RÉSUMÉ
L’étude de la culture de l’Igname se complique de ce fait que le nombre des bonnes espèces cultivées s’élève à quinze ou vingt, et qu’elles sont très dillérenles les unes des autres. L’Amérique interlropicale, l’Alrique, l’Inde, l’archipel Malais, la Chine, cultivent des espèces particulières, et, quoique plusieurs des bonnes espèces aient été portées d’un continent à l'autre, il n’est pas possible de les comparer sur place ou avec une égale counaissancedesunes et des autres. Chaque espèce a, en outre, plusieurs \ ariélés de mérile inégal, et tel auteur a pu apprécier uue espèce sans connaître ses meilleures variétés et son meilleur mode de culture. Aucun jardiu botanique des pays chauds n’a encore réuni une collection de toutes les Ignames cultivées, et, si un jardin arrivait à le faire, il ne pourrait encore y être établi une comparaison complète et rigoureuse du mérite relatif des espèces, le climat de la localité pouvant à quelque degré favoriser la végétation d’une espèce et contrarier celle d’une autre. Sans sortir, en etlet , des pays chauds, telle espèce peut demander des pluies plus abondantes et plus prolongées, telle autre une saison sèche plus accusée et plus longue, telle craindre une trop vive radiation solaire et telle autre la supporter.
La culture des Ignames, même dans leur pays natal, est délicate et montre de grandes variations de rendement. Lien n’est plus incertain qu’une appréciation générale tirée pour elles de l’essai partiel d une espèce et surtout d’une espèce étrangère.
Les cultures dans les serres d’Lurope, et même les
cultures au Jardin botanique d’Alger, n’ oui pas pu fournir beaucoup de documents solides. A Alger, le climat est beaucoup trop sec l’été, seule saison où la chaleur soit suftisante, et les Ignames n’y sont arrivées que de quelques pays, saus détermination botanique précise, le plus souvent avec de simples noms vulgaires locaux. Il est même possible que quelques-unes des espèces réunies par i\l. Hardy ne se soient pas conservées dans le jardin.
Dans les serres, on ne peut donner aux Ignames, ni espace sul lisant, ni sol suffisant, ni chaleur suffisante, ni celte alternance qui leur est absolument nécessaire de six ou huit mois de chaleur humide avec six ou quatre mois de chaleur sèche et de repos de végétation.
Dans les cultures sous châssis, on peut pour quelques espèces, réussir un peu mieuxqu’en serre, maison n’obtiendra jamais un résultat général, s’appliquant à toutes les espèces et pouvant conduire à des résultats réellement pratiques ; une racine farineuse, si bonne qu’elle soit, ne peut, en effet, espérer un prix de fantaisie comme un fruit exotique.
Les conditions générales de succès des cultures d’ignames des pays chauds sont :
Choix d’une espèce excellente;
Plantation de plant robuste. D'un bourgeon grêle et jeune ne peut sortir, sous le meilleur climat et dans le meilleur sol, qu’un pied grêle et improductif, qui mettra au minimum deux, trois ou cinq ans à se bien fonner et à arriver à l’état de bon plant ;
Un sol fertile et très ameubli, un large espacement et un système de support pour soutenir les tiges grimpantes et les bien exposer à l’air et au soleil ;
Une chaleur suffisante, soutenue, humide pour la
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végétation foliacée, qui dure normalement de six à huit mois et qui, par une température insuffisante, devrait se prolonger davantage pour acquérir son plein développement ;
Une chaleur sèche de quatre mois au minimum pour la formation du tubercule, résorbant les sucs nutritifs des tiges feuillées, qui doivent jaunir et sécher pendant que le tubercule grossit et se gorge d’amidon.
L’étude qu’on vient de lire traite scientifiquement la question des Ignames. Elle ne fait connaître ni le rang que chaque variété occupe dans l’estime de ceux qui la cultivent, ni les détails de culture et d’usage, particuliers à chaque pays, qu’il ne faut pas ignorer.
Nous trouvons ces diverses notions dans les écrits des botanistes, dans les publications et dans les correspondances des voyageurs, des planteurs créoles ou européens, etnous croyons utile de les présenter à nos lecteurs.
I, — L’Igname en Chine et au Japon,
L’Igname semble n’occuper qu’une place Irès secondaire dans les cultures de la Chine et du Japon, et n’y être représentée, à peu d’exceptions près, que par le Dioscorea jciponica et une ou deux variétés de l’espèce.
Voici ce que nous écrit à ce sujet M. le D1 2 Brelscbneider: « À Pékin, on ne cultive que le D. japonica (je ne sais pas si vraiment cette espèce diffère du D. Batalas , comme feu M. Decaisne l’a prétendu). Les Chinois se plaignent comme vous delà grande difficulté que présente l’arrachage dos rhizomes fragiles de cette plante. Ils sont obligés de défoncer le terrain pour les arracher. A Pékin, on ne cultive l’Igname que dans les jardins. Les indigènes l’estiment moins que la Patate (Batatas edulis), qu’on cultive dans les champs sur une grande échelle. »
On lit, dans le Japon à l' Exposition universelle de 1878: « Le Tsukuimo (Dioscorea japonica) se mange cuit. Une de ses variétés, nommée Jecheimo (1), a des tubercules aplatis ; ses graines, que l’on désigne sous le nom de Nukago , peuvent se manger (2).
’ « Le Jinen jo (Dioscorea japonica, vnr.) est une plante
sauvage dont l’usage est à peu près le même que le précédent ; il fournit un amidon très estimé.
« Le Naga imo , ou Dioscorea japonica , sert aux mêmes usages que le précédent ; il comprend une variété nommée Shisen imo. Ou peut aussi en faire une
(1) Il faut sans doute lire Jeche imo.
(2) Ne s’agit-il pas ici de bulbilles?
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espèce de gruau, que l’on mange avec une sauce spéciale, si l’on a le soin de le râper et de le piler préalablement ; ceci s’applique également aux deux précédents. »
On voit, par ce qui précède, que le Dioscorea japonica est seul cultivé au Japon, et que le Naga imo paraît être le type, dont on compte quaire variétés.
Nous avons reçu le Naga imo (1) et une autre variété à longs rhizomes ; nous n’avons trouvé entre ces deux Ignames aucune différence appréciable.
Nous avons reçu aussi une variété à rhizomes arrondis: elle végète mal et ses tubercules ne grossissent pas.
Nous avons reçu de M. le Dr H***, sous le nom de Kiriimo, deux petits tubercules d’une Igname cultivée au Japon. Le docteur nous écrivait de la Savoie : « Cette Igname vient très mal ici. Je l’ai essayée successivement dans la terre argileuse, puis dans la terre graveleuse, toutes deux de bonne qualité, et elle n’a bien poussé ni d’un côté ni de l’autre. Au Japon, on la cultive de préférence dans des sables gras conservant un peu d’humidité et très fortement fumés, ce qui est indispensable pour récolter des Ignames un peu grosses. »
Voici d'autres extraits des lettres du docteur : « Naga imo, longue racine tuberculeuse alimentaire, car le mot imo s’applique à toutes les racines féculentes alimentaires. C’est le nom qu’on donne à une des variétés cultivées de D. Batatas. Le même, à l’état sauvage et plus estimé alors comme aliment, s’appelle Yama imo, racine de montagne. Je ne connais ni le Tsukit imo ni le Jinenjo.
« Dans la partie du Japon qne j’habitais, on ne cul-
(1) Naga imo, longue racine.
tive pas le D. Batatàs ; on se borne à recueillir ses tubercules, qui sonl très communs dans les bois, mais très difficiles à arracher. Ils sont plus estimés que les Ignames cultivées. Pour le Kiri ïmo (D. Decaisneand) , on se borne, pour les petites plantations, à conserver les collets au fur et à mesure de la consommation; on les plante en avril et on les arrache en hiver.
« Pour de plus grandes plantations, on recueille les bulbilles, on les sème au printemps, et en automne on les arrache. Plies ont alors un volume variant de celui d’une noix à celui d’un petit œuf, et fournissent du plant pour l’année suivante.
« Ici, c’est tout différent; cette Igname pousse très peu et ne donne point de bulbilles (I) ; c’est dommage, car elle est d’une culture beaucoup plus facile que le D. Batatas. »
Dioscorea Fargesii Franch.
Igname de Farges ou Mao- Yu-Tsè.
M. A. Francbet a décrit dans la Revue Horticole , 1er décembre 1896, p. 541 (Un nouveau Dioscorea alimentaire de la Chine occidenlale), sous le nom de Dioscorea Fargesii , une nouvelle espèce d’igname, originaire du Se-Tchuen où on la rencontre à une altitude moyenne de 1 ,400 inèlres, sous le 32° 5' de latitude Nord.
C’est le 11. P. Farges, missionnaire à Tchen-Kéou- Tin, qui a envoyé en 1894, sous le nom de Maô-yu-tsé,
(1) Nous avons récolté des bulbilles, mais en petit nombre. — P. B.
Fig. 36. — Igname de Farges ( Dioscorea Fargçsii Franch.)
rameau florifère a été dessiné d’après un échantillon conservé à l'Herbier du Muséum.)
des bulbilles aériennes de ce Dioscorea , à M. Maurice de Vilmorin. 11 adressa en même lemps la plante sèche à l'herbier du Muséum (Farges, n° 227). Le docteur Henry l’a également récoltée à l’état de plante sèche (Docteur Henry, n08 2666 et 7501).
Le D. Fargesii F ranch, (fig. 36), a les tubercules comestibles ; il appartient au groupe des Dioscorea qui au lieu d’avoir les feuilles entières ou lobées, présentent 3-5 folioles distinctes, rapprochées au sommet du pétiole comme celles delà Vigne-vierge, et rappelle beaucoup le D. pentaphylla L., que le H. P. Delavay a rencontré dans l’Yurman, dans tes montagnes, à Tapintze et sur le Ilee-chan- men, à une hauteur de 2,500 mètres. Les tubercules du D. pentaphylla sont utilisés depuis longtemps dans l'alimentation, et l’altitude à laquelle la plante a été rencontrée par le H. P. Delavay semble indiquer qu’elle pourrait résister à une température assez basse.
D’après M. Franchet, le D. Fargesii diffère du D. pentaphylla par ses folioles, qui restent minces, presque membraneuses ; parla forme étroite, lancéolée des bractées, aussi longues que les fleurs pendant 1 ’an thèse ; par le lomentum, qui persiste sur le fruit ; enfin par les bulbilles aériennes rugueuses. Dans le D. pentaphylla, les folioles deviennent promptement coriaces ; les bulbilles sont luisantes et très lisses; les bractées qui accompagnent les fleurs mâles ou femelles sont constamment très larges, à peu près orbiculaires, concaves et brusquement terminées en mucron très court.
M. Maurice de Vilmorin a eu l’extrême obligeance de nous confier une bulbi I le du D. Fargesii. Nous l’avons plantée à Crosnes et nous venons de récolter, après deux années de culture, un tubercule sphérique, un peu déprimé, mesurant 0,55 de diamètre, ayant
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par conséquent le volume d’une mandarine, et de couleur jaune brun.
Il y a lieu d’attirer tout particulièrement l’attention sur cette nouvelle et très inléressanle Igname, dont le tubercule, de bonne qualité, se développe presque à la surface du sol et est par conséquent d’un arrachage facile.
Il est certain que le tubercule atteindra une grosseur relativement beaucoup plus considérable après trois années de culture, ce temps étant exigé par l 'Igname de Chine et X Igname de Decaisne pour atteindre leur développement complet, lorsqu’on les reproduit à l’aide des bulbilles. V Igname de Farges nous semble, dès à présent, supérieure à X Igname de Decaisne , son tubercule étant lisse et la production des bulbilles d’une abondance extraordinaire, le seul pied que nous possédions nous ayant permis d’en récolter 120, celte année (1897).