M. de Coniac écrit malignement : M. de la Chalotaîs ne
Les conseillers arrêtés subissent le même sort. MM. de la Gâcherie et Picquet de Montreuil sont conduits au Mont Saint-Michel. On a soin de séparer Fonde du neveu : M. de la Colinière est emmené avec Boudesseul, secrétaire de MM. de la Chalotais, qui avait été arrêté avec eux, au château de Nantes.
C'est M. de la Chalotais et M. de Caradeuc qui furent traités avec le plus de rigueur. Ils arrivent à Morlaix sans s'être reposés nulle part. Dans cette ville, une de leurs parentes, M"® du Parc de Locmaria, se présente pour voir son cousin et son neveu. On la repousse brutalement. Enfin, elle les aperçoit du bas d'un escalier; elle veut monter pour les embrasser : les dragons croisent la baïonnette et l'arrêtent.
A Morlaix, les deux prisonniers sont embarqués et conduits au château du Taureau, situé à trois lieues en mer. Le fort était occupé par une compagnie d'invalides commandée par un officier nommé de Lord, d'un caractère dur et tout dévoué au duc d'Aiguillon. Le père et le fils
voulut point donner sa voiture pour aller au château du Taureau, disont que c'était au roi qui le faisait arrêter à fournir les voitures ; on fut obligé d'aller en réquisitionner chez les selliers. Le hasard voulut que celle du président de Langle de Coëtuhan (un des non démis) se présenta lu première ; on l'arrêta, le sellier fit éveiller le président de Lang]e, qui s'y opposa tant qu'il put, mais inutilement... En sorte que le président a rendu à M. de la Chalotais ce dernier service d'ami. (Arch. Min. Justice. Coniac ù d'Aiguillon, 13 novembre 1765.) Le Rapport du 12 novembre dit que c'est à M. de la Colinière que servit la voiture de M. de Langle et il ajoute : Il paraît qu'elle était en assez mauvais état, car en montant en voiture il ne put s'empêcher de dire : Au moins M. l'intendant aurait-il dû avoir l'attention de nous fournir des chaises commodes. (Arch. Nat., H. 440. Rapport du 12 novembre 1765.)
100 LE DUC d'aIGUJLI.ON ET lÀ CHALOTAIS
sont incarcérés -dans deux casemates séparées, mais ils peuvent se voir pendant le jour*.
Ces cellules ne sont éclairées que par des impostes à petits carreaux, placées au-dessus de la porte ; elles ont des cheminées, mais ces cheminées fument tellement que Ton ne peut y faire de feu quand les portes ne sont pas ouvertes. Au mois de novembre, dans cette casemate aux parois de pierre blanchie à la chaux, l'existence ne pouvait être fort douce pour un vieillard habitué à toutes les aises de la vie et d'ailleurs souffrant d'une grave maladie interne ^.
Les prisonniers ne sortent jamais. Il y a nuit et jour des sentinelles à leurs portes. Le père, couché dans un lit de deux pieds et demi de large, ne peut dormir qu'avec de l'opium. Ils sont nourris à leurs frais. On leur envoie de Morlaix de bonnes provisions, mais il n'y a per-
1. Ces casemates ouvrent sur une galerie intérieure par où on les dessert. Elles répondent exactement aux indications données dans les Mémoires. Deux de ces casemates, voisines l'une de l'autre, situées à l'angle Nord-Est de la cour, sont encore munies d'énormes verroux rongés par la rouille et l'air salin. Je suis persuadé que c'est dans ces casemates que furent enfermés le père et le fils. Elles ont à peu près quinze mètres de surface. Elles portaient, quand je les ai visitées, les n" 35 et 36. H était assez difficile d'y pénétrer, car en faisant sauter à la dynamite les vieux canons de la plate-forme, on avait fait sauter en même temps les planchers et une partie des parapets.
Comme il arrive souvent, l'imagination populaire a encore aggravé la peine et l'on montre aux visiteurs un cachot souterrain, sans air et sans jour, qu'on dit avoir été la prison de La Chalotais. C'est certainement une erreur, car ce cachot ne répond nullement aux indications très précises des documents contemporains. L'erreur vient de ce que ce cachot porte sur les onciens plans du chûteau et a gardé sans doute dans les traditions le nom de prison. C'était en effet la prison des soldats punis.
2. Les Affiches de Rennes, du l»' octobre 1788, contiennent des
sonne dans le château qui sache les apprêter : ils n'ont d'autre cuisinier que le cantinier débitant du vin pour la garnison K
« M. de la Chalotais et son fils furent traités avec barbarie au château du Taureau, dit M. de la Fruglaye. J'avais heureusement trouvé moyen d'en être instruit par mon beau-père. Mon ami Saint-Gilles avait gagné un matelot honnête, mais fort ivrogne, pilier de la cantine, qui se tenait au profit du commandant; à ce titre il était bien venu au château; moyennant qu'on lui fournit de l'argent pour y aller boire, il se chargeait de remettre mes dépêches à la fille du cantinier, qui, ayant à peine quatorze ans, était chargée, sans conséquence, de porter à manger aux procureurs généraux, leur remettait mes paquets et me procurait leur réponse. Cette correspondance devint même bientôt assez rapide. •
« Elle m'apprit les plus tristes détails sur leur situation, que leur logement était aussi affreux
Ters faits par un détenu au chdteau du Taureau, en « entrant dans la chambre qu'y a occupée feu M. de la Chalotais. o Citons ceux-ci : •
Et tout près de son fils, au père le plus tendre On ravit la douceur de le voir, de l'entendre ; Unis dans un tombeau, par un rempart épais Ils semblaient cependant séparés pour famais.
Royou, l'auteur de ces vers, était un littérateur et un historien; né à Quimper en 1745, il est mort en 1828.
1. a Défense de laisser passer l'air par les portes en dînant, quoique deux sentinelles... Défense de faire faire du café par son valet. » Notes de La Chalotais (Procès instruit, II, 163). — « Ni le père ni le fils n'ont la liberté de sortir pour leurs besoins, non plus que leurs domestiques, enfermés avec eux. Leur santé en est très affaiblie, o (Journal des Evénements, p» 25.)
102 LE DUC d'aiguillo:* et la chalotais
qu'insalubre, qu'il était sans fenêtre, ne recevait de jour que par une imposte de quelques carreaux au-dessus de la porte; qu'on y pouvait à peine lire, d'autant qu'il y fumait horriblement, qu'on avait, avec toute dureté et violence, ôté à ces malheureux la consolation de souffrir ensemble et séparé le fils d'avec le père, qu'on les nourrissait fort mal et qu'on leur refusait la liberté de recevoir les secours étrangers en comestibles et autres douceurs qui leur étaient offerts avec abondance par les habitants de Morlaix ; qu'enfin le commandant de Lord était la créature du duc d'Aiguillon et l'instrument de ses vengeances*. »
M. de Garadeuc couchait sur un grabat d'invalide, sans rideaux. Le père et le fils eurent d'abord la liberté de se voir et de passer les journées ensemble, on leur accorda même quelques adoucissements, on permit au fils de coucher dans la chambre de son père, dont la maladie s'était aggravée, on les laissait écrire à leur famille; peu à peu on se relâchait de la sévérité première. Mais le ministre en est informé, il n'entend pas qu'on s'humanise. Le§ procureurs généraux doivent être traités avec la dernière rigueur, comme de simples malfaiteurs.
Et voici les instructions impitoyables qu'il adresse au commandant de Lord : « Je suis surpris que vous vous soyez écarté des ordres que vous avez reçus de la part de Sa Majesté relativement à MM. de la Chalotais et de Garadeuc. Sa Majesté est très mécontente de votre con-