIÉTÉ DE LISBONNE Il5

polyte tout ce qu'il avait de force, et les deux époux laissaient le Portugal aux soins de Dieu et du comte de Villaverde, ce qui veut dire qu'en Portugal comme partout Dieu et le diable se mêlaient des affaires.

Ils allaient parcourant le pays et tuant du gibier avec la même ardeur sérieuse que leurs aïeux mettaient jadis à battre la campagne pour eu expulser les Maures.

Je revenais un jour de Cintra, lorsque je trouvais la princesse partant pour une de ces chasses qui duraient huit jours et pendant lesquelles la royale chasseresse ne se refusait aucun plaisir.

En l'apercevant, je crus avoir une vision... Elle n'était pas agréable, comme on va en juger.

La princesse, avec l'aimable visage et la tournure que je viens de décrire, était montée sur un assez joli cheval du pays, petit, mais d'une belle encolure et tout à fait propre à courir la montagne. Sa maîtresse était sur lui, non pas comme nous ysommes, nous et les Anglaises, mais comme on voit encore aujourd'hui des femmes de fermiers dans les Cévennes ou dans quelques provinces reculées, c'est-àdire jambe de ci jambe de çà.

Elle avait recouvert cette élégance avec une jupe en drap vert bordée d'un large galon d'or et fendue devant et derrière. Sur cette jupe, elle portait une veste également en drap vert, galonnée en or et absolument faite en veste de chasse. Sa carabine était attachée à une large bandoulière et elle la portait en sautoir; mais la plus drôle partie de sa toilette était sa coiffure.

J'ai déjà dit que ses cheveux étaient affreux et tellement rebelles au peigne et au fer qu'ils ne pouvaient se soumettre à la main du coiffeur. Ils étaient rassemblés dans un large ruban noir et formaient ce qu'on appelle un catogan.

Sur cette crinière était posé élégamment et un peu en tapageur sur l'oreille un vaste chapeau à trois cornes, bordé du galon d'or, qui me rappelle ce que Walter Scott raconte du chapeau du capitaine Gragengeilth dans la Fiancée de Lamermoor.

Il6 LE PORTUGAL IL Y A CENT ANS

C'est ainsi que la princesse du Brésil, jouant à la Galypso, parcourait ses forêts.

Le prince et elle, aimant tout deux la chasse avec passion, se disputaient souvent la pièce qui tombait.

Un jour, M. d'Araujo, m'écrivant par une occasion sûre, me disait :

« Nous avons eu grande et noble chasse ces jours derniers à Mafra. Les deux chefs sont revenus contents de leurs exploits. Cependant une violente discussion s'était élevée au moment du partage des pauvres victimes. L'un des chefs prétendait avoir tiré sur un superbe sanglier et l'avoir tué. L'autre avait la même prétention en ajoutant : « Comme si un sanglier pouvait tomber devant vous ! » L'iï«e répondait à cela avec raison qu'une balle envoyée par une femme tuait comme si un homme l'avait lancée. Enfin la discussion s'est tellement aigrie que les parties se sont précipitées sur l'objet de la querelle. Uune a saisi une oreille, Vautre s'est emparé d'une des défenses, car c'était d'une hure de sanglier qu'il s'agissait et chacun a tiré à soi. Devinez à qui est demeurée la victoire? »

C'est ainsi qu'on écrivait en 1807 sur cette famille qui n'inspirait ni respect ni attachement.

La princesse du Brésil, avec cette figure vraiment hétéroclite, avait les goûts les plus étranges.

Elle avait le cœur tendre.

Cette malheureuse disposition l'entraînait dans des aventures dont le récit serait repoussant, sans avoir le côté comique de Boccace ou de la reine de Navarre.

Ce n'était pas de la galanterie; ce n'était même pas de l'abandon.

C'était une dépravation, un délire infâme de tout ce que l'imagination la plus fougueuse en même temps que la plus usée et la plus inerte comme sensation peut enfanter!

Elle n'avait même pas d'amant en titre, parce que, disait-elle, elle ne voulait pas être battue comme sa mère par ce Godoy et qu'elle voulait sa liberté... Aussi en usait-elle largement! Et Dieu sait combien elle donna

carrière à sa pensée, et ensuiie à rexécution de cette pensée !

Gomme ambassadeur de France, le duc d'Abrantès était obligé de faire connaissance avec cette infâme turpitude qui se révélait à vous sous toutes les formes aussitôt qu'on remuait le (cloaque infernal où tous les vices de l'humanité étaient renfermés. Que de choses il apprit ainsi!

— En vérité, me dit-il un jour, je ne puis écrire tout cela à l'Empereur. Il croira que je me suis laissé raconter tout ce que des rapports mér chants ont pu inventer... Et pourtant ce n'est que la vérité! Encore en ai-je retranché!

C'était en effet une relation curieuse.

— Mais, dis-je

à mon mari, c'est une chose trop forte pour ne pas être une maladie terrible envoyée comme châtiment de Dieu!

Junot se mit à rire.

Cela me piqua et j'ajoutai :

— Et puis d'ailleurs, la princesse Pauline en fait terri, blement aussi!... L'Empereur, en regardant autour de lui,

Le prince du Brésil.

Lithographie de Macaire.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.

Il8 LE PORTUGAL IL Y A CENT ANS

pourra se convaincre que ses sœurs ne sont pas éloignées de la route que suit la princesse du Brésil.

Junot me regarda avec une expression de colère que je ne lui avais jamais vue.

— Comment peux-tu prononcer le nom de la princesse Pauline à côté de celui de cette Messaline? me dit-il. Il est vrai, ajouta-t-il en se radoucissant, que je ne puis défendre la princesse Pauline... Mais elle est si jolie au moins, celle-là...

— Que ses péchés lui seront remis, n'est-ce pas, mon ami? Et puis elle t'a aimé, toi. C'est un motif puissant pour que je lui pardonne. Elle t'a aimé avant, bien avant notre mariage. C'est assez pour que je ne sois pas jalouse...

— Tu pardonnes donc aux femmes qui m'aiment? me dit-il en venant à moi et me regardant avec une singulière expression.

— Oui, sans doute. Mais à celles qui t'ont aimé lorsque nous étions inconnus l'un à l'autre... Autrement...

Ici je fus un peu plus sévère dans mon expression, et je finis par déclarer que je regarderais comme mes ennemies toutes les femmes qui, me connaissant, voudraient reprendre le cœur de mon mari.

— N'ai-je pas raison? lui dis-je.

— Sans doute, sans doute...

Et il riait. Cela m'impatientait... Pourquoi rire?

Ce ne fut que quelques années après qu'un jour, en parlant de la princesse du Brésil, j'appris au milieu des rires les plus fous que la princesse avait été un moment séduite par la belle tournure de l'ambassadeur de France et qu'un rendez-vous lui avait été donné dans une quinta du côté de Pedrosa, appartenant à la princesse veuve, comme on la nommait à Lisbonne.

— Mais j'ai refusé, comme tu peux croire, me dit Junot. Je lui dis que je n'en croyais rien...

Il riait comme un enfant, mais riait toujours.

— Songe donc comme elle est laide, me disait-il. Sais-tu bien que cela passe la permission qu'on a de l'être!

J'en convins, mais cette histoire ne m'a jamais paru

claire. Je la rapporte ici parce que d'abord il n'y avait aucune fatuité à Junot de ce souvenir bien certainement et puis que la princesse elle-même ne faisait aucun mystère de ces sortes d'aventures.

Junot était non seulement très bel homme, ayant une noble et belle tournure, mais il plaisait par cette expression énergique et toute martiale que je n'ai vue qu'à Kléber et à lui.

Son regard avait le feu de son âme et tout ce que son bon et loyal cœur renfermait d'élevé et de généreux se révélait par ses yeux aussi expressifs que pleins d'esprit et de sentiment. Je ne fus donc pas étonnée que la princesse du Brésil eût compris tout cela.

Une femme, qui avait non seulement beaucoup aimé mon mari, mais qui s'était compromise pour lui au point de le compromettre, voulut, après les enchantements de l'amour satisfait, persuader au public que jamais elle n'avait eu de goût même pour Junot. Mais le plus comique, c'est que ce fut à moi, à moi confidente de mon mari, une fois réveillé de ce sommeil léthargique, qu'elle vint raconter des choses d'un goût détestable pour une princesse, ainsi qu'au public, qu'elle n'avait jamais aimé le duc d'Abrantès...

Je l'écoutai longtemps en silence...

Pourquoi voulait-elle donc me persuader que jamais elle n'avait aimé un homme agréable et spirituel, lorsque toute la France et toute l'Europe connaissaient cette affaire? Pour que je revienne à cette amitié d'enfance qui nous a unis si longtemps et que cette liaison a détruite!

Voilà un échantillon de ma bêtise! Je perds une illusion. J'en reprends dix.

Cependant l'insistance de cette femme finit par me déplaire. Rien n'est plus désagréable que d'être prise pour dupe...

Je gardai donc le silence à ses propos répétés.

Elle est fine et adroite, cette femme. Elle s'aperçut qu'elle avait peu d'espoir de me convaincre. Alors l'humeur s'en mêla.

i20 LE PORTUGAL IL Y A CENT ANS

— Et puis, ajouta-t-elle d'un ton piqué, comment peuton croire que je sois assez peu amie de moi-même pour former une liaison que tout d'abord condamnait!... Et puis moi, moi surtout qui ai un si beau mari, comment voulezvous que je puisse l'avoir quitté pour aimer le général Junot! Mon Dieu! Mon Dieu! Mais qu'aurait-on dit de moi!...

— Ce qu'on aurait dit, madame? Tout, avant de dire comme vous!

— Comment! On ne comprendrait pas qu'ayant un mari aussi beau, je ne puis le quitter pour un homme moins bien que lui !

— Non, madame, c'est un trop mauvais système de défense... On dira seulement que vous avez eu mauvais goût si vous parvenez à prouver que Junot est moins bien que votre mari, ce que je n'admets pas, et ce sera tout.

La femme, dont je parle, est pourtant fort spirituelle. Mais c'est une des maladies de l'esprit que de s'aveugler sur une vérité.

Me voici bien loin de la princesse du Brésil.

Cette malheureuse femme avait quelquefois le besoin de faire ce qu'elle appelait une retraite. Alors elle n'allait ni à Queluz, résidence royale, ni à Salvatierra, ni à Cintra, mais à Mafra.

C'était dans ce royal monastère que la souveraine du Portugal allait se retirer pendant quelques semaines.

La relation de ce qui se passait dans ce monastère pendant ce séjour est d'une telle force que l'imagination ne peut sans dégoût s'arrêter devant de telles turpitudes. Il y a maintenant bien des années d'écoulées, et cependant devant de tels souvenirs, mon cœur est encore tout palpitant d'indignation, comme il le fut au récit des écarts licencieux que cette femme se permettait au nom de la religion !...

Il y avait des jeunes moines à Mafra. Ils jouaient la comédie, la tragédie pendant les saturnales qui avaient très souvent lieu au moment du carême...

Don Miguel était né lorsque je fus à Lisbonne ou bien il

vint au monde lorsque j'y arrivai. Son père est, selon les uns, un écuyer de la princesse et, selon les autres, un médecin de Lisbonne. Mais ce qui est certain, c'est qu'il n'est pas fils de Joaô VI. Il ne tient, au reste, ni de sa mère ni d'aucun des membres de la famille de Bragance, ainsi que tous les enfants de la princesse du Brésil.

Don Pedro, l'aîné de la famille, celui qu'on appelait le prince de Beira et qui fut depuis empereur du Brésil, était un joli enfant, mais il a bien changé, et lorsque je le vis à Paris, en i83i, je crus voir un valet de chambre de mauvaise maison sans place.

Les princesses n'étaient ni bien ni mal. On en a vu un échantillon à Paris dans la marquise de Loulé. Ce qui est à remarquer dans cette famille du Portugal, c'est que pas un enfant ne ressemble à sa sœur ou à son frère... C'est une diversité comique.

Il y avait des princesses aussi, comme tantes, sœur, belle-sœur, mais cela ne faisait aucun bruit et souvent on repartait de Lisbonne sans savoir qu'elles existassent.

Je voyais souvent, à Lisbonne, une personne charmante pour qui mon amitié devint bientôt très vive, la duchesse de Cadaval, sœur de M. le duc de Luxembourg (i).

C'était une femme que je trouvais belle comme tout le monde, mais, après cette impression produite, elle en avait fait une autre sur moi, avec son âme et tout le charme qui était en elle.

Indulgente avec tout ce qui pouvait la rendre sévère, douce, fine et spirituelle en même temps, gaie avec une facilité douce de s'amuser et un besoin de voir les autres joyeux, elle n'était heureuse qu'avec les personnes qu'elle aimait, bien certaine qu'aucune d'elles n'avait de chagrin de cœur, même une contrariété.

Que de soirées nous avons passées ensemble à causer de cette France dont le nom seul la faisait pleurer!

(1) Marie-Madeleine-Charlotte-Henriclte-Émilie de Montmorency- Luxembourg, née en 1778 et sœur du duc Anne-Henri-Rémy-Sigismond (1772-1805).

Qu'elle était agréable, belle même, lorsqu'elle entrait dans une fête avec sa riche et élégante taille décorée du ruban bleu et blanc de Maria Luisa et de celui rose etblanc de Sainte-Elisabeth! Elle avait l'air aussi grande que qui que ce fût au monde, quoiqu'elle fut légèrement courbée. Je n'ai vu ce même port de tête gracieux, cette démarche fière et souple, d'une exquise élégance, qu'à une autre femme, M™'^ la duchesse de Montmorency.

La duchesse de Cadaval était une femme dont le grand charme consistait surtout à ne se modeler sur personne. Elle était elle-même et ce naturel était charmant.

Quant à son mari, c'était autre chose, et surtout une autre nature. Il était beau, à ce qu'on prétendait à Lisbonne du moins. Pour moi, je ne l'ai jamais pu trouver tel. Il était grand, gros, lourd, dans le genre du Prince de la Paix, et puis il ignorait les qualités et les charmes de sa femme, comme s'il eut été aveugle et qu'on lui eût tout expliqué en hébreu.

Il s'était fait une règle de conduite toute singulière. Ainsi, par exemple, il était en Portugal ce que le duc d'Orléans était en France, le premier prince du sang. Alors il faisait de l'opposition sans savoir ce que c'était. Il se mettait en hostilité avec le prince, son royal cousin; ce qui n'était pas difficile, parce que, comme toutes les bêtes, il était susceptible pour des riens et que l'autre ne s'occupait que de cela, et puis à jouer au Régent et au duc d'Orléans mort dans la Révolution.

Il avait surtout la manie de faire des dettes et d'avoir des intrigues, parce que le Régent avait ruiné la France et qu'il était libertin. Or, comme il avait la prétention de ressembler au Régent, il le copiait en tout ce que l'autre avait de mal, oubliant que lorsque

... Sur les gens on prétend se régler C'est par les beaux cotés qu'il leur faut ressembler.

La duchesse, qui ne se modelait sur personne, qui était un ange de perfection, lui demanda un jour à connaître ses affaires. Pauvre femme, ce fut une triste connaissance.

Elle apprit ce jour-là qu'elle pouvait regretter l'exil et les peines de l'émigration 1...

Elle se contint néanmoins et voulut mettre l'ordre dans un bourbier où il lui fallut aller chercher les pièces des actions qu'elle voulait rendre au monde libre de tout blâme.

C'était difficile, mais pas impossible.

Parmi les dettes incompréhensibles qu'avait le duc, il en existait une surtout envers son cuisinier. Elle était de 5oooo francs.

Gomment avait-on laissé aller les choses jusque-là? Voilà ce que la duchesse demanda sans obtenir de réponse.

Elle prit des engagements et paya le roi de la casserole en entier.

Le même jour, elle le dit au duc en lui recommandant de ne plus faire de dettes de ce genre :

— Mais j'y mettrai ordre I dit-elle.

En apprenant que la dette de 5oooo francs était soldée, le duc devint furieux.

— Eh quoi! s'écria-t-il, vous allez payer un homme qui m'a peut-être volé 3oooo francs sur ces Soooo!

— C'est mon opinion, dit la duchesse, mais une fois que votre valet est devenu votre créancier, vous êtes audessous de lui parce que vous lui devez. Cette position fausse n'est pas convenable. J'ai dû la faire cessera tout prix. Elle est maintenant ce qu'elle doit être. Vous êtes libre de le renvoyer si vous le voulez, mais vous y tenez, je crois.

Le duc se promenait en long et en large, ne sachant comment exprimer son mécontentement.

— Payer cet homme ! s'écria-t-il. Payer cet homme ! La duchesse ne l'écouta plus et se remit à travailler. J'étais a Lisbonne à cette époque et voyais la duchesse

fort souvent. Je connus l'affaire presque aussitôt qu'elle fut terminée, mais le duc nous gardait un autre dénouement auquel vraiment nous étions loin de nous attendre. Quelques jours après l'explication qu'il avait eue avec

la duchesse, il rentra chez elle en sautant, dansant et chantant, se mit à genoux devant elle malgré la solennité de sa taille, lui baisant les mains et disant mille folies.

Un tel état était si loin de celui habituel du duc de Gadaval, dont l'aspect était plutôt sérieux, que la duchesse fut alarmée .

Mais son étonnement fut bientôt d'une autre nature.

— Savez- vous mon bonheur "rlui dit son mari.

Elle secoua la tête.

— Vous savez bien les 5o ooo francs que vous avez payés à ce coquin de cuisinier. Eh bien ! je ne dornxais ni né mangeais depuis que je savais qu'il avait une si belle somme entre les mains. Il fallait qu'elle me revînt.

— Grand Dieu ! monsieur, s'écria la duchesse, vous les lui avez empruntés!

Et son front devint pourpre.

Non, non, dit le duc en riant au point de se renverser sur le canapé, non, non pardieu, pas si bête! Il joue au pharaon. .Je lui ai proposé partie, revanche et le tout ! Et j'ai gagné ! dit-il en se levant et en frappant ses mains l'une contre l'autre.

La duchesse était anéantie. Elle crut d'abord que c'était une plaisanterie...

Le prince Jean du Bi tsil, regenl de t'oriugal.

Portrait peint par D.Pelenjrini, gravé par F. Bartolozzi.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

Non, la chose n'était que trop réelle.

En effet, le duc avait regagné les 5oooo francs à son cuisinier.

C'est une noble action.

Il y avait à Lisbonne beaucoup d'émigrés français qui avaient été accueillis par le gouvernement portugais avec une bonté paternelle.

Quelques-uns avaient pris du service, payant ainsi l'hospitalité qu'on leur donnait.

J'en connaissais plusieurs. Parmi eux, on remarquait le comte d'Artaize, de la maison de Roquefeuille, et de notre antique noblesse du Midi (i).

La famille de Roquefeuille est une des plus illustres de notre nobiliaire.

M. le comte d'Artaize était dans la légion étrangère du marquis d'Alorna et avait même un escadron comme propriété dans cette légion.

Il était l'ami et l'aide de camp du marquis d'Alorna.

Il avait, ce qu'il a encore, un esprit charmant, et surtout ces bonnes manières, si rares maintenant, et qu'on ne retrouve que dans les vrais gentilshommes.

Il a toujours le même amour des arts, le même goût pour la poésie.

Il s'aperçut, il y a quelque temps, que nous n'avions pas de traduction du Gamoëns, et il traduisit en vers le bel épisode d'Inez de Castro. Il me l'a lu, et j'ai été non seulement ravie de la fidélité bien conservée des tableaux et des descriptions, chose si rare dans une traduction en vers d'un ouvrage écrit en vers lui-même, mais j'ai été agréablement surprise en y retrouvant le cachet du poète

(1) D'api'ès Desmarest, son nom était d'Arthez et il était Roquefeuille par sa mère. Son oncle, ancien capitaine de vaisseau de la marine royale, était devenu capitaine de vaisseau de la flotte portugaise. D'après un autre rappoi'l de police, cet ami du marquis d'Alorna, qui lui devait toute son existence, avait été d'abord souslieutenant dans l'armée anglaise et réformé en 1797. « Lorsque M. d'Alorna est venu en France, il a refusé de l'y accompagner. C'est un homme suffisant, de formes agréables, mais léger et sans tête. » (Archives nationales, F"? 652ô.)

portugais, si outrageusement mutilé par M. de la Harpe qui a cru qu'on pouvait faire une traduction en prenant une grammaire et un dictionnaire.

J'ai donc été charmée de cette traduction du Camoêns. Je regrette que ce soit seulement un épisode. La manière avec laquelle M. le comte d'Artaize a traité ce morceau garantit celle qu'il emploierait pour nous donner le passage du Cap de Bonne-Espérance, le génie des Tempêtes se dressant devant Vasco de Gama et lui prédisant l'avenir.

Toutes les fois que je lis dans le Camoëns cet admirable passage, je suis en respect à la vue de cet élan de l'esprit humain qui rapproche l'homme de la divinité.

Les autres émigrés français étaient M. de Saint- Mezard (i), ancien garde du corps, M. de Viomesnil (2), neveu du maréchal et l'un des hommes les plus disposés à noyer les chagrins de l'exil dans un flacon de Porto, et d'autres dont j'ai oublié les noms...

(1) Ce Gascon était un ancien garde du corps. « Il a, dit un rapport, de police, tout ie bavardage ot la jactance que l'on prête aux gens dt; son pays. En 17!l2, il était simple éniigré a Barcelone. Il ne vint pas à l'armée de Roussillon. Il fit connaissance avec quelques officiers de Tarniée auxiliaire portugaise. II les suivit lorsque celte armée retourna en Portugal. M. le marquis d'Alorna lui fit obtenir une lieutenance de cavalerie dans le régiment d'Kvora dont il était colonel. Ensuite il lui fit donner le grade de capitaine dans sa légion de chasseurs où il a depuis eu celui de major. » (Archives nationales, F7 65-^5.)

(2) De Viomesnil, « brave et qui avait servi très bien à l'avantgarde de l'armée de Condé », écrit Desmarest qui ajoute qu'il épousa à Lisbonne M"° de Luscan. « Il alla avec les émigrés en Sibérie, dit une autre note de police. Lorsque son oncle vint comme feld-maréchal en Portugal, il l'y accompagna. Il fut employé à l'état-major avec le grade de lieutenant-colonel. Il est ensuite resté dans l'armée portugaise... A la recommandation de M. Hermann, le duc d'Abrantès l'a employé comme conservateur des chasses de Villaviciosa. On doit s'étonner que M. de Viomesnil n'ait pas été en activité dans l'armée, car c'est un brave militaire mais peu réglé dans sa conduite et ses mœurs. » (Ar<;hives nationales, F'^ 6525.)

Plaisirs de Lisbonne.

N voit que les ressources, pour la société, étaient assez circonscrites et que nous étions un peu laissés à nous-ménxes.

Il y avait, à cette époque, une sorte de crainte qui faisait bien venir chez l'ambassadeur de France, mais on se souvenait du maréchal Lannes et on avait peur.

J'ai été longtemps à effacer ce souvenir et puis ensuite j'obtins que mon salon fût un peu plus le mien que celui de l'ambassadrice et j'eus le bonheur de réussir. Je recevais tous les jours.

Je donnais deux bals par mois et des concerts assez fréquemment.

Le corps diplomatique se réunissait chaque soir chez moi : on jouait au whist et, pendant ce temps-là, je demeurais dans une autre pièce, ou avec quelques jeunes femmes nous dansions au piano ou bien nous faisions de la musique, nous jouions des charades en action et des proverbes.

A onze heures et demie ou minuit, on apportait le thé, et puis la poularde au riz, mets chéri des Portugais.

C'est ainsi que le temps se passait, les jours où il n'y avait pas d'opéra, qui était rare.

Il était excellent alors à Lisbonne. C'était la Catalani (i),

(1) Angelica Catalani (1779-1849). Elle avait débuté à la Fenice à Venise en 1798et chanta à Lisbonne en 1804. Elle y épousa le capitaine d'état-major Vidal de Valabréfjue, attaché à l'ambassade française. Sous la Restauration, Louis XVIII lui offrit la direction de l'Opéra italien avec 160 000 francs de subvention. Pendant les Cent-Jours, elle fit une tournée en Allemag^ne, en Danemark, en Suède, en Hollande et en Belgique. Elle reprit ensuite la direction de l'Opéra italien, ne la garda pas et, jusqu'en 1827, parcourut triomphalement l'Europe. Puis elle vécut dans la retraite aux environs de Florence.

Crescentim (i)et MonbelU pour VOpéra séria, et Marcos Portogallo (2) pour compositeur, et pour le bouffe, Naldi, la Guaforini Olivieri, et Fioravanti pour maestro. Naldi était accompli.

(1) Girolamo Crescentini (1756-1846), sopraniste inimitable à qui Napoléon donna la couronne de fer après son triomphe dans le Romeo et Giulietta de Zingarelli (1808) pour préparer la promotion de Talma dans la Légion d'honneur.

« Mon essai, racoiitet-il dans le Mémorial de Sainte-Hélène tourna très mal. 11 fit grand bruit dans Paris. Il emporta l'anathème de tous les salons. La malveillance s'en donna à cœur joie et fit des merveilles. Pourtant, dans une des brillantes soirées du faubourg Saint-Uer»

main, l'indignation que cette mesure avait suscitée se noya dans un bon mot : « C'était une abomination, disait un beau parleur, une horreur, une véritable profanation. Et quel pouvait être le titre d'un Crescentini! » s'écriait-il.

Sur quoi la belle Grassini, se levant majestueusement de son siège, lui répliqua du geste et du ton le plus théâtral : « Et sa blessoure, monsieur, pourquoi la comptez-vous ?» Le brillant castrat avait été surnommé l'Orphée italien.

(2) Marcos Antonio da Fonseca, surnommé Portogallo (1762-1830), compositeur qui eut une grande vogue de 1793 à 1810. Maître de chapelle du roi de Portugal en 1790, il dirigea après un long séjour en Italie le théâtre San Carlos à Lisbonne (1800-1810). Il partit ensuite pour le Brésil.

Jérôme Crescentini.

Portrait dessiné par Stainhauser de Treuberc

gravé par Jean Neidl.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

l30 LE PORTUGAL IL Y A CENT ANS

Jamais je n'ai rencontré un artiste aussi excellent que Naldi (i), jamais je n'ai connu de cœur plus parfait que celui de cet homme qui m'a prouvé que toutes les professions peuvent fournir de nobles âmes.

Naldi avait, comme tous les artistes en renom, des appointements très forts. Il les employait dignement et paternellement à l'éducation de sa famille et de celle de sa femme. Le reste était consacré aux besoins de ses compatriotes malheureux.

J'entendais raconter en tous lieux des traits de Naldi qui auraient honoré le duc et pair le plus orgueilleux!... Quant à lui, plein de bonté, mais aussi naturel qu'il était excellent, il ne cachait pas ses bonnes actions, mais il ne les vantait pas non plus.

Un jour il me revint une aventure dont il était le héros.

Je fus d'abord étonnée parce que, quelle que fût l'excellence du cœur de Naldi, il était cependant une borne à l'excessive crédulité, et voici ce qui s'était passé.

Naldi avait, dans le nombre de ses pensionnaires, un homme de Venise, rusé compère, s'il en fût jamais, et le vrai vampire qui devait faire contribuer une honnête créature comme Naldi...

Cet homme, nommé Filangieri, du nom du fameux publiciste italien, était bien plus digne d'être Bergamasque que Vénitien. Il exploitait Naldi comme une mine toujours neuve et, à l'aide d'une femme qu'il avait, de cinq enfants, et d'un vieux père, cet homme tirait de Naldi tout ce qu'il voulait pour aller le jouer ou le manger.

C'était une vérité que savait tout Lisbonne.

Un jour, cet homme demande à Naldi une somme assez forte : c'était cent piastres...

(1) Giuseppe Naldi (1770-1820). Fils d'un haut fonctionnaire de Bologne, il avait été élevé aux universités de Bologne et de Pavie et était ensuite entré dans les bureaux du gouvernement. La Révolution, qui lui coûta sa place, le donna au théâtre. 11 chanta, à partir de 1789, à Rome, Naples, Venise, Turin, Milan. Après Lisbonne, il se rendit en Angleterre. En 1819, il chanta à Paris et il y mourut l'année suivante.

PLAISIRS DE LISBONNE l3l

Pour un malheureux qui recevait l'aumône, cent piastres étaient une somme exorbitante...

Cependant Naldi, toujours bon, les lui donna en lui faisant observer que de six mois il n'aura rien et qu'il faut qu'il se contente de ses appointements, puisqu'il vient de payer des dettes avec ces cinq cents francs.

Filangieri se confond en remerciements, pleure, se met à genoux devant Naldi comme devant Dieu et lui demande de le protéger de ses conseils comme il le secourt de son argent.

Naldi avait la manie de faire des collections et d'avoir des objets précieux auxquels il mettait une valeur des plus grandes, surtout lorsque la chose lui était donnée par une personne qu'il aimait.

Il avait une montre qui lui avait été donnée par le prince Auguste et à laquelle il tenait extrêmement.

Cette montre valait en effet beaucoup d'argent et l'on voyait en elle le présent d'un fils de roi.

Naldi était à la répétition.

Fioravanti (i) venait de composer pour lui le beau et poétique opéra de la Camilla que je préfère à celle de Paër. J'en suis fâchée, mais c'est vrai.

Cet opéra était admirablement joué par la Guaforini et Naldi. L'une faisait la duchesse et l'autre le duc.

Naldi était fort assidu aux répétitions et tous les jours il était hors de chez lui depuis onze heures du matin jusqu'à six heures du soir, moment où il rentrait seulement pour diner. Encore souvent venait-il dîner chez moi où je l'emmenais après la répétition, que j'allais entendre dans ma loge.

Mon hôtel était à quatre pas du théâtre et les répétitions étaient un grand plaisir pour moi qui toujours ai compris la belle et mélodieuse musique de Fioravanti.

J'allais donc écouter la répétition et puis j'emmenais

(1) Valentino Fioravanti (1764-1837), compositeur italien. Ses Virtuose ambitlanti (1807) sont son œuvre la plus célèbre. En 1816 il succéda à Jannaconi comme maître de chapelle de Saint-Pierre de Rome.

l32 LE PORTUGAL IL Y A CENT ANS

Naldi dîner à l'ambassade où nous lui faisions faire de la musique pendant toute la soirée.

Il était si complaisant qu'il demeurait de lui-même au piano à nous chanter Papagallo et l'air des Virtuose ambulanti, dont au reste les paroles sont de lui, particularité assez remarquable lorsqu'on sait à quel degré Naldi était laid.

Un jour, commeje l'ai dit, Naldi étant à la répétition, sa |emme à la campagne avec ses enfants, leur appartement était demeuré presque seul.

Naldi, devant dîner chez moi, veut se rhabiller avant de venir.

Du théâtre, il court chez lui, monte rapidement et, comme il était fort distrait, il ne remarque pas que ses portes sont toutes ouvertes...

Il entre dans l'appartement et voit enfin qu'il est seul et que cependant tout est ouvert...

Il ouvre la porte de son cabinet et demeure immobile en se trouvant en face d'un homme qui décrochait au même instant sa belle montre du duc de Sussex.

— Ah! coquin! s'écria-t-il en s'élançant sur le voleur. Naldi était grand et fort.

Sa main fit une impression ^pro fonde dans le cou du voleur, mais elle se desserra aussitôt en reconnaissant Filangieri dans l'homme qui le dévalisait.

— Malheureux ! lui dit Naldi, car le tremblement et la pâleur du misérable étaient des révélateurs de son crime, quand il n'aurait pas tenu encore dans sa main la preuve du délit.

— Eh bien! me répondras-tu enfin ? s'écria Naldi dont la probité du cœuraurait voulu que cet homme lui eût prouvé qu'il était innocent. Me diras-tu ce que tu fais ici, ma montre à la main?

Filangieri ne put soutenir ce regard de l'honnête homme...

Il tomba sur ses genoux et pleura...

— Toi! toi! un voleur!... Malheureux, lorsque, l'autre jour encore, je t'ai donné cent piastres... Pourquoi ne pas m'en avoir demandé deux cents?

Filangieri vit son. salut dans ces paroles. Le fripon reprit son audace.

— Ah! nxonsieur Naldi, voilà naon tort, c'est d'avoir man-

Angelica Catalani.

Portrait par Huet Villiers, gravé par A. Cardon/

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

que de confiance en vous, vous, mon bienfaiteur, celui de mes enfants, le sauveur de ma femme, de mon vieux père !

l34 LE PORTUGAL IL Y A CENT ANS

Et le coquin pleurait à verse.

— Mais, enfin, que voulais-tu donc faire de ma montre, de cette montre que tu sais bien que je préfère à tous mes autres bijoux, qu'en voulais-tu donc faire? La vendre, misérable !

— Monsieur Naldi, j'ai eu tort de ne pas tout vous avouer avant-hier... Mais je devais deux cents piastres au lieu de cent que je vous ai confessées... C'est à mon propriétaire que je devais les autres cent piastres. Il m'a menacé de me mettre ce soir à la porte avec ma pauvre femme qui vient d'accoucher, monsieur Naldi, comme vous savez... et mon pauvre vieux père qui ne peut plus marcher... toute ma petite famille qu'on allait mettre à la porte!... Alors, monsieur Naldi, je suis venu vous trouver pour implorer votre pitié... Vous étiez sorti... je suis entré dans le cabinet pour vous écrire... J'ai vu la montre, monsieur Naldi... et le diable m'a tenté... J'allais l'emporter, mais, par le saint corps de mon patron, monsieur Naldi, je l'aurais rapportée demain!... Oh oui, bien sûr, je l'aurais rapportée demain !... Mais aujourd'hui, mon vieux père, ma femme qui pouvait mourir de cette révolution... Ah! monsieur Naldi, monsieur Naldi, pardonnez-moi!

Naldi était, comme je l'ai dit, un de ces hommes à l'âme noble et grande, ayant une exquise sensibilité...

Le tableau de ce vieux père, de cette femme mis à la porte avec des enfants sans pain et sans souliers, ce tableau lui fit une telle impression qu'il se précipita sur Filangieri et le releva lui-même avec une expression que le coquin ne saisit que trop...

Il pleura encore pour assurer le succès de sa fourberie.

— Et pourquoi ne pas m'avoir tout dit? s'écria Naldi, car enfin je ne t'ai pas habitué au refus, ce me semble ?

— Oh non, monsieur Naldi, bien au contraire! Mais j'en avais de la honte, cent piastres déjà!

— Et tu n'étais pas honteux de me voler! Jolie capitulation de conscience, car enfin tu voulais me voler ma montre, coquin?

A cette pensée, sa colère s'allumait.

PLAISIRS DE LISBONNE l35

— Non, non, monsieur Naldi, s'écriait le misérable, je ne voulais pas la vendre. Oh! je sais trop que c'est un bijou précieux ! Oh non, monsieur Naldi, je voulais seulement la porter chez Isaac. Il m'aurait donné cent piastres sur la montre, monsieur Naldi. Je vous aurais avoué ma faute demain dans une lettre. Je vous aurais dit où était la montre... Ah! monsieur Naldi, vendre la montre du prince!

Et Filangieri s'inclinait devant la montre avec un respect tout divin.

Naldi reprit la montre qui lui paraissait plus précieuse après le danger qu'elle venait de courir.

— Pauvre montre, disait-il entre ses dents, tu l'as échappé belle! Pauvre montre !... Aller me prendre ma montre, disait-il plus haut avec unaccent de colère... Ma montre!... Aller la porter chez Isaac, ce juif, ce païen-là! Et pour cent piastres encore, quand elle en vaut plus de cinq cents.

C'était vrai.

— Ah, monsieur Naldi, et ma pauvre femme, et mon pauvre père!

Le coquinjouait de Naldi, comme d'un instrument... La femme, le vieux père et les enfants revenaient toujours pour frapper sur des cordes que le misérable savait bien être vulnérables...

Aussi dès qu'il eut encore reparlé de sa femme, de ses enfants et de son vieux père, Naldi se sentit attendri et le fit taire.

— Assez! assez! lui dit-il. Oublions tout cela et recommençons une nouvelle et bonne vie... Que tout ce qui s'est passé soit enseveli dans le néant! Que ta femme surtout l'ignore, ainsi que ton père! Le malheureux vieillard pourrait en mourir!... Mais comment faire pour arrêter les poursuites du propriétaire?... Ne m'as- tu pas dit qu'Isaac t'aurait donné cent piastres sur la montre?

Il ne réfléchissait pas, en lui demandant cela, comment il se faisait que Filangieri fût si bien informé à l'avance de la valeur de la montre.

l36 LE PORTUGAL IL Y A CENT ANS

— Oui, monsieur Naldi, dit le coquin, Isaac m'aurait donné cent piastres ! Et j'aurais empêché que ma pauvre famille ne fût mise à la porte demain matin au lever du soleil...

— Eh bien! dit Naldi, tout embarrassé de son action et presque honteux par l'instinct de son esprit, tandis que celui de son cœur le portait à secourir le malheur n'importe sous quelle forme il se montrât devant lui, eh bien! puisque je suis arrivé à temps pour l'épargner une faute, il faut que cela tourne à ton profit pour que tu puisses remercier Dieu, sans aucune arrière-pensée, du bonheur de demeuTev pur à côté du péril...

Et Naldi, s'inclinant devant une Madone qui était à côté de son bureau, fit une oraison de quelques paroles.

Filangieri se jeta à genoux en se frappant la poitrine et en répétant des actes de contrition plus chauds et plus repentants les uns que les autres.

Naldi, en attendant que le repentir vînt très réellement au voleur, s'en alla à son secrétaire et, prenant cent piastres, il les donna à Filangieri...

Cette action peut paraître niaise à beaucoup de gens. Quant à moi, je n'y ai vu que le cœur le plus excellent et l'âme la plus noblement charitable. Je voudrais savoir quelles sont les actions de ce genre qu'on peut citer à la suite de noms bien connus, non seulement à la Banque, mais à la Bourse où chaque mois ils paient des différences pour plusieurs centaines de mille francs ! Mais les registres des actions comme celles de Naldi se trouvent-ils dans leurs maisons !

Je n'ai jamais connu d'homme plus laid que Naldi, et surtout d'une laideur plus repoussante. Faccia di gratacola, naso d'elefante, occhidecivetta, bocca di spelanca, c'est ainsi que lui-même fait son portrait dans cet air des Virtuose ambulanti dont il a composé les paroles.

La Catalani, la Guaforini et lui gagnaient à eux trois, après le départ du Grescentini, plus de cent quatre-vingt mille francs comme appointements seulement.

La Catalani, par exemple, avait soixante mille francs de

PLAISIRS DE LISBONNE iSy

fixe, une table de six couverts, une voiture, chose de première nécessité à Lisbonne, et deux bénéfices par an.

Chaque bénéfice lui valait plus de 40000 francs.

Aussi, lorsque arrivée à Paris où mes instances et celles

William Bechjord.

Portrait gravé par F. -A. Dean, d'après Joshua Reynolds.

de la maréchale Lannes l'avaient fait venir, elle vit la lésinerie de nos Français, je crois qu'elle dut bien regretter de nous avoir écoutées et qu'elle aurait bien voulu se retrouver au théâtre San Carlos.

Mais le voyage était fait, et puis elle était riche, et puis

l38 LE PORTUGAL IL Y A CENT ANS

M. Valabrègue était Français, et c'était pour elle une grande chose, car elle idolâtrait son mari.

Elle était belle personne sur le théâtre et me rappelait la Grisi ou, pour mieux dire, la Grisi me la rappelle...

Elle était parfaitement vertueuse et Lisbonne a vu tout son talent et sa vertu briller de leur plus grand éclat malgré les séductions que Bandeira, fermier des diamants, M. Beckford (i) et une foule de grands de Portugal, ayant le duc de Cadaval en tèle, ont essayées, mais sans réussir.

La Catalani avait à cette époque une voix comme jamais je n'en ai entendu.

C'est fabuleux.

On sait bien ce que c'est qu'une belle voix, mais une voix comme la sienne alors, c'est une merveille inconnue.

La cause en est naturelle, mais je ne crois pas qu'elle soit très répandue...

Elle avait un jour un mal de gorge assez fort, une de ces constipacaôns, comme en donne le climat de Lisbonne aux étrangers et, malgré son mal de gorge, elle pouvait chanter.

Elle n'était qu'enrouée mais point empêchée.

Le médecin qui l'examina, et qui était le docteur Piquanzo, médecin de la famille royale de Bragance, regarda son gosier et vit avec admiration qu'elle n'avait pas d'amygdales.

(1) William Beckford (1759-1844), fils de William Beckford, alderman et deux fois lord-maire de Londres, fut élevé après la mort de son père (1770) par le Rev. D'' Lettice. Mozart lui donna des leçons de musique. Il voyagea, visita Genève, les Pays-Bas et l'Italie, écrivit en français en trois jours et deux nuits le conte oriental Walhek. En 1783, il épousa Lady Marg'aret Gordon, fille du comte d'Aboyne, qui mourut en Suisse en 1786, lui laissant deux filles qui épousèrent par la suite le duc d'Hamilton et le colonel Orde. En 1787, il se rendit en Portugal où son intimité avec le marquis de Marialva le naturalisa en quelque sorte. Un voyage en Espagne et à Paris, où il assista à la prise de la Bastille, aux événements de juin 1791 et d'août 1792, occupèrent son temps jusqu'en 1794 où il retourna en Portugal. En 1806 seulement, il rentra en Angleterre et vécut à Fonthill jusqu'à ce que la débâcle de sa fortune l'obligeât à vendre ce domaine (1822). Il continua néanmoins à collectionner livres, tableaux et objets d'art jusqu'à sa mort, le 2 mai 1844.

PLAISIRS DE LISBONNE iSç

Cette chose singulière, mais cependant pas unique, fît impression sur cet homme.

Il en parla à toute la ville et entre autres cher moi où il venait pour me soigner.

La nature fait quelquefois de ces jeux, mais lorsque c'est une personne comme la Catalani qui en est l'objet, c'est un coup du sort dont elle doit remercier le ciel.

Il est de mode aujourd'hui de tout frapper de mort dès qu'une chose a vingt-cinq ans d'existence.

Hélas! les dispensateurs de ces tristes et ridicules jugements auront aussi leur passé, et ce passé sans couleur ne les rappellera en rien à la génération qui suivra...

Malheur à celui qui donne l'exemple! Il doit s'attendre que lui aussi subira la loi d'oubli.

Le fait est que le talent de la Catalani était admirable et que nous lui avons dû de ravissantes heures!...

Je ne l'ai pas oubliée, moi, et je sais que jamais je n'ai retrouvé une voix comme la sienne.

Crescentini, dans plusieurs opéras, et la Catalani, dans des morceaux où sa voix admirable se donnait entièrement dans le beau vaisseau du théâtre San Carlos, sont pour moi le type de ce que le chant peut procurer de plus complet comme jouissance de cet art.

Crescentini! Crescentini! Voilà ce que la voix humaine, jointe à la plus exquise méthode, peut produire d'admirable. Et quel jeu! Comme cet homme jouait dans Roméo et Jiiliettel Ce souvenir est toujours vivant en moi comme au premier jour.

Je lui en ai de la reconnaissance.

Coïmbpe.

e nom d'Ine; de Castro est presque magique pour évoquer tout ce qui tient à sa belle patrie, à ces bords enchantés du Mondego, à ces ravissants environs de Coïmbre dont la beauté peut rivaliser avec tout ce que l'Espagne peut à son tour offrir à l'étranger qui parcourt la Péninsule. Je puis même ajouter que l'université de Coïmbre l'emportait de beaucoup sur toutes celles d'Espagne (i).

Le seul défaut qu'on pouvait lui reprochera l'époque où j'ai pu comparer les règlements de l'université de Coïmbre avec ceux de l'université de Salamanque. par exemple, consistait principalement dans ce qu'ils étaient spécialement subordonnés à un seul homme, le chancelier de l'Université.

A Coïmbre, c'est toujours le prieur général des Augustins. S'il était un imbécile, tant pis pour les professeurs et encore plus pour les élèves.

Les chaires étaient excessivement nombreuses : la théologie, 8 chaires, le droit canon, g, le droit civil, 8, la médecine, 6, les mathématiques, 4, la philosophie, 4. Il est à remarquer que, dans cette dernière partie, il n'est question ni de la logique ni de la métaphysique à Coïmbre. On n'y pense même pas, car ces quatre chaires étaient occupées par le professeur de zoologie, de minéralogie, de

(1) Le roi dom Deniz avait établi l'UniTersité à Lisbonne vers 1291 et la transporta seize ans après à Coïmbre. Plus tard, elle fut de nouveau transférée à Lisbonne. Joaù III la transporta, en 1537, à Coïmbre, où Pombal la réorganisa. (Link, Voyage en Portugal depuis 1191 jusqu'en 1199, I, 381.)

La vieille calhédrale^à Coïmbre.

Tableau peint par Holland et gravé par Carter.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

physique expérimentale et de chimie, de botanique et d'économie.

Enfin, de toutes les sciences proprement dites philosophiques, il n'y a que le droit naturel, mais enseigné par un professeur de droit canon.

J'ai rapporté le tableau de la subdivision des chaires qui n'était peut-être pas bien bonne, mais elle est plus étendue qu'en Allemagne, à ce que me dit le comte d'Hoffmannsegg (i).

Rien n'était plus singulier que le costume des écoliers de l'université de Coïmbre ou, pour parler plus juste, des étudiants (2).

C'était un habit long, d'étoffe noire appelée tabis.

L'habit est sans manches, noué par derrière avec des cordons et garni par devant de deux rangs de boutons très serrés qui descendent depuis le menton jusqu'aux pieds.

C'était l'habit de dessous.

Par-dessus celui-là on en passait un autre également noir et long, mais avec des manches très larges.

Il ressemblait à celui de beaucoup de pasteurs protestants, ainsi que j'en avais vu dans le Nord.

Chacun tient à la main un petit sac noir qui contient un m,ouchoir, une tabatière, car à l'époque même dont je parle, c'était une sorte de fureur en Portugal que de prendre du tabac, quel que fut l'âge et le sexe.

(1^ Le comte Jean Centurius von Hoffmannsegg, botaniste très distingué, publia en 1801 ses Voyages en Hongrie jusqu'à la frontière turque, en 180'J sa Flore fjoriugaise en collaboration avec Link avec qui il s'était lié à Rostock en 1802. « Il a tout parcouru, tout vu, depuis les montagnes les plus élevées de Tras-os-Montes et de la Beira, jusqu'aux plaines sablonneuses et aux l'ochers de l'Agarve, depuis la frontière d'Espagne jusqu'aux rives de l'Océan. Son travail sera sérieux pour la science, étant rédigé avec toute la méthode et la critique de la bonne méthode allemande moderne. Il enrichira la botanique d'un assez grand nombre d'espèces et peut-être de quelques genres nouveaux. » (C.-H. Banque, Lettres sur le Portugal, 66-67.)

(2) D'après Marcel Lami, aujourd'hui encore les étudiants de Co'imbre sont tout de noir habillés comme au temps de Pombal. [Terres et aventures, 21, Louis-Micliaud, édit.)

On voyait les trois quarts des personnes qui étaient réunies dans un salon prendre du tabac.

Quelque chaleur, quelque humidité qu'il fît, les écoliers avaient toujours la tête nue.

Il n'y avait que les professeurs ou tout au plus les gradués qui pouvaient porter une petite barette noire.

Ce costume, bien qu'en étoffe très légère, car le tabis est une sorte de serge de laine très fine, est très incommode. Mais aucune raison ne pouvait en dispenser, et quel que fût le nom et le rang de l'étudiant, il était mis à une forte amende s'il sortait de chez lui sans en être revêtu.

M. de Pombal m'a dit que son père, le gran marques, avait voulu abolir ce costume, mais on lui démontra que c'était une économie pour la masse.

Le nombre des étudiants était de douze à quinze cents, et même de deux mille, mais non pas de huit mille, comme le disent quelques livres portugais.

Le cabinet d'histoire naturelle n'était pas très bien organisé et je ne présume pas que depuis cette époque il se soit augmenté.

Vandeli (i), l'homme par excellence alors en Portugal, avait fait l'arrangement du cabinet de Goïmbre d'après le système de Linné, ce dont je l'approuve fort, mais il est moins remarquable que le cabinet et la collection d'instruments de physique.

Cette collection est précieuse.

Plusieurs des plus rares instruments ont été faits en Angleterre.

Ceux construits en Portugal sont en très beau bois du Brésil, mais dorés.

On m'a répondu que cette bizarrerie était pour conserver le bois.

(1) C'est le marquis de Pombal qui avait appelé d'Italie le D' Domingo Vandeli et l'avait nommé professeur d'histoire naturelle à l'Université de Coïmbre. José Gornide a décrit le jardin botanique de Lisbonne et le cabinet d'histoire naturelle qui y était adjoint.

Le laboratoire de chimie est également beau et pai tement éclairé.

Il y a une belle collection d'instruments pneumatique plusieurs appareils chimiques, d'après la nouvelle nom clature antiphlogistique.

On y trouvait encore une belle collection d'instrumt de chirurgie.

Le duc d'Abrantès rapporta de Lisbonne une grani caisse contenant plus de deux cents instruments de chi rurgie confectionnés en Angleterre.

Il y en avait de fort curieux, et ceux qui n'étaient que la copie de ceux que nous avions ici avaient le grand avantage d'être faits en Angleterre et d'être d'acier anglais.

J'ai donné cette caisse à un homme de l'art.

Il y avait alors à Coïmbre comme inspecteur du jardin botanique un homme d'un rare mérite, qui, selon la coutume alors régulatrice dans toute la Péninsule, était à l'écart.

C'était don Félix de Avellar Brotero (i).

Le jardin botanique de Coïmbre était bien supérieur au jardin du roi à Lisbonne.

Chaque plante avait un jalon avec son nom, sa classification, comme, au Jardin des Plantes de Paris.

C'était là qu'on pouvait étudier avec fruit la belle et curieuse flore du Portugal.

Le bel ouvrage de M, Brotero est une preuve bien honorable pour lui de ce que j'avance. Il a habité huit ans la France. Il a été ensuite en Angleterre, en Allemagne et, comme l'abeille, il a rapporté son miel à la ruche.

Vandeli l'éloigna de Lisbonne par jalousie, mais le comte de Caparica, pendant le peu de temps qu'il fut au pouvoir, fit tout le bien qu'on lui permit et rappela Brotero à Lisbonne.

Don Constantino Botelho de Lacerda Lobo, professeur

(1) Félix Avellar Brotero a publié successivement son Compendio de botanica {11S8), sa Flora lusitanica (\iOk), Phylographia Lusitaniœ selecUor (1816-1827).

de physique, était, à l'époque dont je parle, il y a déjà longtemps, un homme habile, fort laborieux et cultivant avec fruit les sciences économiques.

Don Thomé Rodriguez Sobral, professeur de chimie, était un homme fort habile.

Il parlait très bien le français et suivait toutes les nouvelles méthodes de nos hommes de science.

Il enseignait la chimie d'après les nouveaux principes antiphlogistiques et la nomenclature de Chaptal, de Fourcroy, etc.

Il s'occupait en ce moment de publier un manuel de chimie qui manquait en Portugal. Je ne sais comment tout cela se gouverne depuis la révolution. Ce que je sais, c'est que rien n'a été assuré par le bouleversement qui a eu lieu et que les entraves, qui ont pu être détruites d'une part, se seront élevées plus menaçantes d'une autre part.

L'ardeur révolutionnaire est bien funeste à tout ce qui tient à l'étude.

Il faut du calme, de la paix, du silence pour écrire. 11 faut plus, il faut non seulement le repos matériel, mais celui du cœur.

Qu'importe que l'Inquisition n'ouvre plus ses cachots pour y renfermer des milliers de têtes innocentes ?

Qu'importe l'abolition d'une censure stupide si le tocsin de la révolte sonne à l'oreille de l'auteur qui veille... et si le canon du despotisme vient terminer une jeune et brillante vie qui s'annonçait radieuse et savante?

Ohl quelle douleur de voir ces beaux rivages du Mondego souillés par le sang et ravagés par le fer et le |eu.

Rien ne peut donner une idée des environs de Goïmbre.

Quoique montagneux, ils sont bien cultivés et les montagnes sont toutes couronnées de petites forêts de beaux pins à la couronne élégante et de ces magnifiques chênes de France, dont l'ombrage séculaire prend plus de beauté à chaque année qui passe sur eux.

Les vallées sont entrecoupées de ruisseaux qui entretiennent non seulement une grande fraîcheur, mais une fertilité inconnue dans nos paysages du Midi.

Partout ce sont d'élégantes maisons de campagne, des qiiintas, des monastères, des manufactures même, entourées de bois d'orangers, d'oliviers, du bel arbre dont le port élégant est encore rehaussé par sa belle verdure et l'éclat de ses fruits.

Le beau cyprès de Portugal, tous les arbres d'Europe et même ceux que nous admirons dans les belles forêts de la Basse-Saxe, forment autour de Coimbre des retraites enchantées et bordent le beau fleuve du Mondego qui baigne les murailles de la ville et se promène dans l'étroite mais fertile vallée dans laquelle Coimbre est bâtie.

Dans le lointain, on voit à l'horizon la haute montagne de Lousaô et plus loin celle de Bussaco, au sommet de laquelle est situé le fameux monastère des Carmélites, renommé pour ses reliques. xMasséna lui a depuis attaché au front une autre célébrité !

C'est à cette Sierra de Bussaco qu'eut lieu cette sanglante et funeste affaire où six mille F'rançais furent massacrés par la sottise d'un chef qui avait été habile, mais dans un autre temps.

Le maréchal Ney et le duc d'Abrantès, ainsi que le général Reynier, commandant tous trois en chef les trois corps d'armée qui composaient celle de Portugal, furent tous les trois d'avis contraire. Le prince d'Essling ne voulut rien entendre.

Il fit attaquer cette montagne qui était à pic et dont le sommet était couronné par les troupes anglaises et portugaises qui tiraient sur les Français comme sur du gibier qu'on aurait traqué pour l'amener sur la bouche de l'arme à feu des tireurs des royales chasses de l'Escurial ou de Saint-Ildefonse...

Oh ! quel souvenir que celui de ces malheureux massacrés, presque sans défense, par le fer d'un Anglais, tombant sous la balle assurée d'un Portugais, tandis que cette même armée anglo-portugaise, forte de plus de quarante mille hommes, formait, deux ans avant, un pont d'or à quinze mille Français pour les voir s'éloigner du Portugal 1

On signait enfin la convention de Cintra, cette convention qui attache un brillant fleuron à la couronne militaire de Junot...

Quelle lettre il m'écrivait de Bussaco! Son noble cœur était brisé. Il me disait : < Jamais mon âme ne fut si triste. »

Mais retournons au Mondego.

C'est en face de Coïmbre, sur les bords du fleuve, qu'on voit encore aujourd'hui une quinta appelée la quinta das lagrmtas.

Un peu plus haut est la fonte das lagriznas.

Elle prend sa source dans une colline ombragée par des bouquets de lauriers et de cyprès.

C'est en ce lieu que la tradition place l'habitation d'Inès de Castro. C'est là qu'elle fut assassinée.

Le roi Alphonse IV étant un jour à Montemor o Velho, près de Coïmbre, se rendit auprès d'Inez pendant que Don Pedro était à la chasse, et Inez fut assassinée.

Au reste, rien n'est incertain comme sa mort, même dans le pays.

Elle fut assassinée, c'est un fait certain, mais la manière dont le meurtre fut accompli est encore obscure et le sera toujours...

Je ne crois pas que rien soit plus dramatique que celte action de Don Pedro faisant déterrer Inez et couronnant son cadavre, puisque cette jeune et belle tête avait été privée de la couronne!...

M. de Forbin, frappé de la beauté du sujet, a fait un tableau représentant le couronnement d'Inez (i).

Ce tableau a du talent comme tout ce qu'il faisait alors, mais il y a une chose assez remarquable.

(1) Louis Nicolas-Philippe-Auguste, comte de Forbin (1777-1841), élève de Boissieu et de David, membre de l'Institut en 1816, directeur général des musées nationaux. Le tableau cité figura au Salon de 1819. Le livret donne le titre : Inès de Castro déterrée et couronnée quel(jues jours après sa mort dans le cloître de l'abbaye d'Alcobaça par don Pedre, son époux.

On sait que M. de Forbin n'est pas habile pour faire les figures.

Il a montré un autre genre d'habileté dans le tableau d'Inez, dont le beau coloris, la transparence des tons, la limpidité des eaux sont admirables, mais on n'y voit pas un visage.

Celui d'Inez est tellement dans l'ombre qu'on ne l'aperçoit pas, et puis à dessein les traits en sont effacés.

Don Pedro a, je crois, la visière baissée; le grand de Portugal qui rend hommage est incliné, la tête penchée.

Le prieur du monastère a son capuchon fort avancé.

Quant aux autres personnages, ils sont dans l'ombre ou bien ils ont leur capuchon baissé ou leur visière.

Le tableau de Saint-Evre (i),que M. le duc d'Orléans a donné à Victor Hugo et qui représente le même sujet, a été pris d'une plus intelligente manière peut-être.

Inez est placée sur son trône sous le dais, et son squelette, recouvert par un linceul, se laisse voir à travers les plis du linge qui accuse la forme horrible et osseuse du squelette. Les bras surtout, pendants, disloqués et recouverts de gants blancs, sont hideux de vérité.

C'est un beau tableau.

Inez et Don Pedro connaissaient tout le charme d'une belle nature dans un amour heureux, en choisissant pour leur retraite cette demeure charmante, la quinta das lagrimas.

La vallée de Coïmbre et la ville se présentent dans toute leur magnificence.

Les bords du Mondego paraissent plus fleuris et plus verts, et la poésie se révèle dans chaque massif d'arbres qui offre une retraite enchantée.

C'est là que le Camoéns a imaginé son troisième chant de la Lusiade, ce troisième chant qui seul suffirait pour faire oublier les imperfections du grand poète, si l'épisode du génie des tempêtes n'y était pas, ce troisième chant

(1) Gillet Saint-Evre, mort en 1858, ancien ofEcier d'artillerie, peintre médaillé en 1824 et 1827.

l5o LE PORTUGAL IL Y A CENT ANS

OÙ le bonheur dînez est dépeint d'une si ravissante manière.

« Tu étais belle, Iriez, dans un doux repos, de tes anne'ès goûtant les charmes et les doux fruits, t'endormant dans cette ivresse de l'âme, cette gaieté aveugle et heureuse que la fortune ne détruit que trop tôt. Dans les belles prairies du Mondego, tu mouillais Vherbe des larmes qui sortaient de tes beaux yeux, tandis que tu disais un nom que l'écho des montagnes répétait, tandis qu'il était inscrit dans ton cœur.

« C'est là que de ton seigneur le souvenir se retraçait à toi, et lorsqu'il s'éloignait de la demeure, la nuit il reparaissait à ta mémoire dans des songes qui te rappelaient le passé, le jour, à ton esprit, et ce que tu songeais, ce que tu voyais, ne te retraçait que le bonheur. «

Notre langue ne peut traduire ces vers ravissants. Je n'ai rien trouvé de si harmonieusement poétique dans le Tasse, dans le Dante que ces deux vers :

De noite en dons sonhos que mentiam De dia em pensamentos que voavam.

Quel mot que celui de ledo pour gaieté (lieta), linda, comme douce et belle personne ou bien douce et belle chose, et formoso pour rendre une beauté sublime ! Ce n'est pas lorsque la langue portugaise est ainsi employée qu'elle me déplaît.

Ce qui contribue beaucoup à la beauté du Portugal, c'est un ornement de la nature qu'elle y jette à profusion et qui lui donne un caractère particulier de beauté.

C'est le cyprès de Portugal.

Il n'est beau que sur les bords du Mondego et près de la Sierra de Bussaco, où le premier fut apporté de Goa dans l'Inde par un moine qui le planta dans le jardin du monastère où il prospéra et d'où il se répandit dans la contrée.

Dans les environs de Lisbonne, il est rare et petit.

C'est près de l'embouchure du Mondego, dans la province de Beira, le long du rivage du fleuve, que le duc d'Abrantès ordonna des recherches depuis Buarcos jusqu'à

Figuiera et au cap Espichel, pour découvrir les traces du charbon de terre qui devait s'y trouver.

En effet, on y découvrit non seulement des mines de charbon de terre, mais beaucoup d'autres encore qui furent explorées et mises en œuvre.

C'est dans les environs de Goïmbre aussi qu'on trouve ces vases appelés alcarrazas.

Rien ne rappelle plus l'Orient que ces sortes de vases qui sont d'une terre argileuse et rouge, sans vernis et très peu cuits.

L'eau traverse la terre molle et il s'opère ainsi une évaporation qui, en plaçant le vase dans un courant d'air, maintient l'eau constamment fraîche et quelquefois au degré de glace.

C'est en revenant d'une de ces délicieuses promenades que la nature seule offre autour de Goïmbre qu'on est vraiment heureux de trouver des boissons presque glacées qui vous font juger le repos bien doux sous l'ombre de la quinta des Augustins. Là on voit les beaux lauriers des Indes venus de Goa, ces beaux arbres devenus indigènes et apportés de l'île de Madère, ces orangers, ces citronniers dont les fleurs neigeuses parfument l'eau et tombent dans les belles eaux du fleuve qui serpente par mille détours dans cette vallée qu'il fertilise.

Où jamais peut-on voir un pays plus favorisé du ciel? Grenade sans doute, mais Grenade est seule au monde.

C'est la reine des cités.

Toutefois Goïmbre est sa noble et charmante sœur.

Une particularité assez singulière existait à cette quinta das lagrinias où mourut Inez.

Don Pedro avait un pavillon de chasse près de Goïmbre où il venait loger en apparence pour voir Inez avec plus de liberté.

Un ruisseau très abondant allait du pavillon de chasse au jardin d'Inez dans la quinta das lagrimas en traversant des prairies solitaires.

Don Pedro mettait sur ce ruisseau une large écorce de chêne vert, appelé chêne-liège.

l52 LE PORTUGAL IL Y A CENT ANS

Sur ce liège il posait une énorme gerbe de fleurs et milieu de ces fleurs des tablettes adressées à Inez.

Cet envoi d'amour voguait doucement jusqu'au jar d'Inez où il était arrêté par une grille de fer qui y é encore en 1806.

Cette fantaisie du cœur révèle une passion bien profonde...

On conçoit en voyant cet homme d'un caractère si fort devenir un faible enfant pour l'amour, ce que ce même homme deviendrait aussi lorsque cet amour lui ferait sentir ses douleurs.

Le château royal de Queluz.

RRivÉE à Lisbonne le Vendredi saint, je ne fus présentée que deux mois après.

Il faisait déjà chaud, et la campagne des environs offrait un coup d'œil ravissant. Je jouissais pleinement de cette belle nature, et tous les jours j'allais me promener en gondole sur le Tage, soit pour aller à Almada, ou bien remonter jus" qu'à Saccavin, ou bien encore profiter de la brise du soir et aller en calèche jusqu'à Pedrosa, à une charmante quinta que possédait dans ce lieu la duchesse de Cadaval.

La belle quinta du marquis d'Abrantès à Bemfica était aussi souvent le but de mes promenades.

Cette charmante maison de campagne avait pour moi le double avantage de m'offrir une ravissante solitude et un lieu rempli des plus belles plantes e.xotiques chez nous, et venant dans ce jardin presque sans culture!

C'est ainsi que je voyais des avenues de magnolia grandiflora, des cactus d'une espèce rare, le fraisier-arbre dans les champs, sur le bord du chemin.

En venant de Lisbonne, je voyais des haies de grenadiers avec leurs belles fleurs pourprées, dont le rouge éclatant se détachait sur l'émeraude de leur feuillage.

Partout je pouvais cueillir des touffes de cette belle muflande que Lamarck a décrite pour la première fois dans son Encyclopédie et la belle iris alata et une foule d'autres plantes que j'ai envoyées à l'impératrice Joséphine en lui faisant observer la différence des plantes du Midi avec celles que notre France voit venir dans ses champs, quoique de la même espèce.

l54 LE PORTUGAL IL Y A CENT ANS

Dans le jardin du marquis d'Abrantès, je trouvai en très belle floraison la belle mangolie, le dattier, le pisang, le bananier...

Il y en avait un entre autres couvert de fleurs et qui annonçait une quantité considérable de régimes de figuesbananes.

Le bec-de-grue du cap (géranium), toutes les céréales de l'Amérique y étaient cultivées avec grand soin et formaient des haies naturelles.

Le mesembryanthemum grimpait le long des murs et retombait avec une grâce ravissante en guirlandes d'un tissu serré, mais toujours d'une forme charmante...

Que d'heures agréables j'ai passées dans ces délicieuses retraites !

Mais le monde et ses exigences étaient toujours là.

Junot me prévint que la princesse du Brésil me recevrait le mercredi suivant.

Nous étions au vendredi.

Je n'avais que six jours pour m'apprêter, mais depuis deux mois je me préparais à cette terrible journée de ma présentation, et, lorsqu'elle arriva, je me trouvai en mesure.

C'est que je devais porter des paniers ! Des paniers, grands dieux, dans le xix^ siècle!

J'avais fait valoir la puissance de la France pour être exemptée de cette cruelle et pénible corvée.

Jamais je n'en eus le pouvoir.

Le prince du Brésil aurait renoncé plutôt à sa couronne qu'à l'étiquette barbare des paniers.

Ainsi donc le jour où je me rendis à Queluz, je revêtis un grand habit en moire blanche brodé en or sur toutes les coutures.

Je passai les maudits paniers et me voilà tout enharnachée et emplumassée comme un cheval de carrosse, prête à monter seule en voiture, mon mari ayant été présenté huit jours avant.

Mais voilà bien un autre embarras!

Jamais je n'avais vu personne en paniers et je ne savais

LE CHATEAU ROYAL DE QUELUZ l55

pas comment on s'en tirait avec cette sotte coutume.

Je craignais surtout de casser mes plumes ou d'endommager cette ridicule toilette.

Ces pensées me tenaient immobile à la portière de ma voiture, dans laquelle je ne pouvais pas monter, attendu que je ne pouvais ni entrer de face, à cause de la largeur dém.esurée de mes paniers, ni demeurer dans cette voiture sans la crainte de briser mes plumes qui étaient très élevées...

J'étais là comme une vraie sotte, ayant d'un côté mon mari qui n'en savait pas plus que moi, et de l'autre M. de Rayneval qui, comme on le sait, n'était pas habile en fait de toilette.

Que faire ?...

J'étais près de pleurer.

Il y avait devant la porte une foule immense qui regardait d'un air hébété cette représentation de carnaval pour elle.

Enfin Junot me dit :

— Mais que faire ? Ces dames n'ont cependant pas des voitures différentes des nôtres. Quel diable d'empêchement se trouve-t-il donc ?

Et de nouveau il recommençait et essayait de me faire entrer dans la boîte roulante, mais impossible !

Enfin au moment où nous désespérions de me voir partir, M. de Cherval (i), qui rentrait, nous trouva dans cette agitation fiévreuse.

(1) M. de Lageard de Cherval était un ami de Junot et de sa femme qui les avait accompagnés sans titre officiel. «M. l'abbé de Lageard, parent de M. de l'alleyrand, son plus intime et son plus cher ami pendant les années de jeunesse qu'ils passèrent tous deux au séminaire, dit la duchesse, est un des hommes les plus distingués que j'ai rencontrés de la dernière époque sociable. 11 a de la vigueur dans l'àme, de la tendresse dans le cœur, de la finesse dans l'esprit, une extrême chaleur dans 1 imagination, et il a 77 ans. C'est l'amabilité personnifiée... Je lui portais une amitié de fille. Ma conhance en lui était grande. Je l'aimais et le respectais tout à la fois. Junot pensait de même et, toutes les fois qu'il y avait un cas un peu sérieux dans notre intérieur, M. de Cherval était appelé à le juger. » (D'Abrantès, Mémoires, V, 137.) 11 est fort problable que M. de Cherval avait a Lisbonne la confiance intime et le secret de 'l'alleyrand. M. de Cher-

l56 LE PORTUGAL IL Y A CENT ANS

Il se mit à rire en apprenant la cause de ce trouble et la fit cesser à l'instant.

Les paniers étaient de son temps et, de plus, il était un de ces abbés qui présidaient aux toilettes.

Il fut d'abord au fait.

— Vous devez avoir une sorte de charnière à vos paniers, me dit-il. Ils doivent se ployer.

Nous cherchâmes.

C'était vrai.

— Eh bien! Ramenez ce côté sur vous-même. Montez de côté et asseyez-vous presque par terre...

J'exécutai toutes ces évolutions et m'en trouvai admirablement. Seulement je fus obligée d'ôter ma toque empanachée.

Ma femme de chambre me donna une glace pour me recoiffer à Queluz, mais cette précaution était inutile.

Je trouvai en arrivant M'»^ Moscoso, ancienne gouvernante du prince d'Espagne, qui m'offrit gracieusement son appartement au nom de la princesse pour me reposer en attendant le moment de la présentation.

val racontait les plus amusantes histoires sur le temps où l'on appelait Talleyrand l'abbé couleur de rose. « Un jour, l'un de ces messieurs devait faire la lecture pendant le souper dans le réfectoire. Le régent était, comme cela arrive toujours, détesté de toute la jeune troupe qui était sous sa férule et toutes les fois qu'ils pouvaient mutuellement se faire quelque bonne pièce, c'était de bonne guerre. On lisait ce jour-lkl' Histoire de la Guienne. — Le jeune séminariste, arrivé à un endroit du livre, prononça très haut et très lentement : « Et lorsque le Château-Tropette .. — Monsieur l'abbé, dit le régent, on dit Trompette. » Le séminariste se lève, fait une révérence à son chef, et reprend : « Et lorsque le Château-Tropette... » Le régent était colère. Il se lève et, l'œil tout enflammé, il crie au jeune abbé : « Monsieur, ne m'avez-vous pas entendu.' Je vous ai dit qu'on nommait ce château le Château-Trompette... » Le séminariste se lève eneore à son tour, salue son supérieur, se rassied, et reprenant son livre, toujours avec un sérieux impertubable, il dit : « Et lorsque le Château-Tropette que les ignorants ont jusqu'à présent nommé Château-Trompette... — Monsieur, vous m'insultez! s'écria le supérieur. — Moi, monsieur? dit le jeune abbé, pas le moins du inonde! » Et descendant de sa chaire, il vient montrer au supérieur la phrase imprimée en effet dans le livre et que, par malice, il avait prononcé avec aSectation pour arriver à la suite. » (D'Abrantès, Mémoires, V, 197.)

l58 LE PORTUGAL IL Y A CfcNT ANS

Mme Moscoso était une femme âgée fort aimable.

Elle était espagnole.

Lorsque le moment de la présentation fut venu, on vint m'avertir.

Un page, précédant un gentilhomme de la chambre, me dit en portugais, que je ne comprenais pas du tout, que la princesse m attendait.

Je les suivis tous deux.

Ils me firent passer par une foule de détours obscurs, de corridors étroits et humides, mais surtout d'une malpropreté révoltante.

Rien n'en peut donner l'idée.

C'est au point que rien n'est en harmonie, si ce mot peut convenir avec un semblable souvenir.

J'étais fort empêchée avec mes beaux habits tout reluisants d'or au milieu de la poussière et des toiles d'araignées qui s'accrochaient à mes plumes!

Enfin nous arrivâmes dans les grands appartements et nous y fûmes reçus par la grande-maîtresse de la princesse du Brésil, qui me salua avec un air plus que contraint.

J'ai su depuis qu'elle exécrait les Français...

J'ai oublié son nom.

Lorsque j'entrai dans la chambre où se tenait la princesse, je fus surprise au point d'en oublier ma timidité et je me tirai fort bien de mon introduction.

Je fis très facilement et profondément mes trois révérences.

Je débitai ensuite mon compliment et je me sentis du courage au cœur non seulement pour n'avoir aucune peur pour moi-même, mais pour railler tout à mon bon plaisir, lorsqu'une fois je serais hors de la résidence de la famille souveraine du Portugal, cette maison de Bragance qui pouvait être grande dans les siècles passés, mais qui main, tenant était plus que petite, dès qu'elle prêtait au ridicule.

La chambre, où me reçut la princesse, était celle où elle donnait ses audiences de la plus grande cérémonie.

C'était une chambre d'une grandeur très ordinaire, carrée et sans autre ornement que des bâtons moulés et

LE CHATEAU ROYAL DE QUELUZ iSq

dorés encadrant des panneaux où se trouvaient des sujets, en grisaille.

Les meubles en étaient plus qu'ordinaires et ils étaient fort rares (i).

On en va voir la raison.

Qu'en avait-on besoin?

Le plancher était recouvert d'un fort beau tapis de Turquie.

La princesse, au moment où mon nom lui fut prononcé, ce qui fut dit en manière d'annonce, se leva du lieu où elle était assise et qui n'était autre que le tapis.

Elle était là au millieu de huit ou dix femmes toutes plus épouvantables les unes que les autres et vêtues d'une

(1) « L'intérieur des palais appartenant aux Fidalgos et aux nobles, est généralement décoré avec richesse. Tapis de Cublenlz, damas de soie, peintures à fresque sur les murs, s'y voient a profusion. Quelques beaux spécimens des premiers couvrent les murs d'un grand salon dans le palais du baron de Quinlilla. D'exquises peintures à la fresque ornent V audience ou salle de réception et un salon dans le palais du marquis de Loulé. Les autres pièces d'ameublement sont tout aussi splendides et consistent en sofas et chaises de damas de satin. D'élégantes pendules françaises, se trouvent parfois par trois ou quatre dans la même pièce, sur des tables de marbre supportées par des pieds dorVis aux formes fantaisistes. Magnifiques vases de porcelaine, statues de marbres blanc, etc. Les lits sont fort élégants, ou plutôt grandioses. Ils ressemblent à ceux que l'on conserve dans les vieilles maisons anglaises, avec de la broderie d'or ou d'argent, et des franges sur les riches couvertures et courtepointes du lit. Toutefois les rideaux manquent le plus souvent. Les draps et taies d'oreillers sont bordés de fine dentelle au crochet. Les bassins à se laver les mains, les aiguières, etc., sont toujours en argent. Une grande pièce de drap écarlate, avec les armoiries de la famille brodées en couleurs, est souvent employée comme tenture de porte entre deux appartements, au lieu de la porte même. Elle est simplement assujettie par le haut et descend librement jusqu'au sol. Nous ne puuvons d'ailleurs dissimuler que les entrées des palais, et même de toutes les maisons particulières, obligent invariablement à traverser les écuries ou les remises, usage auquel en réserve en général le rez-de-chaussée. Les escaliers sont toujours très sombres, et comme beaucoup de familles habitent une même maison, des vols et même des assassinats sont fréquemment commis dans les escaliers d'une maison particulièi'e, car la porte de la rue reste toujours ouverte jusqu'à une certaine heure de la nuit. Les chambres à coucher des maisons particulières sont toujours mal ventilées et ordinairement abondamment pourvues de la vermine qui hante les lits. » (Landmann, Historical, inililary and picturesque Obseii--aiions on Portuga/, U, 23-24.)

l6o LE PORTUGAL IL Y A CENT ANS

si étrange sorte que je crus me trouver au milieu d'une troupe fantastique.

La princesse, que je voyais pour la première fois, avait la plus étrange parure du monde.

Avec cette figure que je vous ai dépeinte, elle portait une robe de mousseline de l'Inde brodée en coton et en or, comme nous en avons rapporté des pièces en grand nombre pour faire des rideaux.

Cette robe, mal faite, sans forme précise, recouvrait un corps qui, lui-même, n'en avait aucune.

Ses cheveux demi-frisés étaient tournés à la grecque et ornés d'une profusion des plus admirables choses en perles et en pierres précieuses que j'eusse vues à cette époque où j'étais encore bien jeune et où notre Révolution nous avait privés de toutes les parures de ce genre.

Ce ne fut que sous l'Empire qu'elles nous furent rendues.

La princesse avait les bras nus, et comme ils étaient affreux, maigres, plats, osseux et même velus, je laisse à penser le joli spectacle que cela faisait.

Elle me parla en mauvais français, faveur qu'on me fit beaucoup valoir, attendu qu'aux grandes présentations, elle ne parlait qu'en portugais.

Elle m'entretint de sa mère, pour qui elle ne me parut pas avoir une tendresse très profonde.

Puis elle me dit que j'étais jolie et que j'avais la physionomie portugaise.

La reine d'Espagne m'avait déjà favorisée du compliment que j'avais la physionomie espagnole.

Elle me parla aussi de sa belle-sœur, mais je savais qu'elle ne l'aimait pas et je ne me laissai aller à rien qui put me compromettre vis-à-vis d'elle.

Nous avions nos instructions et, puisqu'il faut le dire, Junot avait été chargé de contrecarrer le Prince de la Paix et de tâcher d'entrer dans la confiance du prince des Asturies.

C'est moi que Junot chargea de ce soin, et comme mon oncle avait été à la cour de Turin, et a celle de Naples

LE CHATEAU ROYAL DE QUELUZ

surtout, où la princesse devait se souvenir de l'avoir connu, j'enaportai une sorte de lettre de créance de lui auprès de la princesse des Asturies.

Ce fut ce qui m'en fit si bien accueillir et qui prolongea nos relations.

Je lui ai envoyé plusieurs objets de la Chine qu'elle ne voulait pas demander au comte de Campo- Alange, tout dévoué au Prince de la Paix.

Junotfitces envois au nombre de trois.

Il y en eut, je pense, pour près de dix mille' francs.

L' Empereur était seul à connaître cette mesure, mais la princesse ne nous aimait pas, je crois,..et l'Empereur ne parvint qu'à faire croire à Ferdinand VII

Charlotte-Joachime .

princesse de Brésil et reine de Portugal.

Portraitpeint par Rivera, gravé par M.tA. Boiirtier.

(Bibliothèque Nationale. Est.impcs.)

qu'il lui voulait en effet du bien. Aussi lorsqu'un peu plus tard il devint veuf, Ferdinand vit aussitôt que l'Empereur pouvait lui donner une femme, puisqu'il prenait tant d'intérêt à lui. Povero simplicel

C'était une femme bien supérieure que la princesse des Asturies.

Elle parlait toutes les langues de l'Europe et au cercle

de la Cour elle adressait la parole à chaque ambassadeur dans sa langue. Elle n'avait pourtant que vingt-deux ans...

Quelle reine d'Espagne elle eût été!

La princesse du Brésil me parla de sa belle-sœur avec l'apparence de l'intérêt, sans que je lui répondisse autre chose que ce que je pouvais dire.

Aussi mon mari et M. de Rayneval m'applaudirent-ils lorsque je leur rendis compte de ma conduite.

La séance fut assez longue, et au bout d'une demiheure, chose fort rare, car les audiences étaient terminées en dix minutes, je fus congédiée gracieusement par un signe de tête de la princesse.

Alors je vis se lever de terre une demi-douzaine de femmes vêtues d'une jupe de soie d'un rouge très éclatant et portant une traîne en gris de Naples, gris-bleu brodé en or.

Sur leur tête était un petit bonnet tout ratatiné dont le sommet était orné d'une fleur gris-bleu et rouge comme la jupe et la queue.

Enfin elles ressemblaient à ces oiseaux de l'Amérique du Sud, ces oiseaux au plumage doré et aux vives couleurs qu'on appelle des cacatonas.

C'était bien curieux comme laideur ridicule.

Ces dames du palais, car ce n'était rien moins que des dames du palais, étaient toujours, ainsi que je les avais vues, assises par terre autour de leur princesse avec laquelle elles devisent, chantent, mangent, ou bien se rendent le mutuel service de tuer les petits insectes qu'elles nourrissent sur leur tète.

Ce n'est pas un conte que cela. Je l'ai vu.

Voici encore ce que j'ai vu.

Une charmante femme portugaise, dont je tairai le nom, arriva à Paris pour y briller, comme elle en avait en effet le droit, car elle était charmante, et puis elle était la reine de l'élégance à Lisbonne.

Elle avait surtout les plus ravissants cheveux blonds que j'aie vus.

Je lui envoyai mon coiffeur.

LE CHATEAU ROYAL DE QUELUZ l63

C'était alors Doisy, qui demeurait rue du Mont-Blanc, au coin de celle des Mathurins.

Il me dit le lendemain qu'il ne voulait pas coiffer ma jolie Portugaise, attendu qu'elle avait la tête remplie non seulement de ce qu'on appelle des lentes (les œufs de cette indigne vermine), mais que les personnages euxmêmes se promenaient dans sa belle chevelure (i).

— Vous comprenez, madame, que mes mains, mes habits peuvent garder un de ces individus. Songe; à ma réputation perdue.

— Ah ! mon Dieu ! m'écriai-je, et tout aussitôt je me sentis une forte démangeaison à la tête. Oui, oui, Doisy, n'aller plus là!... Mon Dieu! que deviendrions-nous si nous allions avoir ce fléau!....

Mais le lendemain Doisy m'apprit que ma jolie Portugaise avait consenti à laisser couper ses cheveux.

En effet, nous la vîmes le môme jour avec ses cheveux coupés et conséquemment faciles à nettoyer.

Doisy me dit toutefois qu'il fut plus de six mois à lui rendre la tête parfaitement nette.

Cette manière d'être assise par terre est évidemment une coutume des Arabes, conservée par tradition.

Je fus surtout émerveillée de l'agilité avec laquelle ces femmes se relevaient.

Lorsque je racontai cette scène à quelques-unes de nos dames ici, elles me dirent que ce que j'avais fait à Queluz, en gardant mon sérieux devant ces femmes au ventre rouge et à la queue bleue, se levant, comme une troupe de mouettes dans l'orage, à la vue d'une

(1) « La vermine esl très commune à Lisbonne. Au risque de révolter le lecteur, je dois dire que les gens de condition ne font pas la moindre difficulté de s'en défaire eux-mêmes dans la société. On raconte que la femme d un ministre étant au jeu dans une grande assemblée, y faisait souvent cette espèce de toilette. Pendant notre séjour à Caldas en Geroz, où l'on trouve des bains chauds, j ai vu la sœur de l'évèque et gouverneur dOporto, veuve jeune et charmante, et d'ancienne noblesse, assise, après midi, devant sa porte, la tète dans le giron de sa femme de chambre. » (Link. Voyage en Portugal depuis 1191 jusqu'en 1199, I, 275.)

jeune femme bien mise'et élégante, était vraiment un trait héroïque.

Lorsque j'eus pris congé, après avoir fait mes trois révévences en arrière, en donnant le coup de pied dans la traîne pour ne pas tomber, chose que je redoutais avec la crainte d'un vrai malheur, j'allai aussitôt rendre visite à cette camareira-mor (grande-maitresse) qui m'avait lancé des regards si furibonds.

Gomme une chose convenue dans l'étiquette, elle avait couru chez elle où elle m'attendait et où je la trouvai toute prête à me recevoir lorsque j'arrivai.

C'était, comme je l'ai dit plus haut, une vieille petite femme fort laide, noire et sèche, qui me parut avoir l'humeur d'une vieille fille acariâtre, mais on me dit qu'elle était veuve.

Je plaignis son mari... mais non pas d'être mort...

Queluz est un lieu peu digne d'être la résidence d'un souverain aussi puissant que l'était alors le roi de Portugal...

La position en est belle, et pour y arriver on traverse de grands villages bien bâtis et une belle campagne, Belem, et surtout Oeyras, dont le vin est si bon et qui appartient au marquis de Pombal (i).

Plusieurs autres bourgades, qui se tiennent d'une façon si rapprochée qu'elles paraissent un faubourg de la ville, servent de décoration à la route de Lisbonne à Queluz.

Partout de l'activité, partout de l'industrie, dans les en-

(1) Costigan a décrit moins succinctement Oeyras : « Les jardins, dit-il, sont très étendus et mal disposés pour l'agrément, et on voit que l'intention a été de mettre tout à profit. Ils sont couverts d'orangers, de limoniers et de mûriers, avec un grand bâtiment, dans une partie du jardin, pour les vers à soie. Le marquis avait une terre considérable dans les environs, consistant principalement en vignobles fermés de hauts murs de pierres, avec des portes de fer. Ce sont ces vignes qui donnent le vin de Carcavelho : on y a bâti un grand pressoir, avec toutes les commodités nécessaires, et auprès, un cellier dans lequel sont de grands tonneaux, rangés en ordre sous des arcades. Je me crus, en les voyant, dans les caves de Breeman ou d'autres cantons de l'Allemagne. » (Costigan, Lettres sur le gouvernement, les mœurs et les usages en Portugal, 429-430.)

l66 LE PORTUGAL IL Y A CENT ANS

virons de Lisbonne, non seulement même sur cette route, mais tout autour de la ville...

Il y a une grande différence en cela de l'Espagne au Portugal, si ce n'est là Catalogne et une partie du littoral de l'Andalousie.

Pour aller à Queluz, on traverse d'abord Belem, comme je l'ai dit.

On passe au pied de sa tour carrée.

C'est un peu après cette tour de Belem qu'on a construit le fort de Saint-Julien qui sert à protéger et à couvrir l'entrée du port.

Il est d'un difficile accès, ce port.

Le chenal en est fort étroit et un banc de pierre en barre l'entrée.

Ce banc s'appelle os cachopos.

Un peu plus loin, on trouve la petite ville ou plutôt la bourgade de Oeyras, et puis toujours en descendant la rivière, Cascaes,petiteville importante à cause de ses ports.

Elle est assez bien bâtie sur une langue de terre sous laquelle les vaisseaux peuvent ancrer.

Com.prend-on qu'en 1798 le Portugal recevait garnison de l'Angleterre dans cette même ville de Cascaes et dans Oeyras!...

C'étaient des régiments dont les officiers étaient des émigrés soldés par l'Angleterre, comme le régiment de Dillon, par exemple.

Des dragons anglais enfin étaient à Belem...

De cette manière, Lisbonne et son port étaient entre les mains des Anglais en ijgS, 1797 ^* '79^ ^^ même, autant que je puis me le rappeler, en 1800.

Il semble bien étrange que le ministère portugais se soit ainsi laissé lier les mains, mais il faut aussi convenir que nous avions été bien imprudents et que le Directoire avait, en cela comme en tout, commis une faute grave en abandonnant le Portugal aux Anglais, et le gouvernement portugais sut au moins, avec le secours de l'Angleterre, imposer à la France, ce qui n'était pas au reste bien difficile en 1798 et 1799.

LE CHATEAU ROYAL DE QUELUZ 167

C'est entre Oeyras et le village de Carcavelhos qu'on récolte le vin très estimé, qu'on appelle en Angleterre Lisbon wme, en Allemagne vin portugais, et chez nous, comme en Portugal, vin de Carcavelho.

Les vignes, qui produisent, sont dans des quintas situées sur des collines qui s'abaissent doucement vers la mer.

On récolte le raisin avec une joie vraiment digne des villages les plus gais de notre beau Languedoc...

J'ai assisté à l'une des vendanges et j'y ai vu une joie vive et franche, et de ces danses, de ces amours même comme Florian les a chantés dans Galatée...

J'ai été avec la marquise de Pombal dans une quinta qui lui appartenait et dans laquelle se récoltaient les plus beaux raisins destinés à faire ce vin d'Oeyras dont les Anglais sont si friands.

Une fois que le raisin est récolté, on le jette dans les pressoirs et puis, quand le jus en est exprimé, on porte ce jus à Lisbonne où se confectionne le vin de Carcavelho .

A deux lieues de Belem, on trouve enfin Queluz.

Rien n'annonce une résidence royale. C'est plutôt une retraite solitaire et toute simple qu'une maison de souverain...

Il est vrai que la folie s'y cachait. C'est là que la reine était renfermée.

Le prince régent n'avait pas été élevé pour le trône. Il devait revenir à son frère aîné, prince d'un mérite très supérieur qui mourut de la petite vérole. Il était aimé et fut très regretté...

Quant à Joaô VI, ce n'était qu'une bête. Seulement il n'était pas méchant, mais stupide. C'est une fâcheuse maladie pour un homme destiné à régner.

Jamais résidence royale, je l'ai dit, ne fut moins annoncée que Queluz.

Le château est fort ordinaire et quelques maisons, ou plutôt quelques chaumières, composaient seulement le village qui prenait son nom du château.

Quant à la quinta qui entourait le château, elle était plus

l68 LE PORTUGAL IL Y A CENT ANS

ordinaire qu'aucune de celles qui sont en foule sur les montages de Cintra, quelques milles plus loin...

L'avenue est plantée de mangolie, de becs-de-grue du Gap, et de beaucoup d'autres plantes exotiques qui réussissent fort bien en ce lieu, et montraient dès lors tout le parti qu'on en pouvait tirer.

Lorsque le duc d'Abrantès arriva à Lisbonne pour y être plus souverain que le prince du Brésil, il fut à Queluz et voulut y demeurer pendant les plus grandes chaleurs.

C'était bien moins agréable que Cintra, mais c'était plus près de Lisbonne, et il le préférait pour cette raison.

Mon beau-frère, M. de Geouffre (i),fut chargé par Junot de faire arranger Quelu:: et Queluz, devint ce que devait être une demeure réservée à l'homme qui avait le pouvoir dans le pays.

Je ne sais comment don Miguel, don Joaô VI et dona Maria ont traité Queluz, mais ils l'ont trouvé parfaitement habitable et dégagé de ces toiles d'araignées, de ces monceaux de poussières et d'ordures qui encombraient les corridors obscurs de ce palais de roi, car le duc d'Abrantès, aidé de mon beau-frère, en avait fait une charmante maison de campagne.

Il en était ainsi d'une foule d'autres détails sur des choses autrement importantes, si bien que le duc d'Abrantès a été non seulement méconnu par ceu.x-là même qui l'en remerciaient à mains jointes, lorsqu'il avait le pouvoir à Lisbonne, mais ils ont eu la lâcheté de le payer avec de l'ingratitude.

Eh bien ! je pourrais me venger de ces hommes ingrats à mon tour.

(1) C'était un Geouffre qui prétendait appartenir aux Geouffre de Chabrig'nac, du Limousin Adjudant général à l'armée de Dugommier, il avait connu les Permon à Toulouse où ils s'étaient réfugiés pendant la Terreur. Passionnément épris de Cécile Permon, la sœur aînée et la marraine de la duchesse d'Abrantès, il l'avait épousée en vendémiaire an III. Ce Geouffre, devenu veuf, fut receveur général du Lot-et-Garonne, de par la protection de Junot. (Duchesse d'Abrantès, Mémoires, I, 342-353.)

LE CHATEAU ROYAL DE QUELUZ

J'aurais pu le faire, surtout lorsque don Miguel était au pouvoir, et voici comment.

Lorsque le duc d'Abrantès entra dans Lisbonne, il le fit

La duchesse d'Abrantès.

Portrait peint d'après nature par Jules BoiUy, lithographie Thierrv.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

avec une imprudence peut-être blâmable, mais avec ce courage qu'on lui connaît et surtout cette loyauté qui éloignait de son noble cœur toute pensée de perfidie.

Le comte de Noviorv lui offrit d'assurer la tranquillité de la ville et le fit, en effet, comme un digne et loyal Français qu'il était toujours (i).

Le commerce de la ville de Lisbonne se réunit alors avec plusieurs personnes de la haute noblesse et ils formèrent une sorte de junte.

Elle composa une adresse qui fut présentée au duc d'Abrantès pour être transmise à l'empereur Napoléon...

Cette adresse fut écrite par une main habile après avoir été traduite du portugais en français, et approuvée à l'unanimité par tous les membres de cette assemblée, et avec une telle joie, une telle sorte de délire!...

Mais il fallait lui donner une authenticité solennelle, il fallait que tout ce qui était dit dans cette adresse fût regardé comme le cri du cœur... Comment faire?

— Il faut signer nous-mêmes, individuellement, cette adresse! s'écrièrent-ils.

Et tous signèrent cette pièce dont la basse et ignoble flatterie souleva le noble cœur de Junot.

Il regarda en pitié le peuple dont les mandataires pouvaient s'avilir au point de dire à leur vainqueur, à l'homme qu'ils détestaient, qu'ils haïssaient de cette haine éprouvée par des cœurs qui ne comprennent pas la gloire : « Nous vous vénérons, nous vous adorons comme Dieu même. »

Et ces mêmes hommes ont la sotte méchanceté de persister à dire qu'ils ne voient en lui qu'un fougueux Langeli !

Eh bien ! cette pièce remarquable et d'un style qui serait burlesque, s'il ne révoltait, fut revêtue de quarante-deux signatures des plus notables du pays dans la noblesse et le commerce...

(1) Le comte de Novion, que les services rendus à Junot et à la cause française avaient perdu aux yeux des Portugais, servit en France le drapeau tricolore, ce qui n'empêcha pas, dit Thiébault, le général napoléonien de devenir à la Restauration ultra-forcené et, j'éprouve un véritable regret de le dire, arrogant au point de mériter d'être un de ces grands prévôts qui, en 1S15, présidaient à tant d'assassinats politiques. (Thiébault, Mémoires, IV, 208.)

LE CHATEAU ROYAL DE QUELDZ 171

Et savez-vous où elle est cette pièce?

Dans mes mains.

Je l'ai trouvée parmi les papiers importants du duc d'Abrantès.

Il ne la fit pas parvenir à l'Empereur, car il le connaissait et savait que rien ne lui causait plus de prévention contre un homme qu'une position honteuse acceptée, provoquée même volontairement.

Qu'aurait-il pensé d'une nation:

Il ne dépend pas de nous d'être heureux ou malheureux, mais il dépend bien certainement de nous d'être toujours dignement placés.

Qu'importe l'infortune alors ?

Qu'importe ce que le sort nous envoie?

Il nous trouve revêtu d'une cuirasse contre laquelle s'émoussent tous ses traits.

Mais Junot conserva cette pièce.

Je l'ai.

J'aurais pu la faire paraître dans mes Mémoires sur l'Empire en apprenant que les Portugais avaient la basse ingratitude d'accuser le duc d'Abrantès de leur avoir été hostile et dur, lorsque jamais administration ne fut plus paternelle.

On osa attaquer sa vie politique et administrative dans ce pays, lorsqu'il brava trois fois la terrible volonté de l'Empereur en lui désobéissant et retardant, au péril de lui-même, l'exécution des ordres qu'il avait reçus.

L'affaire des cotons surtout, où Junot obtint de l'Empereur la remise du terrible séquestre qui ruinait le commerce de Lisbonne, cette affaire dont je connais tous les admirables détails et qui me fait être fière de porter le nom du duc d'Abrantès, a été présentée par la malveillante ingratitude de quelques âmes qui ne peuvent supporter le poids d'un bienfait.

Je sais bien que les preuves sont là.

Je sais bien que tous les Portugais ne sont pas ingrats.

J'en connais même dont je suis heureuse d'être l'amie et

dont le noble cœur sait reconnaître ce qui fut fait pour leur patrie souffrante.

Aussi ces cœurs-là sont-ils la sauvegarde du reste de la nation.

Je pourrais faire beaucoup de mal, j'en ai les moyens et je ne les veux pas employer.

Me voilà maintenant rejetée dans une autre route que celle qui conduit à Cintra.

Cintra, paradis, admirable séjour qu'on voudrait habiter pour la fin de sa vie !... Quels souvenirs de paix, et de bonheur surtout, ce nom réveille en moi!...

C'est une de ces pensées qui calment bien des douleurs.

Cintra et Colarès.

QUELQUE distance de Queluz, on trouve Bellas. C'est une bourgade assez considérable, ayant une belle quinta appartenant au comte de Pomburo et, chose assez rare, une fort bonne auberge.

C'est une nxerveille encore plus rare en Portugal qu'en Espagne.

En Espagne, vous trouvez au moins une venta, une posada. Quelque sale et mal tenue que soit cette posadaou cette venta, vous avez le droit, en payant le ruido de casa, d'avoir un abri, et vous avez même la chance d"y trouver des provisions. Mais en Portugal, ce n'est pas cela.

Vous arrivez dans un village. Quelque considérable qu'il soit, vous n'y trouverez d'auberge sous aucun nom : là ni fonda, ni venta, ni posada. si ce n'est pourtant dans l'Estremadure, parce que c'est la route habituelle de Madrid à Lisbonne, et la seule. Aussi y trouve-t-on des auberges mêmes meilleures qu'aucune des fondas que j'ai rencontrées en Espagne.

Cette rareté d'auberges dans l'intérieur du pays est toute naturelle.

On n'y voyage pas (i).

(1) « L'homme riche que ses affaires obligent de se déplacer dans ce pays, voyage dans sa voiture et avec ses mulets, ou s'il part d'une grande ville, comme Lisbonne, Porto, Coimbre, Evora, il y peut prendre une calèche de louage. Ces calèches, attelées de deux mules, sont toutes à deux roues et à deux places. Leur prix, qui varie suivant les saisons ou les circonstances, est actuellement d'environ quinze francs par jour, en comprenant les journées du retour. Elles font chaque jour huit à neuf lieues de pays. Ceux qui voyagent en voiture sont dans l'usage de porter avec eux tout ce qui peut leur être nécessaire, draps, matelas, provisions. Ce n'est pas qu'on ne trouve des matelas dans les plus mauvaises auberges, mais ils sont souvent extrêmement malpropres, et quaut à la cuisine, ceux qui ne

On n'y rencontre, sur les routes solitaires que tracent les mulets qui portent sur leur dos les marchandises et les objets de commerce du pays, que des Portugais allant d'une ville à une autre ou quelques curieux comme moi, par exemple, se hasardant dans l'intérieur du pays par curiosité et munis alors de lettres de recommandation pour les notables d'une ville ou d'un village.

Dans une excursion que je fis du côté d'Amarante et de Coïmbre, je me pourvus de lettres du ministère et d'une recommandation de mon ami, le nonce du pape, pour le curé du lieu, quel qu'il fût, où je voudrais passer la nuit. Ce fut cette dernière recommandation qui me fut la plus utile.

Cette extrême rareté de voyageurs a donc été toujours le principal empêchement de la commodité des routes et de l'établissement des auberges.

Pour qui, en effet, seraient-t-elles établies ? Pour qui donc les maîtres feraient-ils des provisions ?

Les étrangers qui viennent en Portugal n'ont affaire qu'à Lisbonne ou bien à Oporto.

S'ils viennent par terre, ce qui est excessivement rare, ils prennent la route d'Espagne et passent par Aldea- Gallega, comme je l'ai fait. Autrement on arrive en Portugal par mer, soit qu'on y entre par Lisbonne ou par Oporto.

J'ai compris la rareté des auberges en Portugal.

Je ne l'ai jamais comprise en Espagne, sur une route aussi fréquentée que celle par exemple de Bayonne à Madrid.

Quoi qu'il en soit, l'auberge de Bellas était excellente.

J'ai voulu savoir pour quelle raison ce bourg avait cette préférence, et j'ai su que des Anglais et des Français,

portent pas leurs provisions sont exposés à manger les restes dégoûtants du repas des muletiers. La plupart de ces auberges sont d'ailleurs toujours très mal approvisionnées et, dans quelques parties du royaume, il est impossible de se procurer d'autre pain que du pain de maïs. » (H. Ranque, Lettres sur le Portugal, 1801, X.XXIII- XXXIV.)

CINTRA ET COLARÈS I/S

impatientés d'être obligés de revenir à Lisbonne en sortant de la Cour, avaient fait établir une auberge à Bellas,sur la route de Cintra, pour avoir un lieu de station où ils pussent se reposer avant de regagner leur quinta.

Voilà comment il y avait, à l'époque où j'étais à Lisbonne, une bonne auberge à Bellas.

Mais quant aux Portugais, ils n'y étaient pour rien, comme dans tout ce qui regarde l'amélioration du pays en ce genre.

Les routes, les embellissements dans les villes, les auberges, tout cela est regardé par eux comme un fléau pour leur bonheur intérieur.

Ils ressemblent en cela aux Chinois dont, au reste, ils se font gloire d'être les amis et les correspondants.

Voilà une histoire qui arriva à Lisbonne un peu avant l'époque pu j'y étais comme ambassadrice. Les rapports sont fréquents entre le Portugal et la Chine. A l'époque dont je parle surtout, des vaisseaux richement chargés arrivaient journellement de la Chine et apportaient une foule d'objets rares et précieux, soit en soieries, soit en ébène, en écaille et surtout en ivoire (i).

L'Angleterre, qui semblait prévoir ce qui est devenu une sorte de fureur, achetait déjà, et même fort cher, toutes ces choses envoyées par les Chinois.

Quant à nous, nous en avions horreur, excepté pour les objets en ivoire, curieusement travaillés, et ce moment de transition des modes grecques et romaines à ce luxe vraiment riche et beau que l'Empire nous ramena, n'avait rien de commun avec les magots, les vieux casques rouilles et

(1) La possession de Macao avait de bonne heure rendu les Portugais aptes au rôle de coinpradors (courtiers) pour le commerce européen. Dans une pièce de Scarron, La Foire de Saint-Germain, le poète burlesque dit :

Menez-moi chez les Portugais,

Nous >• verrons à peu de irais

Des marchandises de la Chine,

Nous y verrons de l'ambre gris.

Des lieaux ouvrages do vernis

Et de la porcelaine fine

De cette région divine,

De ce terrestre paradis.

toutes ces choses qui sont aujourd'hui tant de mode et tant souhaitées.

Que n'ai-je prévu cette époque! Que de belles horreurs j'aurais et comme elles m'auraient peu coûté !

Je me rappelle avoir rapporté un éventail à Madame mère, en ivoire, travaillé avec un soin qui, du reste, n'appartient qu'aux Chinois.

Cet éventail, dont les branches, vrai modèle de délicatesse dans le travail, étaient rassemblées par un diamant mal taillé, mais fort beau et d'une eau admirable, était peint des deux côtés avec un grand talent.

Il y avait au milieu une fort belle miniature représentant la demeure de l'empereur de la Chine à la campagne, et des deux côtés étaient son portrait et celui de l'Impératrice régnante.

Dans l'autre partie étaient des sujets variés.

Eh bien! cet éventail vraiment précieux ne me coûta que cent piastres.

Le marquis de Nysa est connu par toutes les cours étrangères (i).

Grand, magnifique, homme de cour et de la bonne époque, spirituel, grand seigneur dans toute l'acception du mot, il a laissé de lui, en Russie surtout, un souvenir qui vivra longtemps, d'autant plus que les heureux comme lui deviennent tous les jours plus rares.

Il était frère de l'ambassadeur de Portugal en France, Lourenzo de Lima.

Celui-ci est, sans contredit, un homme fort aimable aussi, mais le marquis de Nysa lui était peut-être supérieur.

Il était tellement fastueux qu'en Russie il fit quelquefois peur à Potemkin.

Un jour il donna à Catherine II une fête dont l'illumi-

(1) Le marquis de Nysa était marin et diplomate. C'est sous ses ordres que la flotte portugaise, unie à celle de Nelson, avait été chargée d'incendier la flotte napolitaine pour éviter qu'elle tombât au pouvoir des Français. Son ambassade à Saint-Pétersbourg date de 1800. (Pinheiro Chagas, Historia do Portugal, XI, 242.)

nation seule coûta plus de 3oooo francs de notre monnaie, et la fête répondait à cette magnificence de vestibule.

-, Le marquis de Nysa était donc l'homme de l'époque qui était le plus digne-dé rappeler don Juan, comte de Melgar, Almirante de Castille, qui, donnant une fête au roi d'Espagne, fit tapisser une petite grotte de son jardin, dans laquelle devait souper le roi, d'une vigne en vermeil dont les grappes étaient formées par des lapis-lazuli, des grenats, des améthystes, des topazes pour les raisins noirs et des péridots pour les raisins blancs.

Le marquis de Nysa était capable d'en agir de même.

Un jour, il entend parler d'un service qui avait été donné à l'ambassadeur d'Espagne à Vienne par l'empereur d'Autriche.

Ce service offert comme marque de la magnificence impériale était extrêmement beau.

Le marquis de Nysa se mit à rire.

— Je veux en avoir un unique en Europe, dit-il.

Il fit aussitôt venir chez lui le capitaine du port le plus connu par son habileté dans ses courses lointaines.

L'homme qu'on lui amena avait été justement en Chine plusieurs fois.

Le marquis lui demanda combien il lui faudrait de temps pour aller en Chine, y commander un service de porcelaine et le faire exécuter d'après les modèles qu'il lui donnerait.

Le capitaine lui dit que dans quatre ans, il pouvait avoir son service aussi complet que possible, mais que les Chinois en demanderaient peut-être un prix exorbitant.

— Cela m'est égal. Que la chose soit faite et je paierai ce qu'ils voudront.

Heureusement que le capitaine était un honnête homme.

Le marquis, une fois déterminé, ne voulut pas un moment de retard.

Il allait tous les jours au port pour activer le départ de son envoyé.

Enfin la veille du jour où il devait mettre à" la voile, le

CINTRA ET COLARES 179

marquis le fit venir à son hôtel et lui renouvela ses instructions.

Puis, ayant fait appeler un maître d'hôtel, il lui commanda de prendre toutes les pièces qui composent un service de porcelaine et de les donner pour modèles au capitaine.

Le maître d'hôtel fit aussitôt emballer tous les objets désignés et choisis par le marquis, et le capitaine portugais partit pour la Chine avec sa mission qu'il devait remplir à quelque prix que ce fût.

M. de Nysa fut heureux en espérance, d'une si charmante manière, ,qu'en vérité il ne dut pas se plaindre ensuite de trouver la réalité moins belle, comme cela arrive toujours.

— J'aurai un service comme le roi n'en a pas un bien positivement ! s'écriait le marquis en se frottant les mains... Un service fait, peint, doré, colorié surtout en Chine et dont les formes seront gracieuses comme toutes celles de la manufacture de Sèvres et de Vienne !... Ce service sera unique en Europe !

tn effet, il avait raison.

Le voyage du capitaine fut plus court qu'il ne l'avait annoncé, et au bout de trois ans il était de retour à Lisbonne.

Gomme le service du marquis avait été le principal motif de son voyage, il le fit aussitôt prévenir de son arrivée, et celui-ci, dans sa joie, fit inviter plus de cinquante personnes pour qu'elles assistassent au déballeoient du précieux service que le capitaine lui affirmait être une des plus belles œuvres de la Chine.

Les caisses arrivent.

On les transporte dans une vaste galerie, et tout le monde entoure la première qui, en s'ouvrant, doit donner la vue du chef-d'œuvre chinois...

On enlève le couvercle, mais à peine la dernière planche est-elle ôtée et le premier objet déballé, qu'un cri échappe au marquis :

— Ah ! mon Dieu ! quel malheur !

l80 LE PORTUGAL IL Y A CENT ANS

— Qu'avez-vous donc, monsieur le marquis ?

— Ah! mon Dieu! mon Dieu! Mais donnez- moi donc vite une seconde pièce ! Eh bien ! encore ! Le même malheur !

— Ahi... En effet, c'est un vrai malheur !...

— Encore! Ah ça, mais c'est le diable qui s'en mêle!,.. Toutmonservicefêléjécorché, cassé ! Pas une pièceintacte !

— Je m'en étais douté d'avance, dit un vieux moine qui était aumônier de la marquise douairière, le jour où j'ai vu monsieur le marquis commander un service à ces païens de Chinois qui ont fait rôtir, il n'y a pas encore deux ans, deux de nos missionnaires. Je me suis dit que cette commande aurait un mauvais sort. Et vous voyez!

Le vieux , moine racontait cela à une autre vieille ganache comme lui, qui opinait du bonnet et disait toujours oui à tout ce qu'il entendait.

Le marquis ne fut pas aussi approbateur, et lorsqu'il entendit les dernières paroles du moine, il alla à lui, le prit par le bras, l'entraîna vers la table et, lui montrant les pièces que lui-même avait données pour modèles il fit voir au moine que l'influence païenne n'était autre chose que sa propre sottise.

On se rappelle que, le jour du départ du capitaine, le marquis choisit avec son maître d'hôtel toutes les pièces qui devaient composer le service chinois.

On pense bien que, pour des pièces aventurées comme l'étaient celles-là, le marquis ne choisit pas dans son gardemeuble celles qui étaient intactes.

Il prit au contraire toutes celles qui étaient, non seulement avariés par le temps, comme par exemple jaunies ou ternies par le feu, mais encore celles dont les fleurs étaient passées de couleur, la dorure presque effacée, celles enfin qui étaient plus ou moins fendues ou cassées.

La principale, entre autres, une magnifique soupière à laquelle il manquait une anse et qui était presque dédorée, avait été si minutieusement copiée que le ton des couleurs et l'or presque effacé se retrouvaient avec une ressemblance désespérante sur la soupière chinoise.

CINTRA ET COLARES

Il en était de même de toutes les autres pièces. Le service fut tellement manqué que jamais le marquis ne put s'en servir.

Il alla à Pétersbourg depuis et l'emporta avec lui tel qu'il

Comment on voyageait en Portugal.

(W. Kinsey, Portugal ilustraled.)

était, mais plutôt comme objet de curiosité et poi.r raconter le fait avec les preuves à l'appui, que pour son usage personnel.

Voilà où en sont les Chinois.

Io2 LE PORTUGAL IL Y A CENT ANS

Et moi, OÙ donc en suis-je?

N'étais-je pas en chemin pour Cintra?

Si je m'arrête ainsi à chaque lieu, je n'arriverai jamais, et pourtant je veux faire connaître Cintra à ceux qui ne connaissent que le nom de ce paradis.

A quelque distance de Queluz, on trouve donc Bellas, sa quinta et son auberge.

A peu de distance est une sorte de village où se trouvent des eaux thermales.

Le Portugal est rempli de ces sortes de phénomènes, tant le sol du pays, qui environne Queluz et en partie Lisbonne, est entouré et composé de basalte ou de pierre calcaire.

Ces eaux thermales dont je viens de parler sortent d'une pierre sablonneuse.

M. Magnien voulut en faire une analyse. Il y trouva du vitriol.

Je dis cela, non pas que j'aie la moindre prétention à la science sublime de la chimie et de la physique, mais parce que je crois que cette analyse est la seule qui ait été faite.

Quand on pense qu'en 1806 les eaux de Caldas da Rainhal n'avaient pas encore été analysées!

C'était sur leur valeur approximative que les docteurs de Lisbonne les prescrivaient. C'est une pitié risible.

Le pays après Bellas est assez triste.

C'est l'avenue de Cintra.

Il semble que la nature soit coquette pour elle-même et fasse précéder ses beautés d'une décoration plus sévère, afin de les faire ressortir avec plus d'avantages.

C'est vers le sud-ouest de Lisbonne que s'élève une chaîne de montagnes hautes et escarpées qui terminent, comme je l'ai dit en parlant de Lisbonne, l'horizon de ce beau paysage.

Ce sont les montagnes de Cintra.

Elles s'étendent du nord-ouest au sud-ouest.

Elles se terminent à Cabo de Rocca.

On compte de Lisbonne à Cintra quatre legoas, c'est-àdire six de nos lieues.

CINTRA ET COLARÈS l83

La vallée de Cintra, elle-même, a d'abord uix aspect fantastique. D'un côté, tout ce que peut offrir le pays le plus âpre et le plus farouche, le plus désert.

C'est un pays comme frappé de la malédiction de Dieu.

C'est une sorte d'enfer.

Mais combien on est surpris et enchanté en sortant du village de Cintra ! Comme la nature est changée ! C'est un Eden!

Jusqu'à une certaine hauteur, mais très accessible, la montagne est couverte de maisons de campagne, de ces quintas, ces petites retraites si ravissantes dont les jardins plantés d'orangers et de citronniers ressemblant à un bouquet de mariée, de bosquets formés de pignons, de bananiers, d'arbres exotiques, de l'île de Madère surtout, et devenus indigènes par la culture des Anglais et des Français dans cette terre aimée du ciel, car des Portugais, des hommes du pays, n'en parlez jamais, n'en espérez rien quand il s'agira de faire quelque chose de bien et de bon pour leur propre intérêt.

Il y a à Cintra une végétation toute particulière et vraiment belle.

Ce sont des chênes, des châtaigniers, des pignons, des arbres fruitiers de toutes les zones et de toutes les espèces.

J'ai vu à Colarès un jardin qui contient des pommiers et des bananiers...

Partout des ruisseaux purs et abondants, partout des prairies, des ombrages, partout des maisons bâties avec une coquetterie vraiment charmante pour la décoration de la vallée.

J'habitais une de ces quintas.

Elle appartenait à une Française, M""> de La Roche, veuve d'un négociant.

Le jardin était un bois d'orangers dont les arbres avaient à peu près vingt pieds de haut.

Une prairie artificielle, genre de culture que les Anglais ont introduit dans le Portugal depuis plusieurs années, descendait jusqu'à la vallée, tandis que vers le sommet des rochers amoncelés s'annonçait une nature plus sévère...

A l'extrémité de l'un de ces rochers, on voit un couvent presque suspendu dans les airs.

Sur un autre, on découvre un vieux château construit par les Maures et presque en ruine, presque dangereux à aborder.

A côté des maisons, on voit un des arbres les plus charmants dans un paysage : c'est le fraisier-arbre, ainsi que des caroubiers. On y trouve aussi des phylUriées, des myrica faga. C'est un Eden enfin, un paradis embaumé.

Les maisons de Cintra sont dispersées et ne forment pas de village proprement dit.

Elles sont éparses sur la pente de la montagne et n'en sont que plus pittoresques.

On voit à Cintra un château appartenant aux rois de Portugal.

Ce château est un monument très remarquable.

C'est là qu'est mort Alphonse, lorsque, enfermé par son frère don Pedro, il devint fou. Étant dans la chambre où il mourut, il n'avait qu'une pensée, celle d'aller tuer le frère qui lui avait enlevé sa femme. Il voulait le massacrer... Il rugissait... Il marchait toujours dans le même sens, et la dalle de marbre vint à ce point d'être creusée sous ses pieds... Il mourut dans des crises affreuses et terribles.

Colarès est un petit village, bien situé, dans le fond de la vallée de Cintra.

Si Camoëns parle des montagnes de Cintra, il en parle dans un style mythologique familier aux poètes méridionaux et dit que les naïades de ces lieux cherchent à se cacher, à se sauver dans leurs grottes rafraîchissantes pour échapper aux doux liens, mais que l'amour les arrête dans ses lacs et leur fait sentir dans les ondes toute la chaleur de ses feux.

A l'ouest de Cintra, au pied des montagnes et proche de la mer, est situé le village de Colarès.

Il est renommé pour ses vergers, ses bois de châtaigniers et surtout ses arbres fruitiers.

Une grande partie des fruits qu'on mange à Lisbonne viennent de Colarès.

l86 LE PORTUGAL IL Y A CENT ANS

On va de Cintra à Golarès sur des ânes.

Sur le sommet de la montagne est un couvent de capucins bâti entre des rochers.

On l'appelle vulgairement le couvent de Liège, parce que les arbres qui l'entourent sont des chênes verts qui produisent le liège et de larges morceaux de cette écorce couvrent les parois du rocher du couvent pour préserver de l'humidité.

Ces pauvres capucins sont dans une misère profonde.

On les rendait bien heureux quand on lexxr donnait quelques pièces d'argent comme aumône.

En hiver, il y a quelquefois de la neige.

Vers Cabo de Rocca, les montagnes s'abaissent et se terminent par une plate-forme nue, déserte, que forme le promontoire.

Sa pente est assez forte, c'est-à-dire de soixante à quatrevingts pieds.

Près de là se voient une chapelle en ruine et un fanal.

Le jour où j'y allai, il faisait un temps affreux, une tempête des plus furieuses.

Il était près de six heures du soir.

C'était au mois d'octobre et le tonnerre grondait.

Le vent soufflait avec violence...

Nous étions à cheval.

Nos chevaux reculèrent...

J'eus alors la preuve que les femmes ne sont pas toujours les plus poltronnes...

La mer, très profonde en cet endroit, se brise avec fracas contre les rochers.

Près de cette côte, on voit les montagnes de Mafra.

Mafra, où est situé le monastère royal et qui est devenu un lieu de sacrilège et de prostitution, est vis-à-vis le cap d'Espichel.

Lorsque nousy retournâmes, ce fut par mer. Quel souvenir! Quelle journée! Nous faillîmes périr.

Le duc n'était pas cette fois avec nous pour dominer la lâcheté des autres et mon courage de femme ne suffisait pas.

CINTRA ET COLARÈS 187

Cependant, malgré ma juste crainte, lorsque nous doublâmes le cap, je jetai un cri d'admiration, je voyais les ruines du temple d'Isis qui couronnent les montagnes de la Lune.

Ce temple était, devant les anciens, le plus beau qui fut en Portugal, où les Romains avaient des monuments remarquables.

Une autre chaîne de montagnes s'étend parallèlement plus loin vers le nord et se joint à celle-ci par d'autres montagnes plus élevées mais interrompues par la mer, la Cabeca de Mentechique et d'autres.

De la mer on aperçoit ces montagnes formant un vaste amphithéâtre. Elles sont composées de pierre calcaire lamelleuse et compacte.

A l'endroit où elles s'abaissent vers la mer est le château de Mafra avec le couvent dont j'ai parlé.

Il a été bâti par Joaô V qui était aussi religieux que magnifique. Ce château a coûté autant, je crois, que l'Escurial.

L'ne des parures les plus remarquables de la campagne de Mafra et des montagnes de Cintra, c'est le convolvulus tricolor. Il couvrait la campagne de ses belles fleurs bleu céleste qui rivalisaient avec le beau ciel du pays. . .

Des vignes, des prés, des bois de châtaigniers couvraient aussi de leur ombrage les prairies sur lesquelles se déroulaient des guirlandes de viburnum temus. Les myrtes et les lauriers sont également abondants dans cette partie des montagnes de Cintra

Cintra renferme aussi quelques quintas dont la description n'a jamais été faite par le peu de voyageurs qui ont écrit sur le Portugal.

L'une de ces maisons est appelée Pegna Verde.

Elle appartenait jadis à don Joaô de Castro, le vainqueur de l'Inde, celui qui fut l'honneur de la Lusitanie.

De retour dans sa patrie, don Joaô fit un testament bizarre.

Il voulut que son cœur reposât dans une tombe placée sur le sommet le plus élevé de la montagne.

Ce tombeau est de forme ronde et en dôme comme un tombeau turc. Il n'y manque qu'un croissant.

Ce cœur repose donc dans ce tombeau, mais voici la singulière condition qu'il imposa à ses héritiers.

Il voulut que Pegna Verde ne fût jamais plantée que d'arbres ne rapportant rien...

Aussi n'y voit-on ni orangers, ni citronniers, ni oliviers, ni enfin aucun arbre donnant des fruits.

Don Joaô de Castro avait, en faisant ce testament, une pensée qui n'a jamais été connue.

A défaut d'observation de cette condition, la quinta de Pegna Verde passe comme propriété à l'un des hôpitaux de Lisbonne.

Cette quinta est une des choses les plus ravissantes qui soient à Cintra. Que de fois je suis allé passer de douces heures dans cette retraite enchantée!

J'y portais mon chevalet et je prenais des vues de Colarès aussi pittoresques que belles. Quelles nuances vives et senties le soleil du midi jetait sur ces masses de verdure et qui se reflétaient en jets lumineux sur les prairies de trèfle qui tapissent le sol!

J'y peignais une partie du jour et lorsque venait le soir, j'obtenais du coucher du soleil des effets que je n'ai même pas retrouvés en Italie ni en Andalousie...

Je ne puis comprendre comment je n'ai vu que là ce que je viens de dire.

L'autre campagne est une charmante villa italienne, semblable à tout ce qu'on raconte de ces maisons, idéal d'élégance.

Elle est formée de deux pavillons d'une forme légère et moderne et réunis ensemble par une arcade sculptée à jour.

Autour des pavillons, il y a des touffes de beaux géraniums, de rosiers, de lilas et d'arbustes fleuris.

Aucune plante du pays ne rappelle le Portugal.

On ne se douterait pas qu'on n'est pas à Paris.

Cette charmante maison s'appelle Alegria.

Elle appartient au marquis de Marialva, le père des trois

igO LE PORTUGAL IL Y A CENT ANS

grâces, la marquise de Loulé, la marquise de Louriçal et la duchesse de La Foens.

Je logeais presque à Golarès et la famille Lebzeltern habitait le château royal dont les cheminées de forme pointue se montrent de toutes parts.

Quelque partie de la vallée qu'on habite, on voit ces cheminées dans quelque lieu qu'on se place pour voir le château.

La famille de Lebzeltern et moi nous étions très liées.

Je partais donc tous les soirs de chez moi après dîner et je montais à âne pour aller passer la soirée avec mes amis et prendre le thé...

Nous partions au moment du coucher du soleil et lorsque la brise de la mer, toute suave et parfumée, venait frapper nos jjoues, après avoir passé sur les bosquets de Cintra et ses bois d'orangers et de citronniers en fleurs.

Nous arrivions au château.

Nous causions.

Nous prenions du thé et puis nous remontions à cheval ou à âne, et nous retournions à Cintra à la lueur de ces magnifiques étoiles qui scintillaient dans un ciel ardoisé et de cette lune admirable que donne une si voluptueuse clarté à ce beau paysage.

Quelquefois aussi, lorsque le temps était plus sombre, nous faisions allumer des torches.

Il fallait voir alors comment leur lueur projetait de longues traces lumineuses sur les masses vert foncé que formaient les chênes, les lauriers et les pignons de la Pegna.

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