Arch. Nut., H. 608. Rapport de Raudin du 14 juillet
2. Tableaux généalogiques, notices et documents inédits, par Edouard Frain, 2« fascicule, p. 105,
FACIT INDIGNATIO YERSUM
Sur l'air des : Coquins du Monde.
Pour M. de Guerpère.
Avorton d'une bonne race, Toi qu'on crut digne de la place Que lu tiens chez les magistrats, Sur le point de quitter ton âme, Fallait-il pour quelques ducats Te damner et mourir infâme?
Pour M, Desnos des Fossés.
Digne cousin d'un méchant prêtre.
Comme lui mercenaire et traître.
Oracle des sots du Palais, Malgré ton manque de sagesse.
Tu ne m'en imposas jamais, Je t'ai vu toujours un Jean F....
Pour M. de Caradeuc de Keranroy.
Insecte de littérature.
Excrément de magistrature.
Qui pourrait ne pas te honnir?
Ton moindre vice est la folie.
Tour à tour on ta vu trahir Ton Dieu, ton frère et ta patrie.
Pour MM. de Rosily^ de la Bretesche et de Coêtwy.
Si par un désordre sinistre 11 arrive que le ministre Fasse un nouveau Parlement,
40 LE DUC d'aiguillon et la ciialotais
Rosily, Bretesclie et Le Borgne
Seront de dignes présidents
S'il ne leur faut que des Jean lorgne '.
Les journaux mêmes s'en mêlèrent. Le 5 juillet 1765, la Gazette de Leyde disait des douze non démis : « Suivant les lettres de Rennes, ils sont tellement tombés dans le mépris qu'ils se sont vus obligés de se retirer à leurs campagnes. Les habitants de la ville et de la province qui étaient de leur parti et qui se sont donné de grands mouvements pour les justifier paraissent disposés à leur tourner le dos. »
Grand émoi à Rennes. On n'était pas encore habitué aux libres appréciations de la presse. Le groupe ministériel était indigné et furieux. Il demande qu'on sévisse contre le journaliste. « Cet article sonne le tocsin de la révolte, il apprend à toute la France et même à toute l'Europe que douze magistrats sont déshonorés pour avoir été fidèles à leur devoir et au service du roi. Aussi en pareille occasion nul sujet n'osera se montrer fidèle au roi. Tout ce que dit le gazetier est de la plus grande fausseté, cependant il assure qu'il le dit suivant des lettres de Rennes, On sait qu'il ne fait pas état des lettres anonymes, on peut donc savoir de ses correspondants de qui sont les lettres qu'il cite. Il paraît de l'intérêt du roi d'en punir les auteurs et de faire rétracter le gazetier qui d'un seul coup anéantit tout principe de religion, de subordination et de monarchie.
1. Faire le Jean lorgne, faire le sot, l'innocent. (Dictionnaire de Litiré.j
« Après cet article, il est à craindre que les enfants des douze non démettants, dont plusieurs servent le roi dans les troupes de terre et de mer, ne soient obligés de quitter le service, et peutêtre pas avant de se couper la gorge avec ceux qui prétendront leur reprocher le prétendu déshonneur de leurs pères. Si c'est un déshonneur que de servir le roi, le roi n'aura plus de serviteurs, à moins qu'il ne fasse promptement et efficacement détruire jusqu'à la racine d'un tel principe et n'en punisse sévèrement les auteurs et les sectateurs *. »
Voilà bien la violence des fonctionnaires qui ne peuvent supporter les critiques de la presse. Dès lors qu'on les désapprouve, « on anéantit tout principe de religion, de subordination et de monarchie! »
L'un des plaisirs favoris des magistrats était la chasse. Ils s'y livraient avec ardeur. Malgré la défense, on sortait de la ville pour se rendre dans les forets du voisinage. On chassait le sanglier et le chevreuil dans la forêt de Rennes, et l'on éprouvait un malin plaisir à tuer le gibier du roi. Une de ces parties se termina par une aventure tragi-comique. Le vendredi 23 août, par une journée chaude et ensoleillée, une vingtaine de conseillers décident d'aller chasser le lendemain dans la forêt de Paimpont, à huit lieues de Rennes.
On soupe joyeusement chez M. de Montluc fils et l'on part à deux heures du matin. Toute la
1. Ar«hi Nnl., H". 608. Rapports de Raudin et de l'iiitendatit, 14 juiHet 1765.
42 LE DUC d'aiguillon et la chalotais
journée on court, on mange, on boit, et l'on ne rentre à Rennes qu'à minuit. Un grand souper attendait nos chasseurs chez le président de Robien.
Il fut fort gai; on fêta dignement les vins généreux du président, et, à trois heures du matin, nos magistrats se retiraient, ayant tout à fait oublié les soucis de la situation. L'hôtel de Robien était et est encore situé à l'angle de la rue aux Foulons * ; plusieurs des convives se dirigent vers la petite place voisine du Champ- Jacquet, sur laquelle se tenait un marché matinal où les gens de la campagne venaient vendre leurs légumes et leurs fruits.
Une idée folle traverse la cervelle un peu échauffée de La Villebouquais, il tire son épée, — heureux sans doute de s'en servir au moins une fois, — et le jeune conseiller se met à charger l'épée à la main les femmes qui étalaient tranquillement leurs marchandises. Elles poussent des cris d'effroi. Ce fut un grand tumulte; les compagnons de La Villebouquais essaient de Tarrêter et de le désarmer.
La patrouille accourt au bruit, mais M. du Breil de la Rouerie, jeune commissaire des guerres et chevalier de Saint-Louis, l'un des chasseurs, la prie de se retirer, l'assurant qu'on va contenir M. de la Villebouquais, qui se débattait toujours. Les miliciens s'éloignent et le désordre finit. Par malheur, les magistrats rencontrent de nouveau la patrouille dans une autre rue. Un des hommes s'arrête pour les regarder. Alors, le président
1. C'est cet hôtel qni porte une jolie tourelle en encorbellement.
Salliou de Chef-du-Bois rapostrophe vivement et lui demande, avec force b... et f..., ce qu'il a à les dévisager ainsi. Il s'approche et lui applique un fort soufflet sur la figure. Aussitôt le soldat arme son fusil et couche en joue son agresseur. Le coup allait partir et le magistrat aurait été tué, lorsque le sergent se précipite et relève le fusil d'un coup de main.
L'aventure fit du bruit. L'intendant en fut aussitôt informé et il en rendit compte aux ministres. « Voilà, dit perfidement le rapport, la sûreté et la tranquillité que procurent assez ordinairement au public ces souverains juges de police. Tels sont beaucoup de ceux qui, en Bretagne, décident absolument et souverainement de la vie, de la liberté et de la fortune des citoyens*. »
La conclusion était exagérée. Evidemment, la plaisanterie était un peu forte, même pour des magistrats internés depuis trois mois et condamnés aux ennuis de l'oisiveté. De nos jours, sans doute, de pareils faits ne se produiraient plus; et nos magistrats, qui donnent l'exemple de toutes les vertus, ne se livreraient point à de telles escapades.
Peu de temps après, le 18 septembre, Salliou de