‹ Le pour et le contreChapitre 20 sur 22 · SS · texte numérisé non relu

SS

Tout ce qui aura pour effet de simplifier notre tarif et d’enlever aux adversaires de la protection éclairée les armes

Liège

Fenillard el meiT«in

Buis de teiatnre. ......

Bois d’éfaénisterie

Chanvre peigné, teillé et étoupes . , Lin peigné, (eilié et étoupes, tigei.

Coton en Uine

Houblon.

Marbres ■ . . .

Sourres

Houille et coke. ......

Funtes

Fer et tôles

Aciers . , . .

Cnivre pur et laiton, enivre doré. .

Pluinb métallique et minerai. • .

Alcalis.

I soudes* . • • a .

j de potasse

J de soude

Cochenille

Indigo.

Vins de liqueur.

Eaux-de-vie

Fils de lin et de dianvre. ......

Fil* de coton

Toile de lin ou de chanvre, unie on croisée, écme ou blanche

Pentelles de fil, ........ .

Foulards.

Chapeaux de paille et en fibres de palmier. .

Faux et fancilles.

Limes et râpes. .... . , . .

Machines et mécaniques. .......

Horlogerie -

Mercerie

Total

147,316,375 fr.

qu’il a le tori de lui fournir contre elle, a d’avance mon assentiment ; c’est assez vous dire que je n’accepte nullement

Litte des articles rendant chacun moins de \,W0 francs.

Katt et ânesses. — Cberreaux. — Chiens de chasse. — Cheveux.

— Œuls de vers à soie. — Présure. — Nerfs de bœufs et autres animaux. — Boyaux frais ou salés. — Homards. — Perles fines. —

— Vessies natatoires de poissons. — Castoréum. — Cornes de cerf et de snack. — Ràpures de cornes de cerf. — Sarrasin (grains et farine),

— Gruanx et fécules. — Semoule. — Salep. — Carrobeou carouge. — Cornichons et concombres. — Câpres. — Fruits de table confits à l’eatt-de- vie. — Cassia lignes. — Baume de sturax. — Glu. — Casse sans apprêt. — Tamarins confits. — Myrobolans confits. — Fagots à brûler. — Manches de fouine et de pinceaux. — Perches. — Echalas.

— Osier en bottes. — Tiges de millet. — Presle. — Ecorces de tilleuls pour cordages. — Chanvre en tiges brutes. — Écorces de lin moulues.

— Écorces de sapin à tan. — Écorces de grenade, aune, bourdaine. — Pastel. • — Gousses de bablah. — Légumes salés ou confits. — Agaric de Mélèze. — Amadouvier brut. — Champignons, morilles, etc. — Truffes. — Chardons cardières. — Plantes alcalines. — Drilles et chiffons.

— Tourbes. — Mottes à brûler. — Levûre de bière. — Meules à moudre. — Chaux éteinte. — Sable commun pour bâtisse. — Castine. — Pierre à feu. — Bol d’Arménie et terre de Lemnos. — Alana ou tripoli.

— Craie. — Marne. — Cendres de bouille. — Succin. — Bitume pur de Judée. — Goudron provenant de la distillation des houilles. — Cendres d’orfévre. — Limailles de fer. — Mâchefer. — Minerai de cuivre. — Limailles de cuivre. — Cuivre allié d’étain. — Bismuth. — Antimoine sulfuré. — Cobalt (métal, minerai, grillé). — Nickel métallique.— Sable aurifère. — Acide benzoïque. — Aiùde borique. — Cendres de bois. — Sel marin. — Sulfate de sonde. — Alun calciné. — Sulfate de fer. — Sulfate de cuivre. — Sulfate de zinc. — Tartrates de soude et de potasse. — Acétate de fer. — Carbonate de baryte natif. — Chromâtes de plomb.— Oxyde de zinc. — Kermès. — Sucs tanins. — Carmin. — Encre à dessiner. — Vert de montagne. — Noir à souliers. — Écailles d’ablettes. — Eaux de senteur sans alcool. — Vinaigres parfumés. — Pâtes parfumées. — Poudre de senteur. — Pastilles odorantes à brûler. — Eaux distillées. — Médicaments divers. — Amidon.

— Cire. — Praiss (sauce du tabac.) — Bougies de blanc de baleine. — Chandelles. — Vinaigres. — Cidre. — Pommes et poires écrasées. — Jus d’oranges. — Verres h lunettes bruts. — Vitrifications en masses-

la position que vous me faites, lorsque vous me supposez prêt à prendre parti pour ces taxes sur l’amadou , les allumettes^ les abeilles, Vail , les ânes, les antiquités égyptiennes, grecques ou romaines, les arbres, les balais, les bilboquets, les boues, les boyaux, les vessies, la char~ pie, les cheveux, la choucroute, les pépins de coing, les débris de momies, etc., etc., que vous avez raison d’appeler des taxes grotesques, ou pour celles sur Valoès, le ricin, le quinquina, le jus de réglisse, \ÿ. manne, la />ourrac/(c, les sangsues, les vipères, etc., etc., auxquelles vous donnez non moins justement le nom de taxes odieuses I Je vous abandonne volontiei's toutes les taxes pour en faire ce que bon vous semblera. La cause que je défends n’aura qu’à gagner à cet abandon. Est-ce qu’un bon capitaine hésite

— Croisil ou verres cassés. — Batiste et linon. — Bonneterie de lin ou chanvre. — Tissus épais en lin ou chanvre pour tapis de pied. — Gaze de soie pure. — Crêpe. — Tissus en fibre de palmier. — Chapeaux de feutre. — Papiers peints pour teintures. — Almanachs étrangers. — Livres en langue française (mémoires scientifiques). Livres imprimés en France et réimportés. — Peaux préparées pour ganterie. — Peaux tannées pour semelles. — Parchemin et vélin. — Ouvrages en fer-blanc et en cuivre. — Ouvrages eu plomb. — Caractères d’imprimerie. — Tabletterie. — Parapluies et parasols. — Fanons de baleine. — Boîtes de bois blanc. — Moules de boutons. — Instruments de chimie et de chirurgie. — Monnaies d'or. — Platine. — Monnaies de cuivre pur. — Macis. — Spath. — Jais. — Acide stéarique. — Acide tartarique. — Sulfate de potasse. — Sulfate de magnésie. — Noir d’imprimerie. — Noir animal. — Prussiate de potasse. — Carbonate de potasse. — Borax raffiné. — Cendres de couleur. — Cire jaune ou blanche. — Cire à cacheter. — Outres vides. — Toile unie et imprimée. — Toile à matelas. — Toile cirée. — Toile peinte. — Passementerie. — Cylindres , planches et coins gravés. — Billes de billards. — Peignes. — Cheveux ouvrés. — Modes. — Fleurs artificielles. — Ouvrages en caoutchouc. — Habillements neufs autres que ceux à l’usage des voyageurs.

jamais à jeter à la mer tous les objets de peu de valeur, dès qu'il s'aperçoit qu'ils encombrent son navire et en gênent les manœuvres? C’est toujours le premier ordre qu’il donne. Hais,avouez-le, ce n’est pas pour protéger des similaires indigènes qu’une taxe est prélevée sur les débris de momies ! Les antiquités égyptiennes, grecques ou romaines, reconnaissez-le, ne font pas concurrence aux nôtres ; quant à moi, je ne connais pas de choucroute nationale qui ait jamais réclamé la sollicitude du gouvernement. Ne nous arrêtons donc pas plus longtemps à des détails qui ne sont dignes ni de vous, ni de moi, et qui n’auraient pas du prendre place dans une controverse sérieuse.

IV. Vous voulez enfin que toutes les fois que les intérêts du consommateur sont en opposition avec ceux du producteur, ce dernier soit sacrifié sans hésiter et sans tenir compte de la situation nouvelle et difficile que ferait à l'ouvrier français l’adoption de vos idées; en d'autres termes, vous voulez qu’on ne paie pas 6 fr. d Paris un couteau que Ton pourrait avoir à Londres pour 3 fr, ; le consommateur estil donc tout, le producteur n’est-il donc rien? Pourquoi vouloir en faire deux antagonistes? Le plus souvent le producteur et le consommateur ne sont-ils pas deux contribuables en une seule et même personne? En beaucoup de cas, favoriser l’un, n’est-ce pas aussi favoriser l’autre? La très-grande majorité des consommateurs ne se composet-elle pas de travailleurs? Que ferez-vous de tous les fabricants ruinés, de tous les ouvriers sans ouvrage ; les contraindrez-vous tous i\ cultiver la vigne et à façonner la soie, par application de ce principe qu’un pays ne doit s’adonner à produire que ce qu’il peut produire mieux que les autres, et s’abstenir des « fabrications arlif déliés et onéreuses, t>

appelées ainsi [lar vous , parce qu’elles lie sauraieul prospérer qu’à l’abri des tarifs? Cette théorie a d’abord un grand défaut ; c’est d’être toujours restée, malgré son âge respectable, à l’état primitif de théorie. Quel est le grand peuple qui n’ait pas cherché à s’approprier les fabrications importantes dont la base est le coton, la laine, le lin, le chanvre, le fer, l’acier, etc.? Le zollverein fait-il donc une chose contraire à son avenir comme puissance politique et commerciale, en naturalisant, à l’aide des tarifs, ces grandes fabrications sur son sol , au lieu de se résigner à n’être jamais, passez-moi le mot, qu’une des jyraliqueis de l’Angleterre? Avec l’accroissement incessant de population qui se manifeste presque partout, serait-il prudent de ne pas songer à étendre, a multiplier les ramifications du travail? Sans doute , si la France fermait toutes ses usines à fer, toutes ses manufactures de coton, toutes ses fabriques de drap et de toile; si elle renonçait à l’exercice de toutes ces industries « arliftcielles et onéreuses » pour se livrer exclusivement au commerce des vins et des soieries, la question des douanes et des tarifs serait facilement tranchée; mais qu’arriverait-il? La France aurait l’honneur de marcher, dans le monde, l'égale du Portugal ou de la Turquie, car j’avais tort de prétendre tout à l’heure qu’aucun pays n’avait essayé de mettre en pratique la théorie que je combats. Le Portugal est un de ses sectateurs, je veux dire une de ses victimes. Autrefois, quand l’Angleterre était très-peu de chose encore , il était riche et puissant, il avait des industries prospères, il aurait pu habiller les Anglais pour toutes les saisons. On lui a persuadé que tout ce travail-là était artificiel et onéreux , qu’il valait mieu.x s’en tenir à récolter scs vins du Douro, et que, quant aux autres produits, il les recevrait à bon marché du dehors.

Vous savez le reste. Depuis 1703, c’est l’Angleterre qui approvisionne le Portugal en objets naanufaclurés, et qui lui prend en échange ses vins du Douro. Trouvez-vous que le Portugal ait beaucoup gagné à ce régime?

Il y a des choses qu’il faut savoir accepter. Vous ne ferez ! pas comprendre à un grand pays qui a des bras, des capi- ^ taux, de l’activité, du génie, que parce que quelques-uns j de ses voisins ont réussi avant lui à produire de merveilleux résultats en industrie, il n’a rien de mieux à faire que de baisser pavillon devant eux, de subir à toujours leur supériorité, de prendre rang parmi leurs clients.

Le succès même de ses voisins, le spectacle de la grandeur qu’ils ont acquise par le développement du travail industriel dans toutes ses variétés, est pour lui une tentation permanente qui l’excite à s’assurer les mêmes avantages par les mêmes procédés. Il n’y parvient pas sans doute du premier coup; il tâtonne longtemps, longtemps il a besoin d’appui. Mais enfin il marche; chaque année voit réaliser des progrès, et si ses gouvernants ne compromettent pas le succès de ses efforts par des mesures prématurées, par d’inconséquentes dérogations au système d’encouragement sur la foi duquel il n’a épargné aucun sacrifice, il touchera au but, à son tour, et le jour viendra où ses ministres pourront faire impunément ce que sir Robert Peel fait aujourd’hui en Angleterre.

Ceci n’est pas de la théorie, c’est de. la pratique. Je prends la France au point où elle en est, .telle que l’a faite notre , législation économique depuis trente ans. Je raisonne sur des faits, non sur des abstractions. Ces faits, je m’attache à les bien connaître, avant d’en tirer une conclusion. Vous me permettrez donc de ne pas abandonner à première i sommation ceux que j’énonce à l'appui de mes raisonne- 1

meuts. Vous contestez , par exemple , ce que j’ai dit des locomotives; vous refusez de croire qu’elles soient aussi bien construites et qu’elles ne soient pas plus chères eu France qu’en Angleterre. Rien n’est plus exact cependant. Une locomotive , en France , coûte aujourd’hui de 45 à 48,000 francs. Je suis en mesure de vous citer des marchés qui viennent d’être passés sur ce pied, par diverses compagnies , avec nos principales usines. En Angleterre, les mêmes machines coûtent en ce moment 2,000 liv. sterling (50,000 francs), et elles ne sont pas meilleures. Je ne répéterais pas cette dernière assertion , si je n’avais pour garant de mon opinion personnelle l’avis d’hommes trèscompétents, et si une expérience suffisante, sur plusieurs de nos grandes lignes, n’avait démontré déjà que, sous le rapport de la fabrication , nos machines pouvaient supporter, sans désavantage , la comparaison des machines anglaises. S’il en est ainsi, dites-vous, renoncez donc alors à vous abriter derrière une protection devenue inutile. A mon tour, je vous dis : A quoi bon insister sur une suppression de droit devenue sans objet? Qu’y gagnera le consommateur? Aucune raison tirée de l’intérêt général ne commande celte suppression. Maintenant j’ajoute qu’elle pourrait avoir plus tard de graves inconvénients. En effet , le jour où la fièvre des chemins de fer sera un peu calmée de l’autre côté du détroit, ces nombreux ateliers créés pour fabriquer des machines , manquant désormais de l’aliment qu’ils trouvent aujourd’hui dans la création simultanée d’une multitude de lignes , verront revenir ces époques de crise qui suivent d’ordinaire une surexcitation désordonnée de la production. Alors il faudra vendre à tout prix ; alors on se jettera sur les marchés du dehors, et l’on y portera, si aucun obstacle n’est élevé à la frontière, la contagion du

ar

mal dont on souffrira soi-même. Alors, la crise nous sérail inoculée , la perturbation envahirait nos propres usines , une lutte désespérée s’engagerait, et ces luttes, en général, ne profitent à personne. Pourquoi , puisque rien ne nous y oblige , ouvrir une porte plus grande à cette éventua^ lité?

Vous insistez sur la question des capitaux. Vous reconnaissez qu'ils se précipitent vers les affaires dé chemins de fer plutôt que vers les entreprises commerciales; mais la raison en est, selon vous, que a le régime protecteur ne y> leur assure aucun emploi avantageux, » Je suis d'un avis tout opposé. Je crois que , sans le régime protecteur, les capitaux se porteraient bien moins encore vers l’industrie, par la raison fort simple que ces capitaux sont de leur na« ture timides et répugnent à toute destination qui ne pré* sente ni avenir, ni sécurité. Quelles sont les industries où les millions aient été versés par centaines? Celles-là précisément qui ont été le plus favorisées pai' le régime protecteur. Quelle est au contraire T industrie qui a le plus de peine à trouver des capitaux? La marine. Et cela n’a rien d’étonnant; car la marine a été dépouillée la première de la protection qui lui était indispensable pour lutter contre des forces supérieures. Vous pensez que les traités de I

et de i 826 ne sont pour rien absolument dans la décadence de notre marine ; vous pensez que, ces traités n’eussent-ils jamais existé , la marine française n’en eût pas prospéré davantage , parce qu'elle est trop chère , ajoutez-vous. Prenez garde que vous résolvez la question par la question. Elle est trop chère sans doute! Mais pourquoi est*elle trop chère? Précisément parce que livrée trop tôt à la concurrence des deux marines les plus avancées du monde , elle a dû perdre presque tous les transports qui s’effectuent d’Angleterre

et d'Amérique dans nos ports. Tous les objets d'encombrement lui ont écliappé ; elle a manqué de cargaisons de retour, et dès lors son fret, pesant tout entier sur la moitié de ce qui constitue une opération maritime , a été plus lourd pour le commerce, sans lui procurer à elle-même un véritable bénéfice. C’est ainsi quelle a été délaissée. Si les droits différentiels que les traités de 1822 et de 1826 ont supprimés avaient été maintenus, elle aurait eu sa part dans le transit des cotons américains et des charbons anglais , elle aurait eu des retours ; son fret , réparti sur deux cargaisons, aurait été moins élevé pour chacune d'elles, et la cherté relative qu'on lui reproche n'existerait pas. Vous faites trop bon marché des droits diiïérentiels : souvenezvous donc que, par son acte de navigation , l’Angleterre a arraché à la Hollande le sceptre soaverain des mers!

Vous persistez à répéter que les prohibitions qui protègent les manufactures d'étoffes.de laine et de coton constituent des impôts prélevés sur les citoyens pour enrichir les manufacturiers. En fait, l'assertion manque d’exactitude; car ce sont précisément les industries couvertes par la prohibition qui ont réalisé les plus rapides progrès, qui ont le plus abaissé leurs prix. La dilférence qui subsiste encore entre ces prix et ceux des industries analogues dans d’autres pays tient à des circonstances que j’ai déjà signalées. Vous voulez que nos industries aillent de pair avec celles des autres pays ? Placez-les dans des conditions analogues, autrement vous ne sèmerez que la perturbation et ne recueillerez que la ruine.

Pour rassurer sur les conséquences d'un remaniement de nos tarifs tels que vous le souhaiteriez, vous citez la « faa brique de sucre de betteraves de M. Crespel, qui végétait a quand le sucre se vendait 6 fr. la livre sous le blocus

U continental, et (|ni prospère aujourd'hui que le «ucre » vaut dix-huit sous et que tout le inonde en fait. » — Cet exemple sert ma thèse bien mieux que la vôtre, et je m’en empare. Si le sucre de betteraves, en effet, est tombé de 6 fr. la livre à 90centimes, c’est grâce à la protection absolue dont il a joui. Pendant longues années, M. Crespel et ses confrères en betterave ont été protégés, non-seulement contre le sucre étranger, mais, ce qui était beaucoup moins justiliable, contre le sucre français de nos colonies. A l'heure qu’il est, ils sont encore protégés contre le sucre national de nos départements d’outre-raer, quoique dans une mesure moindre qu’il y a quelques années ; et, quant au sucre étranger, une surtaxe prohibitive les en débarrasse aujourd’hui comme autrefois. Le sucre de betteraves a été, chez nous, l’enfant gâté du système protecteur. Comment devez-vous vous prévaloir de ces progrès? Cet exemple est le dernier que vous deviez choisir; votre pénurie d’arguments est-elle donc si grande que vous n’en eussiez aucun autre à m’opposer?

Du sucre vous passez au fer, et vous écrivez : » Si .M. Dar- » blay voulait me prêter son concours pour un moment, » n’aurait-il rien à me dire, lui, de ce magnifique impôt payé » par l'agriculture à la métallurgie depuis trente ans? » M. Darblay, que vous interrogez, vous répond : « Depuis » l’enquête faite en 1 829 par M. de Saint-Cricq pour défi terminer l’influence du prix du fer sur la production du fi blé, le prix du fer a diminué de 40 pour 0 /q ; le prix du » blé n’a pas changé.» Trouvez-vous cette réponse assez péremptoire pour me dispenser d’insister et me permettre de terminer là cette lettre déjà si longue ?

J’ai rappelé, en constatant nos dissentiments, tout ce que vous vouliez; il ne me reste plus, avant de clore ce débat

qui perdrait de son intérèl, s'il se prolongeait indéfini* ment, qu’à résumer ce que je veux d’accord avec vous, sauf restrictions.

Je veux ;

La levée des prohibitions ;

La suppression de cette multitude d’articles qui surchargent notre tarif de douanes, le font paraître ridicule, et ne produisent rien ou presque rien au trésor;

La modération des droits, mais par voie d'abaissement périodique, de cinq en cinq ans, dans la proportion d’un cinquième ou d’un dixième, jusqu’à ce que ces droits ne soient plus qu’un droit de balance , afin d’écarter toute appréciation de fait plus ou moins arbitraire, et de donner à ceux des producteurs qui se seront distingués par de grands efforts et de nouveaux sacrifices le temps et la certitude d’en recueillir les fruits.

Je veux enfin la liberté du commerce, mais sans m’en exagérer les avantages, et à la condition qu’elle aura pour préface la protection éclairée.

Accordez-moi la préface; et tout sera dit.

Emile de Girardin.

A M. ÉMILE DE GIRARDIN

Je serais biea difficile, si je ne me tenais pas pour satisfait de votre dernière lettre. Vos conclusions, en effet, diffèrent fort peu des miennes, quoique vous partiez de principes bien opposés. Vous ne voulez plus de prohibitions, ni moi non plus; vous m’accordez la suppression de cette multitude d’articles qui déshonorent nos tarifs et que je vous ai signalés ; vous voulez la modération des droits, mais par voie d’abaissement périodique, de cinq en cinq ans, jusqu’à ce que ces droits ne soient plus que des droits de balance. Vous voulez donc ce que je veux, sauf la préface, que malheureusement je ne puis pas accorder, car la préface de mon système, c’est sa base, ce sont les principes que j’ai défendus toute ma vie, et je ne les abandonnerais pas même en échange de leur triomphe.

Ce triomphe ne se ferait pas attendre dix ans si tous nos adversaires étaient éclairés et désintéressés dans la question comme vous l’êtes. Permettez-raoi donc de vous rassurer sur les conséquences probables de i’avénement, plus prochain que vous ne le croyez, de la liberté commerciale. Non, l’agriculteur n’abandonnerait pas la charrue, et les blés de la mer Noire ne viendraient pas ruiner ceux de la

Beauce ; car les blés sont très-encombramts, et les frais de transport ne permettraient pas plus d’en faire venir d’Odessa à Chartres qu’ils ne permettent aux Beaucerons d’en envoyer à Marseille; non, leslaines étrangères n'envahiraient pas nos marchés et ne porteraient pas le découragement au sein de nos populations rurales, parce que nos populations rurales ne produisent pas de laines électorales et ne suffisent pas aux besoins de nos manufactures (demandez-le à Sedan, à Elbeuf ou à Louviers) ; non, les usines métallurgiques étrangères ne diminueraient pas les nôtres, car la demande de leurs produits s’accroît tous les jours avec la prospérité générale ; non, les manufactures de Birmingham et de Manchester n’inquiéteraient pas celles de Mulhouse et de Rouen, si nous leur donnions, avec la liberté du commerce, le fer et la houille au plus bas prix possible; non, enfin, les tapis d’Aubusson, parce que mon ami Sallandrouze et ses confrères de la Creuse, de Turcoing et de Nîmes, sont d’habiles artistes qui ont fait leurs preuves et qui n’ont rien à redouter de personne.

Savez-vous ce qui arriverait réellement si nous avions demain la liberté du commerce? Oui, sans doute, nous verrions à Paris quelques-uns de ces tapis veloutés de Smyrne que j’ai contemplés en Orient avec des yeux d’envie. Mais l’Orient ne fait pas de moquettes pareilles aux nôtres, et il n’entend rien au tapis ras. Nous lui porterions des tapis ras qui sont plus frais et qui conviennent mieux à son climat, et nous rapporterions en échange quelques milliers de tapis grossiers, mais chauds et solides, qu’Aubusson n’ose fabriquer, à cause du droit absurde de 22 0/0 sur les laines. Nous aurions du fer de Suède pour faire aller notre coutellerie et notre taillanderie de pair avec celle d’Angleterre et d’Allemagne, et nous vendrions à ces braves Suédois,

qui boivent de la bière, un peu plus de vin de Bordeaux et même de Cette. Vous auriez des cristaux de Bohème, et les dames bohémiennes auraient des articles de Paris. Tout le monde aurait part à la fête, car nos importations ne sauraient s’accroître sans un mouvement correspondant dans nos exportations. Nous ne pourrions continuer d’acheter sans continuer de vendre, à moins que l'étranger ne nous fît le présent gratuit de ses divers produits, que je serais tout prêt à accepter sans pudeur, si jamais l’envie lui prenait de nous les offrir.

' Vous avez bien raison de dire que nos lois de douanes sont filles de l’errewr des divers gouvernements qui ont régi la France et dont le poids retombe sur nous. Oui, nos lois de douanes, filles de la guerre, sont des anachronismes en temps de paix. Nous sommes toujours sous l’influence du blocus continental, dont l’Empereur s’est servi, comme de la poudre, pour se défendre. Et encore, combien d’articles du tarif impérial ont été aggravés sous la Restauration! Je ne vous en citerai qu’un pour ne pas rentrer dans le domaine des chiffres, le tarif des bestiaux. Il n’y avait qu’un droit de 5 fr. par tête sur le bœuf, sous l’Empire, et il y en a un de fr. aujourd’hui, plus que décuple ! Si nous faisions cette histoire ensemble, que de choses curieuses j’aurais à vous dire ! Vous sauriez comment on est arrivé à mettre des taxes de 400 fr. sur les pianos longs , de mille francs ; des droits de 300 fr. sur les pianos carrés, de cent écus; comme si Erard, troisième du nom, qui vend des pianos au genre humain, avait besoin d’une protection aussi monstrueuse, pour être le premier fabricant du monde!

J’espère, toutefois, que cette histoire des tarifs se fera bientôt. Vous verrez alors si elle peut supporter le jour, et s’il est possible de maintenir intact un état de choses aussi

profondément en désaccord avec les besoins nouveaux de l’agriculture, de l’industrie, du commerce et de la politique. Vous verrez si ce ne sont pas les producteurs eux-mêmes qui souffrent de la protection, et si, loin de les sacrilier, la liberté commerciale, ne deviendra pas pour eux surtout le plus grand des bienfaits. Vous comprendrez que la prohibition est un impôt qui s’exerce au prolit de certains particuliers, en dépit des exemples que vous citez, où elle ne s’exerce qu’au profit de l’Etat. Etàce sujet, je ne veux pas vouslaisser ignorer que je ne partage pas toutes vos opinions au sujet des impôts. Je trouve que l’impôt est une bonne chose, quand on en fait un usage utile, et je le trouve particuliérement excellent quand il s’exerce sur des matières telles que le tabac, les cartes à jouer, les armes de guerre et la poudre à canon. Je ne le trouverais pas mauvais sur les sucres, s’il était plus modéré et s’il les atteignait tous également, quelles que fussent leurs provenances, ni sur les vins, s’il était moins abusif. Je le supprimerais sur les sels.

Cette question des impôts viendra bientôt aussi, et si nous avions à la discuter entre nous, je craindrais de n’être pas toujours de votre avis. Vous voulez réduire, vous, ceux qu’on paie à l’Etat; moi, je voudrais supprimer ceux qu’on paie à certains particuliers. Je ne trouve jamais l’Etat trop riche ; je trouve les monopoleurs toujours trop payés, surtout quand c’est nous qui les payons. Je prends ma part de tous les bienfaits que l’Etat peut prodiguer aux citoyens, quand il est bien gouverné; de sa gloire, quand il en a; de sa puissance, quand il est puissant. Mais des profits du monopole, que nous revient-il? Rien, si "ce n’est des vexations à la frontière, des privations au foyer domestique. Vous avez, comme moi, beaucoup voyagé : ne vous souvient-il

plus de ces visites minutieuses, de vos valises ouvertes, de

vos colis enfoncés à coups de marteau, de ces grossières mains chiffonnant des tissus délicats, de ces objets d’art mutilés par des vandales, et de cette pénible appréhension qui règne au cœur du plus innocent voyageur, quand il approche des bureaux de la frontière? Ne vous a-t-il pas semblé, comme à moi, que tout arrivant était traité comme suspect, quand il ne l’était pas comme ennemi? Tout à l’heure vous parliez de protection. Hélas! qui nous protégera contre elle? quand, au nom des intérêts privés que vous défendez, croyant défendre l’intérêt général, elle nous fait subir des avanies sauvages, pénètre dans les replis les plus secrets de notre vie intime, compte nos chemises et nos mouchoirs de poche, et saisit le moindre objet de curiosité que nos rapportons à nos enfants !

Que cette inquisition s’exerce parfois et swr des marchandises au profit de l'Etat, s’il n’y a pas moyen de faire autrement, je m'y résigne, comme à livrer mon fils à M. le ministre de la guerre et ma personne à mon sergent-major dans la garde nationale, si l’intérêt de l'Etat l'exige. Mais je ne veux pas payer la taxe à MM. de Fourchambault ou d’Imphy, à MM. les éleveurs de bœufs du Calvados ou du Morvan, à MM. de Mulhouse ou de Saint-Quentin, ni souffrir que l’on me confisque un canif ou un fichu venant de Londres ou de Suisse, afin de me forcer à me pourvoir chez les hauts et puissants seigneurs du fer et du coton. La France se lassera de tant d’impertinences, quand elle verra bien clairement au profil de qui on nous les fait subir. Et que me font à moi les libertés politiques en vertu desquelles j’ai le droit de voter quelquefois pour un sot, qui paie 500 fr. de contributions directes, quand je n’ai pas la liberté de rapporter de Bruxelles un mètre de dentelles pour la femme que j’aime ! J’aurais le droit de fuir, en vertu de

la liberté religieuse, un sermon qui m'ennuie, et je n’ai pas celui de soustraire le trousseau de ma fille aux familiarités d’un douanier! Un jour viendra peut-être où nos neveux auront peine à comprendre que le peuple le plus chatouilleux de la terre ait supporté sans émotion de telles espiègleries.

Âu surplus, j’attends d’heureux résultats de la grande expérience qui va se faire chez nos voisins. Ce n'est pas en vain que les plus illustres hommes d’Etat du pays qui en compte le plus auront été réduits à confesser leurs vieilles erreurs et à faire amende honorable sur l'autel des principes. Nous allons voir à l'œuvre ces hardis réformateurs, et nous, saurons si leur désintéressement n’était que de l'hypocrisie. Non, certes, quand je vois des hommes comme lord Grabam, comme lord John Russell, comme sir Robert Peel, convier tous leurs concitoyens au banquet de la liberté commerciale, et s’applaudir d'avoir mis la presque totalité des produits^onsommnbles à Iq portée des plus modestes fortunes, je ne crois pas que les vœux pareils que je forme pour mon pays demeurent longtemps confinés au rang des utopies. Je crois, au contraire, que telle est la pensée du règne d’un monarque dont la politique a imposé la paix à l’Europe entière. J’espère que ce prince vivra assez longtemps pour assister au couronnement de son œuvre et pour en recueillir la récompense. Car c'est la paix qui seule nous est venue en aide; c’est la paix qui nous ouvrirait les marchés du monde que la douane nous ferme, si Dieu voulait que les préjugés nés dans les temps de guerre ne fussent plus la règle de notre conduite en temps de paix.

Vous demandez tous les jours à grands cris des communications, sans doute pour communiquer autrement que par la poste. Pensez-vous que quand nos grandes gares de che-

mins (le fer vomiront chaque jour aux frontières des millions de voyageurs, la douane, fût-elle aussi utile qu’elle l’est peu. pourra suffire au défoncement de tant de colis et à la visite de tant de malles? Irons-nous en six heures de Paris à Valenciennes pour perdre trois heures à la douane de Quiévrain? N’y eût-il que l’impossibilité physique de nous exécuter tous, on nous exécutera moins. Le bien nous arrivera par la difficulté de nous faire du mal. Tout me semble conspirer dans l’avenir au succès de nos doctrines, les grandes choses comme les petites, la politique, la vapeur, la promptitude devenue indispensable, le bon sens revenu à nos taxateurs, les lumières répandues sur ces graves questions. Je vous remercie de m’avoir provoqué à cette escarmouche d’avant-postes qui sera quelque jour le prélude d’une grande bataille parlementaire. Vous m’avez combattu à armes courtoises, avec esprit, avec talent; si j’étais libre de choisir mes adversaires, je les voudrais tous aussi francs et aussi loyaux que vous.

A M. BLANQUI

Sur le point de clore le débat qui s’est élevé entre nous, je ne crois pas inutile de rappeler comment U s’est ouvert.

J’avais reçu une lettre de vous dans laquelle vous me disiez : a Comment la Presse qui se montre si éclairée à l’é- B gard des réformes entreprises par sir Robert Peel, s’obs- » tine-t-elle à prêter son appui au vieux système de pros tection dont la France sera débarrassée avant dix ans ; » comment la Presse est-elle encore si arriérée sur ce point, B elle si avancée sur tout le reste? a

Au lieu de vous répondre par la poste, je vous ai répondu par la Presse, ou plutôt j’ai voulu que la Presse vous répondit elle-même, qu’elle fit publiquement son examen de conscience, afin que ses lecteurs fussent juges de ce qu’il pouvait y avoir de fondé dans votre blâme, afin surtout que les lumières de la discussion l’aidassent à sortir de l’erreur, s’il était vrai qu'elle fît fausse voie , s’il était vrai qu’elle eût le tort et le malheur d’être arriérée sur une question où tous les intérêts de la France sont en jeu, où toutes ses forces sont en mouvement.

Le public sait maintenant à quoi s’en tenir sur le degré

d'importance du dissentiment qui subsiste entre nous. Vo> tre drapeau est celui de la liberté absolue, le mien est celui de la liberté progressive ; mais ce que vous ne craignez pas de demander, vous n’osez pas le vouloir ! Qu’êles-vous donc en réalité, sinon un partisan déguisé de la liberté progressive, qui se cache sous les dehors d’un partisan déclaré de la liberté absolue ? Quant à moi, j’aime mieux porter bravement un drapeau vieux, aux couleurs ternies, que timidement un drapeau neuf, aux tranchantes couleurs.

Nier est facile, plus facile que de discuter et de prouver.

a Non, dites-vous, les blés de la mer Noire ne viendront » pas ruiner ceux de la Beauce, car les blés sont très-en- B cambrants, et les frais de transport ne permettraient pas B plus d’en faire venir d’Odessa à Chartres, qu’ils ne per- » mettent aux Beaucerons d’en envoyer à Marseille. »

Répondre ainsi, permettez-moi de vous le dire, ce n’est pas répondre sérieusement ; c’est échapper à l’étreinte de l’argument par la subtilité du trait.

Est-ce que la Beauce a le privilège exclusif de fournir de blé toute la France? Est-ce que les départements du Midi, que Marseille pourrait facilement approvisionner, ne produisent pas de céréales? Parce que la houille de Newcastle rendue à Chartres y serait trop chère, s’ensuivrait-il implicitement qu’il en fût de même pour Rouen, Nantes, Rochefort, Bordeaux, etc. ; s’ensuivrait-il que la suppression que vous demandez du droit dont les houilles anglaises sont frappées, ne portât aucun préjudice à un grand nombre de nos exploitations houillères? Vous dites que a les blés sont très-encombrants, b est-ce que les houilles qui, à volume ou à poids égal, représentent une valeur moindre que les blés, sont plus faciles à transporter? Il faudrait cependant

être conséquent. De deux choses l’une : ou votre objection contre l’importation des blés delà mer Noire et de la Méditerranée est fondée, ou elle ne l’est pas. Si elle n’est pas fondée, mon argument subsiste; si elle est fondée, elle l’est surtout pour les houilles anglaises etbelges, auxquelles, d’après vous, il suffirait d’ouvrir l’accès de nos frontières pour que nos manufactures, affranchies de l’énorme tribut que prélève sur elle la houille française sous le nom de droit protecteur, voient aussitôt s’inaugurer une ère toute nouvelle de prospérité.

Je passe rapidement et ne fais qu’effleurer ici les points sur lesquels vous avez insisté de nouveau, car je ne veux pas abuser de l’attention que ce débat a été assez heureux, grâce à vous, pour attirer sur lui.

« Non, ajoutez-vous, les laines étrangères n’envahiront » pas notre marché, parce que nos populations rurales ne 6 suffisent pas aux besoins de nos manufactures. » La question n’est pas si simple qu’il vous plaît de la faire, car la question d’insuffisance se complique d’une question de prix. Ouvrez nos marchés aux laines de l’Allemagne , d’Espagne et de Russie, évidemment ce seront elles qui régleront le cours ; donc il faudra, ou qu’à qualité égale nous donnions les nôtres à l’acheteur au même prix, ou bien que nous renoncions à cette branche importante et productive de commerce, à moins qu’en abaissant le droit d’entrée sur les laines, le gouvernement ne fixe une quantité maximum que l’importation ne pourrait excéder, ainsi que cela s’est pratiqué pour les fils belges, qui ne jouissent du droit exceptionnel de 12 pour 100 que jusqu’à concurrence de 2 millions de kilogrammes.

Non-seulement je persiste à prétendre que la France

peut produire toutes les laines nécessaires à sa consommation et au développement de ses manufactures et de son Commerce, mais j’ajoute qu’elle le doit et qu’il le faut, à moins qu’elle ne veuille renoncer à l’espérance de voir faire à son agriculture des progrès qui ne soient pas seulement de rares exceptions.

«Non, dites-vous encore, les usines métallurgiques » étrangères ne ruineraient pas les nôtres, car la demande a de leurs produits s’accroît tous les jours, avec la prospé- » rite générale. » Est-ce donc là une raison pour se hâter d’empêcher que cette prospérité générale n’accroisse encore le nombre et l’importance de nos usines? Pourquoi ne pas laisser à la concurrence intérieure le temps d’achever son œuvre? C’est à elle qu’il appartient de nous mettre en état de lutter contre la concurrence extérieure. L’une est à l’autre une initiation nécessaire qu’il ne faut ni retarder ni brusquer. Direz-vous que la concurrence que nous nous faisons tous à nous-mêmes les uns aux autres en toutes choses n’est pas assez active, et qu’elle a besoin d’être stimulée? Mais, en vérité, si une plainte était fondée, ne serait-ce pas plutôt celle qui s’élève de toutes parts contre les excès de la concurrence, excès dans lesquels un grand nombre de publicistes s’accordent à voir un mat dont il leur paraît urgent de chercher le remède? Or, il ne faut pas donner aux mots un autre sens que celui qu’ils ont en réalité. Qu’est-ce, après tout, que la liberté du commerce, que la liberté absolue des échanges? — C’est la concurrence illimitée, c’est la concurrence élevée à sa plus haute puissance, dans un temps où déjà l’on trouve que la concurrence limitée, que la concurrence resserrée dans le cercle de nos frontières est excessive, et livre impitoyablement les classes ouvrières à toutes les rigueurs de l’aveugle et sourd despotisme de cet inexorable tyran qui s’appelle le Bon Marché.

Je reconnais avec vous que les barrières de la douane, à demi renversées déjà par la contrebande , cette héroïne dont vous aimez à chanter les hauts faits, finiront par ne plus opposer qu’une digue impuissante à ce flot des peuples que feront déborder les uns chez les autres et les perfectionnements de la navigation à vapeur et l’universaliié des chemins de fer se reliant tous entre eux ; mais n’est-ce pas une raison de plus pour attendre patiemment ce jour immanquable et ne pas précipiter le cours des choses quand il est déjà si rapide? Alors que nous nous hâterions d'échanger des tapis ras d’Âubusson contre ces tapis veloutés de Smyrne, que vous avez contemplés en Orient avec des yeux d’envie, où serait le progrès signalé que nous aurions fait, l’important problème que nous aurions résolu ?

Il ne faut pas s'abuser, ce n'est pas la liberté plus ou moins absolue des échanges , ce n’est pas la liberté du commerce qui est la grande question de l'avenir : c’est la difficulté de faire vivre pacifiquement, sous le régime de la concurrence, la classe ouvrière, de jour en jour plus éclairée, plus compacte, plus profondément pénétrée du sentiment de ses droits et de la conviction de sa force numérique; c’est la difficulté d'associer l'intelligence, le travail et le capital , dé telle sorte que le bon accord règne entre eux ! Si louables qu’elles soient en elles-mêmes, c’est à peine si les réformes de sir Robert Peel auront la puissance de retarder de quelques mois les rapides et effrayants progrès du paupérisme en Angleterre. Cependant c’est vous qui le constatez, les couteaux n’y sont pas chers et les chemises y sont à bon marché. Le bon marché n’est donc pas tout?

Mais en voilà assez sur la question de la liberté du commerce et sur les prohibitions, transition dont vous vous

servez dans votre lettre pour déclarer que vous ne partagez pas toutes mes opinions en matière d’impôts ; transition dont je m'empare à mon tour pour aborder ce sujet, que je ne ferai qu’effleurer rapidement.

Vous dites :

« L'impôt est une bonne chose quand on en fait un usage » utile. »

Nul dissentiment entre nous sur ce point; car il y a longtemps que j’ai imprimé que l’impôt c'est l'association sous sa forme la plus simple et la plus puissante.

Vous ajoutez en vous adressant à moi :

« Vous voulez réduire les impôts qu'on paie à l’État ; » moi je voudrais supprimer ceux qu'on paie à certains » particuliers; je ne trouve jamais l’État trop riche; je » trouve les monopoleurs toujours trop payés, surtout » quand c'est nous qui les payons. »

Encore une fois, je ne saurais accepter cette distinction. Comment un esprit aussi éclairé que le vôtre peut-il donc persister dans une erreur aussi manifeste que celle dont je croyais avoir fait pleinement justice, et qui consiste à prétendre que les prohibitions de la douane, que les droits qu’elle prélève sont des impôts payés par le consommateur à des particuliers, à des monopoleurs? Cela serait vrai s’il s'agissait d’un pays où la concurrence intérieure ne s’exerçât pas dans toute sa liberté; mais cela est évidemment faux quand cela s’applique au régime du rabais sous lequel vivent notre industrie et notre commerce. Pour rendre cette rectification plus facile à comprendre, je m’empare au hasard d'un des exemples cités par vous , et je pose à tous

les gens de bonne foi cette question ; En quoi la prohibition maintenue sur la coutellerie profite-t-elle aux couteliers et leur assure-t-elle un monopole? Est-ce que parmi eux ce n’est pas à qui fabriquera au prix de revient le moins élevé, et se contentera du bénéfice le plus faible? Est-ce que ce n’est pas le plus habile qui fait la loi à ses rivaux, et règle le cours aussi bien quand il s’agit de couteaux que lorsqu'il s’agit de soieries ou de toute autre industrie s’exerçant à l’écart de toute immixtion de notre tarif de douanes? «

Je ne dis pas que toutes les prohibitions soient nécessaires, je ne dis pas qu’il n’y ait pas de droits protecteurs qui soient exagérés ou mal assis; mais je dis et je démontre qu’exagérés ou non , le fabricant n’y gagne ni plus ni moins; car ce qui règle létaux de ses bénéfices, ce n’est pas la douane, c’est la concurrence. Même à l’abri de la prohibition , qui ne le protège que contre la concurrence extérieure, il n’en est pas moins tenu de se contenter du bénéfice le plus réduit.

Vous confondez deux choses qui sont distinctes : vous

croyez que protéger par la prohibition et par l’élévation des droits une industrie qu’un pays veut s’approprier, naturaliser, nationaliser, c’est protéger implicitement ceux qui l’exercent; vous vous trompez, et, ce qui le prouve, c’est qu’il est infiniment rare que les premiers qui s’y adonnent n’achètent pas leur expérience au prix de leur ruine. Ce qu’il vous plaît d’appeler si improprement le Monopole n'a pas fait moins de victimes que la Concurrence. Que d’ immenses capitaux, vous ne le pouvez nier, les premières filatures, les premières sucreries de betteraves, les premières exploitations houillères, les premiers établissements métallurgiques d’une grande importance, etc., ont commencé par engloutir ! Serait-il vrai que maintenant

ces élahlissements fissent des bénéfices trop considérables, qu’ils levassent, comme vous le dites, un impôt sur le consommateur, j'en doute; mais cela fftt-il, que je n’en concevrais encore aucune crainte sérieuse, attendu que tout bénéfice exagéré a pour effet d’appeler la concurrence , comme les cimes élevées ont la vertu d’attirer la foudre.

Je ne saurais donc admettre qu'il y ait en France des « impôts payés à des particuliers ; v ces prétendus impôts n’existent que dans votre imagination ; je ne connais d’autres impôts que ceux qu’encaisse le trésor public. «L'État n’est jamais trop riche,» dites-vous : je suis de votre avis, mais cela ne m’empêche pas de penser que, sans percevoir moins, il pourrait dépenser mieux, et qu’il est plus d’un impôt dont il n’y aurait qu’à améliorer l’assiette et qu’à alléger le poids pour en augmenter le produit.

En fait d'impôts les moins lourds sont les meilleurs, au double point de vue du Trésor et du contribuable ; c’est ma conviction profonde, et c’est avec empressement que je saisis toutes les occasions d'essayer de la faire passer dans l'esprit de ceux qui nous gouvernent.

La France peut-elle suffire largement, honorablement à toutes ses dépenses nécessaires, utiles, s’élevassent-elles annuellement à deux milliards, sans exiger de l’impôt plus qu’il ne doit donner, sans porter atteinte à son caractère, tel que Sully l’a défini en ces termes : L’impôt ne devrait être « que la mise apportée par chaque individu dans la vie B civile pour avoir part à ses bienfaits; elle devrait être B proportionnée aux avantages qu’en retire le contribuable » et prélevée sur ses bénéfices; elle ne doit, en aucun cas, » entraver la liberté nécessaire au succès de son in- » dustrie ? »

Je le crois ferinemeut. L’impôt est-il ce qu’il doit être ? Je ne Je crois pas.

Un jour l’impôt brisera la coque étroite dans laquelle la liscalité le tient captif; un jour l’impôt s’élèvera au rang qu’il doit occuper parmi les cultures les plus fécondes, parmi les sciences les moins douteuses. Ce jour-là l’impôt, base presque unique sur laquelle repose notre société, aura changé les rapports politiques de peuple à gouvernement ; bien des frottements, bien des résistances, qui ont lieu aujourd’hui, auront alors disparu. De l’impôt tel qu’il se perçoit à l’impôt tel que je le pressens, il y a toute la distance qui existait entre l’eau bouillante avant que l’idée d’en utiliser la force ne vînt à l’esprit de l’homme, et la

vapeur qui, depuis que ses lois ont élé découvertes par les

Papin, les Savary, les New-Commen, les Walt et les Fulton, transporte sur un chemin de fer des milliers de voyageurs et des fardeaux fabuleux avec une vitesse de 40 à 120 kilomètres à l’heure, ou fait mouvoir un steamer avec une force telle, que cette force défie tous les vents contraires, et qu’on va maintenant du Havre à New-York en moins de quinze jours ! On cherche bien loin et bien haut les réformes sociales et politiques; les plus importantes sont toutes contenues dans l’impôt. Qu’on les y cherche, on les y trouvera. Telle est ma foi dans les perfectionnements dont l’impôt me paraît susceptible, que je le crois appelé dans l’avenir à revêtir une forme nouvelle, analogue à celle des primes d’assurance contre les risques d’incendie, de grêle, de naufrage, les cas de mort ou de survie, dont le paiement a lieu volontairement. Que faudrait-il pour qu’il en fût ainsi de l’impôt? Il faudrait purement et simplement qu’il fût toujours l’exacte représentation, la juste rémunération d’un service rendu ou d’une garantie donnée.

Eh bien, esl-il donc impossible et chimérique de concevoir un système d’impôts assis de telle sorte que le contribuable, quand il délie sa bourse, ne le fasse jamais qu’avec la satisfaction d’avoir reçu un avantage équivalant au moins à l’argent qu’il vient de débourser ? Quand vous le voudrez, je voua montrerai un projet de police d'impôt que j’ai rédigé, qui met le budget à la portée de tous les contribuables, en fait autant de contrôleurs des recettes et des dépenses de l’État; ce projet vous fera comprendre d’un seul coup d'œil toute ma pensée. Il serait trop long d’entreprendre de l’expliquer ici, même sommairement ; mais vous me trouverez toujours prêt à débattre avec vous toutes les questions qui se rattachent au principe et à l’assiette de l’impôt.

J'aurais encore beaucoup de choses à dire sur plusieurs parties de votre réponse ; je suis obligé de les laisser sans réfutation, car le temps me presse et l’espace me manque. Un dernier mot seulement avant de Quir, sur le vœu par lequel se termine votre lettre, vœu auquel je m'associe étroitement. Oui, certes I le monarque qui, après la révolution de 18>Û, n’a pas désespéré de la paix du monde, a eu là une grande pensée, une noble confiance en luimême, dont il a déjà mérité de recueillir la récompense. Cette pensée honorera son règne ; mais de quelle gloire ne l'eût-elle pas couvert, si elle avait été aussi habilement traduite que sagement conçue ; si le roi qui nous gouverne avait été assez heureux pour rencontrer dans son conseil, comme Louis XIV, un Colbert qui la comprit et la fécondât ! La paix partout et toujours I voilà la pensée ; voilà le système ! la paix à tout prix, voilà la ti'aduciion, traduction infidèle et triviale d'une haute et noble pensée ; voilà l’expédient ! Aussi est-il à craindre qu'au lieu d’être

l’inauguration d’un système, la paix dont l’Europe continue à jouir ne soit que la prolongation d’une trêve.

L’économiste peut très-bien ne pas faire entrer cette prévision dans ses calculs, mais le publiciste ne saurait, sans manquer de prudence, se dispenser d’en tenir compte. Peut-être même ne faut-il attribuer qu’à cette diversité des points de vue où nos méditations nous ont placés l’un et l’autre, les dissentiments plus apparents que réels de cette discussion qui, si elle a jeté quelque éclat, le doit tout entier à la vivacité de votre esprit et à l’autorité de votre nom.

Emile de Girardik.

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