Ibid., II
Sous l'inspiration du professeur A dler, YUnion américaine a fait établir aussi une « Hicole de morale appliquée » (Scliool ofujjpUedetkics), c'està-dire un Cours de morale, d'i)istoire des religions et d'économie politique, ouvert à tous indistinctement*.
166. — Remarques critiques. — La morale pratique, indépendante, neutre, une, universelle, sur laquelle tous les « hommes de bien » sont d'accord, est une chimère. Si les chefs du « mouvement éthique » croient sérieusementqu'ilest possible de fonder une morale absolument indépendante de tout système religieux et philosophique, et cependant parfaitement conciliable avec ces systèmes, on ne peut que s'élonner d'une idée aussi naïve. Comment préciser qui est « homme de bien », et qui ne l'est pas? L'ensemble même de la morale, les notions des devoirs de l'homme, la détermination des devoirs qui doivent céder à d'autres devoirs en cas de collision — toutes ces choses varient et supposent une règle morale, des principes moraux : le fait est trop notoire pour qu'il soit besoin de le démontrer. D'après la morale chrétienne, par exemple, une des premières obligations fondamentales de l'homme, est l'obligation de croire aux vérités révélées. Or la morale indépendante est tout entière une négation de ce devoir : elle est donc essentiellement
1, School of applied elhics ; firsl year's worh ; plans for the second y ear. (Secretary, Philadelphie; 1891-92).
la négation de toute la morale chrétienne au point de vue formel.
En outre, de fait, la prétendue morale indépendante et neutre n'est nullement neutre sous le rapport religieux et philosophique : elle tend manifestement à substituer, dans la morale et par conséquent dans tout l'ordre social, le principe naturaliste de l'Humanité au principe chrétien et théiste. Lorsque les Sociétés ont été introduites en Allemagne, il a été déclaré ouvertement qu'elles vont à traduire dans la pratique les idées qui forment le fond même de la franc-maconnerie : Soin et développement de l'élément purement humain, commun à tous, pour triompher des divisions confessionnelles et religieuses qui produisent la désunion, et, par conséquent aussi, pour supprimer les religions positives qui, dépassant l'élément purement humain, sont un obstacle à la complète évolution de l'homme*.
Quant à la France, le véritable caractère de la morale « neutre » et ses étroits rapports avec le but anti-religieux poursuivi par la Loge qui veut tout simplement, grâce à la morale nouvelle, ruiner le christianisme, sont des faits trop connus pour que nous nous attardions à en parler longuement. Le F.-. Jules Ferry, représentant officiel de la franc-maçonnerie dans les questions d'enseignement et d'instruction publique, vantait
1. Die ethische Bewegung in Deutschland, 1892, pp. 28 et suiv.; voir aussi les discours prononcés à l'assemblée générale de Berlin (18-21 octobre 1892).
déjà en 1881 la morale « neutre », la morale « sur laquelle tous les hommes sont d'accord », en termes absolument semblables* à ceux dont se servent aujourd'hui les conférenciers du « mouvement éthique ». Les « Sociétés pour la culture éthique », comme leur nom même l'indique d'ailleurs suffisamment, ne sont qu'une des nombreuses formes revêtues par le trop fameux CultiLrkampf. La parole de P. Bert à propos des nouvelles écoles en France pourrait fort bien s'appliqueiau service religieux du dimanche dans les « Sociétés éthiques » : « C'est notre église laïque à nous, où l'on enseigne les vérités scientifiques et démontrables auxquelles les aliénés seuls ne croient pas, où l'on enseigne les vertus civiques et la religion de la Patrie », etc.^.
G. — The Open Court publishing Company (Chicago, 169-173 La Salle Street) est une entreprise fondée et soutenue par Edward L. Hegeler (né en 1835), riche commerçant, dans le but de réconcilier la religion et la science, ou d'établir la morale et la religion sur une base scientifique. Le principal représentant des théories philosophiques qu'on y cultive sous le nom de
1. Journal Officiel, lîSSi, pp. 807, 1003 ; comparer avec Chaîne d'union, 1877, p. 101, et Circulaire du 17 novembre 1883, dans Pichard, Nouveau code de Vinstruction primaire (IS^ édit.), pp. 394 et suiv.
2. P. Bert, discours du 19 août 1880; Leçons, discours et conférences, p. 458.
« monisme-positiviste » * est le D*^ Paul Carus.
Les publications les plus remarquables de cette école sont : le journal hebdomadaire intitulé The Open Court, qui paraît depuis le 17 février 1887; la Revue trimestrielle qui a pour titre The Monist (fondée en octobre 1890) ; les diverses œuvres de Carus : Monism and meliorism (1885, New-York), T/ie ideao/"God(1889), The ethical problem [1890), Fundamental problems (1891), The soûl of man (1891), Homilies of science (1892, Chicago).
167. — Doctrine de Carus ^ et de Hegeler. — Hegeler et Carus , dans leur doctrine positivistemoniste de la religion et de la morale de l'avenir, partent des modernes théories évolutionnistes du « moi )) humain, de sa nature, de sa continuité. En ce qui concerne la nature du « moi » ou de
1. The Open Court, n» 133, p. 2142. Fundamental prohlems, p. 142; The soûl of man, pp. 34, 374 etc.
2. Le D"- Paul Carus (né en 1852) est le fils de Gustave Carus, premier surintendant général de Yéglise de la Prusse orientale et occidentale (église protestante), mort il n'y a pas longtemps. (Ce titre de surintendant général correspond à peu près à celui de Métropolitain dans l'église anglicane) Encore étudiant, il professait des idées libres-penseuses et se déclarait partisan des théories évolutionnistes. La publication de son livre, Metaphysik, ^Vissenschaft und Religion (1882), destiné à propager ses opinions, l'obligea à donner sa démission de professeur du Corps royal des cadets de Saxe. Après bien des vicissitudes, il devint en 1887 et il est encore rédacteur de l'Opeyi Court publishing Company. Il est l'ami intime de Hegeler, dont il a épousé la fille.
l'âme, Hegeler s'inspire surtout de Th. Uibot ; comme il s'inspire de Gust. Freytag et, plus particulièrement, de sa nouvelle intitulée Die verlorene Handschrlft, pour affirmer la continuité de la vie de l'âme à travers les phases multiples de l'évolution et les générations successives*. Voici les traits principaux de la doctrine soutenue par Carus et Hegeler.
Psychologie. — « L'esprit de l'homme est un ensemble d'idées dont tantôt l'une et tantôt l'autre forme le moi )> 2. « Le centre de la vie de l'âme, son état conscient à tel ou tel moment, ou bien, autrement dit, le sujet de l'acte de la pensée n'est donc pas un agent mystérieux, différent des diverses idées pensées : c'est l'idée pensée ellemême. Le moi n'est point un centre continu, invariable : il varie continuellement » ^. D'oii il suit que pour parler exactement, il faudrait dire non pas: « Je pense », mais, « Il pense en moi » 4, comme on dit : 11 pleut; il fait des éclairs.
Comme, d'une part, il est impossible de faire dériver la vie psychique de phénomènes purement mécaniques, et que, d'autre part, la science ne peut admettre un Dieu personnel et une création, il faut regarder toute matière comme animée et douée d'éléments primitifs de sensation
1. The Open Court, n° 15, p. 393 et suiv.; Fundamenlal prûbleins, 214.